LIVRE PREMIER iil
bien qu'il était surpris qu'un jeune homme en habit de velours brodé voulût devenir laquais ; il avait plutôt lieu de penser que je venais lui en demander un. Il ne put toutefois douter longtemps de mon intention, puisque Fabrice lui dit d'abord : « Seigneur Arias de Londona, vous voulez bien que je vous présente le meilleur de mes amis ? C'est un garçon de famille, que ses malheurs réduisent à la nécessité de servir. Enseignez-lui, de grâce, une bonne condition, et comptez sur sa reconnaissance. — Messieurs, répondit froidement Arias, voilà comme vous êtes tous, vous autres ; avant qu'on vous place, vous faites les plus belles promesses du monde : êtes-vous bien placés, vous ne vous en souvenez plus. — Comment donc! reprit Fabrice, vous plaignez- vous de moi? N'ai-je pas bien fait les choses ? — Vous auriez pu les faire encore mieux, repartit Arias : votre condition vaut un emploi de commis, et vous m'avez payé comme si je vous eusse mis chez un auteur. » Je pris alors la parole, et dis au seigneur Arias que, pour lui faire connaître que je n'étais pas un ingrat, je voulais que la reconnaissance précédât le service. En même temps je tirai de mes poches deux ducats que je lui donnai, avec promesse de n'en pas demeurer là si je me voyais dans une bonne maison.
Il parut content de mes manières. « J'aime, dit-il, qu'on en use de la sorte avec moi. Il y a, continuat-il, d'excellents postes vacants; je vais vous les nommer, et vous choisirez celui qui vous plaira. » En achevant ces paroles, il mit ses lunettes, ouvrit un registre qui était sur la table, tourna quelques feuillets, et commença de lire dans ces termes : « Il faut un laquais au capitaine Torbellino, homme emporté, brutal et fantasque ; il gronde sans cesse, jure, frappe, et le plus souvent estropie ses
domestiques. — Passons à un autre, m'écriai-je à ce portrait ; ce capitaine-là n'est pas de mon goût. » Ma vivacité fit sourire Arias, qui poursuivit ainsi sa lecture : « Dona Manuela de Sandoval, douairière surannée, hargneuse et bizarre, est actuellement sans laquais ; elle n'en a qu'un d'ordinaire, encore ne le peut-elle garder un jour entier. Il y a dans la maison, depuis dix ans, un habit qui sert ^ tous les valets qui entrent, de quelque taille qu'ils soient : on peut dire qu'ils ne font que l'essayer, et qu'il est encore tout neuf, quoique deux mille laquais l'aient porté. Il manque un valet au docteur Alvar Fanez ; c'est un médecin chimiste. Il nourrit bien ses domestiques, les entretient proprement, leur donne même de gros gages ; mais il fait sur eux l'épreuve de ses remèdes. Il y a souvent des places de laquais à remplir chez cet homme-là.
— Oh ! je le crois bien, interrompit Fabrice en riant. Vive Dieu ! vous nous enseignez là de bonnes conditions! — Patience, dit Arias de Londona, nous ne sommes pas au bout : il y a de quoi vous contenter. » Là-dessus, il continua de lire de cette sorte : « Dona Alfonsa de Solis, vieille dévote, qui passe les deux tiers de la journée dans l'église, et veut que son valet y soit toujours auprès d'elle, n'a point de laquais depuis trois semaines. Le Hcencié Sédillo, vieux chanoine du chapitre de cette ville, chassa hier au soir son valet... Haltelà, seigneur Arias de Londona, s'écria Fabrice en cet endroit ; nous nous en tenons à ce dernier poste. Le licencié Sédillo est des amis de mon maître, et je le connais parfaitement. Je sais qu'il a pour gouvernante une vieille béate qu'on nomme dame Jacinte, et qui dispose de tout chez lui. C'est une des meilleures maisons de Valladolid ; on y vit