LIVRE PREMIER
de Camille, j'en soupirais de douleur. «Hélas! disais-je en moi-même, je ne me connais point en rubis ; mais je connais les gens qui les troquent. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire que j'aille chez un joaillier pour être persuadé que je suis un sot. »
Je ne laissai pas toutefois de vouloir m'éclaircir de ce que valait ma bague, et je l'allai montrer à un lapidaire, qui l'estima trois ducats. A cette estimation, quoiqu'elle ne m'étonnât point, je donnai au diable la nièce du gouverneur des îles Philippines, ou plutôt je ne fis que lui en renouveler le .don. Comme je sortais de chez le lapidaire, il passa près de moi un jeune homme qui s'arrêta pour me considérer. Je ne le remis pas d'abord, bien que je le connusse parfaitement. « Comment donc, Gil Blas, me dit-il, feignez- vous d'ignorer qui je suis? ou deux années ont-elles si fort changé le fils du barbier Nufiez, que vous le méconnaissiez ? Ressouvenezvous de Fabrice, votre compatriote et votre compagnon d'école. Nous avons si souvent disputé chez le docteur Godinez sur les universaux et sur les degrés métaphysiques ! »
Je le reconnus avant qu'il eût achevé ces paroles, et nous nous embrassâmes tous deux avec cordialité. « Eh ! mon ami, reprit-il ensuite, que je suis ravi de te rencontrer ! Je ne puis t 'exprimer la joie que j'en ressens... Mais, poursuivit-il d'un air surpris, dans quel état t'offres-tu à ma vue? Vive Dieu, te voilà vêtu comme un prince! Une belle épée, des bas de soie, un pourpoint et un manteau de velours, relevés d'une broderie d'argent ! Malepeste ! cela sent diablement les bonnes fortunes. Je vais parier que quelque vieille femme libérale te fait part de ses largesses. — Tu te trompes, lui dis-je; mes affaires ne sont pas si florissantes que tu te l'imagines.. — A d'autres, répHqua-t-il, à
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d'autres ! tu veux faire le discret. Et ce beau rubis que je vous vois au doigt, monsieur Gil Blas, d'où vous vient-il, s'il vous plaît ? — Il me vient, lui repartis-] e, d'une franche friponne. Fabrice, mon cher Fabrice, bien loin d'être la coqueluche des femmes de Valladolid, apprends, mon ami, que j'en suis la dupe. »
Je prononçai ces dernières paroles si tristement, que Fabrice vit bien qu'on m'avait joué quelque tour. Il me pressa de lui dire pourquoi je me plaignais ainsi du beau sexe. Je me résolus sans peine à contenter sa curiosité ; mais comme j'avais un assez long récit à faire, et que d'ailleurs nous ne voulions pas nous séparer sitôt, nous entrâmes dans un cabaret pour nous entretenir plus commodément. Là, je lui contai, en déjeunant, tout ce qui m'était arrivé depuis ma sortie d'Oviédo. Il trouva mes aventures assez bizarres ; et, après m' avoir témoigné qu'il prenait beaucoup de part à la fâcheuse situation où j'étais, il me dit : « Il faut se consoler, mon enfant, de tous les malheurs de la vie : c'est par là qu'une âme forte et courageuse se distingue des âmes faibles. Un homme d'esprit est-il dans la misère, il attend avec patience un temps plus heureux. Jamais, comme dit Cicéron, il ne doit se laisser abattre jusqu'à ne se plus souvenir qu'il est homme. Pour moi, je suis de ce caractère-là : mes disgrâces ne m'accablent point ; je suis toujours au-dessus de la mauvaise fortune. Par exemple, j'aimais une fille de famille d'Oviédo, j'en étais aimé : je la demandai en mariage à son père, il me la refusa. Un autre en serait mort de douleur; moi (admire la force de mon esprit), j'enlevai k petite persoime. Elle était vive, étourdie, coquette ; le plaisir par conséquent la déterminait toujours au préjudice du devoir. Je la promenai