LIVRE PREMIER
dras un excellent voleur de grands chemins, ou je ne m'y connais pas. » Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction, et m'assurèrent que je ne pouvais manquer de faccomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu'ils avaient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts poxir la soutenir. »
Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué que je méritais moins de l'être, il leur prit envie d'examiner le butin dont je revenais chargé. « Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a dans la bourse du rehgieux. — Elle doit être bien garnie, continua l'un d'entre eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pèlerins. » Le capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites médailles de cuivre, entremêlées d'agnus Dei, avec quelques scapulaires. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. « Vive Dieu ! s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas ; il vient, pour son coup d'essai, de faire un vol fort salutaire à la compagnie. » Cette plaisanterie en attira d'autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avait apostasie, commencèrent à s'égayer sur la matière.
Il leur échappa mille traits qu'il ne m'est pas permis de rapporter, et qui marquaient bien le dérèglement de leurs mœurs. Moi seul, je ne riais pas. Il est vrai que les railleurs m'en étaient l'envie, en se réjouissant ainsi à mes dépens. Chacun me lança son trait, et le capitaine me dit : « Ma foi, Gil
tBlas, je te conseille, en ami, de ne te plus jouer aux moines ; ce sont des gens trop uns et trop rusés pour toi. »
6o GIL BLAS