‹ Gil Blas. IntrodChapitre 73 sur 277 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Gil Blas s'engage au service du docteur Sangrado, et devient un célèbre médecin.

Je résolus d'aller trouver le seigneur Arias de Londona, et de choisir dans son registre une nouvelle condition ; mais, comme j'étais près d'entrer dans le cul -de-sac où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado, que je n'avais point vu depuis le jour de la mort de mon maître, et je pris la liberté de le saluer. Il me remit dans le moment, quoique j'eusse changé d'habit ; et, témoignant

quelque joie de me voir : « Eh 1 te voilà, mon enfant, me dit-il ; je pensais à toi tout à l'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et tu m'es revenu dans l'esprit. Tu me parais bon enfant, et je crois que tu serais bien mon fait, si tu savais lire et écrire. — Monsieur, lui répondis-je, sur ce pied-là je suis donc votre affaire ; car je sais l'un et l'autre. — Cela étant, reprit-il, tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi ; tu n'y auras que de l'agrément ; je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages, mais rien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon é.lève que mon valet. »

J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. Il me mena chez lui sur-le-champ, pour m' installer dans l'emploi qu'il me destinait ; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet au logis un registre, dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout domestique, marquait les adresses ; mais, outre qu'elle ne savait point l'orthographe, elle écrivait si mal, qu'on ne pouvait, le plus souvent, déchiffrer son écriture. Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un registre mortuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi parler, les personnes qui voulaient partir pour l'autre monde, comme un commis, dans un bureau de voitures pubHques, écrit le nom de ceux qui retiennent des places. J'avais souvent la plume à la main, parce qu'il n'y avait point en ce temps-

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