LIVRE DEUXIÈME
ce qui me prouva que les gens de justice de Valladolid savaient aussi bien faire leur charge que ceux d'Astorga, et que tous ces messieiurs avaient des manières uniformes. Tandis qu'on me spoliait de mes bijoux et de mes espèces, l'officier de la patrouille, qui était présent, contait notre aventure aux ministres de la spoliation. Le fait leur sembla si grave, que la plupart d'entre eux nous trouvaient dignes du dernier supplice. Les autres, moins sévères, disaient que nous pourrions en être quittes pour chacun deux cents coups de fouet, avec quelques années de service sur mer. En attendant la décision de monsieur le corrégidor, on nous enferma dans un cachot, où nous nous couchâmes sur la paille, dont il était presque aussi jonché qu'une écurie où l'on a fait la litière aux chevaux. Nous aurions pu y demeurer- longtemps, et n'en sortir que pour aller^aux galères, si, dès le lendemain, le seigneur Manuel Ordonnez n'eût entendu parler de notre affaire, et résolu de tirer Fabrice de prison, ce qu'il ne pouvait faire sans nous délivrer tous avec lui. C'était un homme fort estimé dans la ville : il n'épargna point les sollicitations ; et, tant par son crédit que par celui de ses amis, il obtint, au bout de trois jours, notre élargissement. Mais nous ne sortîmes point de ce lieu-là comme nous y étions entrés : le flambeau, le collier, les pendants, ma bague et le rubis, tout y resta. Cela me fît souvenir de ces vers de Virgile, qui commencent par Sic vos non vohis.
D'abord que nous fûmes en liberté, nous retournâmes chez nos maîtres. Le docteur Sangrado me reçut bien : « Mon pauvre Gil Blas, me dit-il, je n'ai su (jue ce matin ta disgrâce. Je me préparais à solliciter fortement pour toi. Il faut te consoler de cet accident, mon ami, et t' attacher plus que jamais
à la médecine. » Je répondis que j'étais dans ce dessein ; et véritablement je m'y donnai tout entier. Bien loin de manquer d'occupation, il arriva, comme mon maître l'avait si heureusement prédit, qu'il y eut bien des maladies. Des fièvres malignes commencèrent à régner dans la ville et dans les faubourgs. Tous les médecins de Valladolid eurent de la pratique, et nous particulièrement. Il ne se passait point de jour que nous ne vissions chacun huit ou dix malades ; ce qui suppose bien de l'eau bue et du sang répandu. Mais je ne sais comment cela se faisait, ils mouraient tous, soit que nous les traitassions d'une manière propre à cela, soit que leurs maladies fussent incurables. Nous faisions rarement trois visites à un même malade : dès la seconde, ou nous apprenions qu'il venait d'être enterré, ou nous le trouvions à l'agonie. Comme je n'étais qu'un jeune médecin qui n'avait pas encore eu le temps de s'endurcir au meurtre, je m'affligeais des événements funestes qu'on pouvait m'imputer. « Monsieur, dis-je un soir au docteur Sangrado, j'atteste ici le ciel que je suis exactement votre méthode ; cependant tous mes malades vont en l'autre monde : on dirait qu'ils prennent plaisir à mourir pour décréditer notre médecine. J'en ai rencontré aujourd'hui deux qu'on portait en terre. — Mon enfant, me répondit-il, je pourrais te dire à peu près la même chose ; je n'ai pas souvent la satisfaction de guérir les personnes qui tombent entre mes mains ; et, si je n'étais pas aussi sûr de mes principes que je le suis, je croirais mes remèdes contraires à presque toutes les maladies que je traite. — Si vous m'en voulez croire, monsieur, repris-je, nous changerons de pratique. Donnons par curiosité des préparations chimiques à nos malades : essayons le kermès : le pis qu'il en puisse arriver.