LIVRE CINQUIÈME
Au lieu d'aller à Madrid, d'où je n'étais pas sorti sans raison, nous passâmes par Zebreros, et continuâmes notre route jusqu'à Tolède. Notre premier soin, dans cette ville, fut de nous habiller fort proprement ; puis, nous donnant pour deux frères galiciens qui voyageaient par curiosité, nous connûmes bientôt de fort honnêtes gens. J'étais si accoutumé à faire l'homme de qualité, qu'on s'y méprit aisément ; et, comme on éblouit d'ordinaire par la dépense, nous jetâmes de la poudre aux yeux de tout le monde par les fêtes galantes que nous commençâmes à donner aux dames. Parmi les femmes que je voyais, il y en eut une qui me toucha. Je la trouvai plus belle que Camille, et beaucoup plus jeune. Je voulus savoir qui elle était ; j'appris qu'elle se nommait Violante, et qu'elle avait épousé un cavalier qui, déjà las de ses caresses, courait après celles d'une courtisane qu'il aimait. Je n'eus pas besoin qu'on m'en dît davantage pour me déterminer à établir Violante dame souveraine de mes pensées.
<<Elle ne tarda guère à s'apercevoir de sa conquête. Je commençai à suivre partout ses pas, et à faire cent folies pour lui persuader que je ne demandais pas mieux que de la consoler des infidélités de son époux. La belle fit là-dessus ses réflexions, qui furent telles que j'eus enfin le' plaisir de connaître que mes intentions étaient approuvées. Je reçus d'elle un billet, en réponse de plusieurs que je lui avais fait tenir par une de ces vieilles qui sont d'une si grande commodité en Espagne et en Italie. La dame me mandait que son mari soupait tous les soirs chez sa maîtresse, et ne revenait au logis que fort tard. Je compris bien ce que cela signifiait. Dès la même nuit j'allai sous les fenêtres de Violante, et je liai avec elle une conversation des plus
tendres. Avant que de nous séparer, nous convînmes que toutes les nuits, à pareille heure, nous pourrions nous entretenir de la même manière, sans préjudice de tous les autres actes de galanterie qu'il nous serait permis d'exercer le jour.
«Jusque-là don Baltazar (ainsi se nommait l'époux de Violante) en avait été quitte à bon marché ; mais je voulais aimer physiquement, et je me rendis un soir sous les fenêtres de la dame, dans le dessein de lui dire que je ne pouvais plus vivre si je n'avais un tête-à-tête avec elle dans un lieu plus convenable à l'excès de mon amour ; ce que je n'avais pu encore obtenir d'elle. Mais comme j'arrivais, je vis venir dans la rue un homme qui semblait m'observer. En effet, c'était le mari, qui revenait de chez sa courtisane de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et qui, remarquant un cavalier près de sa maison, au lieu d'y entrer, se promenait dans la rue. J'y demeurai quelque temps, incertain de ce que je devais faire. Enfin, je pris le parti d'aborder don Baltazar, que je ne connaissais point et dont je n'étais pas connu. «Seigneur cavalier, lui dis-je, laissez-moi, je vous prie, la rue libre pour cette nuit; j'aurai une autre fois la même complaisance pour vous. — Seigneur, me répondit-il, j'allais vous faire la même prière. Je suis amoureux d'une fille que son frère fait soigneusement garder, et qui demeure à vingt pas d'ici. Je souhaiterais qu'il n'y eût personne dans la rue. — Il y a, repris-je, moyen de nous satisfaire tous deux sans nous incommoder ; car, ajout ai- je en lui montrant sa propre maison, la dame que je sers loge là. Il faut même que nous nous secourions, si Fun ou l'autre vient à être attaqué. — J'y consens, repartit-il ; je vais à mon rendez-vous, et nous nous épaulerons s'il en est besoin.» A ces mots, il me quitta, mais c'était pour mieux m'observer, ce