LIVRE DEUXIÈME
bientôt riche, mon ami ; car il y aura, s'il plaît à Dieu, bien des maladies cette année. »
J'avais bien lieu d'être content de mon partage, puisque ayant dessein de retenir tous les jours le quart de ce que je recevrais en ville, et touchant encore le quart du reste, c'était, si l'arithmétique est une science certaine, près de la moitié du tout qui me revenait. Cela m'inspira une nouvelle ardeur pour la médecine. Lé lendemain, dès que j'eus dîné, je repris mon habit de substitut, et me remis en campagne. Je visitai plusieurs malades que j'avais inscrits, et je les traitai tous de la même manière, bien qu'ils eussent des maux différents. Jusque-là les choses s'étaient passées sans bruit, et personne, grâces au ciel, ne s'était encore révolté contre mes ordonnances : mais, quelque excellente que soit la pratique d'un médecin, elle ne saurait manquer de censeurs ni d'envieux. J'entrai chez un marchand épicier qui avait un fils hydropique. J'y trouvai un petit médecin brun, qu'on nommait le docteur Cuchillo, et qu'un parent du maître de la maison venait d'amener pour voir le malade. Je fis de profondes révérences à tout le monde, et particulièrement au personnage que je jugeai qu'on avait appelé pour le consulter sur la maladie dont il s'agissait. Il me salua d'un air grave ; puis, m'ayant envisagé quelques moments avec beaucoup d'attention : « Seigneur docteur, me dit-il, je vous prie d'excuser ma curiosité : je croyais connaître tous les médecins de Valladolid, mes confrères, et cependant je vous avoue que vos traits me sont inconnus. Il faut que depuis très peu de temps vous soyez venu vous établir dans cette ville. » Je répondis que j'étais un jeune praticien, et que je ne travaillais encore que sous les auspices du docteur Sangrado. « Je vous félicite, reprit-il poli-
ment, d'avoir embrassé la méthode d'un si grand homme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà très habile, quoique vous paraissiez bien jeune. )> Il dit cela d'un air si naturel, que je ne savais s'il avait parlé sérieusement, ou s'il s'était moqué de moi ; et je rêvais à ce que je devais lui répliquer, lorsque l'épicier, prenant ce moment pour parler, nous dit : « Messieurs, je suis persuadé que vous savez parfaitement l'un et l'autre l'art de la médecine : examinez, s'il vous plaît, mon fils, et ordonnez ce que vous jugerez à propos qu'on fasse pour le guérir. »
Là-dessus le petit médecin se mit à observer le malade ; et, après m'avoir fait remarquer tous les symptômes qui découvraient la nature de la maladie^ il me demanda de quelle manière je pensais qu'on dût le traiter. « Je suis d'avis, répondis-je, qu'on le saigne tous les jours, et qu'on lui fasse boire de l'eau chaude abondamment. » A ces paroles, le petit médecin me dit, en souriant d'un air plein de malice : « Et vous croyez que ces remèdes lui sauveront la vie ? — N'en doutez pas, m'écriai-je d'un ton ferme : vous verrez le malade guérir à vue d'oeil ; ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes sortes de maladies. Demandez au seigneur Sangrado ! — Sur ce pied-là, reprit-il, Celse a grand tort d'assurer que, pour guérir plus facilement un hydropique, il est à propos de lui faire souffrir la soif et la faim. — Oh! Celse, lui repartis-je, n'est pas mon oracle ; il se trompait comme un autre, et quelquefois je me sais bon gré d'aller contre ses opinions ; je m'en trouve fort bien. — Je reconnais à vos discours, me dit Cuchillo, la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunes