LIVRE DEUXIÈME
qu'il n'avait pas encore entièrement perdu Tusage de ses bras. Il s'en aida pour se débarrasser de son oreiller et de ses coussins, et se disposa gaiement à manger. Quoique la main lui tremblât, elle ne refusa pas le service. Il la faisait aller et venir assez librement, de façon pourtant qu'il répandait sur la nappe et sur sa serviette la moitié de ce qu'il portait à sa bouche. J'ôtai la bisque lorsqu'il n'en voulut plus, et j'apportai une perdrix flanquée de deux cailles rôties, que la dame Jacinte lui dépeça. Elle avait aussi soin de lui faire boire de temps en temps de grands coups de vin un peu trempé, dans une coupe d'argent large et profonde, qu'elle lui tenait comme à un enfant de quinze mois. Il s'acharna sur les entrées, et ne fit pas moins d'honneur aux petits-pieds. Quand il se fut bien empiffré, la béate lui détacha sa serviette, lui remit son oreiller et ses coussins ; puis, le laissant dans son fauteuil goûter tranquillement le repos qu'on prend d'ordinaire après le dîner, nous desservîmes, et nous allâmes manger à notre tour.
Voilà de quelle manière dînait tous les jours notre chanoine, qui était peut-être le plus grand mangeur du chapitre. Mais il soupait plus légèrement : il se contentait d'un poulet ou d'un lapin, avec quelques compotes de fruits. Je faisais bonne chère dans cette maison, j'y menais une vie très douce ; je n'y avais qu'un désagrément, c'est qu'il me fallait veiller mon maître et passer la nuit comme une garde-malade. Outre une rétention d'urine qui l'obligeait à demander dix fois par heure son pot de chambre, il était sujet à suer; et, quand cela arrivait, il fallait lui changer de chemise. « Gil Blas, me dit-il dès la seconde nuit, tu as de l'adresse et de l'activité ; je prévois que
je m'accommoderai bien de ton service. Je te recommande seulement d'avoir de la complaisance pour la dame Jacinte, et de faire docilement tout ce qu'elle te dira, comme si je te l'ordonnais moimême : c'est une fille qui me sert depuis quinze années avec un zèle tout particulier ; elle a un soin de ma personne que je ne puis assez reconnaître. Aussi, je te l'avoue, elle m'est plus chère que toute ma famille. J'ai chassé de chez moi, pour l'amour d'elle, mon neveu, le fils de ma propre sœur, et j'ai bien fait. Il n'avait aucune considération pour cette pauvre fille ; et, bien loin de rendre justice à l'attachement sincère qu'elle a pour moi, l'insolent la traitait de fausse dévote : car aujourd'hui la vertu ne paraît qu'hypocrisie aux jeunes gens. Grâces au ciel, je me suis défait de ce maraud-là. Je préfère aux droits du sang l'affection qu'on me témoigne, et je ne me laisse prendre seulement que par le bien qu'on me fait. — Vous avez raison, monsieur, dis-je alors au licencié ; la reconnaissance doit avoir plus de force sur nous que les lois de la nature. — Sans doute, reprit-il ; et mon testament fera bien voir que je ne me soucie guère de mes parents. Ma gouvernante y aura bonne part ; et tu n'y seras point oubhé, si tu continues comme tu commences à me servir. Le valet que j'ai mis dehors hier a perdu, par sa faute, un bon legs. Si ce misérable ne m'eût pas obligé, par ses manières, à lui donner son congé, je l'aurais enrichi ; mais c'était un orgueilleux qui manquait de respect à la dame Jacinte, un paresseux qui craignait la peine. Il n'aimait point à me veiller ; et c'était pour lui une chose bien fatigante que de passer les nuits à me soulager. — Ah ! le malheureux ! m'écriai-je, comme si le génie de Fabrice m'eût inspiré, il ne méritait pas d'être auprès d'un aussi