‹ Gil Blas. IntrodChapitre 268 sur 277 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

m'amenez à Xelva, c'est un certain marchand qu'on appelle Samuel Simon. Il nous a été fait de lui et de sa conduite un très mauvais rapport. Il est, dit-on, toujours Juif, et il n'a embrassé le christianisme que par des motifs purement humains. Je vous ordonne, de la part du Saint-oiïice, de me dire ce que vous savez de cet homme-là. Gardezvous, comme son voisin, et peut-être son ami, de vouloir l'excuser ; car, je vous le déclare, si j'aperçois dans votre témoignage le moindre ménagement pour lui, vous êtes perdu vous-même. Allons, greffier, poursuivit-il en se tournant vers Raphaël, faites votre devoir. »

M. le greffier, qui déjà tenait à la main son papier et son écritoire, s'assit à une table, et se prépara de l'air du monde le plus sérieux à écrire la déposition de l'hôte, qui de son côté protesta qu'il ne trahirait point la vérité. « Cela étant, lui dit le commissaire inquisiteur, nous n'avons qu'à commencer. Répondez seulement à mes questions ; je ne vous en demande pas davantage. Voyez-vous Samuel Simon fréquenter les églises? — C'est à quoi je n'ai pas pris garde, répondit le cabaretier ; je ne me souviens pas de l'avoir vu à l'église. — Bon, s'écria l'inquisiteur, écrivez qu'on ne le voit jamais dans les églises. — Je ne dis pas cela, monsieur, répHqua l'hôte ; je dis seulement que je ne l'y ai point vu. Il peut être dans une église où je serai, sans que je l'aperçoive. — Mon ami, reprit Lamela, vous oubHez qu'il ne faut point dans votre interrogatoire excuser Samuel Simon ; je vous en ai dit les conséquences. Vous ne devez dire que des choses qui soient contre lui et pas un mot en sa faveur. — Sur ce pied-là, seigneur licencié, repartit l'hôte, vous ne tirerez pas grand fruit de ma déposition. Je ne connais point le marchand dont il s'agit, je n'en puis dire ni bien

ni mal ; mais, si vous voulez savoir comment il vit dans son domestique, je vais faire venir ici Gaspard, son garçon, que vous interrogerez. Ce garçon vient ici quelquefois boire avec ses amis : je puis vous assurer qu'il a une bonne langue ; il babillera tant que vous voudrez, il vous dira toute la vie de son maître, et donnera, sur ma parole, de l'occupation à votre greffier.

« — J'aime votre franchise, dit alors Ambroise ; et c'est témoigner du zèle pour le Saint-office que de m'enseigner un homme instruit des mœurs de Simon. J'en rendrai compte à l'inquisition. Hâtezvous donc, continua-t-il, d'aller chercher ce Gaspard dont vous parlez : mais faites les choses discrètement ; que son maître ne se doute point dexe qui se passe. » Le cabaret ier s'acquitta de sa commission avec beaucoup de secret et de diligence. Il amena le garçon marchand. C'était effectivement un jeune homme des plus babillards, et tel qu'il nous le fallait. « Soyez le bienvenu, mon enfant, lui dit Lamela. Vous voyez en moi un inquisiteur nommé par le Saint-office pour informer contre Samuel Simon, que l'on accuse de judaïser. Vous demeurez chez lui ; par conséquent vous êtes témoin de la plupart de ses actions. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous avertir que vous êtes obligé de déclarer ce que vous savez de lui, quand je vous l'ordonnerai de la part de la sainte inquisition. — Seigneur licencié, répondit le garçon marchand, vous ne pouviez vous adresser à un homme plus disposé à vous instruire de ce que vous voulez savoir ; je suis tout prêt à vous contenter là-dessus, sans que vous me l'ordonniez de la part du Saintoffice. Si l'on mettait mon maître sur mon chapitre, je suis persuadé qu'il ne m'épargnerait point ; ainsi je ne le ménagerai pas non plus, et je vous

Page 1