‹ Gil Blas. IntrodChapitre 267 sur 277 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

droit don Raphaël tout transporté de joie, la merveilleuse idée ! le beau plan ! Je suis jaloux de l'invention ; je donnerais volontiers les plus grands traits de ma vie pour un effort d'esprit si heureux. Oui, Lamela, poursuivit-il, je vois, mon ami, toute la richesse de ton dessein, et l'exécution ne doit pas t'inquiéter. Tu as besoin de deux bons acteurs qui te secondent ; ils sont tout trouvés. Tu as un air de béat, tu feras fort bien l'inquisiteur ; moi, je représenterai le greffier ; et le seigneur Gil Blas, s'il lui plait, jouera le rôle de l'alguazil. Voilà, continuat-il, les personnages distribués ; demain nous jouerons la pièce, et je réponds du succès, à moins qu'il n'arrive quelqu'un de ces contre-temps qui confondent les desseins les mieux concertés. »

Je ne concevais encore que très confusément le projet que don Raphaël trouvait si beau ; mais on me mit au fait en soupant, et le tour me parut ingénieux. Après avoir expédié une partie du gibier et fait à notre outre de copieuses saignées, nous nous étendîmes sur l'herbe, et nous fûmes bientôt endormis. Mais notre sommeil ne fut pas de longue durée, et l'impitoyable Ambroise l'interrompit une heure après. « Debout 1 debout ! s'écriat-il avant le jour ; des gens qui ont une grande entreprise à exécuter ne doivent pas être paresseux.— Malepeste, monsieur l'inquisiteur, lui dit don Raphaël en se réveillant en sursaut, que vous êtes alerte I Cela ne vaut pas le diable pour M. Samuel Simon. — J'en demeure d'accord, reprit Lamela. Je vous dirai de plus, ajouta-t-il en riant, que j'ai rêvé cette nuit que je lui arrachais des poils de la barbe. N'est-ce pas là un vilain songe pour lui, monsieur le greffier ? » Ces plaisanteries furent suivies de mille autres, qui nous mirent tous de belle humeur. Nous déjeunâmes gaiement, et nous nous

disposâmes ensuite à faire nos personnages. Ambroise se revêtit de la longue robe et du manteau, en sorte qu'il avait tout l'air d'un commissaire du Saint-office. Nous nous habillâmes aussi, don Raphaël et moi, de façon que nous ne ressemblions point mal aux greffiers et aux alguazils. Nous employâmes bien du temps à nous déguiser ; et il était plus de deux heures après midi lorsque nous sortîmes du bois pour nous rendre à Xelva. Il est vrai que rien ne nous pressait, et que nous ne devions commencer la comédie qu'à l'entrée de la nuit. Aussi nous n'allâmes qu'au petit pas, et nous nous arrêtâmes même aux portes de la ville pour y attendre la fin du jour.

Dès qu'elle fut arrivée, nous laissâmes nos chevaux dans cet endroit sous la garde de don Alphonse, qui se sut bon gré de n'avoir point d'autre rôle à faire. Don Raphaël, Ambroise et moi, nous allâmes d'abord, non chez Samuel Simon, mais chez un cabaretier qui demeurait à deux pas de sa maison. M. l'inquisiteur marchait le premier. Il entre, et dit gravement à l'hôte : « Maître, je voudrais vous parler en particulier, j'ai à vous communiquer une affaire qui regarde le service de l'inquisition, et qui par conséquent est très importante.» L'hôte nous mena dans une salle, où Lamela, le voyant seul avec nous, lui dit : « Je suis commissaire du Saintoffice. » A ces paroles le cabaretier pâht, et répondit d'une voix tremblante qu'il ne croyait pas avoir donné sujet à la sainte inquisition de se plaindre de lui. « Aussi, reprit Ambroise d'un air doux, ne songet-elle point à vous faire de la peine. A Dieu ne plaise que, trop prompte à punir, elle confonde le crime avec l'innocence ! Elle est sévère, mais toujours juste ; en un mot, pour éprouver ses châtiments, il faut les avoir mérités. Ce n'est donc pas vous qui

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