‹ Gil Blas. IntrodChapitre 259 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

dans le monde, et soixante dans cette solitude. Ah ! qu'en ce moment le temps que j'ai donné à mes plaisirs me parait long, et qu'au contraire celui que j'ai consacré à la pénitence me semble court ! Hélas ! je crains que les austérités de frère Jtmn n'aient pas assez expié les péchés du licencié don Juan de Solis. »

« Il n'eut pas achevé ces mots, qu'il expira. Nous fûmes frappés de cette mort. Ces sortes d'objets font toujours quelque impression sur les plus grands libertins mêmes ; mais nous n'en fûmes pas longtemps touchés. Nous oubliâmes bientôt ce qu'il venait de nous dire, et nous commençâmes à faire un inventaire de tout ce qui était dans l'ermitage ; ce qui ne nous occupa pas infiniment, tous les meubles consistant dans ceux que vous avez pu remarquer dans la grotte. Le frère Juan n'était pas seulement mal meublé, il avait encore une très mauvaise cuisine. Nous ne trouvâmes chez lui, pour toutes provisions, que des noisettes et quelques grignons de pain d'orge fort durs, que les gencives du saint homme n'avaient apparemment pu broyer. Je dis ses gencives, car nous remarquâmes que toutes les dents lui étaient tombées. Tout ce que cette demeure solitaire contenait, tout ce que nous considérions, nous faisait regarder ce bon anachorète comme un saint. Une chose seule nous choqua : nous ouvrîmes un papier plié en forme de lettre qu'il avait mis sur une table, et par lequel il priait la personne qui lirait ce billet de porter son rosaire et ses sandales à l'évêque de Cuenca. Nous ne savions dans quel esprit ce nouveau père du désert pouvait avoir envie de faire un pareil présent à son évêque : cela nous semblait blesser l'humilité, et nous paraissait d'un homme qui voulait trancher du bien-

heureux. Peut-être aussi n'y avait-il là-dedans que de la simplicité ; c'est ce que je ne déciderai point.

« En nous entretenant là-dessus, il vint une idée assez plaisante à Lamela : « Demeurons, me dit-il, dans cet ermitage. Déguisons-nous en ermites. Enterrons le frère Juan. Vous passerez pour lui ; et moi, sous le nom de frère Antoine, j'irai quêter dans les villes et les bourgs voisins. Outre que nous serons à couvert des perquisitions du corrégidor, car je ne pense pas qu'on s'avise de nous venir chercher ici, j'ai à Cuenca de bonnes connaissances que nous pourrons entretenir. » J'approuvai cette bizarre imagination, moins pour les raisons qu'Ambroise me disait, que par fantaisie, et comme pour jouer un rôle dans une pièce de théâtre. Nous fîmes une fosse à trente ou quarante pas de la grotte, et nous y enterrâmes modestement le vieil anachorète, après l'avoir dépouillé de ses habits, c'est-à-dire d'une simple robe que nouait par le milieu une ceinture de cuir. Nous lui coupâmes aussi la barbe pour m'en faire une postiche ; et enfin, après ses funérailles, nous prîmes possession de l'ermitage.

« Nous fîmes fort mauvaise chère le premier jour ; il nous fallut vivre des provisions du défunt : mais le lendemain avant le lever de l'aurore, Lamela se mit en campagne avec les deux mules qu'il alla vendre à Toralva, et le soir il revint chargé de vivres et d'autres choses qu'il avait achetées. Il en apporta tout ce qui était nécessaire pour nous travestir. Il se fit lui-même une robe de bure et une petite barbe rousse de crin de cheval, qu'il s'attacha si artistement aux oreilles, qu'on eût juré qu'elle était naturelle. Il n'y a point de garçon au monde plus adroit que lui. Il tressa aussi

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