LIVRE PREMIER
ment commencé ; la chose me paraît aisée : Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Léonarde ne peut t'empêcher de l'exécuter : saisis cette occasion de t'échapper; tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable.» Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine; mais avant que d'y entrer, comme j'entendis parler Léonarde, je m'arrêtai pour écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait. « Pleurez, ma fille, lui disait la vieille, fondez en larmes, n'épargnez point les soupirs, cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux ; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu'une princesse ; ils auront pour vous mille coniplaisances, et vous témoigneront tous les jours de l'affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à votre place. »
Je ne donnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage. J'entrai ; et, lui mettant un pistolet sur la gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action ; et, quoique très avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j'eus la clef entre les mains, j'adressai la parole à la dame affligée. « Madame, lui dis-je, le ciel vous a envoyé un libérateur ; levez-vous pour me suivre ; je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. » La dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles firent tant
d'impression sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restait de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, en me conjurant de conserver son honneur. Je la relevai, et l'assurai qu'elle pouvait compter sur moi. Ensuite je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine, et, à l'aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. La bonne Léonarde, persuadée que je n'y manquerais pas si elle osait me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J'allumai de la bougie, et j'allai avec l'inconnue à la chambre où étaient les espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistoles qu'il y en put tenir ; et, pour obhger la dame à s'en charger aussi, je lui représentai qu'elle ne faisait que reprendre son bien ; ce qu'elle fit sans scrupule. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vers l'écurie, où j'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval, et j'étais dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux, s'il s'avisait de vouloir faire le méchant : mais, par bonheur, il était alors si accablé des douleurs qu'il avait souffertes et de celles qu'il souffrait encore, que je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendait à la porte. Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'on sortait du souterrain. Nous arrivons à la grille, nous l'ouvrons, et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, poiu: en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.
Le jour commençait à paraître, lorsque nous nous