Gilbert
Plaisan!ez-vou«, on parlez-vous sérieusement? car *n6n je suis fatigué de vous entendre sans vous comprendre.
Shakespeare.
Tout le monde dormait encore à l'auberge du Signe de la Croix ^ excepté Gilbert. En vain il s'était jeté sur son lit pour y goûter quelque repos; le désespoir et ses
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terribles angoisses l'y avaient suivi, et la fièvre, redoublant sa violence, couvrait d'une froide sueur ses membres glacés. Cependant le sommeil vint un moment fermer ses paupières fatiguées. A peine cette trêve de la souffrance avait-elle interrompu les gcmissemens du malheureux, qu'un rêve pénible l'assaillit d'images funèbres. Un spectre enveloppe d'un linceul se tenait debout devant son lit, et paraissait sourire à ses douleurs , observer toutes les phases d'une longue agonie. D'autres fantômes défilèrent devant le malade; et parmi eux il reconnut son père, qui jeta sur son fils un regard de pitié. Mais quand les pâles acteurs de ce drame fugitif avaient disparu , seul le spectre au linceul funéraire restait toujours debout, silencieux, immobile, et se dessinait dans les ténèbres. Bientôt, effacé par de fantastiques représentations, il reparaissait encore. — Estu donc le messager de la mort? s'écria Gilbert; ou la mort elle-même qui vient me
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pousser dans la tombe? — Le spectre découvrit SCS bras décharnés, et les étendant vers Gilbert : — Mort de faim ! dit-il avec l'accent d'un sombre désespoir. — Il fit entendre trois fois ce cri terrible, et il ajouta : — Gilbert! Gilbert! tu ne me reconnais donc pas? Et moi aussi j'étais poète; mais ils ne m'ont pas donne de pain! — Gilbert contemplait ce spectre, et interrogeait ses souvenirs : — Mort de faim! répétait-il; tu étais poète aussi?... Parle, je t'en conjure, qui es-tu ?
— Malfilàtre.
— Malfilàtre!... c'est toi!... Oh! tu viens sans doute m'annoncer le terme de mes douleurs... Je te suis.... malheureux comme toi, la tombe est mon seul asile. Ah! puissé-je y reposer près de toi !...- — Gilbert s'élança vers le fantôme; mais quand , réveillé par ce mouvement convulsif, il ouvrit les yeux , tout s'était évanoui : autour de lui régnait l'obscurité la plus profonde. Il se leva, et, appe-
lantà haute voix Malfilàtrc, il s'écria qu'il était prêt à le suivre. Mais personne ne lui répondit. Alors il s'assit sur le borH de son lit, et méditant sur l'étrange apparition que le délire retraçait à son esprit comme le souvenir d'une réalité terrible, il resta longtemps plongé dans une sombre rêverie. — 11 était là! disait-il, en regardant l'endroit où il croyait avoir aperçu Maltîlàtre. — Puis il se promenait à grands pas dans sa chambre, et s'a rrêtait quelquefois, et comme élonnéd'une révélation dusommeil,ils'écriait: — Mortdc faim ! mort de faim ! — II avait oublié qu'un de ses plus beaux vers était un hommage rendu au génie d'un jeune poète que la faim avait mis au tombeau.
Tout à coup, il se dirige vers la petite fenêtre de sa chambre, l'ouvre, et semble mesurer l'intervalle qui le sépare de la rue. Il se penche en avant : presque la moitié de son corps se trouve déjà en dehors de la fenêtre, et le moindre mouvement doit suf-