‹ GilbertChapitre 26 sur 27 · L. N. Lemeikiier · texte numérisé non relu

L. N. Lemeikiier

C'était le jour où les portes de THôtel- Dieu étaient ouvertes au public; un jeune homme, à la taille svelte, aux formes arrondies, passe rapidement devant la loge du

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concierge, en détournant la lète, comme s'il eût craint d'être aperçu , et pénétre avec la foule dans l'intérieur de l'hôpital. Après avoir franchi la première enceinte, il hésite, s'arrête embarrassé , et interroge d'un regard inquiet les différentes inscriptions placées au-dessus de plusieurs portes qui s'offre»t à lui : cependant un aide-chirurgien vint à passer près de lui , remarqua l'embarras qu'il éprouvait et en eut pitié. — Monsieur, lui dit-il avec bonté, cherche sans doute une salle?...

Le jeune homme rougit, et parut intimidé de cette question, tout obligeante qu'elle était : l'aide-chirurgien fut lui-même troublé, en [considérant la physionomie délicate de celui qu'il avait interroge : la douceur de ces traits embellis par la timidité ; ces yeux qu'on baissait avec une réserve peu ordinaire aux jeunes gens, surprit le chirurgien , qui resta quelques instans immobile, sans renouveler la question adressée avec une bienveillaf>tc

politesse : il oubliait qu'on ne lui avait pas répondu. Cependant, curieux de connaître le but de la visite de ce jeune homme, qui paraissait tout-à-fait étranger en ce lieu, il lui demanda de nouveau s'il avait besoin de quelques renscignemens. — Toute personne, ajouta-t-il, qui vient ici pour la première fois, ne saurait faire un pas sans un guide; moi-même, qui suis attaché à l'Hôtel-Dieu depuis prés d'un an , je me trompe quelquefois....

Le timide visiteur fut tout-à-fait rassuré par ces instances affables. — Je voudrais bien, Monsieur, savoir où est située la salle des fous !...

— La salle des fous!... Ah! Monsieur, vous l'auriez long-temps cherchée en vain... Veuillez avoir la bonté de me suivre...

La surprise de l'aide avait redoublé en entendant la voix de ce jeune homme. Elle n'avait rien de viril, et formait une disparate étrange avec le costume qu'il portait. Mais

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l'aide, en marchant devant lui, se contenta de faire en lui même des suppositions pour expliquer, parla science, un fait qui appartenait de droit aux études physiologiques. Toutefois , il se retourna de temps en temps pour adresser au singulier visiteur d'autres questions; celui-ci répondait, mais semblait vouloir tromper la curiosité de son guide. Enfin ils arrivèrent à la porte de la salle des fous : — Voulez-vous, Monsieur , dit l'aide, que je vous conduise au lit du malade que vous désirez voir?... Dispensez de moi, je vous prie... Si vous aviez la bonté de me dire le nom de ce malade , sans doute je pourrais vous être plus utile... car je suis souvent de garde ici.

— Je suis vraiment confuse de vos bontés pour moi, Monsieur, mais je craindrais d'^en abuser...

L'àide-chirurgien sourit, en entendant les premiers mots de cette phrase qui trahissait le sexe de l'interlocuteur ; mais respectant

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son secret, il lui présente la main , et prêt à ouvrir la porte : — 11 faut , lui dit-il ,

un peu de courage Monsieur.,., car une

salle d'hospice présente un spectacle affligeant, surtout pour les personnes auxquelles de pareilles scènes ne sont pas familières...

— J'y suis depuis long-temps préparée , Monsieur; daignez ouvrir... Ah! que je le voie , le malheureux !

L'accent passionné avec lequel le jeune homme prononça ces paroles, fut un trait de lumière pour le chirurgien. Lorsqu'il ouvrit la porte, il s'arrêta et fit passer devant lui son compagnon, dont il observa le visage. Celui-ci pâlit et chancela; mais le chirurgien lui offrant son bras : — Allons, lui dit-il, ne tremblez donc pas ainsi, mon ami... dites-moi le nom du malade auprès duquel vous désirez que je vous conduise.

'. — Gilbert , un jeune homme entré à J'Hôtel-Dieu...

— Je le connais, dit le chirurgien, il est

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là-bas au fond de la salle... Voyez-vous ce lit solitaire?... c'est le sien.

— Le sien! répéta le visiteur. — Un frisson soudain glaça tous ses membres, et ses genoux fléchirent sous lui : il ne pouvait plus avancer. Autour de lui retentissaieyt des cris confus, de bizarres clameurs, des gémissemens et des imprécations; ils partaient d'un grand nombre de lits où gisaient des aliénés; leurs amis , leurs parens les entouraient en pleurant; quelques-uns cherchaient à se faire reconnaître, à surprendre un souvenir à des imaginations délirantes que la folie avait déshéritées de la mémoire ; ils prodiguaient les paroles consolantes, les invocations au passé, et s'épuisaient en efforts stériles pour réveiller une lueur fugitive de raison; mais, dans ces yeux caves, éteints , une horrible immobilité décelait la dégradation de l'homme et sa stupide indifférence. Plusieurs de ces malheureux semblaient tout à coup sortir de leur léthargie; mais, à

aSo GILBERT.

ce retour éphémère de leur raison, succédait bientôt une crise violente qui devenait dangereuse pour ceux qui les approchaient. Là, une mère serrait son fils contre sa poitrine; ici, une épouse appelait son époux; toutes d»ux étaient repoussées comme des étrangères. Chez quelques malades , la vue du monde réuni dans la salle ^ cette agitation extraordinaire, provoquaient desaccès de colère et de fureur : ris s'efforçaient de rompre les liens qui les attachaient à leurs couches , et leur rage s'exhalait en injures et en menaces horribles.

Des gardiens, armés de bâtons noueux , se promenaient au milieu de la salle , et surveillaient tous les mouvemens des fous confiés à leur vigilance; on eût dit de ces hommes chargés de la police d'une ménagerie : tout retraçait à l'esprit l'idée de ces enceintes où mugissent des bêtes féroces; et cependant ici c'étaient des hommes, des femmes qui , naguère encore, membres de la grande fa-

l'entrevue. aSi

mille humaine, y portaient le tribut de leur intcliierence, etse mêlaient à la société ainsi qu'à tous ses intérêts : maintenant, êtres déchus, ils n'appartenaient plus à Thumanité que par un souvenir. Objets tout à la fois d'horreur et de pitié, il n'y avait guère plus de vœux à former, pour la plupart d'entre eux^que celui de la mort, tant la vie toute matérielle de la brute répugne à l'instinct moral de Thomnie, et au sentiment de sa dignité originelle!

Le chirurgien attendit que l'émotion de l'intéressant visiteur dont il était le guide fût calmée; il avait, d'ailleurs, pressenti l'effet terrible d'un tel spectacle. — Croyezvous avoir, dit-il à son compagnon , la force nécessaire pour aborder la personne qui vous est si chère?... Nous n'avons plus à faire que quelques pas... Maintenant, mon ami, ce que vous avez vu et entendu doit vous aguerrir contre ces scènes de deuil...

— Oui, Monsieur, répondit le jeune

aSa GILBEKT.

•homme; approchons-nous du lit de Gilbert.

— Je n'ai pas besoin de vous recommander beaucoup de prudence, mon ami; il faudra contenir votre douleur, ménager le pauvre malade.... Puisque vous l'aimez , cela vous sera facile.

— Mais en me voyant, peut-être voudrat-il s'élancer dans mes bras; que faire alors ?

■ — Je pense que sa tendresse aura moins d'énergie que la vôtre; car il est faible, il souffre depuis long-temps, et puis la nature de son mal peut modifier, altérer même le sentiment au point d'en effacer jusqu'aux dernières traces. C'est donc vous, vous surtout, qui devez être raisonnable.

Le jeune homme serra vivement le bras du chirurgien, et tous deux s'avancèrent vers le lit de Gilbert. Arrivés devant ce lit, ils ne s'y arrêtèrent pas; le chirurgien entraînait rapidement son compagnon, qui n'eut que le temps de jeter un coup-d'œil sur le malade. C'était un sage calcul de l'aide,

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qui craignait avec raison l'effet d'une brusque entrevue. Parvenus au bout de la salle, ils revinrent sur leurs pas, et repassèrent devant le lit ; le jeune homme, après cette seconde épreuve , dit en pleurant au chirurgien : — -Dieu! comme il est changé!... Mais il m'a vu , j'en suis sûr, et il ne m'a pas reconnu ! — Approchons- nous maintenant, répondit le chirurgien ; il n^y a plus de danger pour vous.

— Et pour lui?

— Encore moins; mais souvenez-vous, mon ami , de ce que vous m'avez promis : de la fermeté, de la prudence, entendezvous ?

Au moment où il conduisait de nouveau son compagnon auprès de Gilbert, un des gardiens,agitant une petite sonnette, avertit la foule des visiteurs qu'il fallait sortir de la salle. Tous se séparèrent des malades et leur adressèrent leurs tristes adieux : pour quelques-uns, c'était la dernière fois qu'il»

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voyaient un ami, un frère, dès long-temps réclamés par la tombe. Mais ces adieux n'a-^ vaient rien de passionné, de tendre, comme les témoignages de vives douleurs; point de sanglots, de cris : le silence qui régnait dans la salle n'était alors interrompu que par la voix des gardiens , qui pressaient la foule pour la faire sortir.

Le chirurgien s'approcha du gardien qui portait la sopnette , et lui dit quelques mots à l'oreille, en lui montrant le jeune homme qui l'accompagnait. C'était une exception réclamée en faveur d'un ami. Le gardien fit un signe de tète qui annonçait son consentement, et passa outre. Bientôt il ne resta d'étranger dans la salle que le protégé du chirurgien.

Celui-ci pénétra dans l'espace assez large qui séparait le lit de Gilbert de celui d'un autre malade son voisin. Gilbert resta indiffét*ent à cette démonstration ; il paraissait plongé dans une rêverie profonde. — Eh bien ! Mon-

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sieur Gilbert, lui dit le chirurgien en lui prenant la main, avez- vous bien passé la nuit? — Le poëte relira vivement sa main, et témoigna une surprise mêlée de frayeur.

— Voyons, Monsieur, est-ce que vous avez peur de moi?.. Je suis de la maison; je suis votre ami. — Le malade ne répondait rien; mais ses regards étaient attachés sur le jeune homme placé derrière le chirurgien. Après quelques instans de silence, il montra du doigt l'étranger : — Et cet homme, dit-il, est-il aussi de la maison ?

Le chirurgien comprima le mouvement de son compagnon , qui était sur le point de se précipiter dans les bras de Gilbert. — Non, mais c'est un de vos amis aussi...

— Des amis! des amis! des amis!

Gilbert accompagna cette exclamation d'un profond soupir. — Il vous en reste encore , répondit le chirurgien , et vous devez m'en croire....

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— Ils m'ont tous abandonné... peut-être me croyent-ils déjà mort!

— Il vous en reste, vous dis-je; cette main est celle d'une personne qui vous est chère et qui mérite toute votre affection . . .

Et le chirurgien , saisissant la main de son compagnon qui était derrière lui, la pressa sur celle de Gilbert. — Vous ne craignez donc pas , Monsieur , dit le poëte , en regardant le visiteur, vous ne craignez pas l'air qu'on respire à l'hôpital?. . . Mon malheur

vous intéresse Ah! je ne saurais m'ac-

quitter envers vous. . . .

Le jeune homme porta la main de Gilbert à ses lèvres et la couvrit de baisers et de larmes : — Laurent! Laurent! s'écria-t-il , c'est ton Henriette! Ah ! reconnais la voix de ton amie... — Henriette , s'affranchissant de toute contrainte, et entraînée par l'élan de sa tendresse , se jeta au cou de son amant qu'elle tint serré pendant quelques instant

l'entrevue. aS^

contre son sein : le chinirgicn avait prévu ce dénouement , et il l'avait retardé le plus loDg-temps qu'il lui avait été possible.

Mais Gilbert fut de glace à ces caresses ; le nom d'Henriette ne trouva pas d'écho dans son cœur; toutefois, il ne la repoussa pas. Lorsque la jeune fille, avertie par le chirurgien , se fut détachée de Gilbert, elle s'aperçut de l'indifférence de son amant, et tomba presque évanouie entre les bras de l'aide qui s'empressa de la faire asseoir sur le bord du lit du malade : elle se remit bientôt. ■ — Maintenant, Mademoiselle , lui dit le chirurgien, il faut vous retirer; vous avez obtenu la faveur que vous sollicitiez, rappelez-vous que vous m'avez promis d'être raisonnable.

— Me retirer, répondit Henriette, le quitter sans avoir reçu de lui la preuve d'un souvenir! Ah! Monsieur, permettez que je reste quelques instans encore auprès de lui , que je tente un dernier effort.

Si5"8 GILBERT.

Elle se leva, et se rapprochant de Gilbert:

— Mon ami, ton Henriette... Henriette Gar-^ nier est devant toi... laisse tomber sur elje un seul de tes regards... pardonne si j'ai employé un déguisement pour parvenir jusqu'à toi , mais il m'était nécessaire.... Vois , mes traits ne sont pas changés... Laurent , reconnais ton Henriette. — Elle pressait de nouveau la main de Gilbert; mais celui-ci se tournant brusquement vers le chirurgien :

— Monsieur, ce jeune homme est fou assurément... Qu'est-ce qu'il me dit donc là?... en vérité, je n'y comprends rien.

Le chirurgien s'efforça de rassurer Gilbert; Henriette s'étaitun peu éloignée pour lui faire place. -— Je vous l'avais annoncé ^ dit-il tout bas à la jeune fille, votre présence indispose le malade.... Faites un nouveau sacrifice à l'amour...

Henriette sanglotait et tachait de faire violence à sa douleur; elle tenait un mou-' choir sur sa bouche pour étouffer ses san-

l'ei^trevue. aSo

glots, et ne pas être entendue par son amant. Le cliirupgien eut pitié de son désespoir ; il voulut encore s'adresser à la mémoire de Gilbert , et l'amener progressivement à une reconnaissance que le malade repoussait avec tant d'opiniâtreté. Il fit signe à Henriette de se tenir un peu à l'écart derrière lui j de manière que Gilbert ne pût la voir. — Eh bien! dit-il au poëte, vous avez donc renoncé tout-à-fait à la poésie?

— Oh ! non , docteur, non ; c'est elle qui me console. Cette amie-là m'est du moins fidèle... Elle n'a pas peur de l'hôpital, elle !

— Je vous en félicite, Monsieur^ et je vous en remercie au nom de la France...

— De la France! Que lui importe, docteur, que je fasse des vers ou que je n'en fasse pas?... Il n'y a rien de commun entre la France et un pauvre poëte comme moi.

— Vous avez tort, mon ami; tout le monde s'intéresse à votre sort, et je vous puis assurer que d'illustres protecteurs...

aÔQ GILBERT.

— Ah! oui... d'illustres protecteurs... ïh me laissent à l'hôpital ; ils disent que je sui* fou , afin de n'avoir plus à entendre parler de moi...

— Vous vous trompez, mon ami, sur leurs intentions; ils ne vous traitent pas du tout de fou, ainsi que vous le dites... Mais ils ont craint qu'éloigne de votre famille , seul dans une chambre, vous ne fussiez privé des soins qu'exige votre santé chancelante...

Mais vous avez dû remarquer les égards , les prévenances dont vous êtes l'objet dans cette maison; vous rendez sans doute justice à notre zèle, à notre dévouement pour vous.

— Je ne suis point ingrat, docteur, je ne le serai jamais. Cependant, pourquoi me retient-on ici?... Pourquoi suis-je dans la salle des fous?.. J'ai toute ma raison , docteur , et je suis loin de ressembler à tousmes pauvres voisins qui m'étourdissent' de leurs cris et de leurs plaintes.... Eux , ils sont fous, mais moi!...

l'entrevue. a6i

■ — Rassurez- vous, mon ami, rassurezvous! S'il y avait eu une place dans une autre salle , sans doute vous ne seriez point ici; mais vous savez que les malades affluent dans notre maison, et nous sommes souvent très-embarrassés pour les loger : soyez bien persuadé que votre séjour ici ne saurait être de longue durée, je vous le promets.

— Oui, mais vous avez beau faire, docteur, les philosophes ne le permettront pas... ils veulent que je meure ici et j'y mourrai... Ce sont eux qui m'ont enterré ici vivant, ce sont eux qui ont poussé sur ma tête la pierre du sépulcre! . . .

Les regards de Gilbert s'animèrent alors; transporté d'une soudaine colère, il se mil sur son séant, et commençait à gesticuler avec force, lorsque le chirurgien , apercevant ces préludes d'un accès de fureur, se hâta de ramener la conversation à la poésie : — Vous m'avez dit. Monsieur, que vous faisiez encore des vers. . . La muse qui vous

est fidèle vous a sans doute inspiré quelque ode sublime , quelque satire digne de Juvénal... vous combleriez tous mes vœux si vous vouliez bien me réciter seulement une strophe. . .

Gilbert parut satisfait de cette demande, accompagnée du juste éloge de son talent; un sourire gracieux effaça sur son visage les dernières impressions de la colère. — Il paraît que vous aimez un peu les vers?...

— Je les aime beaucoup; mais, je vous l'avouerai, je suis très-difficile : l'amour en cela n'exclut pas le goût : aussi, quand je lis de beaux vers, ils se gravent aussitôt dans ma mémoire. Tenez, mon cher ami, vous qui êtes un aussi bon juge , permettez-moi de vous réciter une strophe d'une ode que j'ai lue ce matin ; je ne serais pas fâché d'a-r voir votre avis.

— Docteur, j'écoute,

Le chirurgien rappela auprès de lui Henriette; la mauvaise humeur de Gilbert n'était

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plus à craindre pour elle, et celui-ci témoignait une impatience très-vive d'entendre les vers dont on lui avait promis la lecture. — Le poëte, dit le chirurgien, a chanté le jugement dernier, et après avoir retracé les terribles effets de la vengeance divine....

— Il y a là un magnifique sujet! s'écria Gilbert , qui interrompit le chirurgien ; il prête aux grands mouvemens d'une composition lyrique.

— Je pense que le poëte n'a pas été au-^ dessous du sujet qu'il avait choisi ; mais vous pourrez apprécier le talent qu'il y a déployé par la dernière strophe :

Le juste enfin remporte la victoire , "Et de ses longs combats , au sein de l'Eternel,

Il se repose environné de gloire.

Ses plaisirs sont au comble, et n'ont rien de mortel ;

Il voit, il sent, il connaît, il respire Le Dieu qu'il a servi , dont il aima l'empire;

Il en est plein , il chante ses bienfaits. L'Eternel a brisé son tonnerre inutile ; Et d'ailes et de faux dépouillé désormais , îSurles mondes détruits le Temps dort immobile.

Le chirurgien avait déclamé ces vers avec l'accent <^une admiration vraie; il avait surtout^ par son débit, fait ressortir la grande image qui termine la strophe , et il attendait le suffrage de Gilbert; mais celui-ci gardait le silence. — Eh bien! Monsieur, lui dit le chirurgien, comment trouvez-vous ces vers? Les connaissez-vous? savez-vous quel en est l'auteur?

— Il y a de la poésie dans cette strophe, et les trois derniers vers sont fort beaux assurément... Mais ils m'étaient jusqu'ici touîà-fait inconnus, ainsi que le nom du poète...

— Quoi!. vous, monsieur Gilbert , vous ignorez....

— Ah! comment voulez-vous, docteur, qu'ici je sois instruit de ce qui se passe dans l'empire des lettres? Je suis un pauvre exilé: Ovide, relégué sur les bords de la mer Noire, au milieu de peuplades barbares, pouvait-il connaître les vers que ses rivaux composaient à Rome, à la cour d'Auguste?

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La surprise douloureuse du chirurgien fil comprendre à Henriette le triste résultat de cette nouvelleépreuve; elle se rappela alors que les vers récités par le jeune docteur étaient de Gilbert, et qu'elle les avait entendu souvent louer devant lui par des amis du poète; lui-même les répétait quelquefois avec un juste orgueil en présence de son amante, et maintenant il avait oublié qu'il en était l'auteur!

Toutefois,Henriette ne désespéra pas encore d'arracher à son amant le témoignage d'un affectueux souvenir. Elle s'offrit de nouveau à Gilbert^ et lui adressa la parole : — Permettez-moi, Monsieur, de vous parler d'une personne que vous aimez, et qui , jusqu'ici, n'a pu parvenir jusqu'à vous.... Elle m'a chargé de vous exprimer quels vifs regrets elle éprouve d'être séparée ainsi de vous...

— Ah! Monsieur, bien des personnes m'étaient chères; j'ai cru aux promesses de

leur affection ; mais le malheur s'est placé entre elles et moi... Elles m'ont délaissé.

— Celle dont je suis l'interprète auprès de vous ne vous a pas trahi.

-^ Nommez-la, Monsieur, je vous en conjure, nommez-la... S'il était vrai qu'un ami me restât encore !...

— C'est une jeune femme.... Henriette Garnier....

— Une jeune femme, Henriette Garnier...

Je ne la connais pas... Non , Monsieur , je ne la connais pas!

Après avoir prononcé ces mots, il se frappa le front, parut rêver un moment , puis s'écria : • — 0 mon père! mon père ! je suis bien criminel... Comment oserai-je paraître devant Dieu, tout couvert que je suis d'iniquités et de fautes!... Mon père, j'ai besoin de vos prières pour que notre Sauveur intercède pour moi auprès du sout verain Juge... .Mon père , voyez mes larmes, mon repentir sincère... — Gilbert s'efforçait

l'entrevue. 267

de prendre l'attitude d'un suppliant, et joi^ * gnait les mains comme s'il eût clé devant un prêtre.

Le chirurgien resta immobile d'étonnement. Henriette , entendant ce nouveau langage de son amant, tomba évanouie au pied du lit. Gilbert , indifférent à cette scène, continuait d'invoquer l'indulgence du prêtre qu'il croyait voir : pour lui, le chirurgien avait disparu, pour faire place au confesseur. Son imagination , qui s'était un moment reposée des terreurs de l'enfer, luttait de nouveau avec de sinistres fantômes : il mêlait à ses prières des versets latins empruntés des psaumes, et , les bras étendus vers le chi-? rurgien, il tâchait de désarmer, de fléchir le juste courroux du prêtre qui lui refusait obstinément l'absolution.

Mais le chirurgien s'était empressé de secourir Henriette, sans s'occuper des paroles et des supplications du poëte. Il releva la jeune fille, la plaça de nouveau sur le bord du

lit de Gilbert, et couiut chercher à la pharmacie de rhopital un élixir dont il fît respirer quelques gouttes à la pauvre Henriette. Le chapeau qu'elle avait jusque-là gardé sur sa tôte était tombé , et ses blonds cheveux descendaient sur ses épaules. L'évanouissement résistait cependant aux efforts du chirurgien : il se vit obligé de déboutonner la redingote qui serrait la poitrine d'Henriette et gênait sa respiration ; alors elle ouvrit les yeux , mais les referma bientôt. Le jeune homme, effrayé , se détermine à débarrasser tout-à-fait Henriette de sa redingote; apercevant un corset, il jugea avec raison qu'il était la cause de cette crise prolongée, et rompit le lacet. Henriette se sentit soulagée : toutefois, elle n'avait pas encore la force de se soulever.

En ce moment un étranger entrait dans la salle , accompagné du concierge. — Entendez-vous M. Gilbert, disait celui-ci; c'est aujourd'hui son jour d'accès. — L'étranger

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s'arrêta presque tremblant et prit le bras du concierge; alors il se dirigea vers le lit du poëte et s'en approcha avant même d'être aperçu du chirurgien tout occupé des soins qu'il prodiguait à Henriette. Cet étranger était l'abbé Marion !

Une scène extraordinaire frappa ses regards : d'un côté, le malheureux Gilbert , gesticulant, priant, et se confessant tour à tour à haute voix; de l'autre, une jeune fille presque entièrement déshabillée , la gorge à moitié nue, les cheveux en désordre, et près d'elle un jeune homme dont au premier abord la situation pouvait paraître fort suspecte. Le chirurgien , en levant les yeux, vit devant lui un ecclésiastique et le concierge ; il jugea de sang-froid sa position, et le danger qu'il courait; mais il sentit qu'Henriette était encore plus à plaindre que lui , et résolut de se dévouer pour elle.

L'abbé Marion et le concierge observaient cette scène en silence. Henriette reprenait

a^O GILBERT.

ses sens, et son premier soin fut de se couvrir de la redingote que le chirurgien lui avait ôtée ; puis elle releva ses cheveux, et les fixa au-dessus de son front avec le peigne que celui-ci avait ramassé. Mais, lorsqu'elle se retourna , elle aperçut l'abbé Marion et le concierge; le cri d'horreur qu'elle poussa à la vue de l'âbbé, appela l'attention de celui-ci sur la jeune fille qu'il reconnut aussitôt; alors il interpella vivement le chirurgien :

— Qu'est-ce que cela signifie, Monsieur ? Devais-je m'attendre à rencontrer ici un objet de scandale, à être témoin d'aussi abominables choses!

Le chirurgien regarda fièrement l'abbé ,

— Je prie monsieur l'abbé^ dit-il, de ne pas condamner les gens sans les entendre.... surtout point d'outrages sous la forme de sermon , parce que je ne suis point d'humeur à les souffrir...

— Qu'entends-je ! répondit l'abbé Marion; c'est dans un établissement placé sous la

l'entrevue. uy'ï

sainte protection de monseigneur l'archeîvêque de Paris , qu'on ose insulter son manda-^ taire) son représentant! Jeune homme, vos supérieurs seront instruits de votre conduite.... ils sauront comment on introduit \e désordre et l'immoralité dans une maison où la morale et la religion devraient être surtout respectées;...

Ilsortitprécipitamment avec le concierge.

Le chirurgien et Henriette ne savaient quel parti prendre pour conjurer l'orage qui allait fondre sur eux. Gilbert s'était endormi profondément , épuisé par l'agitation à laquelle il venait de se livrer. Déjà le jour commençait à baisser. Henriette pleurait , et le chirurgien lui promettait de partager tous ses dangers, de la protéger contre la colère de l'abbé Marion. — Quittons ensemble celte maison ,lui dit-il; je trouverai bien le moyen de vous en faire sortir; quant à moi , je sais que je ne pourrai y rentrer: mes supérieurs tremblent devant l'autorité ecclésiastique.

aya git.bert.

et je serai sacrifié ; mais que m'importe ! ma conscience ne me reproche rien; je crois avoir rempli un devoir sacré, celui de l'hu-' manité; d'ailleurs, le terme de mon séjour à l'IIôtel-Dieu allait expirer, et la rigueur de l'administration ne saurait m'atteindre hors de l'hôpital; grâce au ciel, je puis me passer, pour exercer une profession honorable, du patronage des chefs de cette maison : ainsi , Mademoiselle, embrassez encore Gilbert.... et suivez-moi.

Henriettese pencha sur le visage deGilbert, et les tendres baisers qu'elle imprima sur ses joues brûlantes ne troublèrent point son sommeil. Alors le chirurgien l'entraîna hors de la salle, et tous deux ^descendant rapidement l'escaUer, arrivèrent jusqu'à la grande porte de l'hôpital: elle était fermée, et, près de la loge du concierge , se tenaient quatre cavaliers de maréchaussée commandés par un brigadier.

Deux soldats s'avancèren t au-devant d'Hen-

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riette et du chirurgien , et l'un d'eux , prenant le bras de la jeune fille , fit signe qu'on ouvrît la porte : alors Henriette vit un fiacre , et les deux soldats l'y firent monter , tandis que le brigadier et les cavaliers restés près de la loge retenaient le chirurgien qui voulait s'élancer vers Henriette et la suivre ; il entendit les cris de la victime : mais bientôt la voiture qui l'emportait s'éloigna, et le jeune homme fut conduit de vive force dans la loge où il trouva un commissaire de police avec son secrétaire occupés à rédiger un procès-verbal.

Celui-ci fit asseoir le chirurgien , et lui adressa avec douceur quelques questions relatives à la jeune personne qui venait d'être arrêtée : — Connaissez-vous cette fille, son nom, sa profession?

— Non, Monsieur, répondit le jeune homme, je l'ai vue aujourd'hui pour la première fois, et elle ne me paraît pas mériter la sévérité dont elle est l'objet.

T. II. iS

— Avez-vous favorisé son entrée dans cette maison à l'aide d'un déguisement?...

— Je l'ai rencontrée dans une cour de l'Hôtel-Dieu , et comme elle m'a prié de la conduire dans la salle des fous, je n'ai pas cru devoir repousser sa prière : elle voulait voir un malade...

— Mais, Monsieur, vous avez dû reconnaître une femme sous des habits d'homme : comment cette découverte n'a -t- elle pas provoqué de votre paft dejustes soupçons ?. ..

— Ah! Monsieur, est-on coupable quand on vient visiter un malade pour le consoler?. .. Le tribut d'unejuste douleur, le témoignage d'une vive affection, sont-ils donc des crimes ?

— Cependant, Monsieur, le rapport d'un témoin digne de foi , d'une personne respectable que je viens d'entendre, cite certaines circonstances, des détails qui vous comprO'mellcut gravement, vous et cette fille....

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— Ce prétendu témoin est un calomniateur....

— Je vous engage , Monsieur, à parler avec plus de mesure d'un ecclésiastique qui jouit de toute la confiance de monseigneur l'archevêque de Paris.

— Je vous invite , moi , Monsieur , à insérer mes paroles dans votre procès-verbal ; oui, je le répète, ce témoin est un calomniateur...

— Allons, jeune homme, ne vous attirez pas une fâcheuse affaire; songez à votre état, à votre famille.

— Monsieur, j'ai dit la vérité, et^ pour éviter à mes chefs la peine de me destituer, je donne ici ma démission d'employé à l'Hôtel-Dieu ; je ne veux pas du tout être soumis h la juridiction ecclésiastique : prenez acte , je vous prie , de ma détermination dans votre procès-verbal.

— Jeune homme, vous vous perdez, et

pourquoi? pour une malheureuse...

— Épargnez-moi , Monsieur , vos observations et vos conseils... Mais suis-je libre ?

— Oui , Monsieur; mais avant de vous laisser sortir, je dois savoir où vous allez demeurer... afin que si la justice se mêle de cette affaire, comme je le crains...

— Je me retire chez mon père, M. Dutertre, avocat au parlement, rue Chariot , no 82; c'est là que la justice me trouvera toujours prêta répondre aux calomniateurs.

Le chirurgien allait s'éloigner, quand le commissaire de police l'engagea à attendre que le secrétaire eût terminé la rédaction du procès-verbal. Le commissaire le lut à haute voix, puis le fit signer et parapher par le chirurgien. — Monsieur, dit celui-ci au magistrat, pourrais-je savoir où vous avez fait conduire cette infortunée demoiselle?... car son sort m'intéresse vivement, je le dis hautement, malgré les interprétations mensongères du témoin qui m'accuse.

— A la prison de Saint-Lazare.

LENTREVUi:. 2^7

— A Saint-Lazare, où l'on enferme les prostituées!...

— Et celles qui sont arrêtées pour vol , contraventions aux ordonnances de police... J'ai exécuté l'ordre d'une autorité supérieure...

— Mais , Monsieur, elle est innocente , je n'en saurais douter ; et cependant, jusqu'à ce qu'elle puisse se justifier, il lui faudra subir la contagion du vice, respirer l'air empoisonné de la hideuse débauche !...

Le commissaire de police se leva et dit en souriant au jeune homme : — Cette fille a en vous, Monsieur, un excellent avocat, et je ne doute pas que vous ne la fassiez bientôt sortir de Saint-Lazare.

— Je cours chez le garde des sceaux , répondit le jeune homme; il connaîtra la vérité; malheur à ceux qui abusent de leur pouvoir!

Il sortit de la loge et s'élança dans la rue. Le commissaire de police prit le procès-ver-

bal des mains du secrétaire, puis lui faisant signe de le suivre : — Allons, dit-il , chez l'archevêque !

€a Clé.

Et toi, dont les fnibics accent annonceot m* fin prochaine , adieu , ma harpe che'rie , mon dernier trésor , adieu!....

Walter-Scott , le Barde mourant.

U.i mal cuisant déchire ma poitrine.

Ma faillie voix s'éteint dans iesdouleors! BÉRANGER.

Depuis le jour où Henriette avait été surprise auprès du lit de Gilbert, la surveillance la plus rigoureuse en interdisait Tapproche à toutes les personnes qui se présentaient pour

■îSo " GILBERT.

voir le poëte. Le concierge , menacé par Tabbé Marion de perdre sa place s'il laissait pénétrer dans la salle des fous quelqu'un qui ne fût pas muni d'une autorisation spéciale de l'abbé, redoublait de vigilance; et, malgré leurs instances, Imbert, Greuze et Valenlin s'étaient vus repoussés par une impitoyable consigne. Le chanoine, en rendant compte à l'archevêque de ce qui s'était passé à l'Hôtel-Dieu, avait dénaturé les faits, de telle sorte que le prélat irrité écrivit à l'administration de cet établissement une lettre où il insistait sur la nécessité des mesures les plus sévères; il s'y plaignait de la négligence et du désordre qui régnaient à l'Hôtel- Dicu, et la scène scandaleuse retracée par l'abbé Marion était pour l'archevêque le prétexte des plus étranges accusations. Aussi les administrateurs, craignant l'effet de la colère de l'archevêque, s'empressèrent-ils de renouveler la défense relative à Gilbert. Rien ne manquait au triomphe de l'abbé

Marion : IIcnrielLe était à Saint-Lazare ; le jeune chirurgien qui l'avait protégée avait quitté l'Hôtel-Dieu ; et le pocte mourant était abandonné à la nnerci du chanoine de Notre- Dame.

' Cependant tout annonçait que Gilbert allait être bientôt soustrait à cette domination d'une haine aveugle. Le moment approchait où ses douleurs devaient finir.

Consumé par une fièvre lente , il refusait toute espèce de breuvage. Le sommeil avait fui sans retour de ses paupières, et à peine si quelques lueurs d'une raison fugitive venaient éclairer ses derniers pas dans la vie: alors ses paroles étaient d'amers regrets, des reproches violens contre la destinée; il remontait dans le passé, pour s'accuser luimême de ses malheurs, et déplorer le fatal entraînement qui l'avait jeté dans la carrière des lettres; il maudissait les cruelles illusions de la gloire, et le nom de son père se mêlait toujours à ses plaintes.

Une nuit, on l'entendit déclamerdes vers avec force. Ce bruit extraordinaire avait réveillé tous les malades, et les gardiens, accourus, n'avaient pu le faire cesser qu'en plaçant un bâillon dans la bouche du poète. Les chefs blâmèrent, le lendemain, cette rigueur; mais quand on le délivra de cet instrument de supplice , il demanda le premier chirurgien Moreau , qui fut trés-surpris de s'entendre appeler. Depuis long-temps Gilbert ne répondait plus à ses questions que par les exclamations ordinaires de sa folie. Ce jour-là, le malade était calme, et une douce mélancolie avait presque recomposé les traits de sa physionomie altérée par tant de veilles et de souffrances.

Moreau s'approcha de Gilbert avec l'aide qui tenait le cahier où l'on inscrivait les différentes prescriptions et ordonnances du chef. Quand Gilbert vit que Moreau était près de lui, il lui tendit la main. — Eh bien! docteur, lui dit-il, vous n'avez donc pas

pitié du pauvre prisonnier!.... En vérité, je connimence à perdre patience.

— Vous n'êtes pas prisonnier, mon ami ; mais votre santé exige encore un certain traitement... Dès que vous serez guéri, vous sortirez; je vous le promets sur ma parole d'honneur!...

— Ah! sur votre parole d'honneur.... Et vous aussi, docteur, vous dites que je suis fou, sans doute?

— Non, assurément, mon ami; mais, je vous le répète , l'état de votre santé nous inspire encore des craintes...

• — Pourquoi donc suis-je dans la salle des fous? Ah! docteur, vous voulez me tromper... Allons, parlez-moi franchement; les philosophes vous ont gagné pour me retenir ici, sous le prétexte que je suis fou.... Ils espèrent que le désespoir me tuera.... Peut-être leur espoir sera-t-il réalisé... mais ils n'auront pas mon trésor... Je sais qu'ils

voudraient s'en en)parer... se partager mes dépouilles... Ils n'y parviendront pas.

— Tranquillisez-vous donc, mon ami, les philosophes ne sont pas des voleurs... Ils peuvent avoir de fort mauvaises quahtés; cependant je ne les crois pas capables de cette bassesse que vous paraissez craindre.

— Ah ! vous ne les connaissez pas, docteur; ou plutôt vous faites cause commune avec eux, je le vois. Mais que je meure ou que je vive, ils n'auront pas mon trésor..

Gilbertmontrait au docteursa main gauche fermée, et semblait y serrer quelque chose trés-étroitement. — Vous voyez bien cette main, docteur, ajouta-t-il, elle ne s'ouvrira jamais pour les philosophes... Ah! quelle joie pour le petit La Harpe, s'il avait à sa disposition ce qu'elle contient !

Moreau cherchait à deviner quel pouvait être l'objet auquel le poëte attachait tant de prix. — Comment, Monsieur, ai-je pu vous inspirer tant de méfiance?..- Je ne mérite

LA Cl. 11. 285

pavS les reproches que vous m'avez adressés; et si vous me rendiez justice, sans doute vous verriez en moi un ami dévoué....

— Vous oubliez donc, docteur, que je suis fou?... ainsi vous devez m'excuscr.

Le poëtc accompagna ces paroles d'un sourire à travers lequel perçait une amère ironie.

— Je ne désespère pas, Monsieur, lui dit le chirurgien , de triompher un jour des préventions défavorables que vous avez conçues sur mon compte... Croyez, toutefois, que je ne négligerai aucune occasion de vous témoigner mon attachement sincère...

— Souvenez-vous, docteur, de dire à vos amis les philosophes que le pauvre Gilbert respire encore, mais qu'il ne tardera pas à satisfaire leur haine... Oh ! je le sens, je n'ai plus que quelques instans à passer sur la terre....

— Allons, mon ami, pourquoi ces pensées funèbres?... Vous touchez au moment

Sî86 GILBERT.

de rentrer dans la société; vos forces vont renaître; votre état ne m'inspire plus d'inquiétudes sérieuses, et si vous voulez avoir confiance en moi...

— Docteur! docteur! vous oubliez toujours que vous parlez à un fou !...

Moreau commençait à s'impatienter, mais ne laissa pas voir à Gilbert la mauvaise humeur que lui causaient ses reproches et son obstination : il ne crut pas devoir insister sur une justification qui aurait pu déterminer chez le malade une irritation funeste , et dit tout bas quelques mois à l'oreille du jeune employé qui se tenait un peu à l'écart. Celui-ci, qui avait un crayon à la main, écrivit ce que lui dictait le chirurgien.

Lorsque Gilbert vit Moreau s'éloigner, il fit signe à l'aide de venir un moment auprès de lui. L'aide lui annonça qu'il fallait qu'il suivît le chirurgien en chef dans la visite que celui-ci continuait; mais Gilbert eut recours à la prière. Alors l'aide s'approche:

LA CmL 287

le poëte lui demande la permission de jeter un coup-d'œil sur le cahier qu'il tenait à la main. — Je ne puis vous satisfaire^ répondit le jeune homme... .

— Qu'avcz-vous à redouter de ma curiosité? répliqua Gilbert.... Puisque ce cahier renferme des secrets dont la connaissance est interdite aux profanes, permettez-moi seulement d'en arracher une seule feuille... une feuille blanche... Et votre crayon , pourriez-vousme le prêter pour quelques inslans?

— Pour cela, je ne puis vous le refuser... Vous avez sans doute quelque chose à écrire?...

— Oui^ il me prend envie de tracer quelques lignes... Je ne sais si j'en aurai la force , Vi ma main languissante se prêtera à mes Jésirs; mais qu'importe!

L'aide arracha un feuillet de son cahier; puis brisant le crayon en deux morceaux , il en remit aussitôt un à Gilbert, ainsi que le feuillet. Moreau s'était arrêté à quelque dis-

288 Gir.BEnT.

tance, et paraissait approuver la conduite

de l'aide.

Gilbert le remercia; et pliant le feuillet, il le plaç9 sous son oreiller; ensuite il s'étendit sur son lit. — Vous avez envie de dor- [nir, n'est-ce pas, monsieur Gilbert? lui dit l'aide; vous devez être fatigué?...

— Le repos! le sommeil!.... il n'y en a plus pour moi que dans la tombe.

Et il se tourna brusquement, en poussant un profond soupir. Moreau rappela l'aide , et visita successivement les autres malades qui se trouvaient dans la salle.

Cependant Gilbert soulevait de temps en temps sa tête, pour s'assurer si le chirurgien avait terminé sa visite : il le suivait des yeux, et semblait accuser la lenteur avec laquelle il remplissait son pénible service. Enfin, Moreau disparut. Un gardien seul était assis à l'extrémité de la salle.

Alors le poëte tira subitement le feuillet de papier qu'il avait placé sous l'oreiller, et

ledcplla. — Ah ! <lit-il, il est enfin parti, cet homme barbare, cet exécuteur des hautes- 03uvresde la philosophie! Je respire enfin... Avec quelle cruelle curiosité il observait suâmes traits les progrès du mal qui me dévore 1 Comme il jouissait de son ouvrage! Ils ont compté sur le désespoir pour m'assassiner, et le désespoir les a servis à souhait... Oh! s'ils voyaient ces bras décharnés , ces joues creuses et livides, combien ils s'applaudir raient du succès de leur haine acharnée!... Ils sont parvenus à me faire jeter sur le grabat d'un hôpital, et je suis confondu parmi les êtres dégradés!... Ils disent que je suis fou!... D'indignes liens brisent mes membres, pour m'enchainer sur celte couche; objet d'horreur et de pitié, en vain j'invoque le souvenir, le nom d'un ami!... Je suis un fou!

Il suspendit un moment le cours de ses plaintes, et s'abandonna à une rêverie profonde : ses yeux s'étaient remplis de larmes,

— Henriette! Henriette! Et toi aussi, tu m'abandonnes!... Serais-tu devenue la complice de mes ennemis? Oh ! non. Si j'en crois les sermens que me prodiguait ta tendresse , et les preuves de ton dévouement aux jours de nos communes infortunes, tu ne peux m'avoir trahi. Mon Henriette ! où es - tu donc?... lime semble que bien des années se sont écoulées depuis le jour où je t'ai pressée pour ladernière fois sur mon cœur... Oh! il y a de cela un siècle , oui, un siècle de souffrance!.. Oh ! reviens, reviens donc, mon Henriette! que je te voie encore une fois; toi, tu ne peux craindre la contagion de l'hôpital... que je t'embrasse encore... Ton ami est bien malheureux... un seul de tes regards lui ferait tant de bien!... Et puis songe donc qu'aujourd'hui même je puis mourir... mourir sans avoir vu mon Henriette ! Songe combien la mort me serait cruelle, si je ne te sentais auprès de moi! Il sembla prêter une oreille attentive au

l.A. CLÉ. 291

bruit confus qui régnait dans la salle: — Elle ne vient pas; elle aussi est sourde à mes plaintes... Henriette craint aussi les embrassentïens d'un fou! — Alors il retomba dans rêverie.

Le gardien parut devant son lit. Gilbert, à sa vue , cacha sous sa couverture le feuillet de papier. Le gardien ne s'aperçut pas de ce mouvement.

Quand cet homme eut passé outre, le poète rassuré prit son cravon. — Ils disent que je suis fou!... Cependant ma pensée^ ma mémoire, mon imagination, je les retrouve toujours aussi jeunes, aussi vives... Ah! pourquoi me sont-elles restées fidèles? Pourquoi m'ont-elles suivi à l'hôpital? Du moins je ne sentirais pas mon malheur... et mes ennemis seraient absous. Mais vivre sous le poids d'un arrêt d'interdiction , être retranché du nombre des hommes, eji conservant tous les privilèges distinctifs de l'être moral ! Non , aucun supplice ne saurait

égaler celui que j'endure... Hclas! pourquoi ne suis-je pas fou réellement!... Ces malheureux qui m'entourent , dont les cris me fatiguent incessamment, ils n'ont pas du moins le sentiment de leur infortune... Mais moi... moi! Si cependant j'étais fou !... si je m'abusais moi-même!... Que sais-je! il se pourrail!.. Oh! non, c'est impossible !

Alors il se mit à écrire lentement des vers sur le feuillet de papier. Quand il les eut tracés, il les lut et relut plusieurs fois. — Toi seul, s'écria-t-il , ô mon amie fidèle! ô douce poésie! tu ne m'a pas trahie... Toi seule m'as consolé... Ce dernier gage de ta fidélité, je l'emporterai avec moi au cercueil...— Il plia soigneusement le feuillet, le serra étroitement dans sa main droite, de • telle sorte qu'il ne pût y être aperçu; puis il plaça ses deux mains sur sa poitrine. — A présent, dit-il, je puis mourir... mes ennemis du moins n'auront rien de moi!...

Il resta quelque temps tranquille dans

celte situation. Le jour commençait à diminuer, et déjà l'obscurité' de la salle ne permettait plus à l'œil de distinguer les objets. Alors un des fous poussa des cris de fureur; quelques autres lui répondirent, et bientôt^ au milieu de ces clameurs confuses, retentit la voix du malheureux aliéné qui proclamait les arrêts du parlement. Ce bruit horrible arracha Gilbert à sa rêverie. — Qu'entends-je? s'écria-t-il ; effrayé autour de moi, au-dessus de ma tête, des imprécations de rage, des accens de désespoir! Est-ce moi qu'on menace? est-ce à ma vie qn'on en veut?... Mais ce sont mes tristes compagnons d'infortune qui se révoltent sans doute contre un traitement barbare... ils secouent leurs chaînes... ils voudraient reconquérir leur liberté... On m'a dit qu'ils étaient fous.. Peut-être, pour la plupart, sontils, comme moi, victimes d'ennemis perfides... peut-être sont-ils entrés ici avec leur raison... Mais quelle intelligence pour-

rait ne pas s'éteindre sous les voûtes funèbres d'un hôpital? Moi-même suis-je sûr qu'en ce moment ma raison n'est pas égarée? A force Je dire à un malheureux qu'il est fou, on doit triompher de sa conviction... du de'sespoir à la folie, il n'y a plus à franchir qu'un étroit intervalle... Parmi tous mes compagnons de misère, en est-il un pour qui l'existence ait été aussi remplie d'amertume?... En est-il un seul qui ait eu à souffrir tant de persécutions, tant de haines?...

Cependant le bruit continuait avec plus de violence. Le gardien de la salle craignit quelque désordre, et crut devoir appeler quelques autres gardiens pour l'aider à rétablir la paix. Aussitôt la porte s'ouvrit, et six hommes, portant des lanternes, entrèrent précipitamment dans la salle.

La clarté subite qui remplaça d'épaisses ténèbres porta la terreur dans l'âme de Gilbert.— Ah! les voici! s'écria-t-il, les émis-

LA. CLÉ. 2yj

sairesdesphilosoplies!.. ils vienuentpour me dépouiller... mais je saurai bien tromper leur criminelles espérances.,. — Après avoir prononcé ces paroles, il porta vivement sa main gauche à sa bouche et il avala une petite clé qu'il conservait précieusement, et qui, depuis son entrée dans la salle des fous, avait échappé à tous les regards.

Les gardiens arrivèrent quelques instans après devant le lit dti poëte, et l'un d'eux, promenant sa lanterne au-dessus de la tête du malade, dit en souriant à ses camarades: — Celui-là ne bouge pas, nous pouvons être tranquilles... — Un cri de douleur arraché à Gilbert, les ramena bientôt vers lui. Il avait rejeté violemment la couverture et les draps; sa main gauche pressait sa gorge, et déjà il y enfonçait ses ongles avec fureur , quand les gardiens se précipitèrent sur lui et lui jfixèrent les deux mains sur la poitrine, malgré la vive résistance qu'il opposa à cette opération. Gilbert voulut leur parler, leur

faire comprendre quelle clait !a cause de ses nouvelles douleurs. A travers quelques sons rauques, inarliculés, ils distinguèrent seulenfient le mot clé que le malade répéta plusieurs fois. Mais ils ne pouvaient s'arrêter plus long-temps, et ils abandonnèrent Gilbert à ses souffrances.

Pendant la nuit il fit de grands efforts pour rompre ses liens; mais haletant, épuisé par un long supplice, il perdit connaissance. A six heures du matin , parut le chirurgien en chef pour faire sa visite accoutumée.

En passant près du lit de Gilbert, il dit à i'un des aides qui l'accompagnaient : —Nous n'avons pas de temps à perdre aujourd'hui... Sans doute notre poëte est toujours de mauvaise humeur contre les philosophes...

— Mais je ne l'entends pas, répondit l'aide ; il faut qu'il dorme, ou qu'il rêve à quelques bonnes épigrammes... — Et il s'approcha du lit. Un gémissement sourd qui en sortit

LA CLK. 297

frappa l'oreille de ce jeune homme; il aperçut Gilbert qui,s'ctant ranimé, cherchait à se débarrasser de ses liens, et paraissait éprouver une douleur violente.

Moreau accourut à la voix de l'aide. ■ — Eh bien! qu'y a-t-il donc? lui dit-il; quelque nouvelle folie peut-être!

— Regardez, répliqua le jeune homme; mais il me semble que ce malheureux souffre beaucoup: je ne sais d'où peuvent venir ces spasmes extraordinaires.

Le chirurgien en chef, étonné, découvrit la poitrine de Gilbert, et voyant ses mains garrotte'es : — Qu'est-ce que c'est que cela? s'écria-t-il; qui a pris sur lui de torturer ainsi notre poète?... ie n'avais pas donné un pareil ordre. Il détacha aussitôt les liens, et à peine les mains du malade furent-elles libres, qu'il les porta à son cou, et enfonça ses ongles dans la chair : le sang ruissela bientôt.

Moreau et l'aide, effrayés de ce mouve-

ment qu'ils n'avaient pas prévu ^ continrent Gilbert,el;relirèi'entviolcmmcntse.smainsde sa gorge. Cependant Gilbert poussait des cris plaintifs, et cherchaitàse dégager pour continuer cette horrible mutilation sur lui-même, Moreau appela deux autres aides, et on lia de nouveau les bras du malade. — Sauvez-le du moins de sa propre fureur; s'écria le clîirugienenchef; on ne peut plus en douter, ce malheureux vient d'attenter à ses jours... Il trouve la mort trop lente au gré du sombre désespoir qui le tourmente...

Il étancha le sang qui coulait des plaies dont le cou de Gilbert- était sillonné. Pendant cette opération , il essaya de calmer le malade par des paroles affectueuses. — Voyons, mon ami, on ne vous veut pas de mal , lui disait-il ; pourquoi vous porter à ces violences contre vous-même?...

Gilbert s'efforçait d'articuler quelques mots. Moreau , de son côté, cherchait à en saisir le sens; mais c'était en vain : il regai-

LA CLB. tipg

dait alternativement le malade et les aides qui paraissaient aussi embarrassés, aussi incertains que le chef. Cependant la douleur triompha de l'obstacle qui comprimait la voix de Gilbert^ et puis il cria : — La clé!

— La clé! répétèrent le chef et les aides immobiles de surprise. Ce cri augmentait leur perplexité, et rendait plus difficile encore la solution de l'horiible problème.

Gilbert parvint encore à soustraire un de ses bras aux liens , et le reporta à sa gorge en criant : — La clé ! — Mais les hommes qui l'environnaient l'empêchèrent d'arracher les bandes de linge placées autour de son cou.

Le chirurgien en chef examina le malade de plus près. Les aides attendaient silencieusement la décision du maître. Mais Moreau rejetant la couverture sur Gilbeit : — C'est encore de la folie, dit-il; — puis il quitta le lit, en faisant signe aux aides de le suivre.

Cependant Gilbert jetait sur le chirurgien,

qni s'éloignait un douloureux regard; il criait encore : — La clé! la clé!

Quelques instans après on ne l'entendit plus. Après avoir visité successivement tous les lits, Moreau repassa devant celui de Gilbert, et s'arrêta un moment pour l'observer, mais de loin. Les yeux du poëte étaient fermés.— Le spasme est calmé, dit le chirurgien ; maintenant le poëte repose. A demain,

— Puis il sortit de la salle.

A midi Gilbert éprouva une nouvelle crise : son lit craquait, ébranlé par les mouvemens convulsifs du malheureux. Un des gardiens accourut et s'approcha de l'endroit d'où partait ce bruit. A la vue de Gilbert expirant, il appela un de ses compagnons.

— Tiens , lui dit-il , voici un de nos hommes qui s'en va... Dieu merci! il ne souffrira plus long-temps. — Le corps de Gilbert se roidit tout à coup; il venait de rendre le dernier soupir.

Le gardien alla aussitôt prévenir le chi-

LA CI,É. 3oi

rurgien de garde, qui se rendit aussitôt auprès du cadavre. — Quoi! dii-il , déjà mort!... Et M. Moreau qui prétendait que le malade n'était point en danger!... Oh! quel sera son étonnemenl! — Il tàta le pouls de Gilbert; mais il se convainquit bientôt qu'il avait cessé de vivre.

— Faut-il le porter à l'amphithéâtre? demanda le gardien...

— Non , non , laissons-le ici jusqu'à l'arrivée de M. Moreau; peut-être trouverait-il mauvais qu'on n'eût pas attendu ses ordres.

Ils étendirent la couverture sur le lit de Gilbert, puis se retirèrent.

Le lendemain matin , la première chose qu'on annonça au chirurgien en chef fut la mort du poëte : il resta stupéfait. — Du moins, dit-il, ce n'est pas notre faute... Nous avons fait notre devoii', mais la nature est plus puissante que nous... — Il alla ensuite voir le cadavre; puis il chargea un de ses

3o2 GILBERT.

aides de se rendre à l'archevêché pour instruire le prélat de cette funeste nouvelle.

Deux hommes vinrent retirer le cadavre du llt^ le mirent dans un grand sac de toile brune et le portèrent à l'amphithéâtre.

r%mp\)ii\]éâtv(.

L'insensibilité du marbre est répandue dans ce corps , dont toutes les fibres répondaient au plaisir ou à la douleur. La douleur n'eiiste plus pour lai. Approche, jeune artiste; surmonte une hor. reur secrète ; prends le scalpel , je tiens le flanilieau : que l'homme vivant s'étudie dans l'homme mort. Kaffermis ta main; fais tomber l'enveloppe qui voile les admirables ressorts de la machine humaine !

Mehcieb.

Sept OU huit jeunes gensétaientdeboutau fond d'un corridor obscur devant une porte dont les planches ma! jointes permettaient de distinguer les objets qui se trouvaient

3o4 GILBERT.

dans une salle dépendante des bâtiniens de l'Hôtel-Dieu. Quelques-uns regardaient de temps en temps à travers les fentes de la porte; d'autres causaient entre eux, mais tous paraissaient impatiens de voir enfin cette porte s'ouvrir.

Un vieillard vint vers eux : • — Eh bien ! père Michel , dit l'un des jeunes gens, est-ce qu'on n'entre pas aujourd'hui?... Savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud ici?...

— Patience, patience, messieurs; l'heure n'est pas encore venue... et d'ailleurs vous savez bien que le chef m'a défendu d'ouvrir avant son arrivée... Soufflez donc dans vos doigts.

— Est-ce qu'on a peur de nous? répliqua un autre jeune homme; est-ce qu'on nous prend pour des voleurs?...

— Pas tout-à fait, répondit le vieillard d'un air goguenard; mais cependant vous n'êtes pas d'une délicatesse...

Des cris, des huées couvrirent tout à coup

LAMPHITHÉAtRE. • '^o6

sa voix, quand le calme se fut un peu rétabli, le vieillard ajouta : — Vous êtes tous de bons enfants, Messieurs, et le père Michel est un bon enfant aussi... C'est pourquoi vous avez tort de vous fâcher... je voulais seulement vous dire qu'il y a eu des plaintes faites contre vous...

De nouveaux cris éclatèrent, et on entoura le père Michel qui eut beaucoup de peine à se faire entendre: — Ecoutez-moi donc un peu, mes amis; vous savez que je suis responsable... Eh bien! on enlève toujours quelques tibias , quelques fémurs. Je n'accuse aucun de vous. Messieurs, mais enfin comment se fait-il qu'il manque toujours plusieurs membres importans? Le chef s'en prend à moi, et si je perds ma place, comment vivra ma famille?...

Les jeunes gens ne répondirent rien à ces sages observations dupère Michel; mais après un moment de silence, l'un d'eux lui adressa de nouveau la parole : — Eh bien ! père Mi-

io6 GiLBEIVr.

chel , aurons-nous de la besogne aujourd'hui?...

■ ,rt— ,iVh! oui ^ répondit le vieillard, le mort adonné... Nous avons au moins sept ou huit cadavres de la belle espèce.,. Comme vous allez tailler là dedans 1... Tenez ^ regardez à travers la fente qui est au-dessus de la serrure... .j ■{>]>. !:.j ci. j y.uhj/uoi'i ;. M.jL'élève en chirurgie se baissa poUr regarder, et se releva bientôt après de fort mauvaise humeur. — Je ne vois rien... estce que vous vouiez vous moquer de nous?...

-7— Quoi! répondit le père Michel, n'apei'c«vez- vous pas à gauche, près de la deuxième table de pierre une pile de cadavres ?r.>.fn H?

,!■: — Oui, répondit l'élèYé, qui regarda de nouveau par la fente.; niais sont-ce de beaux sujets?.,, depuis quelque temps nous n'avons pas Ma heureux;.!.,; ot jiq ni? «jnoijii/ la^.dufeo^^ftf-.

I^es autres élèvçs'ç'étE^ienit groupés autour du père Michel, et paraissaient applaudir à la

LAMl'HITHÉATRE. 3o^

nouvelle qu'il venait de leur donner; ils se félicitaient de l'occasion que la mortalité de l'Hôtcl-Uieu fournissait à leur ardeur pour les études anatomiques.

Enfin, le chef dont on attendait l'arrivée avec tant d'impatience, arriva, et la porte s'ouvrit. C'était aussi un élève en chirurgie; mais l'autorité de l'instruction, jointe à celle d'un talent éprouvé par quelques opérations^ sanctionnait aux yeux de ses camarades le privilège honorable dont l'administration de l'Hôtel-Dieu l'avait investi: il était chargé de diriger les travaux de l'amphithéâtre, et de guider les autres élèves dans cet apprentissage de la science.

Les jeunes gens reconnurent bientôt que Michel ne les avait pas trompés : il y avait dans la salle sept cadavres, dont quatre d'hommes et trois de femmes. On en porta un sur la table de pierre, et déjà le scalpel allait mettre à nu les intestins , quand le chef qui tenait l'instrument s'arrêta. — Un mo-^

3o8 GILBERT.

ment, mes amis, dit-il à ses camarades , ne nous trompons pas... car nous avons promis à quelques juifs de leur rendre à peu près au complet le corps d'un de leurs co-religionnaires qui est décédé hier à la salle Saint- Charles... Ils veulent lui rendre les derniers devoirs, selon l'usage antique et solennel... Vous comprenez, mes amis... Ainsi, attention,jevousprie...respectàl'enfantd'Israël... Nous agirions sagement , je crois , si nous commencions par le circoncis... Ainsi, cherchons-le et mettons-le de côté par mesure de précaution. .. — Les jeunes gens se mirent à rire des scrupules religieux des juifs , puis cherchèrent le corps recommandé, et l'eurent bientôt reconnu. Après l'avoir placé à part, ils procédèrent à la dissection du corps qui gisait sur la table de pierre. « Ils furent interrompus par le retour du père Michel, qui était suivi d'un homme portant une bière sur ses épaules. — Voici,* Monsieur, dit-il, la robe-de-chambre du juif.

l'amphithéâtre. 3o9

L'administration ordonne qu'on l'y place lorsque vous aurez terminé votre travail sur ce sujet. — Le père Michel s'éloigna , non sans avoir essuyé quelques brocards de la part des jeunes gens qui ne tarissaient pas sur ie compte delà pauvre nation juive et sur ses pieuses exigences.

Le coips du juif fut porté sur une autre table, et deux élèves furent chargés de le disséquer : c'était un travail très-pressé, car ses co-rcligionnaires devaient venir chercher les restes de leur frère dans l'après-midi. D'autres élèves arrivèrent bientôt pour aider leurs camarades, ou assister à l'apération anatomique; alors il fallut encore livrer trois cadavres au scalpel. Un de ces cadavres fixa l'attention des élèves par son excessive maigreur. — Oh ! mon Dieu , dit celui qui tenait l'instrument , en voici un du moins qui ne nous donnera pas beaucoup de mal... Comme les muscles ressortent!... on distingue tout à travers la peau... c'est d'une transparence...

3lO GILliERï.

Vivent les gens qui meurent de laim ou de consomption... pour l'anatomie ! . . . — En disant cela, il enfonça le scalpel dans le bas-ventre, et en peu d'instans il mit à découvert les entrailles.

Mais un des élèves agitait machinalement le bras droit du mort, et cherchait à ouvrir sa main , dont les doigts étaient ployés et serrés les uns contre les autres. — Voyez donc! s'écria-t-il en riant, n'a-t-il pas l'air de vouloir nous donner un coup de poing, ce jeune homme... Si je ne me trompe, il avait, de son vivant, de grandes dispositions pour le pugilat !... — Les autres élèves applaudirent à ce quolibet, et celui qui tenait le scalpel le retira alors avec humeur des chairs sanglantes. — Messieurs, messieurs, dit-il^ nous ne sommes pas ici pour plaisanter...Si on veut jouer, causer, il faut aller dans la rue...

L'élève qui avait saisi la main droite du cadavre ne s'émut pas de l'apostrophe de

î.'AMPHITriKATRK. 3ll

son camarade, et essaya de séparer les doigts dont la disposition l'avait surpris. — Quel erirlétement! dit-il , quelle obstination! Ah! le jeune homme a beau faire, il faudra bien qu'il ouvre la main. — Enfin il parvint à ouvrir celte main , et il en tomba un morceau de papier; il le ramassa aussitôt. — C'est sans doute un billet doux du défunt! s'écria-t-il en riant ; je conçois maintenant pourquoi il tenait tant au secret... Oh ! les amours d'un mort... cela doit être drôle. — Les autres élèves se groupèrent alors autour de celui qui tenait le billet , et témoignèrent une vive impatience d'en connaître le contenu.

Il se mit en devoir de satisfaire leur curiosité, et déplia le billet avec une précaution mystérieuse, puis en lut le titre: — Ode imitée de plusieurs psaumes.,.

— Un code! une ode! répétèrent les autres jeunes gens , et imitée de plusieurs psaumes ! Ah! nous allons bien nous amuser.

— Mes amis , écoutez , je vous prie , la lec-

3l2 GILBERT.

ture du chef-d'œuvre lyrique... avant de le' juger... D'ailleurs, vous le savez, comme l'a fort bien dit un poëte comique, dont je ne me rappelle pas le nom :

La critique est aisée, et lart est difficile.

Ainsi , mes amis , du silence , et surtout de l'indulgence.

Les autres élèves prêtèrent une profonde attention à la lecture de cette pièce; et celui qui tenait le papier, montant sur un tabouret, afin d'être mieux entendu de l'assemblée, se disposait à lire la première strophe. — C'est ici comme à l'Académie, dit une voix qui fut bientôt couverte par des éclats de rire.

— Oui, dit un autre jeune homme, excepté que nous ne dormons pas.

— Silence! silence! s'écria celui qui devait remplir les fonctions de lecteur.

Tout rentra dans l'ordre, et ce dernier, avant de commencer enfin la lecture : — Et

i.'amphithéa.tre. 3i3

le verre d'eau sucrée, Messieurs, le verre d'eau sucrée!.. C'est de rigueur...

De nouveaux éclats de rire accueillirent cette observation ; puis le lecteur se reprenant, et d'un ton grave : — Allons, Messieurs, la séance est ouverte. Ode imitée de plusieurs psaumes.

J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence ,

II a vu mes pleurs pénilens ; Il guérit mes remords , il m'arme de constance ;

Les malheureux sont ses enfans.

Mes ennemis riant ont dit dans leur colère :

Qu'il meure, et sa gloire avec lui !

Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :

Leur haine sera Ion appui....

Eh! mais, vraiment, cela n'est pas trop mal tourné... Qui se serait attendu à trouver de la bonne poésie à l'Hôtel-Dieu?

— Lisez, lisez! s'écrièrent plusieurs voix à la fois. — Le lecteur continua la lecture de l'ode au milieu du profond silence de l'assemblée.

3l4 GII.BEKT.

A tes plus rliers amis ils ont porté leur rage ;

Tout trompe ta simplicité •.

Celui que tu nourris court vendre ton image

Noire de sa méchanceté.

Mais Dieu t'enteud gémir, Dieu vers qui te ramène

Un vrai remords né des douleurs ; Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine

D'être faible dans les malheurs.

J'éveilleiai pour toi la pitié , la justice

De l'incorruptible avenir ; Eux-même épureront par leur long artifice

Ton honneur qu'ils pensent ternir.

Soyez béni , mon Dieu ! vous qui daignez me rendre

L'innocence et son noble orgueil; Vous qui , pour protéger le repos de ma cendi'e ,

Veillerez près de mon cercueil!

Au banquet de la vie, infortuné convive ,

J'apparus un jour, et je meurs :

Je meurs , et sur ma tombe où lentement j'arrive

Nul ne viendra verser des pleurs.

Cette strophe fut le signal d'unanimes appîaudissemens qui interrompirent le lecteur; lui-même, ému, attendri, sentait de grosses larmes rouler dans ses yeux, et sa

i/amphithéatre. 3i5

voix moins forte, moins assurée, laissa, pour ainsi dire, tomber les derniers vers, qui exprimaient les adieux du poëte à la vie.

C'était un spectacle étrange que celui de ces jeunes gens, dont prcsqu'au même moment l'humeur insouciante se jouait de toutes les idées funèbres et insultait même à la mort. Maintenant tristes, recueillis^ ils écoutent avec un religieux silence quelques vers, testament poétique d'un malheureux dont ils ont déjà mutilé le corps inanimé. Ils ont dépouillé un instant les habitudes de leur froide insensibilité, et , au milieu de ces sanglans débris qui jonchent le pavé de l'amphithéâtre, ils éprouvent une tendre sympathie , ce réveil de la pitié pour une infortune étrangère; immobiles, après avoir exprimé leur admiration bruyante, ils jettent simultanément les yeux sur le cadavre auquel ils viennent d'enlever cet écrit dépositaire d'une sublime douleur. Leurs regards interrogent ce front pâle , couvert des ombres de

3l6 GILBERT.

la mort : on dirait qu'ils tâchent d'y surprendre la révélation du génie, etd'arracher au trépas son secret. Mais déjà des pleurs ont coulé; un cri s'élève, parti du fond des coeurs : — Pauvre jeune homme !

Cependant le lecteur , s'étant remis de son émotion , réclama de nouveau l'attention de ses camarades; il avait retourné le papier, et s'était aperçu qu'il lui restait encore deux autres strophes à lire. — Mes amis, dit-il , voici encore quelques vers qui complètent l'ode...

Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,

Et vous , riant exil des bois !

Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature ,

Salut pour la dernière fois I

Ah ! puissent voir long-temps votre beauté sacrée

Tant d'amis sourds à mes adieux !

Qu'ils meurent pleins dejour, que leur mort soit pleurée ,

Qu'un ami leur ferme les yeux !

Tous les élèves, à la fin de cette lecture, renouvelèrent les témoignages de lear ad-

L'AMPlIITHÉATftE. Sl^

hiiration; quelques-uns repétaient de souvenir la strophe où l'infortuné convive peignait sa passagère apparition au banquet de la vie, et protestait contre l'ingratitude d'une amitié perfide. Plusieurs copièrent à la hâte l'Ode tout entière, et le manuscrit fut déposé ensuite près du cadavre.

Cependant il fallait réparer le temps perdu j et les élèves reprirent leurs travaux anatomiques; tous voulaient s'attacher au cadavre du poëte ; il fallut des invitations réitérées de la part du chef pour éloigner ceux qui avaient déjà commencé l'ouverture des autres sujets; mais ils se rapprochaient toujours furtivement de la table où gisait le poëte, et leur curiosité ne pouvait se lasser de l'étude de cette tète où la mort n'avait pas encore entièrement altéré les traits de la physionomie; on pouvait encore^ à travers la contraction nerveuse qu'ils avaient subie^ reconnaître le caractère de l'exaltation, de la mobilité; et ce large front sous lequel

3l8 GILBERT.

s'étaient pressées tant de pensées vigoureuses, était pour ces jeunes gens la meilleure solution du problème qui venait d'être soumis à leur intérêt. Tous s'épuisaient en conjectures, en hypothèses sur le nom et l'existencedu poète. On s'accordaità plaindre son sort, sa mort prématurée, et l'on se promettait des questions et des recherches, en sortantde l'amphithéâtre, pour découvrir quel était le jeune homme que la mortalité de l'hôpital avait livré à leur scalpel.

Cependant la porte de l'amphithéâtre s'ouvrit subitement; le chirurgien en chef Moreau entra pour jeter un coup-d'œil sur les travaux des élèves. Comme il n'était pas attendu, sa présence causa quelque surprise aux assistans, qui s'éloignèrent de la table autour de laquelle ils s'étaient d'abord réuH; nis. Moreau adressa d'un ton sévère quelques remontrances aux jeunes gens : — Ce n'est pas ainsi qu'on peut s'instruire , Messieurs , et je vois avec peine qu'au lieu d'é-

l'amphithiîa.trf,. 3ig

tudier vous vous livrez à des conversations frivoles... Ce n'est pas ainsi qu'on se conduisait de mon temps à l'amphithéâtre...

Heureux quand nous avions un sujet 1 Mais aujourd'hui, Dieu merci, vous n'avez pas à vous plaindre.... Et quand vous avez à votre disposition tant de cadavres , vous perdez votre temps... Voyons, qu'avez-vous fait depuis ce matin? En achevant ces mota il alla visiter successivement les tables : il remarqua des membre» coupés et des lambeaux de chair jetés sur le pavé : — Quel désordre! s' ccria-t-il, quelle confusion!, jv à peine si l'on peut marcher ici. . .En vérité, Messieui^s , vous travaillez avec bien peu de soin et de propreté, — Alors les élèves ramassèrent à la hâte les membres qui se trouvaient sur le passage du chirurgien et les déposèrent dans la bière ouverte placée près du mura droite. Moreau continua son inspection ; puis , s'arrétant à la table sur laquelle était étendu le cadavre du poète , il aperçut

320 GlLbERT.

le papier placé auprès de lui : — Ah ! qu'estce que c'est que cela, Monsieur? dit-il en regardant le jeune chef; une chanson , sans doute, ou un billet doux ! — - Son regard s'était adouci en prononçant ces paroles; il prit le papier qu'il roula entre ses doigts avant de l'ouvrir.

Le chef rougit, mais garda le silence; il poursuivit sa tâche , et Moreau, après l'avoir examiné pendant quelques instans, jeta les yeux sur le papier : — Que vois-je ! des vers ! s'écria-t-il , je ne m'étais donc pas trompé !.. Une Odel. . . Monsieur, qu'est-ce que cela signifie ? . .

Le jeune homme, sans se troubler à cette question presque menaçante, leva la tête qu'il avait tenue jusque-là baissée, pour voir de plus près les parties que le scalpel mettait à découvert : • — Oh ! Monsieur , je vous le jure, nous sommes tout-à-fait innocens... Si vous voulez connaître le coupable, adressez-vous à ce cadavre. . . lui seul pourra

l/ AMPHITHÉÂTRE. 321

VOUS le faire connaître. — Et il montrait du doigt au chirurgien en chef le corps du poète.

Moreau, étonne de cette réponse, se rapprocha de la table : — Quoi ! dit-il avec l'accentde la mauvaise humeur, c'est ce cadavre qui me répondra ! . . . Voyons , Monsieur , je ne plaisante pas. . .

— Mais, Monsieur, je parle très-sérieusement Vous paraissez surpris, et on le

serait à moins. . . . Cette pièce de vers qui semble nous accuser, cette pièce de vers n'est pas notre ouvrage, et je ne crois aucun de nous, quelque mérite littéraire que je lui suppose, qui soit capable d'un tel crime. . . . Cette ode, Monsieur, nous l'avons trouvée dans la main droite de ce jeune homme que vous voyez étendu sur celte table. . . Il la tenait fort étroitement serrée, et nous avons eu bien de la peine h la lui arracher... Voilà la vérité, Monsieur, et vous pouvez interroger chacun de mes ca-

322 Gir,BKRr.

mnrades; ils allestciont tons ce fait extraoïdinaire.

— Fort extraordinaire, ma foi!... Et avezrvous lu ce chef-d'œuvre posthume, monsieur le docteur ? . . .

— Oui , Monsieur, je vous l'avoue, nous n'avons pu résister, mes camarades el moi , à un désir assez naturel, et nous sommes persuadés que vous serez de notre avis sur le mérite de cette singulière production.

Moreau parcourait l'ode, et chaque strophe lui arrachait une exclamation de surprise. Quand il eut terminé la lecture de la pièce": — Oh ! je vais, s'écria-t-il^ faire inse'rer ces vers dans la Gazette de France ou dans le Mercure. . . Ce sera une bonne fortune pour ces feuilles et pour les amateurs de bonne poésie. . . . Mais quoi ! c'est dans la main droite de ce mort que vous avez trouvé cette ode!... 11 faut que je l'examine de plus prés...

Il écarta alors les élèves rangés autour de

i.'ampïiithéatre. 323 la table, puis il regarda la tête du morl : — Ah , ah ! je ne m'étonne pas maintenant, ditil, de cette découverte. . . . Parbleu! c'est mon poète, c'est mon fou qui avait une si violente antipathie pour les philosophes... Mais j'avais donné des ordres pour qu'on le mit de côté. . . Ce père Miciiel ne fera jamais que des sottises Je tenais à faire

l'ouverture de ce cadavre...

— Monsieur, dit le jeune chirurgien , je suis prêt à vous rendre un compte exact et fidèle de l'état où je l'ai trouvé... Ce sujet ne nous ,i pas fourni d'observations importantes... je n'ai pas encore rencontré la cause qui a pu faire périr un jeune homme qui paraissait avoir une constitution vigoureuse... les poumons , le cœur, les intestins ne m'ont rien offert...

— Je le crois bien, ce jeune homme était fou... Sa folie était poussée au dernier degré de violence , et il n'y avait pas de guérison à espérer... il ne voulait rien prendre, ni se

324 GILBEnT.

soumettre à aucun remède... Ah! je n'oublierai jamais ses derniers mots qui prouvent bien le désordre du cerveau... Car c'est là qu'il faut rechercher la cause de la mort... ce jeune homme criait : La clé! la clé!... J'ai voulu l'interroger... mais pas d'autre réponse que *ces mots : La clé! la elé!..". — Voyons, Monsieur, ouvrez le crâne...

Pendant que Moreau parlait, le jeune chirurgien avait continué son travail et parcouru avec le scalpel le canal alimentaire jusqu'à l'endroit où, prenant une forme cylindrique, il descend appuyé sur la colonne vertébrale en passant derrière le cœur. Mais parvenu un peu au-dessousdu milieu du cou, l'instrument s'arrêta, et le jeune homme, le retirant tout à coup, le trouva émoussé. — Il y a là un obstacle,., un corps étranger.

— C'est que vous vous y êtes mal pris, répondit Moreau; votre instrument aura fait mauvaise route. . . laissez-moi vous donner une petite leçon... Comment, mon cher, après

I,'AMPIlITHliATRl-. SzS

trois ans de pratique, vous n'êtes pas plus avancé!...

Le jeune homme remit à Moreau le scalpel, et celui-ci se mit à l'œuvre; mais à peine eut-il enfoncé l'instrument dans l'œsophage, qu'il reconnut l'obstacle annoncé par l'aide-chirurgien. — Ma foi! vous avez raison, Monsieur, dit Moreau; il y a quelque corps étranger, etildoitmêmectre fortdur:il faulcependant que nous sachions à quoi nous en tenir. Alors s'armant d'un autre instrument plus fort, et déchirant entièrement l'œsophage, il prit une paire de ciseaux et l'enfonça, jusqu'au pharynx : il saisit avec quelques lambeaux de chair un petit morceau de fer. — Je le liens, dit-il; puis il le laissa tomber sur la table.

— Une clé ! une clé! s'écrièrent tous les élèves qui s'étaient rapprochés de Moreau. — Une clé! répéta le chirurgien en chef. Il prit soudain la clé, et, après l'avoir essuyée, la rejeta sur le cadavre. — ^Comment donc,

s'écria-t-il , aurais-jc pu deviner cela? Une clé dans l'œsophage!... Mais le pauvre jeune homme , il devait mourir , et sa folie était sans remède... Cette clé a dû abréger ses souffrances. Les élèves remarquèrent la pâleur de Moreau qui paraissait confus devant les témoins de son erre.ur. Enfin , après avoir jeté un regard sur le cadavre, il dit au jeune directeur de l'amphithéâtre : — Vous n'oublierez pas, Monsieur, de bien examiner le cerveau; vous me ferez un rapport sur cette autopsie. Il tira sa montre de son gousset; et, comme pressé par l'heure, il sortit précipitamment.

A peine fut-il éloigné que les élèves accoururent autour de la table pour considérer le cadavre du poëte. La clé passa de main en^main; puis ils se remirent à l'ouvrage : mais, préoccupés car cet événement, l'is oublièrent la recommandation du père Michel, et les membres du pauvre juif ne

i/aMPHI lIlÉATRr,. 32J

furent pas rapprochés du tronc dont ils avaient été séparés.

Cependant l'heure fixée pour la remise du cadavre dans la bière apportée pour le recevoir, était arrivée. Le père Michel entra dans l'amphithéâtre. — Messieurs, dit-il, voici les Hébreux qui viennent chercher leur camarade... Faut il les prier d'entrer?

— Dis-leur d'attendre encore quelques morapns^ répondit l'aide-chirurgien.

Michel sortit pour annoncer aux juifs cette réponse. »

Les élèves étaient fatigués d'une séance qui avait été beaucoup plus longue qu'à l'ordinaire; d'ailleurs^ il leur eût été imposa sible de reconnaître les membres qui appartenaient au cadavre du juif, et la bière était déjà à moitié remplie ; ils la comblèrent avec d'autres membres , et les bras et la tête de Gilbert y furent jetés pêle-mêle avec d^autres débris. Quand la bière fut pleine, les élèves la clouèrent, et ils finissaient cetts

opération , lorsque Michel renlra avec cinq honfimes.

Ils voulurent charger la bière sur leurs épaules; mais le poids les surprit: — Comment, dit l'un de ces hommes, notre frère se trouve-t-il maintenant si lourd? Ils déposèrent la bière sur le pavé^ et regardèrent les élèves qui restaient immobiles et silencieux. L'un d'eux s'approcha des juifs, et leur dit en souriant: — On voit bien que vous n'entendez rien à la chose... la mort double, triple même le volume du corps... Allez en paix, mes amis. Les juifs rassurés se décidèrent à emporter la bière, et sortirent.

Alors de grands éclats de rire retentirent dans la salle et furent entendus des juifs qui, arrivés dans une petite cour, se reposaient un moment. Cette gaîté dont leur départ avait été le signal, leur avait inspiré des soupçons : mais quand ils virent les élèves les regarder en liant par les fenêtres de la

l'amphithéâtre. 3^9

salle, ils reconnurent qu'ils avaient été trompés , et , pour constater le fait , ils arrachèrent les clous de la planche supérieure qui fermait la bière.

Quelle fut l'horreur de ces hommes quand ils virent un amas de membres et de lambeaux sanglans,au milieu desquels paraissaient plusieurs têtes! celle de leur camarade, ils la cherchèrent en vain ; elle avait été oubliée par les élèves. Alors, transportés de fureur, ils se précipitèrent vers la salle, dont ils trouvèrent la porte fermée : ils voulaient tirer vengeance de l'indigne supercherie qui outrageait leur croyance, et leurs cris menaçaient même l'existence des élèves.

Mais le père Michel s'était esquivé à temps pour avertir les gardiens et les employés de l'hôpital. Ils accoururent en grand nombre, et s'opposèrent au projet des juifs qui ne se trouvant pas en force et craignant euxmêmes d'être maltraités, consentirent à s'é*

33o GILBERT.

loigner, à condilion qu'on leur donnerait la téta de leur camarade.

Les élèves jetèrent par la fenêtre la tétc que les juifs demandaient; elle bondit sur la paille qui couvrait le pavé, et vint rouler aux pieds des juifs. Ceux-ci satisfaits ôtèrent de la bière une des têtes qui s'y trouvaient , pour faire place à celle de leur camarade ; puis replaçant la planche qui fermait le cercueil, ils le transportèrenthors de l'enceinte de l'hôpital.

Aux approches de la nuit, les élèves sortirent de la salle de dissection, et profitèrent des ténèbres pour échapper aux regards des juifs dont ils redoutaient la vengeance : mais, en arrivant dans la cour, le pied d'un des élèves heurta un corps qu'il ne put pas d'abord distinguer, et que le choc déplaça. L'élève se baissa , et, en tâtonnant , il saisit une chevelure : — Une tête ! s'écriat-il; ah! ces maudits juifs, ils l'ont laissée ici... Il est trop tard pour la reporter là-haut...

i/amphithéatre. 33 1

Je l'emporte chez moi... D'ailleurs, j'ai besoin d'un crâne. En disant ces paroles , il plaça la tête sous sa redingote , et suivit ses camarades.

Le concierge était sur le seuil de la porte au moment où les élèves se présentèrent pour sortir. Il s'aperçut qu'un d'eux cachait quelque chose, et, comme il avait reçu la consigne de ne laisser rien sortir sans examen préalable, il arrêta l'élève qui avait fixé son attention : — Qu'est-ce que c'est que cela? lui dit-il, en touchant l'objet caché dans les plis de la redingote ;voussavez bien, Monsieur, que j'ai reçu des ordres très-sévères... Quelques élèves se sont permis des soustractions, el je dois veiller à ce qu'elles ne se renouvellent plus.

— Ce n'est rien, répondit l'élève troublé; c'est... c'est une tête que j'ai trouvée dans la petite cour... demandez plutôt à mes camarades....

— Une tête! ah! c'est justement ce que

VOUS ne pouvez emporter. . . . Allons, Monsieur ^ il faut me remettre cela ; je suis désolé de ne pouvoir vous laisser cette tête, mais ma consigne me le défend. . . Vous n'ignorez pas que dernièrement on a trouvé sur la place du parvis Notre-Dame deux bras et irols mains que des élèves en chirurgie y avaient jetés. . . La police a fait des plaintes.. .

— Maisj Monsieur 5 je vous jure que cette tête est pour rtotre instruction ... je vous la payerai, s'il le faut. . .

— Non, Monsieur, je ne le puis; gardez votre argent et déposez cette tête.

L'élève , irrité de ce refus , prit la tête par la chevelure, et, la jetant au fond du logement du concierge, disparut. Celui-ci voulut se récrier contre une telle conduite, mais l'élève était déjà loin. La tête avait roulé sous le lit; le concierge, avec son balai, l'atteignit, la plaça sur une chaise , puis la couvrit avec une serviette. Il se proposait de

l'amphithéâtre. 333

la faire reporter à la salle de dissection par le premier employé qui viendrait à passer.

La chaise sur laquelle était posée cette tête se trouvait près du lit au fond du logement; ainsi elle devait frapper la vue des personnes qui entreraient, et quelques taches de sang suffisaient pour annoncer la nature de cet horrible dépôt; mais le concierge ne craignait pas les impressions que ce spectacle pouvait produire sur les personnes dont il recevait ordinairement les visites; elles étaient, pour la plupart, familiarisées avec les scènes de l'hôpital et de l'amphithéâtre.

ra^bu.

Et noluit consolan , tjuia non est^ ÉVANG.

Fare thee well ! ami if for cver; Still for ever fare ihee welI \

Btron.

Le concierge s'était replacé sur le seuil de la porte et s'y tenait debout pour examiner les gens qui sortaient de l'hôpital. La découverte qu'il venait de faire l'avait rendu en-

LADir.U. * 3^5

core plus sdvèrc, et il s'en applaudissait , comme d'une preuve de zèle, pour s'en faire un mérite auprès des supérieurs. Une lampe posée sur une petite table presque à l'entrée de la loge, permettait au concierge de distinguer le visage des personnes qui passaient devant lui. 11 était à son poste d'observation, lorsqu'une jeune femme vêtue de noir se présenta à lui; elle avait l'air timide, embarrassé, et resta quelques momens devant le concierge sans oser lui adresser la parole. — Que désirez-vous, Madame? lui dit celuici avec douceur; si vous voulez voir un malade... il est bien tard; ce n'est pas d'ailleurs jour d'entrée... Il paraît que vous ne connaissez pas les usages de la maison.

- — Je les connais. Monsieur, et ce n'est pas pour voir un malade....

— Ah! c'est différent. . . .C'est donc pour vous-même .... Mais il faut d'abord passer à la visite ; venez demain matin entre huit et neuf heures. . .

— Non, Monsieur , vous vous trompez..,.

Je souffre, il est vrai, beaucoup. . . Mais on ne me guérirait pas ici...

— Nous avons cependant ce qu'il y a de mieux en gens de l'art. . . Et, Dieu merci ! les médecins et chirurgiens de notre maison sont connus...

— Cette robe de deuil doit vous en dire assez , Monsieur.

— Ah! je n'y pensais pas; pardon, Madame, j*aurais dû remarquer que vous êtes en deuil... Vous avez probablement perdu un mari...

Henriette, car c'était la maîtresse de Gilbert, baissa les yeux, et versa des larmes qu'elle s'empressa d'essuyer. Le concierge reconnut que la question avait été au moins indiscrète ; il n'insisJ^E» pas pour avoir une réponse, et, d'un ton presque affectueux , il pria Henriette d'entrer un moment dans sa loge. — Sans doute, lui dit-il, vous avez quelque renseignement à me demander.. . .

t/adiku. 337

Quand il s'agit d'obliger des dames, oh ! je suis toujours prêt.

La jeune fille hésita , puis se décida à entrer. Le concierge s'était écarté avec respect pour la laisser passer, et, jetant un dernier regard hors de son logis pour voir si la surveillance était encore nécessaire : — Je n'entends plus personne, dit-il ; tout notre monde est sorti... je puis me chauffer un peu. Et il rentra dans son logis. Voyant qu'Henriette était restée debout, il voulut approcher d'elle un siège : sa main se porta étourdiment sur la chaise placée près de lui ; mais, sentant qu'elle était lourde, il s'aperçut de sa gaucherie: — Ah! mon Dieu, se dit-il tout bas, qu'allais-je faire? Il chercha une autre chaise qu'il mit devant Henriette. En ce moment la lampe éclairait la figure d'Henriette, et ses regards rencontrèrent ceux du concierge. — Vraiment, s'écria celui-ci , il me semble , Madame , que nous ne sommes pas tout-à-fait étrangers l'un à l'autre ... Si

je ne me trompe, je vous ai vue quelque part, et il n'y a pas fort long-temps encore....

Henriette se troubla ; elle se repentait déjà de ne s'être pas fait aussitôt connaître, lorsque le concierge, lui prenant la main et l'attirant doucement vers la chaise qu'il lui avait offerte , l'obligea de s'y asseoir. — Voyons, Madame, dites-moi la vérité...

vous êtes déjà venue ici... n'est-ce pas?...

— Oui... oui... Monsieur, et votre bienveillance m'encourage à un aveu pénible, peut-être dangereux pour moi... Vous vous souvenez sans doute d'une fenime que l'on surprit sous des habits d'homme auprès d'un malade?...

— Dans la salle des fous?...

— Oui, Monsieur, et qu'on arracha des bras de son ami....

— Pour la conduire à Saint-Lazare , je crois. . . Mais c'est vous; maintenant je me rappelle fort bien votre figure... Je ne vous ai

LADIETJ. 339

pas reconnue d'abord, parce que, voyezvous, il me passe tant de inonde devant les veux... Cependant, j'y pense, comment se fait-il que vous soyez ici?. . . Est-ce que par hasard vous vous seriez échappée?. . .

La physionomie du concierge s'était tout à coup rembrunie , en songeant que la présence de cette jeune femme pouvait ie compromettre; mais Henriette le rassura promptement . — Non, Monsieur, je ne dois pas la libertéà une évasion... mais à deux amis généreux.... Us ont obtenu du lieutenant-général de police un ordre qui m'a ouvert les portes delà prison... Mais que m'importe la liberté, sans celui à qui j'ai voué mon existence tout entière?.. Monsieur, jus-' qu'ici vous m'avez témoigné de la bonté, de l'intérêt... Oserai-je vous demander une grâce... Je connais, je respecte les ordres très-sévères qui m'interdisent l'entrée de l'Hôtel-Dieu....

' — Oh! pour cela, je ne puis vous l'ac*

34o GILBERT.

corder... j'ai déjà manqué de perdre ma place pour vous.

— Je pensais que vous m'aviez déjà pardonné cela, Monsieur; mais je vous le répète, ce n'est pas ce motif qui m'amène ici... On ne vous a pas défendu sans doute de donner des nouvelles des malades aux personnes qui les aiment. . . . J'ignore absolument le sort de Gilbert. . . . On m'avait conseillé de me préparer à un grand malheur, et, vous le voyez , je m'y suis préparée .... Cette robe de deuil vous annonce ma résignation...

Le concierge regarda de nouveau la robe d'Henriette : — Pauvre enfant! s'écria-t-il ; et ses yeux se mouillèrent de larmes qu'il se hâte d'essuyer en se retournant , pour cacher son émotion à Henriette : — S'il ne s'agit que de cela, Mademoiselle, je puis vous satisfaire dans quelques instans... Je vais aller prendre des informations auprès de l'aide de garde aujourd'hui... Mais cependant, s'il

l'adieu. '.^/\l

était vrai que votre M. Gilbert ne fut plus de ce monde... je l'aurais su... Car on parlait beaucoup du poète, et il y avait bien des gens qui s'intéressaient à lui. . . Au surplus, attendez-moi ici... mon absence ne sera pas longue; s'il vient quelques personnes pour me parler, vous les prierez de patienter un peu jusqu'à mon retour... Je ne vais qu'à deux pas. Il sortit aussitôt de la loge, où il laissa Henriette.

Les paroles du concierge permettaient au cœur de la jeune fille de conserver encore quelque espérance ; le doute qu'il avait manifesté sur la mort de Gilbert s'expliquait naturellement par l'intérêt qui s'était attaché à la destinée du poëte, et surtout parla protection de l'archevêque de Paris. Ce n'était pas un malade ordinaire , et le concierge aurait dû être instruit du triste événement , s'il avait eu lieu. Telles étaient les réflexions d'Henriette pendant qu'elle prêtait l'oreille

342 GltBERT.

au moindre bruit qui pouvait lui annoncer le retour du concierge.

Cependant plus de dix minutes s'étaient déjà écoulées, et celui-ci ne revenait pas. Henriette se leva pour regarder hors de la loge , puis revint se rasseoir ; mais , en se rasseyant, un objet frappa ses regards au fond de la chambre près du lit ; elle les en détourna bientôt, puis elle les reporta encore vers la même chaise que le concierge avait d'abord voulu lui offrir ; elle se rappela alors les parales que celui-ci avait prononcées à voix basse ^ et l'espèce d'horreur qu'il avait manifestée en s'apercevant de sa méprise. — Qu'allais-je faire ! avait - il dit. Henriette ne pouvait concevoir le sens de ces mots , ni l'émotion qu'elle avait remarquée sur la figure du concierge : elle se leva de nouveau , se dirigea vers la porte , puis s'approcha de la chaise qui fixait toujours son attention.

Elle allait soulever la serviette, quand

liADIEC. 343

une tache de sang qu'elle y aperçut la fit tout à coup reculer d'épouvante : — Du sang! s'ccria-t-elle, du sang! Et elle alla retomber sur la chaise qu'elle avait quittée. Elle entendit quelque bruit au-dehors : elle se leva encore, n'entendit plus rien ; puis , s'inipatientant de la longue absence du concierge, elle se promena dans la chambre, dont elle examina l'ameublement; mais ses regards s'arrêtaient toujours sur la chaise et sur la serviette , dont la tache sanglante l'avait fait frémir. Alors un vif sentiment de curiosité l'entraîna vers cet endroit, d'où la frayeur l'avait déjà repoussée une fois. Elle passa de nouveau prés de la chaise, et souleva un coin de la serviette, mais d'abord sans oser jeter les yeux sur ce qu'elle couvrait. Enfin , elle s'enhardit peu à peu , et , soaievant entièrement le linge, elle aperçut une tête d'homme.

C'était celle de Gilbert ! Henriette le reconnut aussitôt, malgré les altérations de la

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