LIVRE DEUXIÈME
dire, il ne laissa pas de s'apercevoir que je buvais ce soir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire.
Effectivement le vin m'avait fort altéré. Tout autre que Sangrado se serait défié de la soif qui me pressait, et des grands coups d'eau que j'avalais : mais pour lui, s' imaginant de bonne foi que je commençais à prendre goût aux boissons aqueuses : « A ce que je vois, Gil Blas, me dit-il en souriant, tu n'as plus tant d'aversion pour l'eau. Vive Dieu ! tu la bois comme du nectar. Cela ne m'étonne point, mon ami ; je savais bien que tu t'accoutumerais à cette liqueur. — Monsieur, lui répondis-je, chaque chose a son temps : je donnerais à l'heure qu'il est un muid de vin pour une pinte d'eau. » Cette réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si belle occasion de relever l'excellence de l'eau. Il entreprit d'en faire un nouvel éloge, non en orateur froid, mais en enthousiaste. « Mille fois, s'écria-t-il, mille et mille fois plus estimables et plus innocents que les cabarets de nos. jours, ces thermopoles des siècles passés, où l'on n'allait pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeant de vin, mais où l'on s'assemblait pour s'amuser honnêtement, et sans risque, à boire de l'eau chaude ! On ne peut trop admirer la sage prévoyance de ces anciens maîtres de la vie civile, qui avaient établi des heux pubHcs où l'on donnait de l'eau à boire à tout venant, et qui renfermaient le vin dans les boutiques des apothicaires, pour n'en permettre l'usage que par ordonnance des médecins. Quel trait de sagesse ! C'est sans doute, ajouta-t-il, par un heureux reste de cette ancienne frugahté digne du siècle d'or, qu'il se trouve encore aujourd'hui des personnes qui, comme toi et moi, ne boivent que de l'eau, et qui croient se préserver ou se guérir de tous maux en buvant de l'eau chaude
qui n'a pas bouilli ; car j'ai observé que l'eau, quand elle a bouilli, est plus pesante et moins commode à l'estomac. »
Tandis qu'il tenait ce discours éloquent, je pensai plus d'une fois éclater de rire. Je gardai pourtant mon sérieux. Je fis plus ; j'entrai dans les sentiments du docteur. Je blâmai l'usage du vin, et plaignis les hommes d'avoir malheureusement pris goût à une boisson si pernicieuse. Ensuite, comme je ne me sentais pas encore bien désaltéré, je rempHs d'eau un grand gobelet, et après avoir bu à longs traits : « Allons, monsieur, dis-je à mon maître, abreuvons-nous de cette liqueur bienfaisante ! Faisons revoir dans votre maison ces anciens thermopoles que vous regrettez si fort ! » Il applaudit à ces paroles, et m'exhorta pendant une heure entière à ne boire jamais que de l'eau. Pour m'accoutumer à cette boisson, je lui promis d'en boire une grande quantité tous les soirs ; et, pour tenir plus facilement ma promesse, je me couchai dans la résolution d'aller tous les jours au cabaret.
Le désagrément que j'avais eu chez l'épicier ne m'empêcha pas de continuer d'exercer ma profession, et d'ordonner, dès le lendemain, des saignées et de l'eau chaude. Au sortir d'une maison où je venais de voir un poète qui avait la frénésie, je rencontrai dans la rue une vieille femme qui m'aborda pour me demander si j'étais médecin. Je lui répondis qu'oui, «Cela étant, reprit-elle, seigneur docteur, je vous supplie très humblement de venir avec moi : ma nièce est malade depuis hier, et j'ignore quelle est sa maladie. » Je suivis la vieille, qui me conduisit à sa maison, et me fit entrer dans une chambre assez propre, où je vis une personne alitée. Je m'approchai d'elle pour l'observer. D'abord ses traits me frappèrent, et, après l'avoir