LIVRE PREMIER
rapporté, il n'était pas raisonnable d'ensevelir plus longtemps mes charmes ; que j'avais assez pleuré un homme avec qui je n'avais été unie que quelques moments, et que je devais profiter de l'occasion qui se présentait ; que je serais la plus heureuse femme du monde. Là-dessus elle me vanta la noblesse du vieux marquis, ses grands biens et son bon caractère ; mais elle eut beau s'étendre avec éloquence sur tous les avantages qu'il possédait, elle ne put me persuader. Ce n'est pas que je doutasse de la mort de don Alvar, ni que la crainte de le revoir tout à coup, lorsque j'y penserais le moins, m'arrêtât. Le peu de penchant, ou plutôt la répugnance que je me sentais pour un second mariage, après tous les malheurs du premier, faisait le seul obstacle que ma parente eût à lever. Aussi ne se rebuta-t-elle point : au contraire, son zèle pour don Ambrosio en redoubla. Elle engagea toute ma famille dans les intérêts de ce vieux seigneur. Mes parents commencèrent à me presser d'accepter un parti si avantageux : j'en étais à tout moment obsédée, importunée, tourmentée. Il est vrai que ma misère, qui devenait de jour en jour plus grande, ne contribua pas peu à laisser vaincre ma résistance; il ne fallait pas moins que l'affreuse nécessité où j'étais pour m'y déterminer.
« Je ne pus donc m'en défendre ; je cédai à leurs pressantes instances, et j'épousai le marquis de la Guardia, qui, dès le lendemain de mes noces, m'emmena dans un très beau château qu'il a auprès de Burgos, entre Grajal et Rodillas. Il conçut pour moi un amour violent : je remarquais dans toutes ses actions une envie de me plaire : il s'étudiait à prévenir mes moindres désirs. Jamais, époux n'a eu tant d'égards pour une femme, et jamais amant n'a fait voir tant de complaisance
pour une maîtresse. J'admirais un homme d'un caractère si aimable, et je me consolais en quelque façon de la perte de don Alvar, puisque enfin je faisais le bonheur d'un seigneur tel que le marquis. Je l'aurais passionnément aimé, malgré la disproportion de nos âges, si j'eusse été capable d'aimer quelqu'un après don Alvar. Mais les cœurs constants ne sauraient avoir qu'une passion. Le souvenir de mon premier époux rendait inutiles tous les soins que le second prenait pour me plaire. Je ne pouvais donc payer sa tendresse que de purs sentiments de reconnaissance.
«J'étais dans cette disposition, quand, prenant l'air un jour à une fenêtre de mon appartement, j'aperçus dans le jardin une manière de paysan qui me regardait avec attention. Je crus que c'était un garçon jardinier. Je pris peu garde à lui ; mais le lendemain, m'étant remise à la fenêtre, je le vis au même endroit, et il me parut encore fort attaché à me considérer. Cela me frappa. Je l'envisageai à mon tour ; et, après l'avoir observé quelque temps, il me sembla reconnaître les traits du malheureux don Alvar. Cette ressemblance excita dans tous mes sens un trouble inconcevable : je poussai un grand cri. J'étais alors, par bonheur, seule avec Inès, celle de mes femmes qui avait le plus de part à ma confiance. Je lui dis le soupçon qui agitait mes esprits. Elle ne fit qu'en rire, et elle s'imagina qu'une légère ressemblance avait trompé mes yeux. «Rassurez-vous, madame, me dit-elle, et ne pensez pas que vous ayez vu votre premier époux. Quelle apparence y a-t-il qu'il soit ici sous une forme de paysan ? est-il même croyable qu'il vive encore? Je vais, ajouta-t-elle, pour vous mettre l'esprit en repos, descendre au jardin et parler à ce villageois; je saurai quel homme c'est,