‹ Gil Blas. IntrodChapitre 84 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Nous fîmes apprêter un bon souper, et nous nous mîmes à table avec autant d'appétit que de gaieté. Le repas fut assaisonné de mille discours agréables. Fabrice surtout, qui savait donner de l'enjouement à la conversation, divertit fort la compagnie. Il lui échappa je ne sais combien de traits pleins de sel castillan, qui vaut bien le sel attique ; mais, dans le temps que nous étions le plus en train de rire, notre joie fut tout à coup troublée par un événement imprévu et des plus désagréables. Il entra dans la chambre où nous soupions un homme assez bien fait, suivi de deux autres de très mauvaise mine. Après ceux-là trois autres parurent, et nous en comptâmes jusqu'à douze, qui survinrent ainsi trois à trois. Ils portaient des carabines, avec des épées et des baïonnettes. Nous vîmes bien que c'étaient des archers de la patrouille, et il ne nous fut pas difficile de juger de leur intention. Nous eûmes d'abord quelque envie de résister ; mais ils nous enveloppèrent en un instant, et nous tinrent en respect, tant par leur nombre que par leurs armes à feu. « Messieurs, nous dit le commandant d'un air railleur, je sais par quel ingénieux artifice vous venez de retirer une bague des mains de certaine aventurière. Certes, le trait est excellent, et mérite bien une récompense publique ; aussi ne peut-elle vous échapper. La justice, qui vous destine dans son palais un logement, ne manquera pas de payer un si bel effort de génie. » Toutes les personnes à qui ce discours s'adressait en furent déconcertées. Nous changeâmes de contenance, et sentîmes à notre tour la même frayeur que nous avions inspirée chez Camille. Fabrice pourtant, quoique pâle et défait, voulut nous justifier. « Seigneur, dit-il, nous n'avons pas eu une mauvaise intention, et par conséquent on doit nous pardonner

cette petite supercherie. — Comment diable, répliqua le commandant avec colère, vous appelez cela une petite supercherie ? Savez-vous bien qu'il y va de la corde ? Outre qu'il n'est pas permis de se rendre justice soi-même, vous avez emporté im flambeau, un collier et des pendants d'oreilles ; et ce qui sans doute est un cas pendable, c'est que, pour faire ce vol, vous vous êtes travestis en archers. Des misérables se déguiser en honnêtes gens pour mal faire ! Je vous trouverai trop heureux si l'on ne vous condamne qu'à faucher le grand pré. » Lorsqu'il nous eut fait comprendre que la chose était encore plus sérieuse que nous ne l'avions pensé d'abord, nous nous jetâmes tous à ses pieds, et le priâmes d'avoir pitié de notre jeunesse ; mais nos prières furent inutiles. De plus, ce qui est tout à fait extraordinaire, il rejeta la proposition que nous fîmes de lui abandonner le collier, les pendants et le flambeau ; il refusa même ma bague, parce que je la lui offrais peut-être en trop bonne compagnie ; enfin il se montra inexorable. Il fit désarjner mes compagnons, et nous emmena tous ensemble aux prisons de la ville. Comme on nous y conduisait, un des archers m'apprit que la vieille qui demeurait avec Camille nous ayant soupçonnés de n'être pas de véritables valets de pied de la justice, elle nous avait suivis jusqu'au cabaret ; et que là ses soupçons s'étant tournés en certitude, elle en avait averti la patrouille pour se venger de nous.

On nous fouilla d'abord partout. On nous ôta le collier, les pendants et le flambeau : on m'arracha pareillement ma bague, avec le rubis des îles PhiHppines, que j'avais, par malheur, dans mes poches ; on ne me laissa pas seulement les réaux que j'avais reçus ce jour-là pour mes ordonnances :

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