LIVRE SIXIÈME
des saules que nous aperçûmes au pied d'une colline à dix ou douze cents pas du village, où nous ne jugeâmes pas à propos de nous arrêter. Nous trouvâmes que ces saules faisaient un agréable ombrage, et qu'un ruisseau lavait le pied de ces arbres. L'endroit nous plut, et nous résolûmes d'y passer la journée. Nous mîmes donc pied à terre. Nous débridâmes nos chevaux pour les laisser paître, et nous nous couchâmes sur l'herbe. Nous nous y reposâmes un peu : ensuite nous achevâmes de vider notre besace et notre outre. Après un ample déjeuner, nous nous amusâmes à compter tout l'argent que nous avions pris à Samuel Simon, ce qui se montait à trois mille ducats : de sorte qu'avec cette somme, et celle que nous avions déjà, nous pouvions nous vanter de n'être point mal en fonds.
Comme il fallait aller à la provision, Ambroise et don Raphaël, après avoir quitté leurs habits d'inquisiteur et de greffier, dirent qu'ils voulaient se charger de ce soin-là tous deux ; que l'aventure de Xelva ne faisait que les mettre en goût, et qu'ils avaient envie de se rendre à Ségorbe, pour voir s'il ne se présenterait pas quelque occasion de faire un nouveau coup. « Vous n'avez, ajouta le fils de Lucinde, qu'à nous attendre sous ces saules ; nous ne tarderons pas à vous venir rejoindre. — A d'autres! seigneur don Raphaël, m'écriai-je en riant ; dites-nous plutôt de vous attendre sous l'orme. Si vous nous quittez, nous avons bien la mine de ne vous revoir de longtemps. — Ce soupçon nous offense, répliqua le seigneur Ambroise ; mais nous méritons que vous nous fassiez cet outrage. Vous êtes excusable de vous défier de nous, après ce que nous avons fait à Valladolid, et de vous imaginer que nous ne nous ferions pas plus de scrupule de
vous abandonner que les camarades que nous avons laissés dans cette ville. Vous vous trompez pourtant. Les confrères à qui nous avons faussé compagnie étaient des personnes d'un fort mauvais caractère, et dont la société commençait à nous devenir insupportable. Il faut rendre cette justice aux gens de notre profession, qu'il n'y a point d'associés dans la vie civile que l'intérêt divise moins ; mais quand il n'y a pas entre nous de conformité d'inclinations, notre bonne intelligence peut s'altérer comme celle du reste des hommes. Ainsi, seigneur Gil Blas, poursuivit Lamela, je vous prie, vous et le seigneur don Alphonse, d'avoir un peu plus de confiance en nous, et de vous mettre l'esprit en repos sur l'envie que nous avons, don Raphaël et moi, d'aller à Ségorbe.
« — Il est bien aisé, dit alors le fils de Lucinde, de leur ôter là-dessus tout sujet d'inquiétude : ils n'ont qu'à demeurer maîtres de la caisse, ils auront entre leurs mains une bonne caution de notre retour. Vous voyez, seigneur Gil Blas, ajoutat-il, que nous allons d'abord au fait. Vous serez tous deux nantis ; et je puis vous assurer que nous partirons, Ambroise et moi, sans appréhender que vous ne nous souffliez ce précieux nantissement. Après une marque si certaine de notre bonne foi, ne vous fierez-vous pas entièrement à nous ? — Oui, messieurs, lui dis-je; et vous pouvez présentement faire tout ce qu'il vous plaira. » Ils partirent sur-le-champ, chargés de l'outre et de la besace, et me laissèrent sous les saules avec don Alphonse, qui me dit après leur départ : «Il faut, seigneur Gil Blas, il faut que je vous ouvre mon cœur. Je me reproche d'avoir eu la complaisance de venir jusqu'ici avec ces deux fripons. Vous ne sauriez croire combien de fois je m'en suis déjà repenti.