LIVRE SIXIÈME
acheter à Xelva. Je le donnerais à deviner à don Raphaël et à toute la terre ensemble. » En disant ces paroles, il défit le paquet pour nous montrer en détail ce que nous considérions en gros. Il nous fit voir un manteau et une robe noire fort longue, deux pourpoints avec leurs hauts-de-chausses ; une de ces écritoires composées de deux pièces liées par un cordon, et dont le cornet est séparé de l'étui, où l'on met les plumes ; une main de beau papier blanc ; un cadenas avec un gros cachet et de la cire verte ; et, lorsqu'il nous eut enfin exhibé toutes ses emplettes, don Raphaël lui dit en plaisantant : « Vive Dieu ! monsieur Ambroise, il faut avouer que vous avez fait là un bon achat. Quel usage, s'il vous plaît, en prétendez-vous faire? — Un admirable, répondit Lamela. Toutes ces choses ne m'ont coûté que dix doublons, et je suis persuadé que nous en retirerons plus de cinq cents ; comptez là-dessus. Je ne suis pas homme à me charger de nippes inutiles ; et, pour vous prouver que je n'ai point acheté tout cela comme un sot, je vais vous communiquer un projet que j'ai formé, un projet qui sans contredit est un des plus ingénieux que puisse concevoir l'esprit humain. Vous en allez juger ; je suis sûr que je vais vous ravir en vous l'apprenant. Écoutez-moi.
« Après avoir fait ma provision de pain, poursuivit-il, je suis entré chez un rôtisseur, où j'ai ordonné qu'on mît à la broche six perdrix, autant de poulets et de lapereaux. Tandis que ces viandes cuisent, il arrive un homme en colère, et qui, se plaignant hautement des manières d'un marchand de la ville à son égard, dit au rôtisseur : « Par saint Jacques ! Samuel Simon est le marchand de Xelva le plus ridicule. Il vient de me faire un affront en pleine boutique. Le ladre n'a pas voulu me faire
crédit de six aunes de drap ; cependant il sait bien que je suis un artisan solvable, et qu'il n'y a rien à perdre avec moi. N'admirez- vous pas cet animal ? Il vend volontiers à crédit aux hommes de qualité. Il aime mieux hasarder avec eux que d'obliger un honnête bourgeois sans rien risquer. Quelle manie ! Le maudit Juif ! puisse-t-il y être attrapé ! Mes souhaits seront accomplis quelque jour ; il y a bien des marchands qui m'en répondraient. »
« En entendant parler ainsi cet artisan, qui a dit beaucoup d'autres choses encore, il me prit fantaisie de le venger, et de jouer un tour à Samuel Simon : « Mon ami, dis-je à l'homme qui se plaignait de ce marchand, de quel caractère est ce personnage dont vous parlez ? — D'un très mauvais caractère, répondit-il brusquement. Je vous le donne pour un usurier tout des plus vifs, quoiqu'il affecte le maintien d'un homme d'honneur. C'est un Juif qui s'est fait catholique : mais, dans le fond de l'âme, il est encore Juif comme Pilate, car on dit qu'il a fait abjuration par intérêt. »
« J'ai prêté une oreille attentive à tous les discours de l'artisan, et je ne manquai pas, au sortir de chez le rôtisseur, de m'informer de la demeure de Samuel Simon. Une personne me l'enseigne, on me la montre. Je parcours des yeux sa boutique, j'examine tout ; et mon imagination, prompte à m'obéir, enfante une fourberie que je digère, et qui me paraît digne du valet du seigneur Gil Blas. Je vais à la friperie, où j'achète ces habits que j'apporte, l'un pour jouer le rôle d'inquisiteur, l'autre pour représenter un greffier, et le troisième enfin pour faire le personnage d'un alguazil. Voilà ce que j'ai fait, messieurs, ajouta-t-il, et ce qui a un peu retardé mon arrivée. »
« Ah 1 mon cher Ambroise, interrompit en cet en-