LE CHEVALIER
Non pas snr ce pied-là.
VALSAIN.
Mais quelle humeur étrange !
Quoi ! je ne puis aimer ma parente?
LE CHEVALIER vivement et avec sentiment.
Ah! Valsain^ Vous devez l'adorer ! on lui résiste en vain : Mais vous avez uu rival redoutable.
iïO GILBERT.
VlISAIN.
J'en ai cent mille, chevalier.
Remplis , pour ma cousine aimable , D un sentiment trop beau pour le nier , Mais qui vivant entre eux d'un Ion , d'une harmonie Qui fait plaisir à voir...
— Et la tirade, mon cher ami, la tirade! elle n'arrive donc pas? Tu sais que je suis pressé.
— Eh ! mon Dieu , ne faut-il pas l'amener adroitement!... un peu de patience donc... Le chevalier répond :
Point de froide ironie.
Pour moi , je n'aime encore aucun de mes rivaux.
VALSAIN.
Bon ! ce sont aujourd huiles meilleurs gens du monde. Ce ne sont plus CCS preux, courant par monts, par vaux,
Chevaliers de la table ronde , Occisant , pourfendant , dans leur férocité , Tous ceux qui convoitaient leurs tristes damoiselles; Ce sont amans légers et pleins d'aménité , Suivant le ton du siècle et celui de leurs belles , Qui respirent l'encens que l'on brûle pour elles. Et ne les cachent pas à la société....
LES VEVX AMIS. I tl
— Bien, bien! cela est joliment tourné, parole d'honneur!
Greuze, impatient, se leva alors, et se rapprocha d'Imbert comme pour mieux entendre, mais en effet pour mesurer la tirade^ et voir combien de vers il avait encore à louer; il était presse de s'acquitter envers Henriette.
Lepoëte ne se plaignit pas de la nouvelle interruption , qu'il prit pour une saillie d'enthousiasme, et continua à réciter la tirade dont l'artiste désirait si vivement entendre la fin :
Veux-Ui qu'une maîtresse , une épouse chérie, Soit faite exprès , uniquement pour loi , Et qu'elle doive , en te donnant sa foi , Fermer l'oreille à la galanterie?
Que deviendrait-on dans la vie , Si chacun exclusivement Prétendait s'emparer d'une femme jolie?
Trop de gens souffriraient de cet arrangement. Les femmes , chevalier , seraient des beautés fades ,
Sans le projet de plaire et de charmer :
Les hommes, sans Tamour, qui seul sait les former,
Seraient encore plus maussades.
Le soin de plaire anime', embellit tous les traits , Donne à l'esprit de la délicatesse , Polit les mœurs, adoucit leur rudesse,
Et dans le monde entier distingue les Français.
Grcuze applaudit à ce dernier vers en criant bravo! et^ retirant le manuscrit des mains de l'auteur, il le jeta sur le bureau, afin d'en finir avec la lecture et les complimens. Ces éloges sans restriction firent oublier un moment au poëte qu'il n'avait pas terminé la scène. — Cela ne te déplaît pas trop... alors je dois être content; car, vous autres peintres, vous avez un goût sévère dont le suffrage ne saurait être trop apprécié... toi, surtout^ mon cher Greuze...
— Moi, mon ami, je ne sais pas si je suis un bon juge en littérature , et même je dois me récuser;... mais quand quelque chose me plait, je le trouve bon. Aristote trouverait sans doute à redire à cela ,mais tant pis! . . .
I,ES DEUX AMIS. Il3
Je n'ai pas lu M. Aristote, moi, et la nature, la bonne nature, voilà mon guide...
— Et elle ne t' égare jamais...
— Encore un madcigal, mon cher. Allons, laissons de côté les madrigaux et la peinture, Aristote et la nature.
Inibert tournait les yeux vers son bureau, et semblait redemander le manuscrit. Greuze devina son but : c'était la fin de la scène que le poète voulait absolument lire au peintre; mais celui-ci ne lui donna pas le temps de prendre le manuscrit, et tirant de sa poche un petit rouleau, il le plaça sur le bureau : — Il faut bien, dit-il, payer ses dettes; voici quarante louis.
— Quarante louis! qii'est-ce que cela veut dire?.. Mais tu ne me dois rien , mon ami; car tu m'as rendu les deux cents livres que je t'avais prêtées cet hiver chez le comte de Saint-Paul...
— Oui, et qui allèrent dans la poche du
Il4 GILBERT.
chevalier de Cubiéies... Ah ! je me souviendrai toujours de cette soirée-là...
— Eh bien ! que veux-tu que je fasse de ces quarante louis?..
— Sais-tu où demeure cette jolie tête que j'aperçus il y a quelques jours chez toi?...
— Diable! c'est fort embarrassant... De quelle tête parles-tu?... Je reçois beaucoup, mais beaucoup de jolies femmes...
— Mademoiselle Henriette ^ aux cheveux blonds, aux yeux bleus... un air souffrant et mélancolique...
— Ma foi! je m'y perds... Je ne connais pas de demoiselle Henriette... à moins que ce ne soit...
— Justement c'est elle .. la maîtresse de ce pauvre Gilbert... " •
— Ah! oui, je m'en souviens maintenant... Elle était venue pour me demander des renseignemens sur ce malheureux jeune homme... Je ne l'ai pas revue depuis...
— Ah ! mon ami , c'est une négligence