LIVRE PREMIER
retira dans sa chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil, je ne fis que m'occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une personne de qualité, et j'en trouvais son sort plus déplorable. Je ne pouvais, sans frémir, me peindre les horreurs qui l'attendaient ; et je m'en sentais aussi vivement touché que si le sang ou T amitié m'eût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aux moyens de préserver son honneur du péril dont il était menacé, et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvait se remuer, et que depuis son indisposition la cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m' échauffa l'imagination, et me fit concevoir un projet que je digérai bien : puis j'en commençai sur-le-champ l'exécution de la manière suivante :
Je feignis d'avoir la colique. Je poussai d'abord des plaintes et des gémissements ; ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent, et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à crier ainsi. Je répondis que j'avais une colique horrible; et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer les dents, à faire des grimaces et des contorsions effroyables, et à m'agiter d'une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonds sur mon grabat et à me tordre les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu'ils étaient, s'y laissèrent tromper, et crurent qu'en effet je sentais des tranchées violentes ; mais en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d'une étrange façon : car dès que mes charitables confrères s'imaginèrent
que je souffrais, les voilà tous qui s'empressent à me soulager. L'un m'apporte une bouteille d'eaude-vie, et m'en fait avaler la moitié ; l'autre me donne, malgré moi, un lavement d'huile d'amande douce ; un autre va chauffer une serviette, et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beau crier miséricorde ; ils imputaient mes cris à ma colique, et continuaient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant m'en ôter un que je n'avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur d'éprouver encore leurs secours.
Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau lazzi : je voulus me lever, pour leur faire croire que j'avais grande envie de les accompagner ; mais ils m'en empêchèrent. « Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolando, demeure ici, mon fils ; ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous; pour aujourd'hui, tu n'es pas en état de nous suivre ; repose-toi toute la journée, tu as besoin de repos.» Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu'on ne se rendît à mes instances; je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie ; ce que je fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que j 'avais tâché de hâter par mes vœux,jem*adressai ce discours :« Oh çà,Gil Blas,c'est à présent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureuse-