‹ Gil Blas. IntrodChapitre 50 sur 277 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

des biens assez considérables pour pouvoir m'acquitter envers vous sans m'incommoder.

« Vous savez, continua-t-elle, mes aventures jusqu'au jour où nous fûmes emprisonnés tous deux : je vais vous conter ce qui m'est arrivé depuis ce temps-là. Lorsque le corrégidor d'Astorga m'eut fait conduire à Burgos, après avoir entendu de ma bouche un fidèle récit de mon histoire, je me rendis au château d'Ambrosio. Mon retour y causa une extrême surprise : mais on me dit que je revenais trop tard, que le marquis, frappé de ma fuite comme d'un coup de foudre, était tombé malade, et que les médecins désespéraient de sa vie. Ce fut pour moi un nouveau sujet de me plaindre de la rigueur de ma destinée. Cependant je le fis avertir que je venais d'arriver. Puis j'entrai dans sa chambre, et courus me jeter à genoux au chevet de son lit, le visage couvert de larmes, et le cœur pressé de la plus vive douleur. « Qui vous ramène ici ? me dit-il dès qu'il m'aperçut ; venez-vous contempler votre ouvrage ? Ne vous sufht-il pas de m'ôter la vie ? Faut-il, pour vous contenter, que vos yeux soient témoins de ma mort ? — Seigneur, lui répondis- je, Inès a dû vous dire que je fuyais avec mon premier époux ; et, sans le triste accident qui me l'a fait perdre, vous ne m'auriez jamais revue. » En même temps je lui appris que don Alvar avait été tué par des voleurs, qu'ensuite on m'avait menée dans un souterrain. Je racontai tout le reste ; et lorsque j 'eus achevé de parler, don Ambrosio me tendit la main. — C'est assez, me dit-il tendrement ; je cesse de me plaindre de vous. Eh ! dois- je en effet vous faire des reproches ? Vous retrouvez un époux chéri ; vous m'abandonnez pour le suivre : puis- je blâmer cette conduite ? Non, madame, j'aurais tort d'en murmurer. Aussi n'ai-je

point voulu qu'on vous poursuivît, quoique ma mort fût attachée au malheur de vous perdre. Je respectais dans votre ravisseur ses droits sacrés, et le penchant même que vous aviez pour lui. Enfin je vous fais justice, et par votre retour ici vous regagnez toute ma tendresse. Oui, ma chère Mencia, votre présence me comble de joie : mais, hélas ! je n'en jouirai pas longtemps. Je sens approcher ma dernière heure. A peine m'êtes-vous rendue, qu'il faut vous dire un éternel adieu. » A ces paroles touchantes, mes pleurs redoublèrent. Je ressentis et fis éclater une affliction immodérée. Don Alvar, que j'adorais, m'a fait verser moins de larmes. Don Ambrosio n'avait pas un faux pressentiment de sa mort : il mourut dès le lendemain, et je demeurai maîtresse du bien considérable dont il m'avait avantagée en m'épousant. Je n'en prétends pas faire un mauvais usage. On ne me verra point, quoique je sois jeune encore, passer dans les bras d'un troisième époux. Outre que cela ne convient, ce me semble, qu'à des femmes sans pudeur et sans délicatesse, je vous dirai que je n'ai plus de goût pour le monde ; je veux finir mes jours dans ce couvent, et en devenir une bienfaitrice. »

Tel fut le discours que me tint dona Mencia. Puis elle tira de dessous sa robe une bourse qu'elle me mit entre les mains, en me disant : « Voilà cent ducats que je vous donne, seulement pour vous faire habiller. Revenez me voir après cela ; je n'ai pas dessein de borner ma reconnaissance à si peu de chose. » Je rendis mille grâces à la dame, et lui jurai que je ne sortirais point de Btirgos sans prendre congé d'elle. Ensuite de ce serment, que je n'avais pas envie de violer, j'allai chercher une hôtellerie. J'entrai dans la première que je rencontrai. Je demandai une chambre ; et, pour prévenir

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