LIVRE PREMIER
nous flattons point, il va me poursuivre vivement. Vous n'ignorez pas quel est son crédit ; je ne serai pas en sûreté dans le royaume. » Il était si pénétré de sa douleur, et plus encore de celle dont il me voyait saisie, qu'il n'en put dire davantage. Je lui fis prendre de l'or et quelques pierreries : puis il me tendit les bras, et nous ne fîmes, pendant un quart d'heure, que confondre nos soupirs et nos larmes. Enfin on vint l'avertir que le cheval était prêt. Il s'arrache d'auprès de moi : il part, et me laisse dans un état qu'on ne saurait exprimer : heureuse si l'excès de mon affliction m'eût alors fait mourir ! que ma mort m'aurait épargné de peines et d'ennuis ! Quelques heures après que don Alvar fut parti, le corrégidor apprit sa fuite. Il le fit poursuivre par tous les alguazils de Valladolid, et n'épargna rien pour l'avoir en sa puissance. Mon époux toutefois trompa son ressentiment, et sut se mettre en sûreté ; de manière que le juge, se voyant réduit à borner sa vengeance à la seule satisfaction d'ôter les biens à un homme dont il aurait voulu verser le sang, il n'y travailla pas en vain. Tout ce que don Alvar pouvait avoir de fortune fut confisqué.
« Je demeurai dans une situation très affligeante ; j'avais à peine de quoi subsister. Je commençai à mener une vie retirée, n'ayant qu'une femme pour tout domestique. Je passais les jours à pleurer, non une indigence que je supportais patiemment, mais l'absence d'un époux chéri, dont je ne recevais aucune nouvelle. Il m'avait pourtant promis, dans nos tristes adieux, qu'il aurait soin de m'informer de son sort, dans quelque endroit du monde où sa mauvaise étoile pût le conduire. Cependant sept années s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de lui. L'incertitude où j'étais de sa destinée me causait une profonde tristesse. Enfin j'appris qu'en com-
battant pour le roi de Portugal, dans le royaume de Fez, il avait perdu la vie dans une bataille. Un homme revenu depuis peu d'Afrique me fit ce rapport, en m'assurant qu'il avait parfaitement connu don Alvar de Mello ; qu'il avait servi dans l'armée portugaise avec lui, et qu'il l'avait vu périr dans l'action. Il ajoutait à cela d'autres circonstances encore qui achevèrent de me persuader que mon époux n'était plus : ce rapport ne servit qu'à fortifier ma douleur, et qu'à me faire prendre la résolution de ne jamais me remarier. Dans ce temps-là, don Ambrosio Mesio Carrillo, marquis de la Guardia, vint à Valladolid. C'était un de ces vieux seigneurs qui, par leurs manières galantes et polies, font oublier leur âge, et savent encore plaire aux femmes. Un jour, on lui conta par hasard l'histoire de don Alvar ; et, sur le portrait qu'on lui fit de moi, il eut envie de me voir. Pour satisfaire sa curiosité, il gagna une de mes parentes, qui, d'accord avec lui, m'attira chez elle. Il s'y trouva. Il me vit, et je lui plus, malgré l'impression de douleur qu'on remarquait sur mon visage : mais que dis- je, malgré ? peut-être ne fut-il touché que de mon air triste et languissant, qui le prévenait en faveur de ma fidélité ; ma mélancolie peut-être fit naître son amour. Aussi bien il me dit plus d'une fois qu'il me regardait comme un prodige de constance, et même qu'il enviait le sort de mon mari, quelque déplorable qu'il fût d'ailleurs. En un mot, il fut frappé de ma vue, et il n'eut pas besoin de me voir une seconde fois pour former la résolution de m'épouser.
« Il choisit l'entremise de ma parente pour me faire agréer son dessein. Elle me vint trouver, et me représenta que mon époux ayant achevé son destin dans le royaume de Fez, comme on nous l'avait