LIVRE CINQUIÈME
perçai l'époux. Son beau-frère, le voyant hors de combat, gagna la porte, que la duègne et Violante avaient ouverte pour se sauver tandis que nous nous battions. Je le poursuivis jusque dans la rue, où je rejoignis Lamela, qui, n'ayant pu tirer un seul mot des femmes qu'il avait vues fuir, ne savait précisément ce qu'il devait juger du bruit qu'il venait d'entendre. Nous retournâmes à notre auberge. Nous prîmes ce que nous avions de meilleur ; et, montant sur nos mules, nous sortîmes de la ville sans attendre le jour. . ,
« Nous comprîmes bien que cette affaire pourrait avoir des suites, et qu'on ferait dans Tolède des perquisitions que nous n'avions pas tort de prévenir. Nous allâmes coucher à Villarubia. Nous logeâmes dans une hôtellerie où, quelque temps après nous, il arriva un marchand de Tolède qui allait à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. Il nous conta l'aventure tragique du mari de Violante ; et il était si éloigné de nous soupçonner d'y avoir part, que nous lui fîmes hardiment toutes sortes de questions. « Messieurs, nous dit-il, comme je partais ce matin, j'ai appris ce triste événement. On cherchait partout Violante ; et l'on m'a dit que le corrégidor, qui est parent de don Baltazar, a résolu de ne rien épargner pour découvrir les auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais. »
« Je ne fus guère alarmé des recherches du corrégidor de Tolède. Cependant je formai la résolution de sortir promptement de la Castille nouvelle. Je fis réflexion que Violante retrouvée avouerait tout, et que, sur le portrait qu'elle ferait de ma personne à la justice, on mettrait des gens à mes trousses. Cela fut cause que dès le jour suivant nous évitâmes le grand chemin par pré-
caution. Heureusement Lamela connaissait les trois quarts de l'Espagne, et savait par quels détours nous pouvions sûrement nous rendre en Aragon. Au lieu d'aller tout droit à Cuenca, nous nous engageâmes dans les montagnes qui sont devant cette ville ; et, par des sentiers qui n'étaient pas inconnus à mon guide, nous arrivâmes devant une grotte qui me parut avoir tout l'air d'un ermitage. Effectivement, c'était celui où vous êtes venus hier au soir me demander un asile.
« Pendant que j'en considérais les environs, qui offraient à ma vue un paysage des plus charmants, mon compagnon me dit : « Il y a six ans que je passai par ici. Dans ce temps-là, cette grotte servait de retraite à un vieil ermite qui me reçut charitablement. Il me fit part de ses provisions. Je me souviens que c'était un saint homme, et qu'il me tint des discours qui pensèrent me détacher du monde. Il vit peut-être encore ; je vais m'en éclaircir. » En achevant ces mots, le curieux Ambroise descendit de dessus sa mule, et entra dans l'ermitage. Il y demeura quelques moments; puis il revint, et m'appelant : «Venez, me dit-il, don Raphaël, venez voir une chose très touchante. » Je mis aussitôt pied à terre. Nous attachâmes nos mules à des arbres, et je suivis Lamela dans la grotte, où j'aperçus sur un grabat un vieil anachorète tout étendu, pâle et mourant. Une barbe blanche et fort épaisse lui couvrait Testomac, et Ton voyait dans ses mains jointes un grand rosaire entrelacé. Au bruit que nous fîmes en nous approchant de lui, il ouvrit des yeux que la mort déjà commençait à fermer ; et, après nous avoir envisagés un instant : « Qui que vous soyez, nous dit-il, mes frères, profitez du spectacle qui se présente à vos regards. J'ai passé quarante années