LIVRE PREMIER
et je reviendrai dans un moment vous l'apprendre.» Inès alla donc au jardin ; et peu de temps après j e la vis rentrer dans mon appartement fort émue : Madame, dit-elle, votre soupçon n'est que trop bien éclairci ; c'est don Alvar lui-même que vous venez de voir ; il s'est découvert d'abord, et il vous demande un entretien secret. »
« Comme je pouvais à l'heure même recevoir don Alvar, parce que le marquis était à Burgos, je chargeai ma suivante de me l'amener dans mon cabinet par un escalier dérobé. Vous jugez bien que j'étais dans une terrible agitation. Je ne pus soutenir la vue d'un homme qui était en droit de m'accabler de reproches : je m'évanouis dès qu'il se présenta devant moi, comme si c'eût été son ombre. Ils me secoururent prompt ement, Inès et lui ; et quand ils m'eurent fait revenir de mon évanouissement, don Alvar me dit : « Madame, remettez- vous, de grâce ; que ma présence ne soit pas un supplice pour vous ; je n'ai pas dessein de vous faire la moindre peine. Je ne viens point en époux furieux vous demander compte de la foi jurée, et vous faire un crime du second engagement que vous avez contracté. Je n'ignore pas que c'est l'ouvrage de votre famille : je suis instruit de toutes les persécutions que vous avez souffertes à ce sujet. D'ailleurs on a répandu dans VaUadolid le bruit de ma mort ; et vous l'avez cru avec d'autant plus de fondement, qu'aucune lettre de ma part ne vous assurait du contraire. Enfin, je sais de quelle manière vous avez vécu depuis notre cruelle séparation, et que la nécessité, plutôt que l'amour, vous a jetée dans les bras du marquis. — Ah ! seigneur, interrompis-je en pleurant, pourquoi voulez- vous excuser votre épouse ? elle est coupable, puisque vous vivez. Que
ne suis-je encore dans la misérable situation où j 'étais avant que d'épouser don Ambrosio ! Funeste hyménée ! hélas ! j 'aurais du moins, dans ma misère, la consolation de vous revoir sans rougir. »
« Ma chère Mencia, reprit don Alvar d'un air qui marquait jusqu'à quel point il était pénétré de mes larmes, je ne me plains pas de vous; et, bien loin de vous reprocher l'état brillant où je vous retrouve, je jure que j'en rends grâces au ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladohd, j'ai toujours eu la fortune contraire : ma vie n'a été qu'un enchaînement d'infortunes; et, pour comble de malheurs, je n'ai pu vous donner de mes nouvelles. Trop sûr de votre amour, je me représentais sans cesse la situation où ma fatale tendresse vous avait réduite ; je me peignais dona Mencia dans les pleurs : vous faisiez le plus grand de mes maux. Quelquefois, je l'avouerai, je me suis reproché comme un crime le bonheur de vous avoir plu. J'ai souhaité que vous eussiez eu du penchant pour quelqu'un de mes rivaux, puisque la préférence que vous m'aviez donnée sur eux vous coûtait si cher. Cependant, après sept années de souffrances, plus épris de vous que jamais, j'ai voulu vous revoir. Je n'ai pu résister à cette envie ; et la fin d'un long esclavage m'ayant permis de la satisfaire, j'ai été sous ce déguisement à Valladolid, au hasard d'être découvert. Là, j'ai tout appris. Je suis venu ensuite à ce château, et j'ai trouvé moyen de m'introduire chez le jardinier, qui m'a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manière je me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous imaginez pas que j'aie dessein de troubler, par mon séjour ici, la félicité dont vous jouissez. Je vous aime plus que moi-même ; je respecte votre