‹ Gil Blas. IntrodChapitre 92 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

dirent de mon oncle. Nous avions appris dans la famille qu'il faisait du bruit à Madrid par ses ouvrages : quelques personnes, en passant par Olmédo, nous l'avaient dit ; mais comme il négligeait de nous donner de ses nouvelles, et qu'il paraissait fort détaché de nous, de notre côté nous vivions dans une très grande indifférence pour lui. Bon sang toutefois ne peut mentir : dès que j'entendis dire qu'il était dans une belle passe, et que je sus où il demeurait, je fus tenté de l'aller trouver. Une chose m'embarrassait : les auteurs Tavaient appelé don Pedro. Ce don me fit quelque peine, et je craignis que ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cette crainte pourtant rie m'arrêta point ; je crus qu'il pouvait être devenu noble ainsi que bel esprit, et je résolus de le voir. Pour cet effet, avec la permission de mon maître, je m'ajustai un matin le mieux que je pus, et je sortis de notre boutique un peu fier d'être neveu d'un homme qui s'était acquis tant de réputation par son génie. Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité. Je commençai à concevoir une grande opinion de moi ; et, marchant d'un air présomptueux, je me fis enseigner l'hôtel du duc de Médina Celi. Je me présentai à la porte, et dis que je souhaitais de parler au seigneur don Pedro de la Fuente. Le portier me montra du doigt, au fond d'une cour, un petit escalier, et me répondit : «Montez par là, puis frappez à la première porte que vous rencontrerez à main droite. » Je fis ce qu'il me disait : je frappai à une porte. Un jeune homme vint ouvrir, et je lui demandai si c'était là que logeait le seigneur don Pedro de la Fuente. « Oui, me réponditil ; mais vous ne sauriez lui parler présentement. — Je serais bien aise, lui dis- je, de l'entretenir; je

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viens lui apprendre des nouvelles de sa famille. — Quand vous auriez, repartit-il, des nouvelles <iu pape à lui dire, je ne vous introduirais pas dans sa chambre en ce moment ; il compose, et, lorsqu'il travaille, il faut bien se garder de le distraire de son ouvrage. Il ne sera visible que sur le midi : allez faire un tour, et revenez dans ce temps-là. »

« Je sortis, et me promenai toute la matinée dans la ville, en songeant sans cesse à la réception que mon oncle me ferait. « Je crois, disais-je, qu'il sera ravi de me voir. » Je jugeais de ses sentiments par les miens, et je me préparais à une reconnaissance fort touchante. Je retournai chez lui en diligence, à l'heure qu'on m'avait marquée. «Vous arrivez à propos, me dit son valet ; mon maître va bientôt sortir. Attendez ici un instant : je vais vous annoncer. » A ces mots, il me laissa dans l'antichambre. Il y revint un moment après, et me fit entrer dans la chambre de son maître, dont le visage me frappa d'abord par un air de famille. Il me sembla que c'était mon oncle Thomas, tant ils se ressemblaient tous deux. Je le saluai avec un profond respect, et lui dis que j'étais fils de maître Nicolas de la Fuente, barbier d'Olmédo : je lui appris aussi que j'exerçais à Madrid, depuis trois semaines, le métier de mon père en qualité de garçon, et que j'avais dessein de faire le tour de l'Espagne pour me perfectionner. Tandis que je parlais, je m'aperçus que mon oncle rêvait. Il doutait apparemment s'il me désavouerait pour son neveu, ou s'il se déferait adroitement de moi : il choisit ce dernier parti. Il affecta de prendre un air riant, et me dit : « Eh bien, mon ami, comment se portent ton* père et tes oncles ? Dans quel état sont leurs affaires ? » Je commençai là-dessus à lui représenter la propagation copieuse de notre famille ; je lui en nommai

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