‹ Gil Blas. IntrodChapitre 61 sur 277 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

pendant six mois dans le royaume de Galice : de là, comme je l'avais mise dans le goût de voyager, elle eut envie d' aller en Portugal, mais elle prit un autre compagnon de voyage ; autre sujet de désespoir. Je ne succombai point encore sous le poids de ce nouveau malheur ; et, plus sage que Ménélas, au lieu de m' armer contre le Paris qui m'avait soufflé mon Hélène, je lui sus bon gré de m'en avoir défait. Après cela, ne voulant plus retourner dans les Asturies, pour éviter toute discussion avec la justice, je m'avançai dans le royaume de Léon, dépensant de ville en ville l'argent qui me restait de l'enlèvement de mon infante ; car nous avions tous deux fait notre main en partant d'Oviédo, et nous n'étions pas mal nippés ; mais tout ce que j'avais possédé se dissipa bientôt. J'arrivai à Palencia avec un seul ducat, sur quoi je fus obligé d'acheter une paire de souliers. Le reste ne me mena pas bien loin. Ma situation devint embarrassante ; je commençais déjà même à faire diète : il fallut prompt ement prendre un parti. Je résolus de me mettre dans le service. Je me plaçai d'abord chez un gros marchand de drap qui avait un fils libertin : j'y trouvai un asile contre l'abstinence, et en même temps un grand embarras. Le père m'ordonna d'épier son fils, le fils me pria de l'aider à tromper son père : il fallait opter. Je préférai la prière au commandement, et cette préférence me fit donner mon congé. Je passai ensuite au service d'un vieux peintre, qui voulut, par amitié, m' enseigner les principes de son art; mais, en me les montrant, il me laissait mourir de faim. Cela me dégoûta de la peinture et du séjour de J*alencia. Je vins à Valladolid, où, par le plus grand bonheur du monde, j'entrai dans la maison d'iin administrateur de l'hôpital ; j'y demeure encore, et je suis charmé de ma condi-

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tion. Le seigneur Manuel Ordonnez, mon maître, est un homme d'tme piété profonde ; un homme de bien, car il marche toujours les yeux baissés, avec un gros rosaire à la main. On dit que dès sa jeunesse, n'ayant en vue que .le bien des pauvres, il s'y est attaché avec un zèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeurés sans récompense : tout lui a prospéré. Quelle bénédiction l en faisant les affaires des pauvres, il s'est enrichi. »

Quand Fabrice m'eut tenu ce discours, je lui dis : « Je suis bien aise que tu sois satisfait de ton sort ; mais, entre nous, tu pourrais, ce me semble, faire un plus beau rôle dans le monde que celui de valet : un suj et de ton mérite peut prendre un vol plus élevé. — Tu n'y penses pas, Gil Blas, me réponditil : sache que, pour un homme de mon humeur, il n'y a point de situation plus agréable que la mienne. Le métier de laquais est pénible, je l'avoue, pour un imbécile ; mais il n'a que des charmes pour un garçon d'esprit. Un génie supérieur, qui se met en condition, ne fait pas son service matériellement comme un nigaud. Il entre dans ime maison pour commander, plutôt que pour servir. 11 commence par étudier son maître ; il se prête à ses défauts, gagne sa confiance, et le mène ensuite par le nez. C'est ainsi que je me suis conduit chez mon administrateur. Je connus d'abord le pèlerin : je m'aperçus qu'il voulait passer pour un saint personnage ; je feignis d'en être la dupe ; cela ne coûte rien : je fis plus, je le copiai ; et, jouant devant lui le même rôle qu'il fait devant les autres, je trompai le trompeur; et je suis devenu peu à peu son factotum. J'espère que quelque jour je pourrai, sous ses auspices, me mêler des affaires des pauvres. Je ferai peut-être fortune aussi ; car je me sens autant d'amour que lui pour leur bien. »

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