‹ Gil Blas. IntrodChapitre 256 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

que Tobscurité de la nuit lui permettait de faire impunément.

« Pour moi, je m'approchai de bonne foi du balcon de Violante. Elle parut bientôt, et nous commençâmes à nous entretenir. Je ne manquai pas de presser ma reine de m' accorder un entretien secret dans quelque endroit particulier. Elle résista un peu à mes instances, pour augmenter le prix de la grâce que je demandais ; puis me jetant un billet qu'elle tira de sa poche : « Tenez, me dit-elle, vous trouverez dans cette lettre la promesse d'une chose dont vous m'importunez tant.» Ensuite elle se retira, parce que l'heure à laquelle son mari revenait ordinairement approchait. Je serrai le billet, et je m'avançai vers le lieu où don Baltazar m'avait dit qu'il avait affaire. Mais cet époux, qui s'était fort bien aperçu que j'en voulais à sa femme, vint au-devant de moi, et me dit : « Eh bien, seigneur cavalier, êtes-vous content de votre bonne fortune ?

— J'ai sujet de l'être, lui répondis- je. Et vous, qu'avez-vous fait? L'amour vous a-t-il favorisé?

— Hélas non, repartit-il : le maudit frère de la beauté que j'aime est de retour d'une maison de campagne, d'où nous avions cru qu'il ne reviendrait que demain. Ce contre-temps m'a sevré du plaisir dont je m'étais flatté. »

« Nous nous fîmes, don Baltazar et moi, des protestations d'amitié ; et nous nous donnâmes rendezvous le lendemain matin dans la grande place. Ce cavalier, après que nous nous fûmes séparés, entra chez lui, et ne fit nullement connaître à Violante qu'il sût de ses nouvelles. Il se trouva le jour suivant dans la grande place ; j'y arrivai un moment après lui. Nous nous saluâmes avec des démonstrations d'amitié, aussi perfides d'un côté que sincères de l'autre. Ensuite l'artificieux don

Baltazar me fit une fausse confidence de son intrigue avec la dame dont il m'avait parlé la nuit précédente. Il me raconta là-dessus une loi^gue fable qu'il avait composée, et tout cela pour m' engager à lui dire à mon tour de quelle façon j'avais fait connaissance avec Violante. Je ne manquai pas de donner dans le piège ; j'avouai tout avec la plus grande franchise du monde. Je montrai même le billet que j'avais reçu d'elle, et je lus ces paroles qu'il contenait : J'irai demain dîner chez doua Inès. Vous savez où elle demeure. Cest dans la maison de cette -fidèle amie que je prétends avoir un tète-à-téte avec vous. Je ne fuis vous refuser plus longtemps cette faveur, que vous me paraissez mériter.

« Voilà, dit don Baltazar, un billet qui vous promet le prix de vos feux. Je vous félicite par avance du bonheur qui vous attend. » Il ne laissait pas, en parlant de la sorte, d'être un peu déconcerté ; mais il déroba facilement à mes yeux son trouble et son embarras. J'étais si plein de mes espérances, que je ne me mettais guère en peine d'observer mon confident, qui fut obligé toutefois de me quitter, de peur que je ne m'aperçusse enfin de son agitation. Il courut avertir son beau-frère de cette aventure. J'ignore ce qui se passa entre eux ; je sais seulement que don Baltazar vint frapper à la porte de dona Inès dans le temps que j'étais chez cette dame avec] Violante. Nous sûmes que c'était lui, et je me sauvai par uneporte de derrière avant qu'ilf ût entré. D' abord que j'eus disparu, les femmes, que l'arrivée imprévue cle ce mari avait un peu troublées, se rassurèrent, et le reçurent avec tant d'effronterie, qu'il se douta bien qu'on m'avait caché ou fait évader. Je ne vous dirai point ce qu'il dit à doiia Inès et à sa femme ; c'est une chose qui n'est pas venueà ma connaissance.

« Cependant, sans soupçonner encore que je fusse i

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