‹ GilbertChapitre 11 sur 27 · I.A Fontaine, liv. viii · texte numérisé non relu

I.A Fontaine, liv. viii

Fidèle aux promesses qu'il avait faites à Henriette Garnierj Imbert avait fait quelques démarches pour connaître le lieu où s'était retiré Gilbert. Le sort de son ami l'inquié-

LES DEUX AMIS. Io3

tail vivement j mais il ne lui fut pas dilticile (je savoir qu'il avait piis un logement au village de Charenton pour se rapprocher de son bienfaiteur. Bientôt la réflexion ralentit l'intérêt qu'il avait témoigné à la maîtresse de Gilbert, et la réflexion lui suggéra également des scrupules sur les promesses d'un zèle qu'on pouvait taxer d'indiscrétion. Il ne manqua pas dcs-lors de prétextes plausibles pour rester étranger à une affaire dont il ne se souciait pas d'être juge; la démarche d'Henriette lui parut le résultat d'une de ces brouilles fréquentes entre des jeunes gens qui finissent toujours par se raccommoder. Il craignit que l'humeur bizarre de Gilbert ne lui fît un crime de la démarche, dont le but devait être une réconciliation ; le jeune satirique n'avait pas réclamé la médiation d'Imbert , et celui-ci se trouvait suffisamment autorisé à ne pas plaider la cause d'Henriette auprès de son amant. îmbert négligea donc de lui faire parvenir les ren-

Io4 GILBERT.

seignemens qu'elle lui avait demandés avec tant 'd'instances : le silence de cette demoiselle justifiait presque la détermination de l'ami de Gilbert.

Cependant il y avait un autre homme qui n'avait pas oublié Henriette: c'était le peintre Greuze. Il se présenta chez Imbert, et violant la consigne imposée à madame Desbois, la gouvernante du poète, il s'élança dans son cabinet.

Imbert était alors occupé à corriger quelques vers du Jaloux sans amour ^ et à faire subir à cette comédie plusieurs changemens que lui avait indiqués la sage critique d'amis éclairés. Surpris de la brusque entrée de'Greuze,peu s'en fallut qu'il ne se fàchàt; mais il prit son parti, et l'artiste ne s'aperçut pas du mécontentement du poète: — Ah, ah ! c'est toi! J'aurais du m'en douter; il n'y a qu'un peintre du roi capable de tant de hardiesse.

— Pénétrer dans le sanctuaire des Muses,

LES DEUX AMIS. Io5

au risque de violer Melpomènc ou Thalie... Est-ce Thalie oh Melpomènc qui accorde en ce moment ses faveurs à mon ami ?

— C'est Thalie : ah! mon cher, elle me donne du mal cette vierge~là!. . .

— Elle est donc vierge! ce n'est pas cependant ce que disent tant de gens qui se vantent d'avoir. . . témoin mons Dorât. . . .

— Chut ! chut! c'était mon ami, tu le sais, laissons en paix les morts.

— Et occupons-nous des vivans; c'est cela , je ne demande pas mieux. . . Tu ne devines donc pas le motif qui m'amène?

— Ma foi non ! . . . Ah! tu viens peut-être demander, retenir un billet pour la première représentation de mon Jaloux. . . . Ah! mon cher, les comédiens! les comédiens ! mes répétitions sont encore suspendues, et je désespère d'être joué cette année.

— C'est-à-dire que tu cesseras de l'être l'année prochaine.

Io6 GILBERT. •

— Oui, tu as raison; car, dieu merci!

ils m'ont assez promené, joué avec leurs promesses , messieurs de la comédie ! . . . Mais enfin j'ai la parole du premier gentilhomme de la chambre, la parole d'honneur!

— Et tu appelles cela une parole d'honneur?

— Enfin, que te dirai-je ? j'ai toutes les chances pour le commencement de janvier prochain.

— Tant mieux, tant mieux, mon cher ami! et j'espère que tu réussiras. . . Mais je demande mille pardons à Thalie, il faut que nous la quittions un moment , car je venais pour te parler d'une affaire bien importante et que tu n'as pas oubliée sans doute.

Pendant qu'il parlait, Imbert feuilletait son manuscrit, et cherchait quelque passage qu'il désirait lire à Greuze : — Ah ! mon ami, les bourreaux de comédiens ! ils me forcenl,

tES PEUX AMIS. 107

de retrancher les meilleurs vers de ma pièce. . .

— Il faut du courage pour supporter leur insolence.

— Et leur sottise ! . . . Figure-toi qu'ils traitaient de hors-d'œuvre cette tirade qui a plu beaucoup, la dernière fois que j'eus l'honneur de lire ma pièce chez madame de la Verpillières.

Imbert s'était levé, et, tenant son manuscrit, il se préparait à débiter les vers qu'il avait ^disputés à la censure des comédiens.^ Greuze comprit alors qu'il fallait faire un petit sacrifice à l'amour-propre du poète, et ajourna, jusqu'à la fin de la lecture de cette tirade, la communication de l'affaire importante qui l'avait conduit chez Imbert. — Voyons, voyons la tirade; je ne suis pas fâché de juger le jugement de messieurs les comédiens ordinaires de Sa Majesté.

— Stupideslstupides! mon cher. . . C'est justement au premier acte.

Io8 GILBERT.

— Au premier acte! mais c'est une horreur, un véritable assassinai!

— Il faut d'abord que tu saches que Valsain est un homme aimable , un homme sans jalousie, aimant toutes les femmes sans en aimer une... C'est l'opposition qui doit faire ressortir le caractère du principal personnage , de mon chevalier jaloux sans amour. . .

— Fort bien , je comprends et de reste. Mais lis, je t'en prie, car le temps me presse, et l'atelier réclame ma présence. *

— Valsain, en abordant le chevalier, a paru surpris de sa mauvaise humeur :

A qui donc en as-tu ? D'où vient ce sombre accueil ? J'arrive , et te voilà d'abord mélancolique , Distrait avec les gens , froidement laconique. Et mhonorant surtout d'un farouche coup-d'oeil !

Page 1