‹ Gil Blas. IntrodChapitre 74 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

là de médecin à Valladolid plus accrédité que le seigneur Sangrado. Il s'était mis en réputation dans le public par un verbiage spécieux, soutenu d'un air imposant, et par quelques cures heureuses, qui lui avaient fait plus d'honneur qu'il ne méritait.

Il ne manquait pas de pratiques, ni par conséquent de bien. Il n'en faisait pas toutefois meilleure chère : on vivait chez lui très frugalement. Nous ne mangions d'ordinaire que des pois, des fèves, des pommes cuites, ou du fromage. Il disait que ces aliments étaient les plus convenables à l'estomac, comme étant les plus propres à la trituration, c'està-dire à être broyés plus aisément. Néanmoins, bien qu'il les crût de facile digestion, il ne voulait point qu'on s'en rassasiât ; en quoi, certes, il se montrait fort raisonnable. Mais s'il nous défendait, à la servante et à moi, de manger beaucoup, en récompense il nous permettait de boire de l'eau à discrétion. Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disait quelquefois : « Buvez, mes enfants ; la santé consiste dans la souplesse et l'humectation des parties. Buvez de l'eau abondamment ; c'est un dissolvant universel ; l'eau fond tous les sels. Le cours du sang est-il ralenti, elle le précipite ; est-il trop rapide, elle en arrête l'impétuosité. » Notre docteur était de si bonne foi sur cela, qu'il ne buvait jamais lui-même que de l'eau, bien qu'il fût dans un âge avancé. Il définissait la vieillesse, une phtisie naturelle qui nous dessèche et nous consume ; et sur cette définition il déplorait l'ignorance de ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. Il soutenait que le vin les use et les détruit, et disait fort éloquemment que cette liqueur funeste est pour eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et un plaisir qui trompe.

Malgré ces doctes raisonnements, après avoir

été huit jours dans cette maison, il me prit un cours de ventre, et je commençai à sentir de grands maux d'estomac, que j'eus la témérité d'attribuer au dissolvant universel et à la mauvaise nourriture que je prenais. Je m'en plaignis à mon maître, dans la pensée qu'il pourrait se relâcher, et me donner un peu de vin à mes repas ; mais il était trop ennemi de cette Hqueur pour me l'accorder. « Quand tu auras formé l'habitude de boire de l'eau, me dit-il, tu en connaîtras l'excellence ; au reste, poursuivitil, si tu te sens quelque dégoût pour l'eau pure, il y a des secours innocents pour soutenir l'estornac contre la fadeur des boissons aqueuses : la sauge, par exemple, et la véronique leur donnent un goût délectable ; et si tu veux les rendre encore plus déhcieuses, tu n'as qu'à y mêler de la fleur d'œillet, du romarin ou du coqueHcot. »

Il avait beau vanter l'eau, et m'enseigner le secret d'en composer des breuvages exquis, j'en buvais avec tant de modération, que, s'en étant aperçu, il me dit : « Eh î vraiment, Gil Blas, je ne m'étonne point si tu ne jouis pas d'une parfaite santé ; tu ne bois pas assez, mon ami. L'eau, prise en petite quantité, ne sert qu'à développer les parties de la bile, et qu'à leur donner plus d'activité ; au lieu qu'il les faut noyer dans un délayant copieux. Ne crains pas, mon cher enfant, que l'abondance^de l'eau affaiblisse ou refroidisse ton estomac : loin de toi cette terreur panique que tu te fais peut-être de la boisson fréquente ! Je te garantis de l'événement ; et si tu ne me trouves pas bon pour t'en répondre, Celse même t'en sera garant. Cet oracle latin fait un éloge admirable de l'eau : ensuite il dit en termes exprès que ceux qui, pour boire du vin, s'excusent sur la faiblesse de leur estomac, font une injustice mani-

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