‹ Gil Blas. IntrodChapitre 53 sur 277 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

raisonnable : je me contente de la livre pour sou J je veux dire, du sou pour livre. Grâces au ciel, j 'exerce rondement ma profession. »

Le fripier, après ce préambule, que je pris sottement au pied de la lettre, dit à ses garçons de défaire leurs paquets. On me montra des habits de toutes sortes de couleurs. On m'en fit voir plusieurs de drap tout uni. Je les rejetai avec mépris, parce que j e les trouvai trop modestes ; mais ils m'en firent essayer un qui semblait avoir été fait exprès pour ma taille, et qui m'éblouit, quoiqu'il fût un peu passé. C'était un pourpoint à manches tailladées, avec un haut-de-chausses et un manteau, le tout de velours bleu et brodé d'or. Je m'attachai à celui-là, et je le marchandai. Le fripier, qui s'aperçut qu'il me plaisait, me dit que j'avais le goût délicat. « ViveJDieu ! s'écria-t-il, on voit bien que vous vous y connaissez. Apprenez que cet haoit a été fait pour un des plus grands seigneurs du royaume, et qu'il n'a pas été porté trois fois. Examinez-en le velours : il n'y en a point de plus beau ; et pour la broderie, avouez que rien n'est mieux travaillé. — Combien, lui dis-je, voulez- vous le vendre ? — Soixanteducats, réponditil : je les ai refusés, ou je ne suis pas honnête homme. » L'alternative était convaincante. J'en offris quarante-cinq ; il en valait peut-être la moitié. « Seigneur gentilhomme, reprit froidement le fripier, je ne surfais point ; je n'ai qu'un mot. Tenez, continua-t-il en me présentant les habits que j'avais rebutés, prenez ceux-ci ; je vous en ferai meilleur marché. » Il ne faisait qu'irriter par là l'envie que j'avais d'acheter celui que je marchandais ; et comme je m'imaginai qu'il ne voulait rien rabattre, je lui comptai soixante ducats. Quand il vit que je les donnais si facilement, je crois que.

malgré sa morale, il fut bien fâché de n'en avoir pas demandé davantage. Assez satisfait pourtant d'avoir gagné la livre pour sou, il sortit avec ses garçons, que je n'avais pas oubliés.

J'avais donc un manteau, un pourpoint et un haut-de-chausses fort propres. Il fallut songer au reste de l'habillement ; ce qui m'occupa toute la matinée. J'achetai du linge, un chapeau, des bas de soie, des souliers et une épée ; après quoi, je m'habillai. Quel plaisir j'avais de me voir si bien équipé 1 Mes yeux ne pouvaient, pour ainsi dire, se rassasier de mon ajustement. Jamais paon n'a regardé son plumage avec plus de complaisance. Dès ce jour-là, je fis une seconde visite à dofia Mencia, qui me reçut encore d'un air très gracieux. Elle me remercia de nouveau du service que je lui avais rendu^ Là-dessus, grands compliments de part et d'autre. Puis, me souhaitant toutes sortes de prospérités, elle me dit adieu, et se retira, sans me donner rien autre chose qu'une bague de trente pistoles, qu'elle me pria de garder pour me souvenir d'elle.

Je demeurai bien sot avec ma bague ; j'avais compté sur un présent plus considérable. Ainsi, peu content de la générosité de la dame, je regagnai mon hôtellerie en rêvant : mais comme j'y entrais, il y arriva un homme qui marchait sur mes pas et qui, tout à coup, se débarrassant de son manteau qu'il avait sur le nez, laissa voir un gros sac qu'il portait sous l'aisselle. A l'apparition du sac, qui avait tout l'air d'être plein d'espèces, j'ouvris de grands yeux, aussi bien que quelques personnes qui étaient présentes ; et je crus entendre la voix d'un séraphin, lorsque cet homme me dit, en posant le sac sur une table : « Seigneur Gil Blas, voilà ce que madame la marquise vous envoie. » Je

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