LIVRE PREMIER
« Voilà de belles espérances, repris- je, mon cher Fabrice ; et je t'en félicite. Pour moi, je reviens à mon premier dessein. Je vais convertir mon habit brodé en soutanelle, me rendre à Salamanque, et là, me rangeant sous les drapeaux de l'université, remplir l'em.ploi de précepteur. — Beau projet! s'écria Fabrice, l'agréable imagination ! Quelle folie de vouloir, à ton âge, te faire pédant ! Sais-tu bien, malheureux, à quoi tu t'engages en prenant ce parti ? Sitôt que tu seras placé, toute la maison t'observera ; tes moindres actions seront scrupuleusement examinées. Il faudra que tu te contraignes sans cesse, que tu te pares d'un .extérieur hypocrite, et paraisses posséder toutes les vertus. Tu n'auras presque pas un moment à donner à tes plaisirs. Censeur éternel de ton écolier, tu passeras les journées à lui enseigner le latin, et à le reprendre quand il dira ou fera des choses contre la bienséance ; ce qui ne te donnera pas peu d'occupation. Après tant de peine et de contrainte, quel sera le fruit de tes soins ? Si le petit gentilhomme est un mauvais sujet, on dira que tu l'auras mal élevé, et ses parents te renverront sans récompense, peut-être même sans te payer les appointements qui te seront dus. Ne me parle donc point d'un poste de précepteur ; c'est un bénéfice à charge d'âmes. Mais parle-moi de l'emploi d'un laquais ; c'est un bénéfice simple qui n'engage à rien. Un maître a-t-il des vices, le génie supérieur qui le sert les flatte, et souvent même les iait tourner à son profit. Un valet vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son soûl, il s'endort tranquillement comme un enfant de famille, sans s'embarrasser du boucher ni du boulanger.
« Je ne finirais point, mon enfant, poursuivit-il.
iio GÏL BLAS
si je voulais dire tous les avantages des valets. Crois-moi, Gil Blas, perds pour jamais l'envie d'être précepteur, et suis mon exemple. — Oui ; mais, Fabrice, lui repartis- je, on ne trouve pas tous les jours des administrateurs ; et si je me résolvais à servir, je voudrais au moins n'être pas mal placé. — Oh! tu as raison, me dit-il, et j'en fais mon affaire. Je te réponds d'une bonne condition, quand ce ne serait que pour arracher un galant homme à l'université. »
La prochaine misère dont j'étais menacé, et Tair satisfait qu'avait Fabrice, me persuadant encore plus que ses raisons, je me déterminai à me mettre dans le service. Là-dessus, nous sortîmes du cabaret, et mon compatriote me dit : « Je vais de ce pas te conduire chez un homme à qui s'adressent la plupart des laquais qui sont sur le pavé ; il a des grisons qui l'informent de tout ce qui se passe dans les familles. Il sait où l'on a besoin de valets, et il tient un registre exact, non seulement des places vacantes, mais même des bonnes et des mauvaises qualités des maîtres. C'est un homme qui a été frère dans je ne sais quel couvent de rehgieux. Enfin c'est lui qui m'a placé. &
En nous entretenant d'un bureau d'adresses si singulier, le fils du barbier Nufiez me mena dans un cul-de-sac. Nous entrâmes dans une petite maison, où nous trouvâmes un homme de cinquante et quelques années, qui écrivait sur une table. Nous le saluâmes, assez respectueusement même; mais, soit qu'il fût fier de son naturel, soit que, n'ayant coutume de voir que des laquais et des cochers, il eût pris l'habitude de recevoir son monde cavalièrement, il ne se leva point ; il se contenta de nous faire une légère inclination de tête. Il me regarda pourtant avec une attention particuhère. Je vis