‹ Gil Blas. IntrodChapitre 253 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

découvert à Mascarini F amour du prince pour Lucrèce. Vous deviez bien vous imaginer que le grand-duc ne tarderait pas à savoir votre trahison. — J'en demeure d'accord, répondit le fils deLucinde: aussi, malgré l'assurance que le ministre me donna de ne me point exposer au ressentiment du prince, je me proposai de disparaître au plus tôt.

«J'arrivai à Barcelone, continua-t-il, avec le reste des richesses que j'avais apportées d'Alger, et dont j'avais dissipé la meilleure partie à Florence, en faisant le gentilhomme espagnol. Je ne demeurai pas longtemps en Catalogne. Je mourais d'envie de revoir Madrid, le lieu charmant de ma naissance, et je satisfis le plus tôt qu'il me fut possible le désir qui me pressait. En arrivant dans cette ville, j'allai loger par hasard dans un hôtel garni où demeurait une dame qu'on appelait Camille. Quoiqu'elle fût hors de minorité, c'était une créature fort piquante : j'en atteste le seigneur Gil Blas, qui l'a vue à Valladolid presque dans le même temps. Elle avait encore plus d'esprit que de beauté, et jamais aventurière n'a eu plus de talent pour amorcer les dupes. Mais elle ne ressemblait point à ces coquettes qui mettent à profit la reconnaissance de leurs amants. Venaitelle de dépouiller un homme d'affaires, elle en partageait les dépouilles avec le premier chevalier de tripot qu'elle trouvait à son gré.

«Nous nous aimâmes l'un l'autre dès que nous nous vîmes ; et la conformité de nos inclinations nous lia si étroitement, que nous fûmes bientôt en communauté de biens. Nous n'en avions pas, à la vérité, de considérables, et nous les mangeâmes en peu de temps. Nous ne songions par malheur tous deux qu'à nous plaire, sans faire le moindre usage des dispositions que nous avions à vivre aux dépens d'autrui. La misère enfin réveilla nos génies, que

le plaisir avait engourdis. «Mon cher Raphaël, me dit Camille, faisons diversion, mon ami ; cessons de garder une fidélité qui nous ruine. Vous pouvez entêter une riche veuve, je puis charmer quelque vieux seigneur : si nous continuons à nous être fidèles, voilà deux fortunes manquées ! — Belle Camille, lui répondis- je, vous me prévenez ; j'allais vous faire la même proposition. J'y consens, ma reine. Oui, pour mieux entretenir notre mutuelle ardeur, tentons d'utiles conquêtes. Les infidélités que nous nous ferons deviendront des triomphes pour nous. »

« Cette convention faite, nous nous mîmes en campagne. Nous nous donnâmes d'abord de grands mouvements, sans pouvoir rencontrer ce que nous cherchions. Camille ne trouvait que des petitsmaîtres, ce qui suppose des amants qui n'avaient pas le sou ; et moi, que des femmes qui aimaient mieux lever des contributions que d'en payer. Comme l'amour se refusait à nos besoins, nous eûmes recours aux fourberies. Nous en fîmes tant et tant, que le corrégidor en entendit parler ; et ce juge, sévère en diable, chargea un de ses alguaziis de nous arrêter : mais l'alguazil, aussi bon que le corrégidor était mauvais, nous laissa le loisir de sortir de Madrid, pour une petite somme que nous lui donnâmes. Nous prîmes la route de Valladolid, et nous allâmes nous établir dans cette ville. J'y* louai une maison où je logeai avec Camille, que je] fis passer pour ma sœur, de peur de scandale. Noi tînmes d'abord notre industrie en bride, et nousj commençâmes d'étudier le terrain avant que de] former aucune entreprise.

« Un jour, un homme m'aborda dans la rue, me| salua très civilement, et me dit : «Seigneur donj Raphaël, me reconnaissez- vous ? » Je lui répondis

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