LIVRE PREMIER
repos, et je vais, après cet entretien, achever loin de vous de tristes jours que je vous sacrifie. »
« Non, don Alvar, non, m'écriai-je à ces paroles ; le ciel ne vous a point amené ici pour rien, et je ne souffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois : je veux partir avec vous; il n'y a que la mort qui puisse désormais nous séparer. — Croyez-moi, reprit-il, vivez avec don Ambrosio ; ne vous associez point à mes malheurs ; laissez-m'en soutenir tout le poids. » Il me dit encore d'autres choses semblables ; mais plus il paraissait vouloir s'immoler à mon bonheur, moins je me sentais disposée à y consentir. Lorsqu'il hie vit ferme dans la résolution de le suivre, il changea tout à coup de ton ; et prenant un air plus content : « Madame, me dit-il, est-il possible que vous soyez dans les sentiments où vous paraissez être ? Ah ! puisque vous m'aimez encore assez pour préférer ma misère à la prospérité où vous vous trouvez, allons donc demeurer à Bétanços, dans le fond du royaume de Galice. J'ai là une retraite assurée. Si mes disgrâces m'ont ôté tous mes biens, elles ne m'ont point fait perdre tous mes amis ; il m'en reste encore de fidèles, et qui m'ont mis en état de vous enlever. J'ai fait faire un carrosse à Zamora par leur secours ; j'ai acheté des mules et des chevaux, et je suis accompagné de trois Galiciens des plus résolus. Ils sont armés de carabines et de pistolets, et ils attendent mes ordres dans le village de Rodillas. Profitons, ajouta-t-il, de l'absence de don Ambrosio. Je vais faire venir le carrosse jusqu'à la porte de ce château, et nous partirons dans le moment. J'y consentis. » Don Alvar vola vers Rodillas, et revint en peu de temps, avec ses trois cavaliers, m'enlever au milieu de mes femmes, qui, ne sachant que penser de cet enlèvement, se
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sauvèrent fort effrayées. Inès seule était au fait ; mais elle refusa de lier son sort au mien, parce qu'elle aimait un valet de chambre de don Ambrosio : ce qui prouve bien que l'attachement de nos plus zélés domestiques n'est point à l'épreuve de l'amour.
«Je montai donc en carrosse avec don Alvar, n'emportant que mes habits et quelques pierreries que j'avais avant mon second mariage ; car je ne voulus rien prendre de tout ce que le marquis m'avait donné en m 'épousant. Nous prîmes la route du royaume de Galice, sans savoir si nous serions assez heureux pour y arriver. Nous avions sujet de craindre que don Ambrosio, à son retour, ne se mît sur nos traces avec un grand nombre de personnes, et ne nous joignît. Cependant nous marchâmes pendant deux jours sans voir paraître à nos trousses aucun cavalier. Nous espérions que la troisième journée se passerait de même, et déjà nous nous entretenions fort tranquillement. Don Alvar me contait la triste aventure qui avait donné lieu au bruit de sa mort, et comment, après cinq années d'esclavage, il avait recouvré la liberté, quand nous rencontrâmes hier, sur le chemin de Léon, les voleurs avec qui vous étiez. C'est lui qu'ils ont tué avec tous ses gens, et c'est lui qui fait couler les pleurs que vous me voyez répandre en ce moment. »