LIVRE SIXIÈME
Hier au soir, pendant que je gardais les chevaux, j'ai fait mille réflexions mortifiantes. J'ai pensé qu'il ne convenait point à un jeune homme qui a des principes d'honneur de vivre avec des gens aussi vicieux que Raphaël et Lamela ; que si par malheur un jour (et cela peut fort bien arriver) le succès d'une fourberie est tel que nous tombions entre les mains de la justice, j'aurai la honte d'être puni avec eux comme un voleur, et d'éprouver un châtiment infâme. Ces images s'offrent sans cesse à mon esprit, et je vous avouerai que j'ai résolu, pour n'être plus complice des mauvaises actions qu'ils feront, de me séparer d'eux pour jamais. Je ne crois pas, continua-t-il, que vous désapprouviez mon dessein. — Non, je vous assure, lui répondis- je ; quoique vous m'ayez vu faire le personnage d'alguazil dans la comédie de Samuel Simon, ne vous imaginez pas que ces sortes de pièces soient de mon goût. Je prends le ciel à témoin qu'en jouant un si beau rôle, je me suis dit à moi-même : « Ma foi, monsieur Gil Blas, si la justice venait à vous saisir au collet présentement, vous mériteriez bien le salaire qui vous en reviendrait I » Je ne me sens donc pas plus disposé que vous, seigneur don Alphonse, à demeurer en si mauvaise compagnie ; et, si vous le trouvez bon, je vous accompagnerai. Quand ces messieurs seront de retour, nous leur demanderons à partager nos finances ; et demain matin, ou cette nuit même, nous prendrons congé d'eux. »
L'amant de la belle Séraphine approuva ce que je proposais. « Gagnons, me dit-il. Valence, et nous nous embarquerons pour l'Italie, où nous pourrons nous engager au service de la république de Venise. Ne vaut-il pas mieux embrasser le parti des armes, que de mener la vie lâche et coupable que nous
menons ? Nous serons même en état de faire une assez bonne figyire avec l'argent que nous aurons. Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je me serve sans remords d'un bien si mal acquis ; mais outre que la nécessité m'y oblige, si jamais je fais la moindre fortune dans la guerre, je jure que je dédommagerai Samuel Simon. » J'assurai dor Alphonse que j'étais dans les mêmes sentiments, et nous résolûmes enfin de quitter nos camarades dès le lendemain avant le jour. Nous ne fûmes point tentés de profiter de leur absence, c'est-à-dire de déménager sur-le-champ avec la caisse ; la confiance qu'ils nous avaient marquée en nous laissant maîtres des espèces ne nous permit pas seulement d'en avoir la pensée, quoique le tour de l'hôtel garni eût en quelque manière rendu ce vol excusable.
Ambroise et don Raphaël revinrent de Ségorbe siir la fin du jour. La première chose qu'ils nous dirent fut que leur voyage avait été très heureux ; qu'ils venaient de jeter les fondements d'une fourberie qui, selon toutes les apparences, nous serait encore plus utile que celle du soir précédent. Et là-dessus le fils de Lucinde voulut nous mettre au fait ; mais don Alphonse prit alors la parole et leur déclara poliment que, ne se sentant pas né pour vivre comme ils faisaient, il était dans la résolution de se séparer d'eux. Je leur appris de mon côté que j'avais le même dessein. Ils firent vainement tout leur possible pour nous engager à les accompagner dans leurs expéditions ; nous prîmes congé d'eux le lendemain matin, après avoir fait un partage égal de nos espèces, et nous tirâmes vers Valence.