LIVRE DEUXIÈME
fique contre toutes sortes de maladies. Il sortit ensuite, en disant d'un air de confiance à la dame Jacinte et à moi, qu'il répondait de la vie du malade, si on le traitait de la manière qu'il venait de prescrire. La gouvernante, qui jugeait peutêtre autrement que lui de sa méthode, protesta qu'on la suivrait avec exactitude. En effet, nous mîmes promptement de l'eau chauffer ; et, comme le médecin nous avait recommandé sur toutes choses de ne la point épargner, nous en fîmes d'abord boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après, nous réitérâmes ; puis, retournant encore de temps en temps à la charge, nous versâmes dans son estomac un déluge d'eau. D'un autre côté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu'il tirait, nous réduisîmes, en moins de deux jours, le vieux chanoine à l'extrémité.
Ce pauvre ecclésiastique n'en pouvant plus, comme je voulais lui faire avaler encore un ^and verre du spécifique, me dit d'une voix faible : « Arrête, Gil Blas ; ne m'en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu'il faut mourir, malgré la vertu de l'eau ; et, quoiqu'il me reste à peine une goutte de sang, je ne m'en porte pas mieux pour cela : ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne saurait prolonger nos jours, quand leur terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour l'autre monde : va me chercher un notaire ; je veux faire mon testament. » A ces derniers mots, que je n'étais pas fâché d'entendre, j'affectai de paraître fort triste, ce que tout héritier ne manque pas de faire en pareil cas ; et, cachant l'envie que j'avais de m'acquitter de la commission qu'il me donnait : « Eh mais, monsieur, lui dis-je, vous n'êtes pas si bas. Dieu merci, que
vous ne puissiez vous relever. — Non, non, repartitil, mon enfant, c'en est fait ; je sens que la goutte remonte et que la mort s'approche : hâte-toi d'aller où je t'ai dit. » Je m'aperçus effectivement qu'il changeait à vue d'œil ; et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faire ce qu'il m'ordonnait, laissant auprès de lui la dame Jacinte, qui craignait encore plus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la maison du premier notaire dont on m'enseigna la demeure ; et le trouvant chez lui : « Monsieur, lui dis- je, le licencié Sédillo, mon maître, tire à sa fin ; il veut faire écrire ses dernières volontés ; il n'y a pas un moment à perdre. » Le notaire était un petit vieillard gai, qui se plaisait à railler : il me demanda quel médecin voyait le chanoine. Je lui répondis que c'était le docteur Sangrado. A ce nom, prenant brusquement son manteau et son chapeau : « Vive Dieu î s'écria-t-il, partons donc en diligence ; car ce docteur est si expéditif, qu'il ne donne pas le temps à ses malades d'appeler des notaires. Cet homme-là m'a bien soufflé des testaments. »
En parlant de cette sorte, il s'empressa de sortir avec moi ; et, pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour prévenir l'agonie, je lui dis : « Monsieur, vous savez qu'un testateur mourant manque souvent de mémoire : si, par hasard, mon maître vient à m'oublier, je vous prie dé le faire souvenir de mon zèle. — Je le veux bien, mon enfant, me répondit le notaire ; tu peux compter là-dessus. Il est juste qu'un maître récompense un domestique qui l'a bien servi. Je l'exhorterai même à te donner quelque chose de considérable, pour peu qu'il soit disposé à reconnaître tes services. » Le licencié, quand nous arrivâmes dans sa chambre, avait encore tout son bon sens.. La dame Jacinte,