LIVRE DEUXIÈME
feste à ce viscère, et cherchent à couvrir leur sensualité. »
Comme j'aurais eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant dans la carrière de la médecine, je fis semblant d'être persuadé qu'il avait raison ; j'avouerai même que je le crus effectivement. Je continuai donc à boire de l'eau sur la garantie de Celse, ou plutôt je commençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur ; et quoique de jour en jour je m'en sentisse plus incommodé, le préjugé l'emportait sur l'expérience. J'avais, comme l'on voit, une heureuse disposition à devenir médecin. Je ne pus pourtant résister toujours à la violence de mes maux, qui s'accrurent à un point, que je pris enfin la résolution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel emploi qui me fit changer de sentiment. «Écoute, me dit-il un jour, je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant que de les récompenser. Je suis content de toi, je t'aime ; et sans attendre que tu m'aies servi plus longtemps, l'ai pris la résolution de faire ta fortune dès aujourd'hui ; je veux tout à l'heure te découvrir le fin de l'art salutaire que je professe depuis tant d'années. Les autres médecins en font consister la connaissance dans mille sciences pénibles ; et, moi, je prétends t 'abréger un chemin si long, et t'épargner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique et i'anatomie. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce simple secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères, n'a pu dérober à mes observations, est renfermé dans ces deux points, dans la saignée et dans la boisson
fréquente. Je n'ai plus rien à l'apprendre, tu sais la médecine à fond ; et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d'un coup aussi habile que moi. Tu peux, continua-t-il, me soulager présentement ; tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes mal9.des. Tandis que j'aurai soin de la noblesse et du clergé, tu iras pour moi dans les maisons du tiers état où l'on m'appellera; et lorsque tu auras travaillé quelque temps, je te ferai agréger à notre corps. Tu es savant, Gil Blas, avant que d'être médecin ; au lieu que les autres sont longtemps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants. »
Je remerciai le docteur de m'avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut ; et pour reconnaître les bontés qu'il avait pour moi, je l'assurai que je suivrais toute ma vie ses opinions, quand même elles seraient contraires à celles d'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'était pas tout à fait sincère. Je désapprouvais son sentiment sur l'eau, et je me proposais de boire du vin tous les jours en allant voir mes malades. Je pendis au croc une seconde fois mon habit brodé, pour en prendre un de mon maître et me donner l'air d'un médecin. Après quoi je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui il appartiendrait. Je débutai par un aîguazil qui avait une pleurésie : j'ordonnai qu'on le saignât sans miséricorde, et qu'on ne lui plaignît point l'eau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte faisait pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l'alguazil, et j'ordonnai qu'on lui fît boire de l'eau de moment en moment. Je reçus douze réaux pour mes ordonnances, ce qui me fit prendre tant de goût à la profession, que je ne demandai