LIVRE DEUXIÈME
les bras, et les jambes appuyées sur un gros carreau plein de duvet; Nous nous approchâmes de lui sans ménager les révérences ; et Fabrice, portant encore la parole, ne se contenta pas de redire ce qu'il avait dit à la gouvernante ; il se mit à vanter mon mérite, et s'étendit principalement sur l'honneur que je m'étais acquis chez le docteur Godinez dans les disputes de philosophie : comme s'il eût fallu que je fusse un grand philosophe pour devenir valet d'un chanoine! Cependant, par le bel éloge qu'il fit de moi, il ne laissa pas de jeter de la poudre aux yeux du licencié, qui, remarquant d'ailleurs que je ne déplaisais pas à la dame Jacinte, dit à mon répondant : « L'ami, je reçois à mon service le garçon que tu m'amènes ; il nie revient assez, et je juge favorablement de ses mœurs, puisqu'il m'est présenté par un domestique du seigneur Ordonnez. »
D'abord que Fabrice vit que j'étais arrêté, il fit une grande révérence au chanoine, une autre encore plus profonde à la gouvernante, et se retira fort satisfait, après m' avoir dit tout bas que nous nous reverrions, et que je n'avais qu'à rester là. Dès qu'il fut sorti, le licencié me demanda comment je m'appelais, pourquoi j'avais quitté ma patrie ; et par ses questions il m'engagea, devant la dame Jacinte, à raconter mon histoire. Je les divertis tous deux, surtout par le récit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaël leur donnèrent une si forte envie de rire, qu'il en pensa coûter la vie au vieux goutteux : car, comme il riait de toute sa force, il lui prit une toux si violente, que je crus qu'il allait passer. Il n'avait pas encore fait son testament, jugez si la gouvernante fut alarmée ! Je la vis, tremblante, éperdue, courir au secours du bonhomme, et, faisant tout ce
qu'on fait pour soulager les enfants qui toussent, lui frotter le front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu'une fausse alarme : le vieillard cessa de tousser, et sa gouvernante de le tourmenter. Alors je voulus achever mon récit ; mais la dame Jacinte, craignant une seconde toux, s'y opposa. Elle m'emmena même de la chambre du chanoine dans une garde-robe, où, parmi plusieurs habits, était celui de mon prédécesseur. Elle me le fit prendre, et mit à sa place le mien, que je n'étais pas fâché de conserver, dans l'espérance qu'il me servirait encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le dîner.
Je ne parus pas neuf dans l'art de faire la cuisine. Il est vrai que j'en avais fait l'heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvait passer pour une bonne cuisinière ; elle n'était pas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l'emportait peut-être sur le cuisinier même de l'archevêché de Tolède. Elle excellait en tout : on trouvait ses bisques exquises, tant elle savait bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'elle y faisait entrer ; et ses hachis étaient assaisonnés d'une manière qui les rendait très agréables au goût. Quand le dîner fut prêt, nous retournâmes à la chambre du chanoine, où, pendant que je dressais une table auprès de son fauteuil, la gouvernante passa sous le menton du vieillard une serviette, et la lui attacha aux épaules. Un moment après, je servis un potage qu'on aurait pu présenter au plus fameux directeur de Madrid, et deux entrées qui auraient eu de quoi piquer la sensualité d'un vice-roi, si la dame Jacinte n'y eût pas épargné les épices, de peur d'irriter la goutte du licencié. A la vue de ces bons plats, mon vieux maître, que je croyais perclus de tous ses membres, me montra