CHAPITRE PREMIER
De ce que Gil Blas et ses compagnons firent après avoir quitté le comte de Polan ; du projet important qu'Ambroise forma, et de quelle manière il fut exécuté.
1E comte de Polan, après avoir passé la moitié -^ de la nuit à nous remercier, et à nous assurer que nous pouvions compter sur sa reconnaissance, appela l'hôte pour le consulter sur les moyens de se rendre sûrement à Turis, où il avait dessein d'aller. Nous laissâmes ce seigneur prendre ses mesures là-dessus. Nous sortîmes ensuite de l'hôtellerie, et suivîmes la route qu'il plut à Lamela de choisir.
Après deux heures de chemin, le jour nous surprit auprès de Campillo. Nous gagnâmes promptement les montagnes qui sont entre ce bourg et Requena. Nous y passâmes la journée à nous reposer et à compter nos finances, que l'argent des voleurs avait fort augmentées ; car on avait trouvé dans leurs poches plus de trois cents pistoles en toutes sortes d'espèces. Nous nous remîmes en marche au commencement de la nuit, et le lendemain matin nous entrâmes dans le royaume de Valence. Nous nous retirâmes dans le premier bois qui s'offrit à nos yeux. Nous nous y enfonçâmes, et nous arrivâmes à un endroit où coulait un ruisseau d'une onde cristalline, qui allait joindre lentement les eaux du Guadalaviar. L'ombre que les arbres nous pré-
taient, et l'herbe que le lieu fournissait abondamment à nos chevaux, nous auraient déterminés à nous y arrêter, quand nous n'aurions pas été dans cette résolution. Nous n'eûmes donc garde de passer outre.
Nous mîmes là pied à terre, et nous nous disposâmes à passer la journée fort agréablement ; mais, lorsque nous voulûmes déjeuner, nous aperçûmes qu'Û nous restait très peu de vivres. Le pain commençait à nous manquer, et notre outre était devenue un corps sans âme. «Messieurs, nous dit Ambroise, les plus charmantes retraites ne plaisent guère sans Bacchus et sans Cérès. Je suis d'avis que nous renouvelions aujourd'hui nos provisions. Je vais pour cet effet à Xelva. C'est une assez belle ville qui n'est qu'à deux petites lieues d'ici. J'aurai bientôt fait ce voyage. » En parlant de cette sorte il chargea un cheval de l'outre et de la besace, monta dessus, et sortit du bois avec une vitesse qui promettait un prompt retour.
Nous avions tout lieu de l'espérer, et nous attendions de moment en moment Lamela : cependant il ne revint pas sitôt. Plus de la moitié du jour s'écoula ; la nuit même déjà s'apprêtait à couvrir les arbres de ses ailes noires, quand nous revîmes notre pourvoyeur, dont le retardement commençait à nous donner de l'inquiétude. Il trompa notre attente par la quantité de choses dont il revint chargé. Il apportait non seulement l'outre pleine d'un vin excellent, et la besace remplie de pain et de toutes sortes de gibier rôti, il y avait encore sur son cheval un gros paquet de hardes que nous regardâmes avecj3eaucoup d'attention. Il s'en aperçut, et nous dit en souriant : « Messieurs, vous considérez ces hardes avec surprise, et je vous le pardonne ; vous ne savez pas pourquoi je viens de les