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mort : elle poussa un cri d'horreur, et tomba sans connaissance sur le plancher: mais dans sa chute elle entraîna avec elle la chaise qu'elle renversa , et la tête de Gilbert roula jusque sur le seuil de la loge.
Quelques instans s'étaient écoulés ; Henriette n'avait pas encore recouvré l'usage de ses sens, et le concierge n'était pas encore de retour. La lampe, agitée par un vent violent qui soufflait du dehors, s'éteignit tout à coup.
Le concierge s'était laissé raconter toutes les circonstances qui avaient précédé la mort de Gilbert, et avait cru devoir charger sa mémoire de ces détails douloureux, pour satisfaire l'impatiente curiosité d'Henriette 5 il était d'ailleurs rassuré sur les suites d'une absence prolongée, par l'heure déjà avancée, qui lui permettait de s'éloigner de son poste, îl y revint enfin , mais lentement ; car il n'ignorait pas quel coup cette triste nouvelle allait porter au cœur d'Henriette ,
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et il voulait ménager son désespoir par des paroles adroites, pour la préparer à l'horrible certitude d'un malheur dont il avait douté lui-même.
Quand il s'approcha de sa loge , il ne vit plus de lumièpe. Étonné de cette obscurité profonde , il s'avança à tâtons , puis se mit à crier: — Mademoiselle ! Mademoiselle! êtcsvous là? Aucune voix ne lui répondit. Effrayé de ce silence , il soupçonna d'abord uo crime; mais il avait dans sa poche la clé de la porte de l'hôpital; et, s'imaginant que la personne qu'il avait laissée dans sa loge pouvait s'être endormie, il l'appela de nouveau et avec plus de force que la première fois : mais ce fut inutilement; alors il entra dans son logement , et , guidé par l'instinct et l'habitude, il parvint jusqu'auprès de son lit. Là son pied rencontra un obstacle qui faillit le faire tomber , et, se baissant, il tâcha de reconnaître avec sa main ce qui se trouvait place devant lui. 11 sentit un corps et des vê-^
temens de femme : — Mademoiselle ! s'écria-t-ii, que faites-vous donc là?... Oh \ mon Dieu! lui serait-il arrivé quelque chose? Et il s'efforçait de la relever; mais comme ses mains étaient presque froides, le concierge crut un moment qu'il avait trébuché contre un cadavre.
Il laissa Henriette étendue sur le plancher, puis se dirigea vers la lampe pour la rallumer. Il y parvint, non sans peine, et , quand la lumière lui permit de contempler cette scène de deuil, il vit Henriette privée de sentiment, et à l'entrée de la loge la tête qu'il avait laissée sur une chaise. Aussitôt il s'empressa de relever la jeune fille et de la placer sur son lit; puis il tâcha de lui faire respirer quelques gouttes de vinaigre. Peu à peu Henriette revint à elle : — Ah ! c'est toi, Gilbert, dit-elle au concierge en lui prenant la main et en le regardant avec un ten-> dre sourire... .il y a long-temps, bien long-»
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temps que je ne t'avais vu... Ah! j'ai bien souffert en t'attendant !
Le concierge, surpris, embarrassé, ne savait que répondre; il craignait de désabuser Henriette, il attendit qu'un entier soulagement lui rendît tout-à-fait 4'usage de ses sens. — Eh bien! dit Henriette, eh bien ! Gilbert , tu ne me dis rien.... Mais quoi ! . . . où es-tu donc?.... Tout à l'heure tu étais prés de moi. Elle s'était levée à moitié, et ses regards rencontrèrent la figure du concierge qui était debout au chevet du lit. — Made^ moiselle, dit celui-ci, M. Gilbert n'est point ici... Vous ne me reconnaissez donc pas?...
— Gilbert n'est pas ici!.. Gilbert n'est pas ici!... Ah! vous voulez me tromper, sans doute... Vous aussi , Monsieur; mais je vous dis, moi, que tout à l'heure j'ai vu Gilbert... je lui parlais. .. il me répondait.
— Vous n'êtes pas raisonnable, Made-^ moiselle; vous me faites payer bien cher ce que j'ai fait pour vous.... Calmez-vous, j.c
VOUS en conjure; le moindre éclat , le moindre bruit peuvent me compromettre, me faire perdre ma place.... Si on savait qu'à cette heure vous êtes chez moi...
Henriette n'écoutait pas, ne pouvait entendre cet homme. Ses regards se promenaient dans toute l'étendue de la chambre , et d'une voix étouffée elle appelait Gilbert.
Elle fit un mouvement pour s'élancer de dessus le lit; mais le concierge la retint d'un bras vigoureux. — Monsieur, s'écria-t-elle, ayez pitié de moi , je vous en conjure; rendez-moi mon Gilbert... Laissez-moi le voir encore une fois...
— Mademoiselle, je ne le puis en ce moment... Cela ne dépend pas de moi, vous le savez bien ; je ne demande pas mieux que de vous servir... Mais vous n'êtes pas sage... Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
Henriette regardait le concierge en pleurant, et tendait vers lui ses mains suppliantes.
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— Pourquoi avez-vous arrache Gilbert de mes bras?... rendez-le-moi !...
— Je vous répète, Mademoiselle, que vous aveè tort... que vous vous trompez... M. Gilbert est loin d'ici... Comment puis-je croire que tout à l'heure vous lui avez parlé?...
Pendant qu'il parlait ainsi, il ne retenait plus que faiblement Henriette qui^ saisissant cet instant favorable, descendit précipitamment du lit. — Le voilà! le voilà! s'écria-telle, en courant vers la porte. Le concierge voulut en vain l'arrêter par sa robe; mais elle l'entraîna sur ses pas. Elle se jeta sur le plancher, et, ramassant la tête, elle la prit dans ses bras, la serra contre son cœur, et la couvrit à la fois de baisers et de larmes.
Le concierge resta immobile de surprise et d'horreur; mais quand il voulut arracher à Henriette cette tête qui avait causé son fatal égarement, la jeune fille avait de nou-
â5o GILBERT.
veau succombé à cette lutte terrible de la douleur et de la tendresse. Elle gisait sans mouvement, et tenant encore étroitement embrassée la tète de son amant,
Alors un aide--chirurgien vint à passer près delà loge; le concierge courut à lui, et lui fit part en peu de mots de ce qui venait d'arriver. L'aide entra avec lui dans la loge, et tous deux replacèrent Henriette sur le lit. Le concierge cacha soigneusemen.t la tète de Gilbert dans une armoire; puis il fut convenu entre lui et l'aide que Ton ferait secrètement reconduire Henriette chez elle le lendemain , si son état le permettait, et quCj dans le cas contraire, on la ferait entrer dans une salle de l'hospice , comme une malade ordinaire.
Cependant la jeune fille était sortie de son évanouissement; mais quand elle vit près d'elle les deux hommes qui lui prodiguaient leurs secours et leurs soins, elle parut effrayée; puis les symptômes d'un ef-
frayant délire se déclarèrent après quelques niouvemens convulsifs. — Je crains bien qu'elle ne soit foîle aussi, dit le chirurgien^ Eh bien ! nous l'enverrons aussi à la salle des aliénés; c'est la tête de son amant qui est cause de cela...
— Elle s'est trouvée là par hasard , répondit le concierge , et je ne m'attendais pas à la visite de cette pauvre demoiselle... On ne peut pas tout prévoir. Ce maudit carabin avait bien besoin de m'apporter cette maudite tète!
— Je vous la retiens, mon cher ami; vous ne me la refuserez pas à moi... Je vous en donne six livres...
— Mais elle ne m'appartient pas; et puis les réglemens j les ordres que j'ai reçus....
— On ne le saura pas, et puis vous m'obligerez, mon cher ami; un service en vaut un autre.
Le concierge comprit qu'il avait besoin de l'appui du chirurgien pour sortir d'em-
barras, et se délivrer sans danger de la présence de cette jeune fille, en la faisant admettre dans une des salles de l'hospice. Il consen tit au marchéque lui proposait le jeune homme. Celui-ci, de son côté, s'engagea à faire tout ce qui dépendrait de lui pour aplanir les obstacles qui auraient pu s'opposer à l'admission d'Henriette. Cependant il veillait sur elle, et quoique son devoir l'appelât dans la salle où il était de garde, il resta encore quelque temps dans la loge. Le spasme violent qu'avait éprouvé la jeune fille s'était calmé insensiblement : à cette agitation, à ces transports du délire, succéda un profond sommeil. Le chirurgien, voyant Henriette endormie, jugea que la crise la plus dangereuse était passée. — Je puis m'éloigner pendant quelques instans, dit-il au concierge ; il faut que j'aille là-haut voir si l'on a besoin de moi; quant à vous, n'ayez aucune crainte; si pendant mon absence, cette jeune fille venait à se réveiller, parlez-lui
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avec douceur j rassurez-la par des paroles bienveillantes j surtout no prononcez pas le nom de Gilbert... J'espère que la crise ne se renouvellera pas... Cela se réduit à une attaque de nerfs... C'est la grande nialadie des femmes. Je serai de retour dans une demiheure. Le chirurgien s'éloigna, et le concierge resté seul auprès d'Henriette, observait son sommeil, en réfléchissant aux tristes conséquences que pouvait avoir pour lui un semblable événement^ mais ce qu'il craignait surtout, c'était le renouvellement de la crise dont il venait d'être le témoin; si les cris de la jeune fille eussent été entendus^ nul doute que le malheureux portier n'eût expié , par la perte de sa place, un moment de.pitié.
Henriette se réveilla tout à coup; le mouvement qu'elle fit glaça de terreur son gardien. Déjà il se précipitait sur elle pour la contenir, quand il s'aperçut que sa physionomie était calme, quoique très-altérée. Elle regarda le concierge avec douceur ; elle
semblait avoir oublié ses récentes souffrances. — Quelle heure est-il , Monsieur ? dit-elle.
— Minuit.
— Minuit! Ah, mon Dieu! il m'attend!
C'est l'heure du rendez-vous. —Elle voulut alors se lever; mais le concierge effrayé l'arrêta:— Mademoiselle, que prétendez-vous faire? Vous ne pouvez sortir sans danger à cette heure...
— Quoi! Monsieur, suis-je votre prisonnière?... Serez-vous plus cruel que Monsieur le lieutenant-général de police?...
— Mais, Mademoiselle, où voulez-vous donc aller !...
— Que vous importe, Monsieur? Il faut que je sorte d'ici... On m'appelle dehors... Tenez, n'entendez-vous pas cette voix dans le lointain ?... Henriette! Henriette!
Elle invitait du geste ainsi que de la voix le concierge à prêier Toreille au cri qu'elle croyait entendre. Celui-ci comprit que les
dénégations de l'incrédulité pouvaient irriter Henriette; mais voyant (ju'ellc était décidée à se lever et à sortir, il ne s'opposa plus h son dessein : il la conduisit lui-même jusqu'à la porte de l'hôpital et la vit avec satisfaction s'éloigner a pas précipités. Puis il rentra dans sa loge , attendant le retour du chirurgien pour lui annoncer le départ inespéré qui venait de mettre un terme à ses inquiétudes, La tranquillité apparente d'Henriette était une sorte d'excuse pour cet homn^e , qui la crut tout-à-fait hors de danger.
Un quart-d'heure s'était à peine écoulé depuis la sortie d'Henriette, lorsque le jeune chirurgien se présenta dans 1^ loge; il était entré sans bruit, de crainte de réveiller la jeune personne: — Où donc est-elle? dit-il avec surprise.
Le concierge lui montra la porte de l'hôpital-— Elle est déjà loin d'ici... Elle a voulu sortir malgré moi... Mais je n'ai pas pu la re-
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tenir; et puis d'ailleurs elle se portait beaucoup mieux, je vous assure...
— Malheureux, qu'avez-vous fait?...
— Elle m'a parlé d'un rendez-vous avec un ton tout-h-fait aimable... Plus de fureur, plus de folie...
Le chirurgien s'élança sur le seuil de la porte de l'hôpital , et puis revint quelques momens après: — Je ne l'ai point vue, la malheureuse!... Un rendez-vous! un rendez-vous!... C'est la mort!... Ah! que n'aije pu.arriver ici plus tôt!...
Le concierge, les yeux baissés^ gardait le silence, tandis que le jeune homme déplorait d'avance le malheur qu'il prévoyait. Il sortit enfin de la loge pour retourner à son poste, puis revint tout à coup sur ses pas: — Donnez-moi , Monsieur, ce que vous m'avez promis... Cette tète... Demain , je vous remettrai les six livres, après la grande visite. Le concierge courut h l'armoire, et en lira la Ictc que le chirurgien cacha dans les
plis de sa redingote. — Prenez garde , dit le concierge, ne me conipromcllez pas, Monsieur, car si l'on savait. cela, je perdrais ma place.
Le chirurgien ne lui répondit pas, et remonta précipitamment dans la salle où il était de garde. Le lendemain il passa devant la loge du concierge, et sortit sans être
visite. QQQQQQQQQQQQQQQQQQQQQQQQQ&QQQQ QQQQQQQQ@QQQGQ@QQQQ@Q@QQ@Q<^@QQQQQQQ
Au commencement du mois de janvier de l'an 1780, on procéda à la vente de quelques meubles et effets qui garnissaient une petite chambre, dans une maison de la rue Thévenot, au coin de la rue des Deux- Portes-Saint-Sauveur. La personne qui l'habitait avait disparu depuis plus de six semaines, sans qu'on eût pu découvrir ce qu'elle était devenue; elle s'appelait Henriette Garnicr, paraissait fort triste et, la dernière fois qu'on l'avait vue, elle était en deuil : le portier n'en savait pas davantage.
Toutefois, quelques personnes prétendaient qu'elle avait mis fin à ses jours; que c'était une amante désespérée qui n'avait pu supporter un cruel abandon. On disait aussi qu'elle était enceinte de quatre ou cinq mois. Le propriétaire de la maison assistait à cette vente qu'il avait requise pour le paiement de son loyer, et se plaignait beaucoup de ses locataires: L'un d'eux , un pauvre peintre, qui demeurait au même étage qu'Henriette Garnier, était déménagé quinze jours auparavant, ne laissant dans sa petite chambre, pour acquitter trois termes qu'il devait, qu'un chevalet, trois ou quatre vieilles toiles enduites de mastic, quelques pinceaux et une bouteille de vernis.
La vente fut bientôt faite. Les meubles et effets, qui étaient de peu de valeur, suffirent à peine pour payer le propriétaire et l'huissier-priseur. Parmi ces effets se trouvait une petite cassette dont on brisa la serrure, et dans laquelle on trouva un grand nombre
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de feuilles de papier, et plusieurs cahiers entièrement remplis d'une] écriture assez fine et tout chargés de ratures — . C'est dommage, dit l'iiuissier, que ce ne soit pas du papier blanc ! Le seul acquéreur qui se présenta pour ce lot fut M. Blanchet: c'était l'épicier qui occupait une boutique dépendante de la maison. Tous ces papiers lui furent adjugés pour la modique somme de vingt-quatre sous, et bientôt taillés en cornets ou découpés en enveloppes : il n'en existait plus un feuillet, dans la boutique trèsachalandée de M. Blanchet, huit jours après la vente.
Toutes les cuisinières delà rue Thévenot et autres rues adjacentes avaient eu, et elles ne s'en doutaient guère, des autographes d'un homme de génie : c'étaient les poésies inédites du poète Gilbert!