LIVRE DEUXIÈME
praticiens. La saignée et la boisson sont sa médecine universelle. Je ne suis pas surpris si tant d'honnêtes gens périssent entre ses mains... — N'en venons point aux invectives, interrompis-] e assez brusquement : un homme de votre profession a bonne grâce, vraiment, de faire de pareils reproches ! Allez, allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire boire de l'eau chaude, on envoie bien des malades en l'autre monde ; et vous en avez peutêtre vous-même expédié plus qu'un autre. Si vous en voulez au seigneur Sangrado, écrivez contre lui ; il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs. — Par saint Jacques et par saint Denis ! interrompit-il à son tour avec emportement, vous ne connaissez guère le docteur Cuchillo. Sachez que j'ai bec et ongles, et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n'est qu'un original. » La figure du petit médecin me mit en colère. Je lui répliquai avec aigreur ; il me repartit de la même sorte, et bientôt nous en vînmes aux gourmades. Nous eûmes le temps de nous donner quelques coups de poing, et de nous arracher l'un à l'autre une poignée de cheveux, avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout, ils me payèrent ma visite, et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.
Après cette aventure, peu s'en fallut qu'il ne m'en arrivât une autre. J'allai voir un gros chantre qui avait la fièvre. Sitôt qu'il m'entendit parler d'eau chaude, il se montra si récalcitrant contre ce spécifique, qu'il se mit à jurer. Il me dit un mil- Hon d'injures, et me menaça même de me jeter par les fenêtres, si je ne me hâtais de sortir de chez lui. Je ne me le fis pas dire deux fois ; je me re-
tirai promptement, et ne voulant plus voir de malades ce jour-là, je gagnai l'hôtellerie où j'avais donné rendez- vous à Fabrice. Il y était déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous fîmes 1^ débauche, et nous nous en retournâmes chez nos maîtres en bon état, c'est-à-dire entre deux vins. Le seigneur Sangrado ne s'aperçut point de mon ivresse, parce que je lui racontai avec tant d'action le démêlé que j'avais eu avec le petit docteur, qu'il prit ma vivacité pour im efïet de l'émotion qui me restait encore de mon combat. D'ailleurs il entrait pour son compte dans le rapport que je lui faisais ; et, se sentant piqué contre Cuchillo : « Tu as bien fait, Gil Blas, me dit-il, de défendre l'honneur de nos remèdes contre ce petit avorton de la Faculté. Il prétend donc qu'on ne doit pas permettre les boissons aqueuses aux hydropiques ? L'ignorant ! Je soutiens, moi, qu'il faut leur en accorder l'usage. Oui, l'eau, poursuivit-il, peut guérir toutes sortes d'hydropisies, comme elle est bonne pour les rhumatismes et pour les pâles couleurs ; elle est encore excellente dans ces fièvres où l'on brûle et glace tout à la fois, et merveilleuse même dans ces maladies qu'on impute à des humeurs froides, séreuses, flegmatiques et pituiteuses. Cette opinion paraît étrange aux jeunes médecins tels que Cuchillo ; mais eUe est très soutenable en bonne médecine ; et si ces gens-là étaient capables de raisonner en logiciens, au lieu de me décrier comme ils font, ils admireraient ma méthode, et deviendraient mes plus zélés partisans. » Il ne me soupçonna donc point d'avoir bu, tant il était en colère ; car, pour l'aigrir encore davantage contre le petit docteur, j'avais mis dans mon rapport quelques circonstances de mon cru. Cependant, tout occupé qu'il était de ce que je venais de lui