LIVRE DEUXIÈME
à qui il avait affaire, il me dit d'un air doux : « Çà, mon gentilhomme, vous serez satisfait ; on va vous traiter comme un prince. » En parlant de cette sorte, il me mena dans une petite chambre, où il m'apporta, un quart d'heure après, un civet de matou, que je mangeai avec la même avidité que s'il eût été de lièvre ou de lapin. Il accompagna cet excellent ragoût d'un vin qui était si bon, disait-il, que le roi n'en buvait pas de meilleur. Je m'aperçus pourtant que c'était du vin gâté ; mais cela ne m'empêcha pas de lui faire autant d'honneur qu'au matou. Il fallut ensuite, pour achever d'être traité comme un prince, que je me couchasse dans un lit plus propre à causer l'insomnie qu'à l'ôter. Peignez-vous un grabat fort étroit, et si court que je ne pouvais étendre les jambes, tout petit que j'étais. D'ailleurs, il n'avait pour matelas et lit de plume qu'une simple paillasse piquée, et couverte d'un drap mis en double, qui, depuis le dernier . blanchissage, avait servi peut-être à cent voyageurs. Néanmoins, dans ce lit que je viens de représenter, l'estomac plein du civet et de ce vin délicieux que l'hôte m'avait donné, grâce à ma jeunesse et à mon tempérament, je dormis d'un profond sommeil, et passai la nuit sans indigestion. ,
«Le jour suivant, lorsque j'eus déjeuné, et bien payé la bonne chère qu'on m'avait faite, je me rendis tout d'une traite à Ségovie. Je n'y fus pas sitôt, que j'eus le bonheur de trouver une boutique, où l'on me reçut pour ma nourriture et mon entretien ; mais je n'y demeurai que six mois : un garçon barbier avec qui j'avais fait connaissance, et qui voulait aller à Madrid, me débaucha, et je partis pour cette ville avec lui. Je me plaçai là sans peine sur le même pied qu'à Ségovie. J'entrai dans une
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boutique des plus achalandées. lï est vrai qu'elle" était auprès de l'église de Sainte-Croix, et que la proximité du Théâtre du Prince y attirait bien de la pratique. Mon maître, deux grands garçons et moi, nous ne pouvions presque suf&re à servir les hommes qui venaient s'y faire raser. J'en voyais de toutes sortes de conditions ; mais, entre autres, des comédiens et des auteurs. Un jour, deux personnages de cette dernière espèce s'y trouvèrent ensemble. Ils commencèrent à s'entretenir des poètes et des poésies du temps, et je leur entendis prononcer le nom de mon oncle : cela me rendit plus attentif à leur discours que je ne l'avais été. «Don Juan de Zavaleta, disait l'un, est un auteur sur lequel il me paraît que le public ne doit pas compter. C'est un esprit froid, un homme sans imagination : sa dernière pièce l'a furieusement décrié. — Et Luis Vêlez de Guevarra, disait l'autre, ne vient-il pas de donner un bel ouvrage au public ? A-t-on jamais rien vu de plus misérable ? » Ils nommèrent encore je ne sais combien d'autres poètes dont j'ai oublié les noms ; je me souviens seulement qu'ils en dirent beaucoup de mal. Pour mon oncle, ils en firent une mention plus honorable : ils convinrent tous deux que c'était un garçon de mérite. « Oui, dit l'un, don Pedro de la Fuente est un auteur excellent ; il y a dans ses livres une fine plaisanterie, mêlée d'érudition, qui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s'il est estimé de la cour et de la ville, et si plusieurs grands lui font des pensions. — Il y a déjà bien des années, dit l'autre, qu'il jouit d'un assez gros revenu. Il a sa nourriture et son logement chez le duc de Médina Celi ; il ne fait point de dépense ; il doit être fort bien dans ses affaires. »
« Je ne perdis pas un mot de tout ce que ces poètes