‹ Gil Blas. IntrodChapitre 71 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

le visage baigné de pleurs de commande, était auprès de lui. Elle venait de jouer son rôle, et de préparer le bonhomme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans l'antichambre, où nous rencontrâmes le chirurgien, que le médecin envoyait pour faire une nouvelle et dernière saignée. Nous l'arrêtâmes. « Attendez, maître Martin, lui dit la gouvernante ; vous ne sauriez entrer présentement dans la chambre du seigneur Sédillo. Il va dicter ses dernières volontés à un notaire qui est avec lui ; vous le saignerez, tout à votre aise, quand il aura fait son testament. »

Nous avions grand'peur, la béate et moi, que le Hcencié ne mourût en testant ; mais, par bonheur, l'acte qui causait notre inquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notaire, qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur l'épaule, et me dit en souriant : « On n'a point oubhé Gil Blas. » A ces mots, je ressentis une joie toute des plus vives ; et je sus si bon gré à mon maître de s'être souvenu de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour lui après sa mort, qui ne manqua pas d'arriver bientôt ; car le chirurgien l'ayant encore saigné, le pauvre vieillard, qui n'était déjà que trop affaibli, expira presque dans le moment. Comme il rendait les derniers soupirs, le médecin parut, et demeura un peu sot, malgré l'habitude qu'il avait de dépêcher ses malades. Cependant, loin d'imputer la mort du chanoine à la boisson et aux saignées, il sortit, en disant d'un air froid qu'on ne lui avait pas tiré assez de sang ni fait boire assez d'eau chaude. L'exécuteur de la haute médecine, je veux dire le chirurgien, voyant aussi qu'on n'avait plus besoin de son ministère, suivit le docteur Sangrado, l'un et l'autre disant que dès le premier jour ils avaient

condamné le licencié. Effectivement, ils ne se trompaient presque jamais quand ils portaient un pareil jugement.

Sitôt que nous vîmes le patron sans vie, nous fîmes, la dame Jacinte, Inésille et moi, un concert de cris funèbres qui fut entendu de tout le voisinage. La béate surtout, qui avait le plus grand sujet de se réjouir, poussait des accents si plaintifs, qu'elle semblait être la personne du monde la plus touchée. La chambre, en un instant, se remplit de gens, moins attirés par la compassion que par la curiosité. Les parents du défunt n'eurent pas plus tôt vent de sa mort, qu'ils vinrent fondre au logis et faire mettre le scellé partout. Ils trouvèrent la gouvernante si affligée, qu'ils crurent d'abord que le chanoine n'avait point fait de testament : mais ils apprirent bientôt, à leur grand regret, qu'il y en avait un, revêtu de toutes les formalités nécessaires. Lorsqu'on vint à l'ouvrir, et qu'ils virent que le testateur avait disposé de ses meilleurs effets en faveur de la dame Jacinte et de la petite fille, ils firent son oraison funèbre dans des termes peu honorables à sa mémoire. Ils apostrophèrent en même temps la béate, et firent aussi quelque mention de moi. Il faut avouer que je le méritais bien. Le licencié (devant Dieu soit son âme !), pour m' engager à me souvenir de lui toute ma vie, s'expliquait ainsi' pour mon compte par un article de son testament : « Item, puisque Gil Blas est un garçon qui a déjà de la littérature, pour achever de le rendre savant, je lui laisse ma bibliothèque, tous mes livres et mes manuscrits, sans aucune exception. »

J'ignorais où pouvait être cette prétendue bibliothèque ; je ne m'étais point aperçu qu'il y en eût dans la maison. Je savais seulement qu'il y avait

Page 1