LIVRE PREMIER
fis de profondes révérences au porteur, je Taccablai de civilités ; et dès qu'il fut hors de l'hôtellerie, je me jetai sur le sac comme un faucon sur sa proie, et remportai dans ma chambre. Je le déliai sans perdre de temps, et j'y trouvai mille ducats. J'achevais de les compter, quand l'hôte, qui avait entendu les paroles du porteur, entra pour savoir ce qu'il y avait dans le sac. La vue de mes espèces, étalées sur une table, le frappa vivement. « Comment, diable ! s'écria-t-il, voilà bien de l'argent ! Il faut, poursuivit-il en souriant d'un air malicieux, que vous sachiez tirer bon parti des femmes. Il n'y a pas vingt-quatre heures que vous êtes à Burgos, et vous avez déjà des marquises sous contribution. » Ce discours ne me déplut .point ; je fus tenté de laisser Majuelo dans son erreur ; je sentais qu'elle me faisait plaisir. Je ne m'étonne pas si les jeunes gens aiment à passer pour hommes à bonnes fortunes. Cependant l'innocence de mes mœurs l'emporta sur ma vanité. Je désabusai mon hôte. Je lui contai l'histoire de dona Mencia, qu'il écouta fort attentivement. Je lui dis ensuite l'état de mes affaires ; et comme il paraissait entrer dans mes intérêts, je le priai de m' aider de ses conseils. Il rêva quelques moments ; puis il me dit d'un air sérieux : « Seigneur Gil Blas, j'ai de l'inclination pour vous ; et puisque vous avez assez de confiance en moi pour me parler à cœur ouvert, je vais vous dire sans flatterie à quoi je vous crois propre. Vous me semblez né pour la cour ; je vous conseille d'y aller, et de vous attacher à quelque grand seigneur : mais tâchez de vous mêler de ses affaires, ou d'entrer dans ses plaisirs ; autrement, vous perdrez votre temps chez lui. Je connais les grands : ils comptent pour rien le zèle et l'attachement d'un honnête homme ; ils ne se soucient que des par-
sonnes qui leur sont nécessaires. Vous avez encore une ressource, continua-t-il ; vous êtes jeune, bien, fait ; et quand vous n'auriez pas d'esprit, c'est plus qu'il n'en faut pour entêter une riche veuve ou quelque jolie femme mal mariée. Si l'amour ruine des hommes qui ont du bien, il en fait souvent subsister d'autres qui n'en ont pas. Je suis donc d'avis que vous alliez à Madrid ; mais il ne faut pas que vous y paraissiez sans suite. On juge, là comme ailleurs, sur les apparences, et vous n'y serez considéré qu'à proportion de la figure qu'on vous verra faire. Je veux vous donner un valet, un domestique fidèle, un garçon sage, en un mot, un homme de ma main. Achetez deux mules, l'une pour vous, l'autre pour lui ; et partez le plus tôt qu'il vous sera possible. » '
Ce conseil était trop de mon goût pour ne pas le suivre. Dès le lendemain, j'achetai deux belles mules, et j'arrêtai le valet dont on m'avait parlé. C'était un garçon de trente ans, qui avait l'air simple et dévot. Il me dit qu'il était du royaume de Galice, et qu'il se nommait Ambroise de Lamela. Ce qui me parut singulier, c'est qu'au lieu de ressembler aux autres domestiques, qui sont ordinairement fort intéressés, celui-ci ne se souciait point de gagner de bons gages ; il me témoigna même qu'il était homme à se contenter de ce que je voudrais bien avoir la bonté de lui donner. J'achetai aussi des bottines, avec une valise pour serrer mon linge et mes ducats. Ensuite, je satisfis mon hôte ; et le jour suivant, je partis de Burgos avant l'aurore pour aller à Madrid.