‹ Gilbert et Gilberte (volume 2)Chapitre 1 sur 5 · Gilbert et Gilberte · texte numérisé non relu

Gilbert et Gilberte

Permettez-moi, en souvenir de votre cordiale hospitalité, de vous dédier ce livre; j'ai commencé à récrire dans votre maison, où. grâce à vous, j'ai retrouvé tout ce que j'ai laissé en France avec tant de regrets : des amis et la vie de famille...

Eugène SUE.

Annecy-le-Vieiix (Savoie), 27 avril 1852.

CIIBERT ET GILBEUTE. 1,

Gilbert et Gilberte (voilà des noms vraiment prédestinés !), Gilbert et Gilberte, quoique mariés depuis dix-buit mois, semblaient vivre encore sous la douce influence de leur lune de miel.

Ils comptaient à eux deux au plus quarante ans. Tous deux étaient presque artistes, Tun en sa qualité de dessinateur-lithographe, l'autre d'ouvrière en fleurs artificielles. Rien de plus délicatement nuancé que les fleurs de Gilberte, toujours copiées d'après nature; à leur aspect,

à leur fraîcheur, à leur éclat, des abeilles se seraient méprises. Rien de plus moelleux, de plus correct, que le crayon de Gilbert, lorsqu'il reproduisait sur sa pierre quelque gravure ou quelque portrait pour le con)ple des marchands d'estampes. Nos deux jeunes gens, vivant d'un salaire modique et précaire, n'avaient, hasard ou bonheur, pas eu à regretter un moment de chômage depuis leur union. Aussi, un beau jour, Gilbert put-il oiïrir à sa femme une robe de soie et un joli chapeau , offrir parure des dimanches; et Gilberte offrit à son mari une redingote de fin drap (non pas achetée au Temple, mais toute neuve), un gilet écossais, des bottines en cuir verni, des gants paille et une badine, moyonnnnt quoi son Gilbert, disaitelle, avait tout à fait l'air d'un lion.

Dieu sait la joie du jeune couple lorsque venait le dimanche, un beau dimanche bien bleu de ciel, bien doré par le soleil... et que, la subsistance de la semaine suivante assurée, il restait à ces enfants de quoi passer gaiement ce fortuné jour dominical ! Aussi, lorsque le soir, aj)rcs (|ucl([ue partie fine, ils rentraient dans leur chanibrctte, le roi, comme on dit, n'était point leur maître, surtout lorsque ces mots (et ils y arrivaient souvent) arrivaient à leurs oreilles :

— Voilà un couple d'amants bien gentils! Alors Gilberle, serrant contre son sein le bras

de son Gilbert, lui disait rayonnante :

— Quel bonheur ! as-lu entendu, Bibi? (Elle rappolait^{6î ou C/iea selon l'occurrence.) Fautil que nous nous aimions! nous n'avons pas encore l'air mariés !

— J'espère, diantre ! bien que nous ne l'aurons jamais, cet air-là ! répondait Gilbert en dévorant des yeux sa Gilbcrte. Cependant, quand nous aurons quatre-vingt-dix-neuf ans et six mois révolus, nous pourrons nous permettre un petit air conjugal.

Or, par un beau dimanche de printemps, après quelques heures passées au Musée, Gilbert admirant les grands maîtres, et sa femme, les rares mais admirables tableaux de fleurs de l'école flamande, nos deux jeunes gens traversant la grande allée des Tuileries, dont les arbres commençaient à verdover, se dirigeaient vers In rue de la Paix. Jamais la démarche de Gilberte n'avait été plus alerte , plus joyeuse sous sa robe de taffetas changeant couleur du temps, comme dit le vieux conte de fées; jamais sa fraîche et jolie figure ne s'était épanouie plus souriante sous son chapeau de crêpe , rose comme ses joues satinées ; jamnis ses petits pieds n'avaient du bout de leurs bottines eflleuré plus

légèrement les dalles du trottoir, trop légèrement même, car de tem{>s à autre la jeune femme sautillait suspendue au bras de son Gilbert qui, plus grave et jouant négligemment avec sa badine et se donnant des airs de lion, disait en souriant h sa compagne :

— C'est pour le coup que tu n'as pas l'air d'une femme mariée!

— C'est que, vois-tu, les pieds me brûlent! Ah! je voudrais déjà y être, à cet ébouriffant Café de Paris ! Nous allons donc enfin la boire, cette fameuse bouteille de Champagne glacé!

Cette fameuse bouteille de vin de Champagne, devant jouer un rôle assez important dans la vie de nos jeunes gens, nous impose quelques explications. Depuis longtemps ils étaient possédés de l'énorme ambition de dîner un dimanche au Café de Paris et d'arroser ce dîner d'une bouteille de vin de Champagne, en véritables épicuriens du bel air.

Ceux-là qui dépensent journellement trente ou quarante francs à leur dîner dans les meilleurs cabarets de Paris, souriront de cette naïve ambition et de la joie du gentil couple au moment de voir ses espérances réalisées après une longue et impaticnie attente. Durant plusieurs mois la petite somme prélevée sur le salaire de

la semaine et consacrée aux plaisirs du dimanche, n'avait jamais atteint le chiffre rigoureusement indispensable h ce festin de Lucullus. Un calculateur morose dira qu'en ne dépensant rien pendant quelques dimanches Gilberte et Gilbert pouvaient accumuler de quoi satisfaire leur fantaisie. Nous répondrons que la satisfaction de cette fantaisie leur aurait paru trop chèrement achetée par le renoncement à leur partie du dimanche, si modeste qu'elle fût. Il faut s'être livré pendant une semaine, de l'aube au soir, à un travail incessant pour comprendre l'impérieux, l'invincible besoin de plaisir que l'on éprouve à vingt ans lorsque luit ce bienheureux jour de délassement î Les physiologistes ne vous disent-ils pas qu'en beaucoup de circonstances le plaisir devient une question de santé? n'ordonnent-ils pas, sous peine d'accidents graves, aux hommes voués à des professions studieuses, sédentaires, de détendre leur esprit en le récréant souvent par le spectacle, par la musique? Or, Gilbert et Gilberte, sans être de grands docteurs, avaient deviné cette physiologie, et ils consacrèrent religieusement leur épargne à la célébration du dimanche, comptant, pour leur fameux dîner au Café de Paris, sur le hasard d'une bonne semaine. Ce hasard vint à point ; une des femmes les

plus à la mode de Pnris. madame la marquise de Montlanr, donnait un bal; grand nombre d'ch'ganlcs demandèrent leur coiffure h l'illustre madame Balton, chez qui Gilberle était employée, quoiqu'elle travaillât en chambre; et, comme elle excellait dans la confection des parures de fleurs naturelles et artificielles, on la chargea de plusieurs commandes pressantes. Aussi, après trois nuits de veilles, rémunérées par une augmentation de salaire, Gilberte put offrir à son Gilbert ce fin repas au Café de Paris, lieu considéré par ces enfants comme le rendezvous du beait monde. La friandise entrait pour beaucoup moins qu'une innocente vanité dans le plaisir qu'ils se promettaient, et qui devenait, au point de vue de leurs modestes habitudes, une sorte d'événement. De ce grand événement Gilbert attendait l'heure avec une félicité contenue que lui commandait sa dignité d'homme. GilberJe, au contraire, ne cherchait pas à modérer sa turbulente impatience. Aussi, Tavonsnous dit, parfois la jeune femme sautillait de joie sous les arcades de la rue de Rivoli. Durant l'un de ces moments d'effervescence de bonheur, passait rapidement sur la chaussée un leste et fringant équipage : calèche h quatre chevaux conduits en Daumonl par deux petits postillons d'égale taille, vestes de soie vert-pomme,

capes de velours noir, culotte de daim blanc, bottes à revers ; leur tenue était non moins irréprochable que celle de deux grands valets de pied, poudres, assis sur le siège de derrière de la voiture. Les quatre chevaux de pareille encolure, et pleins de race, d'un bai doré qui brillait au soleil comme du satin, ardents, cadencés, merveilleusement attelés, portant une rose à chaque oreille, emportaient avec vitesse la voiture armoriée. A droite se tenait nonchalamment étendue, l'air distrait et rêveur, une très-jeune et très-jolie femme, mise avec une élégante simplicité; à gauche un beau jeune homme qui, par politesse, détournant un peu la tête afin de n'être pas vu de sa compagne, bâilla énormément au moment où la voiture passait devant Gilberte et Gilbert, qui, ainsi que d'autres promeneurs, s'étaient arrêtés frappés de la beauté de cet équipage.

— Je reconnais cette dame. . c'est la marquise de Monllaur, notre voisine, qui donne ce soir cette grande fête, dit Gilberte à son mari. As-tu vu, en sortant, les ifs que l'on plantait ce matin devant la porte de l'hôtel pour l'illumination ?

— Ce sera pour nous un spectacle magnifique... et pas cher; ce soir, en rentrant, nous assisterons au défilé des voitures et nous regar-

derons à travers les glaces les toilettes des belles dames.

— As-tu remarque le mari de la marquise ? Comme il bâillait! Bâiller à côté d'une si jolie femme! bâiller dans une si belle voiture! bâiller lorsque le soir on va donner une fête ! Hein ! Bibi, ce n'est pas nous qui à leur place bâillerions !

— Parbleu ! puisque à la nôtre nous ne bâillons pas. Dis donc, Minette, nous vois-tu dans cet équipage, et ce soir, recevant dans notre hôtel le plus beau monde de Paris?

— Ah ! ah ! c'est moi qui me ferais pour le bal une jolie coiffure! reprit ingénument Gilberte. Oh! oui, elle serait jolie, et coquette, et nouvelle!

— Es-tu drôle! Est-ce que, si tu étais marquise, tu te ferais ta coiffure ?

— Tiens! c'est vrai !

Et, s'interrompant, Gilberte, serrant vivement le bras de son mari, lui dit, cette fois en ne sautillant plus, mais en bondissant sur ellemême. Le vois-tu ? le voilà là-bas, ce fameux Café de Paris !

En devisant, les doux jeunes gens étaient arrivés au coin du boulevard et de la rue de la Paix ; de là l'on apercevait le bienheureux cabaret.

— Ah çà ! dit Gilbert, récapitulons un peu, afin de ne pas nous trouver, comme on dit, en affront; nous avons huit francs.

— Tu les as?

— Écoute, reprit Gilbert en frappant fièrement sur la poche de son gilet qui rendit un son argentin ; nous avons donc huit francs ; faisons notre compte.

— D'abord la fameuse bouteille de Champagne.

— Cinq francs... Je sais les prix de consommation ; je les ai demandés à un praticien qui a été régalé au Café de Paris par le sculpteur amateur qui l'emploie ; ce beau monsieur se donne des airs d'artiste, et c'est le praticien qui fait les statues. Ainsi donc nous disons le Champagne, cinq francs ; deux petits pains, dix sous.

— Cinq francs dix.

— Un bœuf au naturel, vingt sous.

— Six francs dix.

— Une meringue à la crème pour Minette, quinze sous.

— Sept francs cinq, dit Minette affriolée en passant sur ses lèvres vermeilles le bout de sa langue rosée.

— Enfin cinq sous pour le garçon ; tu conçois, quand on boit du Champagne...

— Il faut faire grandement les choses.

— Nous disons donc : sept francs dix sous... Restent cinquante centimes avec lesquels nous irons, si c'est l'avis de Minette...

— D'avance c'est l'avis de Minette.

— Nous irons donc en nous promenant jusqu'au boulevard du Temple prendre au Café Turc une bonne petite bouteille de bière en écoutant chanter.

— Apres quoi, comme il fait un clair de lune superbe, nous reviendrons tout le long des boulevards jusqu'à la rue de Richelieu, pour regagner notre faubourg Saint-Germain, si c'est l'avis de Chéri.

— C'est l'avis de Chéri ; et nous aurons pour bouquet la vue de la file des équipages (jui se rendront au bal de la marquise notre voisine.

— Pour regarder les belles dames, monstre... monstrissime !

— Je crois bien... afin de pouvoir me dire ; « Eh bien ! malgré leurs diamants et leurs atours, pas une de ces belles dames n'est pourtant aussi gentille que 31inette. »

— Voyez-vous le câlin !

— Enfin, quand nous aurons joui de ce spectacle magnifique et pas cher, nous sonnons à notre porte...

— Très-doucement, pour que madame Badureau, la concierge, qui a zévu des malheurs^

comme elle dit, ajouta gaiement la jeune femme en contrefaisant la porlière, ne nous accuse pas d'abuser de sa cruelle position, re])rochc dont elle vous accable lorsqu'on sonne trop fort ou que Ton ne dit pas : le cordoUj s'il vous plait.

— Ou bien encore lorsqu'on se plaint qu'elle s'adjuge les plus belles bûches de votre bois, toujours au nom des malheurs qu'elle a zévusl Donc nous remontons bien gentiment à notre nid. et puis...

— Et puis, M. lYih\.j nous voih'» devant le Café de Paris. Vite regardez, sans en avoir lair, si mon echarpc n'est pas de travers et si ma robe ne (ait pas de plis dans le dos.

— L'écharpe à Minette est droite et sa robe ne fait pas de plis dans le dos... je le jure par les cheveux blancs qui un jour couronneront mon vénérable front! Ah! nom d'un petit bonhomme ! je crois que jai fait un vers!

— Voyons, Gilbert, ne va pas dire des bêtises dans le café; il n'y a là que du beau monde; essuie donc le bout de tes boltines; elles sont toutes poudreuses... on ne voit pas le vernis...

— Comment veux-tu que je fasse?

— Mon Dieu ! frotte tes pieds l'un après l'autre derrière ta jambe au bas de ton pantalon.

— C'est une idée... mais pour l'exëculer, il me faudrait un balancier.

Ce disant Gilbert passa dextrement son pied gauebe derrière sa jambe droite afin d'essuyer le bout de sa bottine à la partie inférieure de son pantalon, exercice quasi gymnastique qu'il ne put accomplir sans trébucber et renverser une des cbaises du boulevard.

— Ne fais donc pas de folies, on va nous remarquer, dit la jeune femme avec une petite moue d'impatience. Allons, c'est bien, en voilà assez, finis donc, on voit maintenant le vernis de ta bottine... Donne-moi le bras et montons le perron.

Ainsi dit, ainsi fait. Le gentil couple gravit les degrés qui descendent au boulevard.

— Dis donc, Cbéri, murmura tout bas la jeune femme avec embarras, pourvu qu'il n'y ait pas ti'op de monde...

— Bab ! reprit crânement Gilbert, notre entrée fera plus d'ciTct.

Et en prononçant ces paroles outrecuidantes, il tourna, mais à contresens, le bouton de la porte vitrée qui donnait accès dans le premier salon. Naturellement, la porte ne s'ouvrit point. Gilbert, insistant avec une béroKiuc ténacité, secoua, ébranla les vitres, tandis que Giibcrtc, devenant toute rouge, lui disait ;

— Prends garde, prends garde ! tu vas tout casser; mon Dieu! si tu continues, je crois bien que notre entrée fera de FefFet.

Heureusement un garçon accourut en aide à l'inexpérience de Gilbert, et, soit malice, soit hasard, ce garçon ouvrit les deux battants de la porte vitrée. La iutte de Gilbert contre le bouton de la serrure avait attiré déjà l'attention des dîneurs, et elle redoubla lorsque les deux panneaux vitrés se développèrent bruyamment devant nos deux jeunes gens; aussi, lorsque ceux-ci, rouges jusqu'aux oreilles, mirent le pied dans le premier salon, ils virent toutes les tètes des dîneurs levées vers eux, et sur eux braqués tous les yeux.

Ce fut pour Gilbert et Gilberle un moment plein d'angoisse. Oui, d'angoisse. J'ai entendudes hommes très-résolus, très-spirituels, très-rompus auxhabitudes d'une excellente compagnie, où ils étaient parfaitement placés, dire qu'ils avaient toujours éprouvé une sorte d'anxiété en entrant pour la première fois dans l'un des trois ou quatre salons d'élite qui, au temps de ma jeunesse, réunissaient chaque soir la line fleur du meilleur et du plus grand monde de Paris. Toute comparaison gardée, l'on comprendra donc l'angoisse de Gilbert et Gilberte à l'aspect de tous les visages curieusement levés vers eux. Ils au-

raient, comme on dit, voulu é(re à cent pieds sous terre. La jeune femme serrait convulsivement le bras de son mari; celui-ci, commençant de suer à grosses gouttes, battait machinalement sa jambe droite de sa badine afin de se donner une contenance et regardait devant lui sans rien voir. Aussi de (juelies bénédictions il eut comblé, s'il l'avait osé, un charitable garçon qui lui dit en montrant une table située à quelques pas :

— Voilà une table vacante; si monsieur et madame veulent la prendre, on va les servir.

Allégés d'un pesant embarras et s'asseyant en face l'un de laulre avec une béatitude ineffable, Gilbert et Gilberte, pendant que les garçons s'occupaient d'aller chercher des pains et des couverts, reprirent peu à j)eu leurs esprits et échangèrent un regard et un sourire qui semblaient dire :

— Enfin nous y voilà ! Ce n'est pas sans peine.

Et seulement alors ils jetèrent autour d'eux un regard furliC. Leur trouble avait singulièrement grossi à leurs yeux le nombre des dîneurs.

Il était au plus cinq heures et demie, et nos jeunes gerîs ignoraient (jue ces salons ne sont guère complètement remplis qu'une heure plus

tard par ce qu'on est convenu d'appeler le monde élégant. Aussi, d'autant plus rassurés que leur embarras avait eu moins de témoins, ils se sentirent plus en confiance, et Gilbert dit à demivoix :

— Minette, si tu te débarrassais de ton éebarpe et de ton cbaj)caij ; il y a là à côté de nous une jeune dame qui a ôté le sien.

— Tu ne ferais pas mal non plus d'ôter le tien et de te débarrasser de ta canne et de tes gants, répondit en souriant Gilberte à demivoix.

Puis, se levant bravement cette fois, elle dégagea sa jolie taille de l'écharpe qui la cachait à demi, quitta son chapeau et remit ces objets à Gilbert. Celui-ci, assez empêché de les placer convenabiement, cherchait des yeux une patère, lorsqu'un jeune honnne, assis à une table voisine avec sa jeune femme déjà remarquée par Gilbert, lui dit cordialement :

— Donnez, donnez, monsieur; il y a là audessus de nous une seconde patère, où il n'y a rien d'accroché.

— Merci, monsieur, vous êtes trop honnête, je suis fâché de votre peine, répondit Gilbert en donnant l'écharpe et le chapeau à son voisin, de qui la politesse prévenante lui causait en ce moment un double plaisir. Gilberte parta-

géant ce sentiment adressa un joli petit signe de remercîment à cet obligeant jeune homme ; puis chacun se rassit h sa table.

Ces deux personnes, à peu près de l'âge de Gilbert et de Gilberte, paraissaient fort gais, fort à leuraise, et un petit plot d'argent placé devant eux, nettoyé jusqu'au poli du métal, témoignait, sinon de ce qu'un raffiné appellerait leur savoirvivre, du moins de leur excellent appétit, et Gilbert entendit le jeune homme dire à sa compagne :

— Ma foi, tant pis, je demande encore du pain ! C'est pour la troisième fois, mais c'est égal.

Et il porta sa main au goulot d'une bouteille placée près de lui et vidée à peu de chose près jusqu'à la moitié; mais la jeune femme prévint le mouvement de son compagnon de table, s'empara de la bouteille, et après l'avoir élevée h la hauteur de ses yeux pour juger de ce qu'elle contenait encore h travers sa transparence, elle versa lentement et avec précaution environ deux doigts de vin dans le verre du jeune homme ; puis lui jetant un coup d'œil significatif, elle jeplaça In bouteille sur la table.

Gilbci't et Gilberte, déjii prévenus en faveur de leurs voisins, ne perdirent pas un des détails de cette petite scène.

Ce jeune couple demandant bravement par trois fois dn pain, laissant le fond des plats d'un brillant superbe et n'osant pas outre-passer celte limite sacrée pour le modesle consommateur, qui doit se bortier à boire une demi-bouteil!e de vin ; ce couple n'appartenait pas non plus à la classe des fastueux habitués de ces salons, pensaient Gilbert et Gilberte, se scnlant réconfortés par cette similitude de position avec leurs voisins devenus pour eux des compatriotes en pays étranger ; puis ces jeunes gens semblaient si heureux, leur physionomie était si douce, si avenante, que Gilberte dit à demi-voix à son mari :

— Je suis sûre que cette petite dame et ce jeune homme vionneni comme nous pour la première fois dans ce fameux Café de Paris.

— Minette a raison, répondit Gilbert tout à fait à son aise ; mais je doute que l'entrée de nos voisins ait fait autant d'ciïet que la nôtre... Ah ea mais! le £;arcon nous oublie donc?

— Appelle-le... mais pas trop fort.

Gilbert adressa un signe rassurant à sa femme et cria garçon d'une petite voix étranglée, la plus singulière du monde. Cette intonation lit brusquement lever la tétc à un gros homme qui. attablé à quelque distance, dînait gloutonnement le nez dans son assiette; sa physionomie

insolente et brutale, ses cheveux blancs coupés en brosse, ses épaisses moustaches grises, ses yeux h fleur de tcte à demi injectés de sang comme ceux d'un molosse de combat, son regard audacieux et provocateur, lui donnaient une apparence redoutable, et il se mit à rire tout haut lorsque son voisin eut appelé le garçon d'une voix de fausset.

Le pauvre Gilbert, regrettant la malencontreuse intonation qui avait provoqué le rire moqueur du matamore, son voisin de table, reprit aussitôt d'une voix de basse renforcée :

— Garçon ! garçon !

— Mon Dieu, dit Gilberte, comme tu appelles drôlement le garçon !

— C'est, ma foi ! vrai, et je me demande où, diable! j'ai pu prendre les deux voix queje viens de faire entendre.

Le garçon se rendait à l'appel de nos jeunes gens lorsqu'il fut arrêté au passage parle gros dîneur à moustaches grises, (pii, la boucdie encore pleine, dit d'une voix très-haute avec une aisance d'habilué :

— Pierre, faites émincer pour moi une douzaine de belles truffes autour d'un lilet de poularde en suprèuie.

— Oui, mon général, répondit le garçon en faisant un mouvement pour s'éloigner.

— Attendez donc, Pierre! reprit le général en promenant autour de lui un regard superbe, voulant sans doute donner aux autres dîneurs une haute opinion de son goût ralïiné et les écraser de son luxe culinaire : vous me servirez, après mes clianipignons à la provençale, des petits pois au sucre.

— Ce sont des petits pois de primeur, mon général...

— Je le sais bien, sacrebleu ! est-ce que sans cela j'en voudrais manger, de vos petits pois? répondit le général en haussant les épaules.

II est dans tout une sorte de pudeur, ou, si l'on veut, de réserve dont beaucoup de gens, et souvent des mieux placés, n'ont et n'auront jamais la moindre intelligence. Ce monsieur, parlant à haute voix, afin d'apprendre à ses voisins qu'il mangeait des mets fort cliers et des primeurs, semblait prendre en pitié des dîneurs plus modestes dans leur goût.

Ce tact parfait qui vient de l'âme et que l'éducation, l'esprit 0(1 la fortune ne sauraient donner et dont rhomme à moustaches manquait absolument, Gilbert et Gilberte le possédaient à un haut degré. Ils furent, moins par retour sur leur humble condition que par un sentiment de délicatesse naturelle, blessés de l'impertinence gastronomique de l'habitué. Aussi, lorsque le

garçon arrivant enfin auprès de la table de nos jeunes gens, se planta devant eux sa serviette sous le bras et leur demanda :

— Que faut-il servir à monsieur et à madame?

Gilbert se sentit de nouveau mal à l'aise pour lui et pour sa femme en songeant à la comparaison que le garçon allait établir entre leur dépense et celle du somptueux dîneur, leur voisin; mais changeant soudain de physionomie, relevant la tête, passant sa main dans ses cheveux, et parlant à son tour Irès-hnut, Gilbert articula fièrement et lentement :

— D'abord, garçon, donnez-nous une bouteille de Champagne!

Et il jeta sur le général, qui s'était remis à mastiquer, le nez dans son assiette, un regard qui semblait dire: «Ah! tu demandes des truffes, toi ! eh bien ! moi, je demande du vin de (Champagne. Altrape! »

— Et ensuite, reprit le garçon, que faudrat-il servir à monsieur et à madame ?

— Ensuite? dit Gilbert en feuilletant la carte, nous vous dirons tout à Theurc ce que nous prendrons.

Et cédant à un mouvement de curiosité, il (lit tout bas au garçon :

— Quel est donc ce gros monsieur à mousta-

ches grises qui aime tar»t les truffes et les petits pois ?

— Monsieur, c'est le fameux i^énéral baron Poussardf répondit à demi-voix le garçon avec un certain orgueil de citer un pareil hôte parmi les habilués de la maison. Monsieur doit le connaître de réputation?

— Ma foi, non, dit Gilbert. Qu'est-ce qu'il a donc fait de si beau?

— Je ne sais pas... mais il a tué en duel on ne sait combien de personnes; c'est un tireur de première force au pistolet et à Tépée. Je conseille à monsieur de ne pas regarder de ce côté ; le général n'aime pas ça.

— Voyez -vous donc! reprit délibérément Gilberte ; un chien regarde bien un évéque !

— Merci, garçon, répondit Gilbert en hochant la tête et risquant un coup d'œil oblique du côté de ce terrible spadassin.

Le garçon s'éloigna en disant :

— Sonmielier, une bouteille de vin de Champagne !

— Et frappé ! s'écria héroïquement Gilbert en regardant sans crainte du côté du redoutable général baron Poussard, qui, avouons-le, en ce moment ne pouvait apercevoir le jeune homme. Frappé, le vin de Champagne!

— Oui, frnppë, ajouta rcso'ûment Gilberte comprenant Ja pensée de son mari.

Et elle se retourna vers l'autre jeune couple, ses compatriotes dans ce lieu étrangei*, ses pairs en modeste repas, comme si elle avait voulu les venger par celte riposte dirigée contre le général, oubliant, hélas! qu'une i'ij)Oste est un coup aussi bien qu'une attaque, et qu'avant d'arriver à son but, elle avait atteint ceux-là qu'elle devait venger, car Gilberle entendit le jeune homme dire à sa compagne d'un air humble et résigne :

— Ils demandent du Champagne!

Puis il ajouta, awc un soupir de regret:

— Ah î ma pauvre Juliette !

Et il allait, sans doute en manière de consolation, se verser macliinalcmcnt quelques doigts de vin, lorsque sa compagne, qui veillait avec sollicitude sur la bouteille alors vide tout juste à sa moitié, dit vivement :

— Augusie, Auguste! à (jiioi ponsos-tu donc?

— Tu as raison, jcj)rit Auguste abandonnant brusquement le goulot de la bouteille.

Et il répéta en soupirant :

— Ah! ma pauvre Juliette... du Champagne! Tandis (jue Gilbeit vériiiait de visu sur la

carte le chinVe des prix, dont son ami le prati-

cien lui avait donné connaissance, Gilberte n'avait pas perdu un mot, un signe, un geste échappés à ses voisins. Merveilleusement servie par la bonté de son cœur, par la délicatesse de son instinct, et aussi, disons-le, par cette sorte d'intuition que donne l'habitude de vivre dans un milieu pareil à celui où vivent les gens que l'on observe, Gilberte s'était dit, avec autant de justesse que de pénétration :

— Ce général, en demandant tout haut avec affectation ses truffes et ses petits pois, nous a blessés, moi et Gilbert, de même que nous venons de blesser, mais sans le vouloir, nos deux voisins en demandant tout haut du Champagne. Ce n'est pas chez eux ressentiment d'envie ou de gourmandise ; non, non, je l'ai deviné au regard de ce pauvre jeune homme lorsqu'il a dit : «( Ah! ma pauvre Juliette, du Champagne 1 » Non : il éprouvait le regret de ne pouvoir offrir à sa compagne ce vin trop cher pour leur bourse, puis([u'ils n'ont bu que la moitié de cette bouteille que la petite dame ne quittait pas des yeux. Enfin, si elle est sa maîtresse, à ce jeune homme, comme il doit être humilié pour elle et pour lui, de voir deux amants (puisque Gilbert et moi nous n'avons pas l'air mariés), de voir deux autres amants, et comme eux du petit monde, se payer du Champagne ! 1. 3

les femmes sont si drôles ! celte petite dame est capable de faire une scène îiffreuse à ce pauvre garçon en sortant d'ici et de lui dire: «i J'en connais, moi, parmi de petites gens comme nous, qui ont au moins la chose d'olTrir du Champagne à leur chérie. » C'est bête, ces scènes-là, mais il n'en faut pas davantage pour vous gâter un beau dimanche. Oh ! mon Dieu ! Et si par surcroît, ce jeune liomme est faible de caractère, ne peut-il pas se laisser aller à une vilaine action, quesais-je! oublier la probité, poussé par le maudit amour-propre de pouvoir dire à sa maîtresse: «t Eh bien! tiens, en voilà, du Champagne ! )»

Et après un moment de réflexion, Gilbcrte fit un petit mouvement de tête, se disant à ellemême et tout haut :

— C'est ça.

— Oui, c'est ça, reprit Gilbert en replaçant la carte sur la table. J'ai fait le compte : c'est sept francs cinq sous et cinq sous pour le garçon.

Puis, voyant celui-ci arriver avec la bouteille de vin de Champai^nc, dont le col goudronné dépassait la glace empilée dans le vase à rafraîchir, Gilbcit (lit joyeusement à sa compai^ne :

— Nous allons donc enfin la boire, cette fameuse...

Mais il fut interrompu par Gilberte, qui dit résolument au garçon ;

— Monsieur, nous avons fait erreur ; nous ne prendrons pas de Champagne.

— Mais, madame, il est débouché!

— Eh bien ! vous le reboucherez !

— Mais, madame, il est frappé!

— Eh bien ! vous le défrapperez !

— Mais, madame...

— Mais, monsieur, nous croyions avoir plus d'argent que nous n'en avons. Cela peut arriver à tout le monde de se tromper, n'est-ce pas? Pauvreté n'est pas vice! Ainsi, servez-nous une demi-bouteille de vin le moins cher que vous ayez, une meringue à la vanille, du bœuf au naturel pour un, et... pas de potage !

— Ah ! ah! ah ! fit le général donnant cours à l'hilarité qu'excitait en lui le singulier dîner de nos deux jeunes gens ; car Gilberte avait à dessein parlé tout haut afin d'être entendue de ses deux voisins.

Heureusement, Gilbert, stupéfait de la résolution de sa femme, ne fit aucune attention aux rires peu charitables du baron Poussard et regarda machinalement le garçon enlever brusquement la bouteille déjà placée sur la table.

— Ah ça ! Minette, dit Gilbert lorsque son étonnement lui permit de parler, à quoi penses-

tu donc? J'ai les huit francs... les voilà. — et il les montra ; — pourquoi renvoyer ce vin?

— Mon chéri... parce que...

— Parce que... quoi?

— Mais mon Dieu... parce que!!!...

— Ah! très-bien, c'est différent, fit le jeune hommeen s'inclinantdevantla mystérieuse toutepuissance du parce que. Très-bien ! seulement je ne comprends rien du tout à la chose!

Ce franc aveu de Gilbcrte, disant résolument au garçon : Pauvreté n'est pas vice, avait été entendu avec un sympathique intérêt par ses deux voisins, et pourtant (ainsi va la nature humaine) ils se sentirent assez aises de ce qui venait de se passer, sans pour cela ressentir cette joie méchante que la mésaventure d'autrui inspire à certains esprits, car le jeune homme, après avoir soldé le montant de sa carte et recevant quatre francs sur dix, s'approcha de Gilbert et lui dit cordialcmerît :

— Monsieur, c'est plaisir que de s'obliger entre braves gens; j'ai entendu votre dame dire qu'il vous manquait de l'argent... voulez-vous sans façon |)arlager? Vous me rendrez cela quand vous voudrez. Je n)'a|)pelle Augusie Meunier, commis;» la liarba d'Or, riK; du Faubourg-Saint- Mjirlin, près le boulevard.

— Vous êtes trop honnête, et j'accepterais de

grand cœur, répondit Gilbert ; mais nous avons suffisamment d'argent pour payer notre écot. Je ne vous suis pas moins reconnaissant, monsieur. Je me nomme Gilbert, dessinateur lithographe, rue de Lille, n^ 22. et je n'oublierai jamais votre obligeance.

Après cet échange d'affectueuses paroles, Gilbert et Gilberte virent leurs voisins s'éloigner au moment où le garçon, posant un plat sur la table, disait avec un sourire sardonique :

— Monsieur et madame sont servis : voilà le bœuf au naturel.

Malgré le sourire sarcastique du garçon, le jeune couple fit bravement honneur au bœuf au naturel et à une demi-bouteille de vin ordinaire; mais Gilbert, par galanterie, ne voulut pas absolument accepter la moilié de la meringue à la vanille, et Minette, contrainte de manger à elle seule cette friandise, s'y résigna en chafriolant comme une chatte qui lape de la crème. Six heures et demie sonnèrent. Les dîneurs élégants, arrivant peu à peu, prenaient place çà et là, non loin de nos deux jeunes gens.

— Voilà qui est singulier, dit Gilbert qui venait de demander sa carte, au lieu de boire cette fameuse bouteille de Champagne, nous n'avons bu chacun qu'un quart de vin ordinaire, et je ne me sens pas embarrassé du tout pour nous en aller

d'ici, à travers ce beau monde; or. je t'avoue que pour moi c'était là le hic...

— Mon clicri, c'est que nous avons tout bonnement dîne selon notre bourse, au lieu de vouloir nous donner des airs de seigneur; et maintenant, monsieur, offrez à Minette son écbarpe et son chapeau, et allons l'aire notre jolie promenade sur les boulevards jusqu'au jardin Turc.

Gil!)erte niitson chapeau, ajusta son écharpe, et nos jeunes gens, traversant d'un pas assez délibéré les salons du Café de Paris, passèrent sans trembler sous le feu des gros yeux du terrible général Poussard, au moment où celui-ci, se curant nonchalamment les dents, répondait à haute voix à un autre habitué qui l'interrogeait sur l'emploi (le sa soirée :

— Mon cher, je vais à une fcte superbe donnée par madame la marquise de Monllaur.

Et le spadassin gonfla ses joues enluminées, en prononçant ces mots .: Madame la marquise de Montlaur.

— Tiens! dit à demi-voix Gilbert, ce fameux duelliste doit aller à la fête de notre voisine?

— Et il fera honneur au souper, il peut s'en flatter, répondit Gilberte à son mari, qui cette fois ouvrit sans malencontre la porte vitrée conduisant au perron, et le jeune couple chemina bientôt gaiement sur le boulevard.

— Maintenant, chérie, dit Gilbert, m'apprendras-tu pourquoi tu as refusé de boire du Champagne? Tu m'as dit : Parce que... C'est une raison, une excellente raison, mais enfin il y en a peut-être une autre?

— Oui, et cette autre tu vas le savoir, mon bon Gilbert, répondit la jeune femme.

Et serrant plus étroitement encore contre son sein le bras de son mari, elle lui raconta, avec une naïveté charmante, sa crainte d'humih'er leurs voisins en se payant (comme elle disait) du Champagne. Gilberte mit dans ce petit récit tant de cœur, de gentillesse et d'enjouement, que son mari, après l'avoir attentivement écoutée sans l'interrompre, s'arrêta un moment, et, la regardant avec une expression de tendresse ineffable :

— Vois-tu, chérie, lui dit-il d'un ton pénétré, ce que tu as fait là n'a l'air de rien; et pourtant j'en suis touché... oh! mais touché!... tiens, regarde mes yeux... (Le digne garçon avait les yeux humides de douces larmes.) Quel bon cœur que le tien !

— Ne me regarde pas ainsi; tu me rendrais presque fière de ce que j'ai fait, et pourtant c'est si simple!

— C'est justement parce que tu as agi simplement selon ton cœur, que je suis si touché...

Un autre que toi, moi, par exemple, ayant aussi remarqué l'espèce de petite humiliation de nos voisins, je leur aurais dit : «c Partagez sans façon notre régal. » Cette offre partait d'un bon sentiment, et cependant c'était risquer de les humilier encore. Toi, au contraire, tu as, tuas... Et, dans son émotion, s'interrompant de nouveau, il ajouta :

— Tiens, vois-tu, Gilbcrte, il y a des gens riches qui donnent beaucoup aux pauvres, n'estce pas ? Eh bien ! moi, je dis. je soutiens que ta conduite en cette circonstance est cent fois plus touchante que si tu avais fait l'aumône, oui! Il nVn faudrait pas davantage pour te juger à coup sûr et dire : Voilà le meilleur cœur de femme qu'il y ait au monde !

— C'est vraif murmura une petite voix d'un timbre à la fois si suave et si doucement sonore (jue les deux jeunes gens tressaillirent, et se rotourncrcnt brusquement, croyant qu'un mauvais plaisant, les ayant suivis et écoutés, venait de jeter ces mots à leur oreille.

Gilbert et Gilbcrte restèrent stupéfaits...

Ils ne virent [)crsonne au|)rès d'eux, absolument personne, (juoiqu'il y eut bon nombre de j)romeneurs sur le boulevard Saint-Denis, où ils se "trouvaient alors.

Gilbert et Gill)erte, an moment où cette petite

voix d'une douceur merveilleuscavait frappé leur oreille et causé leur surprise, s'étaient arrêtés sur la pente du boulevard n peu de distance de la Porte-Saint-Denis. A l'angle de cette rue, sous la sombre voûte d'une vieille porte cochcre, se voyait l'un de ces étalages assez fréquents après la vente des mobiliers, étalages composés de toutes sortes d'objets de rebut : ferrailles rouillées, plats fêlés, tasses ébrécbées, gravures maculées, bustes en plâtre jaunis parla fumée, aux-

quels il manque le nez, ustensiles en fer-blanc bossues, etc.

Un Auvergnat présidait à cette exhibition, comptant pour sa vente sur l'afïluence des promeneurs qu'un beau dimanche de printemps devait amener sur les boulevards.

Nos jeunes gens^ debout et immobiles, non loin de cette boutique en plein vent, étaient encore stupéfaits (l'avoir entendu cette petite voix si douce qui, semblant sortir d'un corps invisible, venait de prononcer à leur oreille ces deux mots : C'est vrai, lorsque Gilbert, les yeux humides de larmes, avait proclamé sa Gilberte le meilleur cœur de femme qu'il y eût au monde.

— Voilà quicsl extraordinaire, disait le digne garçon en regardant de ci, de là. Je ne rêve pas 5 j*ai bien entendu dire : Cestvrai.

— Moi aussi, répondait Gilberleavec une surprise mêlée d'inquiétude. Y coun)rends-tu quelque chose?

— Rien absolument... Si encore nous avions bu celte fameuse bouteille de Champagne, je dirais : C'est uue illusion bachique... mais...

— Ah ! ah ! ah ! rcpiit la jeune feuime avec un franc éclat de rire, sommes-nous nigauds ! Je devine...

— Quoi ? que devines-tu ?

— Regarde ce gros arbre.

— Bon... et après?

— C'est à côté de cet arbre que tu t'es arrêté pour me dire tes câlineries.

— Et puis?

— Dans ton émotion, bon Gilbert, tu gesticulais, lu faisais les grands bras...

— Va pour les grands bras... mais ensuite?

— Quelque mauvais farceur nous aura remarqués, suivis, se disant : « Voilà des amoureux qui se chamaillent, il faut les écouter. » Puis, te voyant quitler mon bras, t'arréter, me regai'der en lace, et croyant (jue tu me faisais une scènCy il se sera caché derrière ce gros arbre, et, prenant une petite voix flûtée...

— Tu as raison, cent fois raison. Minette. Il n'y a que cette explication-là de possible , et pourtant cette petite voix, si douce... si douce... Est-ce que tu as jamais entendu pareille voix?

— La belle histoire ! c'est que le farceur avait la voix douce; et puis, l'éloignement où il était de nous l'aura encore affaiblie.

— C'est vrai, et pourtant...

— Et pourtant?

— Non. jamais homme n'a eu pareille voix.

— Eh bien! c'est que le farceur était une farceuse; c'est une femme qui nous aura fait celle niche. Voyons, est-ce que par basard, si je voulais prendre la peine de dire bien doucement,

bien gentiment du bout des lèvres : C'est vrai, cela me serait défendu? Tiens, écoute.

Et Gilbcrte dit bien bas de sa voix la plus suave :

— C'est vrai.

— Il y a quelque chose,reprit le jeune homme en secouant la tête, mais ce n'est pas ça.

— Comment, ce n'est pas ça, monstre de Bibi! reprit Gilbcrte en riant ; vous prétendez qu'une autre femme peut avoir la voix plus douce que votre Minette!

— Non, non ; mais enfin.

— Enfin? tu vas croire aux sorciers, n'est-ce pas? Nous avons entendu une voix, donc quelqu'un a parlé ; or, comme nous n'avons vu personne, c'est que le parleur était caché. Sors de là si tu peux.

— C'est évident, dit Gilbert, car aucune autre explication n'était possible. Oui, c'est évident! une femme nous aura joué ce tour-là; mais elle peut se vanter d'avoir une voix, une voix. ..enfin j'en suis pour ce que j'ai dit, je n'en ai jamais entendu de pareille... et...

— Gilbert, regarde donc cet étalage sous cette porte coclière, reprit la jeune femme qui, parfaitement satisfaite de l'explication qu'elle avait donnée à son mari, et qu'elle s'était donnée à elle-même, du phénomène dont tous deux avaient

été d'abord si surpris, l'oubliait complètement. Il y a souvent de très-bonnes occasions cbez ces marchands en plein vent,ajoula-l-e!le en entraînant son mari vers hi porte cocbère. Il nous reste nos cent sous de notre fameuse bouteille de cliam|);!gne ; si nous les employions à aciieter quelque cliose pour notre ménage?

— C'est une bonne idée, répondit Gilbert, déjà non moins que sa femme oublieux de la voix mystérieuse.

Et lous deux entrèrent sous la voûte de la porle coclicre où se tenait l'Auvergnat attendant les acheteurs.

Pendant que Gilberte furetait de l'œil parmi ces objets divers, Gilbert, avisant un vieux buste de plâtre auquel manquait le nez et une partie du menton, dit à l'Auvergnat d'un air gravement narquois :

— Mon brave lionmie , ce buste-'à, s'il est ressemblant, doit être celui d'un guerrier dans le genre <lu terrible général Poussard. Le héros que voilà aura eu le nez et le menton enlevés d'un coup de canon, à la bataille...

— Dame ! monsieur, je ne sais pas, répondit l'Auvergnat. J'ai acheté le tout ensembie... mais je pourrais vous laisser le buste pour trente sous.

— Un béros ! trente sous ! On a fièrement

CILDl.nT !;T ClLCLllïi:. I. i

raison de dire que la gloire est une chose sans prix !

— Gilbert! s'écria soudain la jeune femme en se relevant, de courbée qu'elle était, et montrant à son mari un objet qu'elle venait de découvrir et de prendre au fond d'une vieille tasse fêlée, vois donc quel amour de petile femme!

La figurine que Gilberle montrait h son mari était en effet un merveilleux et mignon chefd'œr.vrc. Haute à peine de deux pouces, elle représentait une femoie demi-nue agenouillée, les mains jointes, près d'une fontaine, simulée par quebjues aspérités verdâtres entourant irrégulièrement un n)orceau de métal brillant comme un miroir. Cette charmante ])etite('réaliire était blonde et rose; ses longs cheveux tombaient sur ses épaules, si brillants, si fins, que le brin de soie le plus délié eût paru un câble auprès d'eux ; l'espèce! de tunique qui l'cuxeloppait à dcnii scînblait tissée de ces fiis impalpables qui, au matin, s'étendent sur les prairies baignées de rosée; quant aux trnifs de cette figurine, ils échappaient à l'analyse. Les mots manquent pour rendre ce mélange de grâce, de finesse, d'idéale beauté, qu'offrait, dans son exfjrcssion de prière touchante, ce visage a peine grand connue l'ongle d'un enfant ; cependant, malgré l'incroyable ténuité de leurs proportions, les

plus petits détails des traits étaient, non-seulement rendus, mais, chose incroyable, parfaitement visibles. Les yeux, les yeux surtout, paraissaient vivants ; leur prunelle transparente et bleue, que la tête d'une épingle aurait couverte, semblait, sous leurs paupières frangées de longs cils blonds, implorer la pitié.

Quelle matière avait servi à la confection de cette figurine? Impossible de le deviner. Plus légère qu'une coque d'œuf de roitelet, elle était au toucher dure et polie comme l'agate, et pourtant, à la vue, elle possédait la souplesse, le grenu satiné de l'épiderme le plus délicat. On aurait cru, à les voir si joyeux, si légers, qu'au moindre soufïle les cheveux devaient onduler; les touchait-on, ils ofTi'aient à Tongle la dureté du diamant. Il en était de même de la tunique, assez diaphane dans sa blancheur lactée pour laisser vaguement deviner les contours roses du petit corps qu'elle voilait h demi.

Gilbert, assez artiste pour reconnaître un chef-d'œuvre dans cette figurine dont la gentillesse touchante frappait surtout Gilberte, restait saisi d'admiration et de surprise : la forme causait son admiration ; la matière, sa surprise.

— Voilà qui est singulier, disait-il en examinant ce bijou qu'il tenait dans le creux de sa main, on dirait que mes yeux ont la propriété

— /iO —

des lunettes d'approche qui rendent, sans les grossir, tous les objets chirs et distincts.

— Mais c'est tout simple, njouta Gilberte d'un air cîipable. cette petite ])onne femme est si précieusement travaillée que l'on distingue tout à l'œil. Tiens, sans vouloir, bien entendu, me vanter par une comparaison, ces derin'cres roses pompons qui m'ont coûté trois jours de travail étaient da:is leur pelit genre très-ache\écs. On distini^uait leurs étaniincs, les nervures et les dentures des feuilles. Et loi, n'es-tu pas arrivé au même fini dans ta copie lithographiée d'une p;ravure ancienne représentant une ménagère dans sa cuisine au milieu des légumes et des fruits qu'elle a rapportés du marché? On aurait compté les grains de les grappes de raisin et les fiuilles de tes clioux... >lais enfin nos chefsd'œuvre, à nous, ne sont que de la Saint-Jean auprès de cet amour de petite figure! Quel bonheur que nous n'ayons pas dépensé nos cent sous au Café de Paris! Si ce bijou ne dépassait pas nos moijens, nous raclièterions! hein ! Gi'bert? En le plaçant sous une |)etite cage de ycrrc, quel joli elfet il ferait sui* notre cheminé eenire nos deux oranges pailletées.

-- Ma foi, cest une folie! mais tant pis, faisons-la; demandons d'abord le prix de l'objet.

— Je m'en eliarge, les hommes ne savent pas

marchander, répondit Gilbertc en s'approchant de l'Auvergnat.

Et prenant trop tardivement un air d'indifférence affectée :

— iMon brave homme, combien ce brimborion?

Et elle désigna la figurine que Gilbert examinait toujours curieusement.

— Oh! oh! reprit l'Auvergnat, qui avait sournoisement observé l'évidenle admiration des deux jeunes gens à l'endroit de l'achat qu'ils méditaient; vous me demandez là ce qu'il y a de plus cher dans mon étalage.

— Ça... cher! reprit Gilbert avec un étonnement simulé, cette petite bonne femme de rien du tout!...

— Une pelite bonne femme de rien du tout... fichtra! comme vous y allez! riposta le marchand ; ça me coule les yeux de la tête. J'en ai refusé dix francs à un milord anglais.

— Dix francs! s'écria Gilberte; allons, vous n'êtes pas raisonnable : nous vous en donnerons quatre francs, et ce sera encore joliment payé !

— Quatre francs! ah bien oui! j'en ai refusé dix à ce milord anglais. Non, non, je veux douze francs de l'objet; c'est à prendre ou à laisser, ma petite dame.

— Mettons quatre francs dix sous et n'en parlons plus, dit Gilbert en donnant la figurine

à sa femme et fouillant dans la poche de son gilet; c'est convenu?

— Douze francs, répondit l'Auvergnat en tendant la main pour reprendre la figurine que Gilberle dévorait des yeux, douze francs, pas un liard de moins.

~ Mettons cent sous, la pièce ronde, dit la jeune femme, dont le cœur battait de crainte et d'espérance, et qui ne pouvait se décider à renoncer à son trésor et aie rendre à l'Auvergnat. Gilbert, donne vite à ce brave homme ses cent sous.

— Douze francs, reprit opiniâtrement le marchand, pas un rouge liard de moins.

— Eb bien ! dit Giiberte, nous...

Mais son mari l'interrompit en lui jetant un coup d'œil significatif.

— C'est trop cher pour nous; viens, Minette, nllons-nous-rn.

— Quel dommage ! dit la jeune femme en soupirant et en jetant un regard de regret sur la figm'ine avant de ia rendre au marchand. Vois donc, n)on ami, sa pauvre petite mine suppliante, ses mains jointes! Ne dirait-on pas qu'elle nous regarde et nous demande en grâce de l'emmener avec nous*'

— Allons, viens; rends cet objet à monsieur, et partons.

— Adieu, pauvre petite mignonne, dit gentiment Gilberte à la figurine. Dame! ce n'est pas notre faute si nous n'avons plus d'argent ; sans cela, nous t'aurions gardée... Enfin, adieu...

Et la jeune femme, poussant un gros soupir, rendit la figurine au marchand et prit le bras de son mari, en disant :

— J'allais offrir cent dix sous, tout ce que nous possédons; tu m'en as empêchée.

— 11 sera toujours temps; marchons tout doucement, tu vas voir que le fichtra va nous rappeler.

Il n'en fut rien. L'Auvergnat ne bougea pas, et au bout de quelques instants, Gilbert dit à sa femme :

— Allons, jouons nos dernières cartes.

Et revenant vers le marchand :

— Voyons, voulez-vous cent dix sous?

— Douze francs, répéta l'Auvergnat, douze francs, pas un liard de moins.

— C'est fini, il faut renoncer à notre achat, dit tristement la jeune femme en s'éîoignant de nouveau. Quel dommage de n'être pas riche !

— Bah! c'était une fantaisie... Moi, je n"y tenais, Minette, que parce que je te voyais y tenir.

— Ça aurait été si joli sur notre cheminée,

au milieu de nos deux oranges pailletées!... Enfin, reprit rcsolûmcnt Gilbcrte, ce qui ne se peut ne se peut... Après tout, il n'y a pas de quoi se désoler : noire dimanche finira gaiemont, comme il a commencé.

— Monsieur î cria de loin l'Auvergnat; hé! monsieur ! hé! ma petite dame!...

— Le marchand nous rappelle, s'écria la jeune femme en tressaillant ; la figurine est à nous !... Victoire !

— Victoire! répéta Gilbert non moins allègremcMit que sa compagne; le fichtra est enfoncé sur toute la ligne !

— Allons, monsieur, dit en eiïet l'Auvergnat à Gilbert lorsque nos deux jeunes gens furent de retour auprès de lélalage, prenez la petite bonne femme pour cent dix sous; il faut bien gagner sa pauvre vie.

Gilbcrte, pendant que son mari payait le marchand, saisit avidement la figurine, et, dans sa joie naïve, ne put s'empêcher de porter ce bijou à SCS lèvres en disant :

— Enfin tu nous app;irtiens, cher petit trésor !

Et s'adressant à Gilbert :

— Vois donc, on dirait qu'elle nous remercie de l'emmener avec nous : et d'abord c'est moi qui la porterai, n'est-ce pas?

— Oui, Minelte ; mais pour ne pas la perdre, où vas-tu la mettre ?

— Dans mon corsage, donc ! elle n'est pas plus grosse que le pouce.

Et nos deux jeunes gens, tout joyeux de leur acquisition, allèrent par cette belle soirée printanière jusqu'au Café-Turc, et, ne pouvant entrer dans le jardin, leur bourse étant épuisée par l'acbat de la figurine, ils écoutèrent en se promenant la musique lointaine, puis regagnèrent le faubourg Sainl-Gcrmain par un clair de lune magni(i(|ue.

Lorsque Gilbert et Gilberte arrivèrent parle pont Royal dans la rue de Lille, où ils demeuraient, la foule des voitures qui se dirigeaient vers Vliôtcl de Montlaiir s'avançait lentement. La soirée était tiède et d'une magnifique sérénité ; plusieurs des femmes qui se rendaient à la fête donnée par la marquise avaient abaissé la glace des portières de leurs voitures, très-basses selon la mode d'alors : aussi nos deux jeunes gens, debout sur le bord du trottoir, plongeant facilement leur regard dans l'intérieur des carrosses, purent, selon qu'ils se Tétaient promis, admirer les belles toilettes. Ils en virent de charmantes et de magnifiques; ils virent des flots de satin, de gaze et de dentelles, à demi cachés par Therminc ou la martre qui doublent

les manteaux de velours. Ils virent dans la pénombre de ces voitures intérieurement doublées de soie et éelairées par la réverbération des lanternes, scintillirr étoiles et diadèmes de diamants au front de belles jeunes femmes, ruisseler les pierreries sur leur sein demi-nu et ëtinecler à leur corsage. Ils sentirent les suaves odeurs de l'héliotrope, du jasmin, de la violette, du lilas blanc qui s'exhalaient des bouquets énormes que ces élégantes tenaient de leurs petites mains gantées de blanc, odeurs pénétrantes qui se joignaient à celles du patchouli, du vétyver et de la verveine, dont s'imprègnent les étoffes. Ils virent enfin pendant l'espace d'un quart d'heure passer sous leurs yeux éblouis toutes les merveilles de l'élégance la plus raffinée, du luxe leplussplendide. Entre autres ils remarquèrent une ravissante créature coiffée d'une couronne de camélias rose tendre; au milieu de chacune de ces fleurs brillait un diamant semblable à une goutte de rosée matinale. Le corsage de la robe de crêpe rose de celte jeune femme, véritablement brodé de pierreries, dispar.iissait à demi sous les plis de son manteau de velours bleu d'azur doublé d'hermine. Elle tenait à la n)ain un colossal bouquet de violettes de Parme. Cette jeune femme, avançant alors sa tcte en dehors de la

portière armoriée, dit à un valet de pied qui marchait à côté de la voiture, alors arrêtée :

— Mais, Joseph, il y a donc encombrement? Cette iile est d'une lenteur insupportable ! Sommes-nous encore loin de Vhôtel de Montlaur?

— Oui, madame la duchesse, répondit le valet de pied en ôtant son chapeau galonné : il y a encore au moins une cinquantaine de voitures avant celle de madame.

— Alors, ordonnez à Williams de couper la file, dit la jeune femme avec un accent d'impatience et de mauvaise humeur; c'est intolérable !

Et elle se rejeta dans le fond de sa voiture, où elle se trouvait seule.

— Williams, coupez! avait dit le valet de pied en sélançîint derrière la voiture.

Aussitôt Williams, gros cocher anglais h perruque blanche, trônant sur la housse blason née de son siège, fit légèrement siffler la mèche de son fouet aux oreilles de deux superbes chevaux noirs dont les harnais resplendissaient d'ornements argentés ; l'attelage, s'éiançant impétueusement au milieu des étincelles qui jaillirent sous ses fers, sortit de la file en brisant la lanterne d'une voiture voisine, et, malgré les cris des sergents de ville chargés de maintenir

l'ordre, la voiture piit au grand trot le milieu de la rue pour arriver plus lot à Vhôtel de Montlaur.

— En voilà une petite sans patience ! dit Gilbert, qui, ainsi que sa femme, avait assisté à cette scène. Il parait que les jambes de madame la ducbesse lui démangent furieusement à l'endroit de la contredanse!

— Tu ne l'as pas reconnue? s'écria Gilberte avec un naïf orgueil, et pourtant tu me l'as vue faire.

— Comment, Minette, tu as fait cette jolie duchesse?

— Je te parle de sa coiffure, cctle charmante couronne de carnclias roses avec un diamant au milieu de chaque fleur.

— C'est, ma foi, vrai ! Trois heures du malin sonnaient lorsque tu achevais cette parure.

— A la bonne heure ! on est glorieuse de voir son ouvrage bi(Mi porté, reprit Gilberte avec ravissement ; est elle belle, cette j(,'une duchesse! Eh! eh! je suis f)Our (piclque chose dans sa beauté; c'est de moi l'idée de monter des fleurs naturelles av(cdes diamants.

— L'idée à Minette est excellente; seulenient moi je ne vis [las pendant que lu loccupcs de ces travaux-là. P( user qu'on a chez soi pour dix ou douze mille francs de diamants!

— Tiens! qu'est-ce quo ça fait donc? Est-ce que madame Batlon ne me connaît pas? Quand elle me confie des diamants, elle durt bien Iranquille, va! et moi aussi.

— Moi, non, car enfin si une pierrerie s'égarait?

— Bah; aNec du soin, rien ne s'égare.

Puis s'interrompant, Gilberte reprit à demivoix d'un air indigne :

— Ah ! par exemple, c'est trop fort! si j'avais su que je travaillais pour une pareille figure! Va, vilaine! ajouta-t-elle avec une petite moue de reproche, on t'en fera de jolies couronnes de feuilles de houx avec ses grappes de fruits rouges comme du corail! Quelle horreur! si ce n'est pas dépitant! une coiffure si élégante, si distinguée, qui m'a coûté tout un jour de travail, porter cela sur le front comme la visière d'une casquette! Regarde-la donc, Gilbert! mais regarde-la donc, celte grande blonde! Est-elle Jaide ! est-elle maigre , avec son cou de cigogne !

Et Gilberte montrait à son mari une très-laide fennne blonde, portant sa couronne presque sur les yeux, et qui pourtant, affectant des airs de joliesse, sortait parfois coqueltcment la tète hors de la portière de sa voilure.

— Ma foi, ça console d'être à pied, quand on 1. 55

voit de si vilaines figures en corrosse ! Dis donc, Minette, c'est toi qui serais gentille à croquer avec ton teint si blanc, tes joues si roses et cette charmante couronne verte à grappes ronges sur tes beaux cheveux châtains!

— Dame! répondit la jeune femme en étouffant un léger soupir, ça ne m'irait pas plus mal qu'à une autre...

— Enfin, dit Gilbert en étouffant, ainsi que sa compagne, un léger soupir et continuant de regarder comme elle le brillant défilé, voilà ce qu'on appelle des gens heureux, fièrement heureux! hein, Minette?

— Ah ! oui, bien heureux !

Et les deux jeunes gens restèrent pendant un moment silencieux et rêveurs.

Éprouvaient-ils de l'envie, amenés à un retour involontaire sur leur pauvre et humble position par le contraste incme de cette élégance et de ce luxe ?

Une sorte d'amertume involontaire ne se glissait-elle pas dans le cœur de (îilberfe à celte pensée : que. laborieuse et inlelligcnte ouvrière, elle avait, en retour d'un niudicjue salaire, veillé des nuits pour achever ces parures, chefs-d'œuvre de goût et d'élégance, dont elle ne devait jamais par(T ses dix-sept ans et sa charmante figure?

Gilbert a(iorait sa Gilbcrte ; n'éprouvait-il pas un vague sentiment de regret, de Irislesse, en songeant à l'abîme infranehissablc qui séparait à jamais sa femme de ce monde éblouissant dont le rayonnement splcndide venait de frapper leurs yeux ?

Enfin, nos deux jeunes gens ne se (rouvaientils pas alors sous l'obsession inévitable, fatalement née de la comparaison du luxe et de la pauvreté , comparaison qui amène ces réflexions :

Pourquoi le pfnn de ceux-ci dépend-il, par exemple, du caprice de ceux-là d'assister à une fête ? Car enfin, si cette jolie ducbesse et celte vilaine blonde ne s'étaient point senties en goût d'assister au bi\\ de la marquise de Monllaur, Gilberte, au lieu de gagner une bonne semaine et de pouvoir même offrir à son Gilbert cette fameuse bouteille de vin de Champagne, manquait peut-être du nécessaire !

Pourquoi cela ? pourquoi cette inégalité si saisissante surtout dans les villes comme Paris?

Nos deux jeunes gens ne se posaient-ils pas vaguement, involontairement ces redoutables questions ?

Certes, ils se les posaient, car ils appartenaient à l'espèce humaine, et nous défions })liilosophcs, moralistes, théologiens, législateurs, d'empêcher

que de pareilles questions non-seulement ne se posent, mais ne s'imposent : elles ressortent de la n.iture même des choses.

Est-ee à dire que la solution de ees questions se résume par une haine envieuse, sauvage et rapace, de ceux-ei eontre ceux-là?

Est-ce à dire que ceux qui soullrent, se privent et li'availlent, doivent se croire investis du droit Icgilimc de prendre la place de ceux qui jouissent de toutes les somptuosilés du superflu ?

Superbe logique, en vertu de laquelle de laborieux travailleurs deviendraient à leur tour d'opulents fainéants !

Si de telles imaginations n'étaient pas le comble de rimbécillilé, elles seraient le comble du monstrueux.

Aussi, hâtons-nous de le déclarer, Gilbert et Gilberte ne pouvaient aucunement les partager, ees prétendues doctrines, maladies chimériques inventées par ces grands docteurs toujours si habiles à sauver leurs clicnls de maux afl'reux... qui n'existent point.

Non, Gilbert et Gilberte avaientingénument, chacun à part soi, résumé leurs impressions par cette pensée à la fois si profondément humaine et d'une si naïve bonhomie :

— Ah ! voilà des gens bien heureux ! Je vou-

drais être comme eux. Pauvre Gilbert, serait-il content! Pauvre Gilberte, serait-elle contente! Et encore ce désir inoffensif, {)iirement spéculatif, car ils le savaient irréalisable, fut-il bientôt oublié par nos deux jeunes gens, grâce à une joyeuseté de Gilbert, qui, à la grande surprise de sa femme, se penchant à l'ouverture de la portière d'une voiture à un cheval, s'écria d'une voix caverneuse :

— Gros goinfre, tu dors, parce que tu t'es empiffré de truffes et de petits pois !

Gilbert s'adressait ainsi au général baron Poussard, qu'il venait de reconnaître. Celui-ci, toutes les glaces de la voiture baissées, dans le but de ventiler sa digestion, s'était profondément endormi au doux et lent balancement de son véhicule, ([ui suivait la (ile.

— Des truffes, des petits pois ! répéta machinalement le spadassin, encore appesanti par le sommeil.

Puis, reprenant tout à fait ses esprits, le baron s'écria d'un air matamore et courroucé, en mettant la tête à la portière :

— Mille tonnerres ! quel est le polisson, le pékin qui a osé se permettre cette plaisanterie? Je lui couperai les oreilles !

Mais le baron Poussard parlait aux étoiles, et s'avança nt presque à mi-corps au dehors de sa

voiture, il eut beau promener de ci, de là, ses gros yeux sanglants et furibonds, il ne vit personne. Gilbert et Gilberte, riant aux éclats, étaient déjà loin.

— Ah ! la bonne farce ! disait la jeune femme ; mais c'était imprudent ; le garçon du café nous a dit que ce monsieur était un duelliste !

— Un duelliste! Eh bien! après? Je m'en moque pas mal! Je lui aurais proposé de nous battre... à... à la pierre de taille! On prend chacun une pierre de taille pesant six mille livres, nom d'un petit bonhomme ! et en avant!... on cherche à s'écraser à mort !

Cette saillie de Gilbert redoubla l'hilarité de nos jeunes gens, et, toujours courant, toujours riant, comme des écoliers craignant d'être pris en faute, ils arrivèrent devant la porte de leur maison.

Gilbert , cédant au mouvement convnlsif de son rire , tira brusquement , par deux ou trois fois, le boulon qtii correspondait à la sonnette du portier.

— Ah! bon ! dit Gilberte . madame Badureau va nous faire une jolie scène I... tu as sonné à tout briser.

— C'est, ma foi, vrai ; allons, hardi, Minette... suis-moi .. la garde meurt et ne se rend pas! comme a dit cet autre vieux de la vieille.

La porte cochère s'ouvrit et les deux joyeux locataires aperçurent madame Badureau redoutablement campée sur le seuil de sa loge.

Gilbert s'avança bravement , et prenant sa voix la plus insinuante :

— Bonsoir , ma chère madame Badureau ; vouloz-vous , s'il vous plaît , avoir la bonté de nous faire l'honneur de nous octroyer notre rat allumé pour monter chez nous?

— Quand on a zévu Findécencc d'insulter z'aux gens qui ont zévu des malheurs en sonnant aussi grossièrement que des chiens, on ne doit pas avoir le front de venir encore leur demander son rat.

Après ces mots prononcés avec un courroux imposant, la portière ferma brusquement le vitrage supérieur de la porte de sa loge, dont elle ferma la serrure.

— Allons , ma bonne madame Badureau , dit Gilbert en frappant au carreau , pas de mauvaises plaisanteries! Que diable! nous ne pouvons pas monter sans lumière jusqu'à notre cinquième sans risquer de nous casser le cou ; l'escalier est noir comme un four... donneznous notre rat, pour l'amour de Dieu !

Vaines prières ; les deux jeunes gens virent à travers les vitres de la loge l'intraitable portière se rasseoir complaisamraent sur sa chaise ,

prendre sur ses genoux son chat favori et le caresser avec une affectation sardonique.

— Vieille bête! s'écria Gilbert, oubliant le respect dû à l'âge et au malheur , je lui donnerai une boulette, h ton chat!

— Bah ! laissons la , dit Gilberte, nous marcherons doucement; tu me prendras par la main, et tu monteras le premier.

Gilbert et Gilberte , guidés par la clarté de la lune, traversèrent la cour, au fond de laqjiellc s'élevait la haute maison dont ils habitaient le cinquième étage. L'escalier était jirofondément obscur; mais, grâce à leur connaissance des êtres et à l'appui delà rampe, ils gagnèrent leur réduit sans mésaventure.

— Je craignais surtout de tomber, de peur de casser notre amour de petite bonne femme , — disait Gilberte, tandis que son mari , prenant dans sa poche la clef du logis, cherchait k tâtons l'orifice de la serrure, qu'il ouvrit enfin.

— Lesallumetteschimiqucs sont sur le poêle, dit Gilberte; allume une chandelle , je t'attends à la porte.

Au bout d'un instant, une étincelle jaillit, et la chambre fut éclairée, chambre modeste, mais merveilleusement proprette; elle composait, avec un cabinet servant de cuisine , la demeure du ménage ; l'ameublement se bornait au strict

nécessaire : dos rideaux de cotonnade anx fenêtres , quatre chaises de merisier, un lit de fer dans l'alcôve , une commode de noyer bien luisante, placée entre les deux croisées mansardées ; devant l'une d'elles, la table de travail de Gilbert, chargée de ses pierres lithographiques et de ses crayons , ayant à sa droite le chevalet de bois blanc où il posait ses modèles dans unpassepartoiit j devant l'autre croisée , la table de travail de Gilberte, ses carions renfermant les matériaux nécessaircsàla confection de ses fleurs, et dans le vase, où elle avait germé, une petite tulipe de Thol, ']aunc cl pourpre, qu'elle se proposait de copier ; un poêle de fonte, chauffage plus économique, était placé dans la cheminée, ornée, ainsi que Tavait dit Gilberte, de deux oranges pailletées, amical et humble cadeau survivant au jour de l'an.

Tout dans ce pauvre logis annonçait des habitudes de propreté, d'ordre et de travail.

— J'ai justement là une boîte avec du coton où je mettais les diamants que j'ai employés à la coiffure de cette belle duchesse ; cette boîte sera le dodo de notre petite bonne femnîc, dit Gilbei'te en fouillant dans son corsage, et demain nous lui ferons une cage en verre. Quel joli effet cela fera sur la cheminée , n'est-ce pas, Gilbert?

— Certes; mais voyons-le donc à la lumière, notre petit chef-d'œuvre.

-— Laisse-moi d'abord le mettre sur la cheminée, pour juger (le l'effet.

Et Gilberte ayant placé sur la cheminée la figurine, entre les deux oranges, qui la dépassaient de beaucoup en hauteur, se recula d'un pas pour juger, ainsi qu'elle disait, de l'effet de son acquisition.

Or l'effet dépassa singulièrement Tattente de nos deux jeunes gens.

Gilberte , après avoir placé la figurine sur le milieu de la tablette de la cheminée, la partie la moins éclairée de la chambre en ce moment , s'était, ainsi que Gilbert, reculée de quelques pas.

Soudain ils aperçurent poindre autour de la figurine une faible auréole de lumière azurée, à peu près pareille à cette douce lueur que projettent certains insectes phosphorescents; aussi Gilbert s'écria-t il :

— Dis doue, Minette, voilà qui est singulier; il y a un ver luisant dans notre acquisition !

— Tiens, c'est vrai ! Sans doute il s'est fourré

— co —

entre les petites pierres qui entourent ce morceau (Je miroir imitant la fontaine...

— Ah çà mais... ah çà mais..., reprit Gilbert d'une voix suffoquée par la stupeur, qu'estce que cela signifie?

— Mon Dieu! mon Dieu!... murmura la jeune femme en saisissant le bras de son mari et se serrant contre lui , j'ai peur, mon ami... Je t'en supplie, ne restons pas là... sauvons-nous, sauvons-nous!

Mais les deux époux , en proie à une sorte de vertige, sentirent leurs jambes flageoler; il leur fut impossible de faire un pas.

La faible lueur azurée qui d'abord avait entouré la figurine s'était peu à peu changée en un petit foyer de clarté si vive , qu'elle remplissait toute la chambre, et que la flamme d'une chandelle placée sur la commode semblait d'un rouge sombre.

Cependant, malgré son éclat, la lumière qui rayonnait autour de la figurine était si pure , si douce, que l'œil la contenjpiait sans éblouissement, et qu'au milieu de son orbe argenté, l'on voyait la mignonne créature , aussi diaphane (ju'mie feuille de rose inleij)nsée entre l'œil et le soleil, se mouvoir avec toutes sortes de gentillesses. Elle s'était d'abord levée debout, en secouant sa tête blonde et détirant ses bras comme

une personne fatiguée d'êlre longtemps restée dans la même position , disant de cette petite voix mélodieuse et sonore dont Toreille de nos jeunes gens avait été déjà frappée :

— Ah ! qu'il est bon de se dégourdir les jambes après plus de deux mille ans d'immobilité !

Et la petite bonne femme couleur de rose , courant, bondissant sur la tablette de la cheminée , sautait , légère comme un colibri, sur les oranges deux fois hautes comme elle, puis s'élançait de l'une à l'autre pour prendre encore ses ébats , toujours entourée de son auréole argentée.

Nous laissons au lecteur à imaginer , s'il le peut, les impressions de Gilbert et de sa femme à l'aspect de ce prodige, le cou tendu, le regard fixe, le cœur battant à se rompre, en proie à une stupeur qui approchait de l'épouvante... de l'épouvante, non... la gentillesse de la ravissante figurine ne pouvait inspirer d'effroi; mais cet événement merveilleux inspirait aux deux jeunes gens cette anxiété profonde , ce doute de nousmème , de la sûreté de nos sens et de la sanité de notie raison, auquel nous sommes en proie, lorsqu'une apparence surnaturelle frappe notre esprit et nos yeux.

La sueur inondait le front de Gilbert, et Gilberte, cramponnée au bras de sou mari, respii. 6

rait à peine et Iremblait. Soudain, tous deux comprirent ce prodige... autant qu'il se pouvait comprendre, grâce aux souvenirs impérissables que laissent en nous ces ador.ibk's contea de fées dont a été bercé notre jeune âge et qui, lors de notre adolescence, nous ont fait tant de fois délicieusement rêver à ces merveilles enclianteresses. Ces souvenirs s'éveillèrent soudain en foule dans l'esprit troublé de Gilbert et de Gilberte.

Peau d'âne , V Oiseau bleu , la Belle au bois dormant, le Prince Persinet^ Jladin, et tant d'autres ressouvcnnnces classiques dans le fantastique , devenaient pour nos jeunes gens des réalités, des précédents bistoiiques, des faits incontestables, avérés, connus de cbacun.

Grâce à ces faits de notoriété publique, Gilbert et Gilberte, forcés d'ailleurs de se rendre à l'évidence, finirent, nous l'avons dit. j)ar s'expli()uer ce prodige autant que peut s'exp!i(juer un événement supernaturcl ; une curiosité dévorante remplaçant j)eu à peu la première angoisse des deux époux, ils se bnsardèrent à se rapprocher de la labhîtte (\r, la clieniinée sur laquelle la f)elite bonne feuinie couleur de rose continuait ses ébats , en répétant (jue c'était chose excellente que le mouvemenl après deux miieans d'immobilité.

— Le fait est, dit tout bas Gilbert, qui, de plus en plus rassuré, acceptait résolument l'aventure, le fait est que, garder la même position pendant deux mille ans, il y a de quoi fièrement vous engourdir les jambes !

— Prends garde de l'irriter ! répondit Gilberle d'une voix inquiète. J'ai lu dans les contes de fées (les contes de fées devenaient, sans profane comparaison , V évangile de ces jenncs gens), j'ai lu que souvent rien n'était plus colère, plus rancunier que les génies...

— Je n'en reviens pas ! ajoutait Gilbert en se frottant les yeux , nous voilà donc en pleine féerie... il n'y a pas à dire... non! que diable ! nous voyons, nous entendons.

— Que veux-tu! on assure qu'il y a eu des miracles... pourquoi n'y aurait-il pas de féerie?

Et s'interrompant, la jeune femme s'écria :

— Ab ! mon Dieu ! c'est bien autre chose maintenant! voilà qu'elle vole comme un papillon ! si elle allait se brûler à notre chandelle!

La petite bonne femme, après avoir bondi pendant quelques instants sur la cheminée , s'élançait en effet dans le vide, toujours entourée de l'auréole qui semblait rayonner de son corps rose et transparent ; mais cette lumière prit soudain une telle intensité qu'au moment où Gilbert et Gilberte éblouis fermaient à demi les

yeux , ils virent la petite bonne femme pour ainsi dire se fondre, se dissoudre dans cette auréole devenue étincelante comme de l'argent en fusion. Puis, leur éhlouissement passé, lorsqu'ils se hasardèrent de rouvrir les yeux, ils n'aperçurent plus qu'une lueur rosée qui , jetant ses derniers reflets au plafond de la chambre, s'affaiblit de plus en plus, disparut tout à fait, et la modeste demeure des deux époux resta faiblement éclairée par la flamme vacillante de la chandelle placée dans son flambeau de cuivre.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Gilbert avec un accent de profond regret, la voilà partie !

— Jeté le disais bien, reprit tristement la jeune femme, cartons deux s'habituaient parfaitement au merveilleux, tu l'auras irritée avec ta plaisanterie. Nous ne la reverrons plus , et peut-être nous aurait-elle porté bonheur.

— Je suis là , près de vous , mes amis , reprit la douce voix de la petite fée , je suis là . invisible à vos yeux , mais je ne vous quitte pas.

— Quel bonheur! reprit Gilbert; elle ne nous (juitle |)as.

— C'est toujours dommage «le ne plus la voir, dit Gilberte en soupirant, elb^ était si gentille!

— Mes amis , reprit la voix , vous m'avez

- fis —

déjà rendu un grand service... et seuls vous pouviez me le rendre, d'abord parce que vous êtes BONS... et puis pour d'autres raisons que vous saurez plus lard ; oui, vous deux seuls pouviez rompre le charme qui, depuis deux mille ans, me retenait enchaînée , pauvre Korrigan que je suis ; il dépendra de vous d'achever votre ouvrage et de me faire quitter cette terre-ci pour aller dans les autres mondes rejoindre mes sœurs, Korrigans comme moi. Le voulez-vous, mes amis?

— Gilberte , dit lout bas le jeune homme, te rappelles-tu si dans les contes de fées on tutoie les fées?

— Je ne crois pas ; il me semble qu'on leur dit pour les flatter : « Bon génie , qu'exigezvous de moi? »

— Bon génie, reprit Gilbert, qu'exigez-vous de nous ?

— Appelez-moi Korrigan , mes amis : c'est mon nom, et je 1 aime,

— Très bien, pardon, je ne savais pas, s'empressa deré[)ondreGilbert. Korrigan, qu'exigezvous de nous ?

— Que vous me demandiez tout ce que vous pouvez désirer en ce monde... mes amis, et que, vos vœux satisfaits , vous me disiez : Va-t'en, Korrigan, va- t'en.

-- ce —

— Comment ! c'est aussi simple que ça t s'écria Gilbert. Nous n'aurons qu'à vous demander tout ce que nous désirons, et vous dire ensuite...

— Va-t'en , Korrigan . reprit la petite voix douce, va-t'en!

— Ces paroles nous semblaient si grossières , si ingrates , ajouta Giiberte , que mon mari n'osait les répéter, aimable fée !

' — Oh ! rassurez-vous, mes amis, reprit l'invisible Korrigan , ces paroles seront ma joie et ma déliviance; je ne les entendrai jamais trop tôt; car, je vous l'ai dit, dès qu'elles seront prononcées par vous , je quitterai ce monde-ci pour aller retrouver mes sœurs.

— Si je vous comprends bien , gentille Korrigan , reprit Gilbert, nous vous demanderions, je suppose, d'être millionnaires, vous nous feriezà l'instant millionnaires, en reconnaissance de quoi nous vous dirions... Pardon, mais je ne peux m'emj)êcher de trouver toujours cela d'une ingratitude dé^joûlante. Nous vous dirions : Vat'en, Korrigan î

— Oui.

— Et... c'est une supj)Osition... si nous ne vous disions pas de vous en aller?

— Alors, mes amis, reprit la petite voix d'un ton soumis et résigné , je resterais en ce

monde-ci toujours prête à satisfaire vos drsirs , jusqu'à ce qu'enfin ils soient comblés.

— Quelle différence de langage et de procédés avec cette abominable mère Badureau , qui , ce soir, nous a refusé notre rat! dit tout bas Gilbert à sa femme. Cette pauvre Korrigan , elle aussi a zévu des malheurs j ils ont duré... pendant deux mille ans, et pourtant elle se ftiit, pour ainsi dire, notre servante !

— Pauvre petite! puisque cela dépend de nous, il faut lui demander vite ce que nous voulons et la renvoyer tout de suite, n'est-ce pas , Gilbert?

— Je reconnais là Minette , qui , l'autre jour, a acheté des hirondelles à uti gnmin pour avoir le plaisir de leur donner la volée... Sois tranquille, j'aurai bientôt dit ce que nous voulons, et nousdonnerons la clef descharnps à la gentille fée.

Puis il ajouta tout haut :

— Korrigan, nous voulons être millionnaires...

— C'( si fait, répondit la voix; regarde dans la boîte où Gilberte met ses fleurs, tu y trouveras un million.

Gilbert courut à la boîte , l'ouvrit et y trouva dix paquets dont chacun contenait mille billets de banque; puis, feuilletant avidement ces légers papiers, il s'écria dans sa joie délirante :

— Gilberte, ma Gilberte ! nous voilà riches à

jamais ! tu ne passeras plus de nuitsàtravaillei*! tu iras en voiture ! tu auras de superbes toilettes! des diamants , comme une duchesse!... nous aurons un hôtel! un château! des domestiques! Riches ! nous voilà riches !..,

— Quel bonheur !... mon Gilbert, tu ne seras plus courbé sur ta pierre du matin au soir; tous nos jours seront des dimanches , nous pourrons donner beaucoup d'argent! faire tant d'heureux!

— Alors tant pis! demandons deux millions... Bah ! une fois qu'on y est!

— Ah ! Gilbert! c'est abuser...

— Abuser? qu'est-ce donc que cela lui coûte, à cette chère Korrigan? Et |)uis... elle nous Ta dit : une fois nos vœux comblés et que nous lui aurons donné sa volée, bonsoir la compagnie , il sera trop tard pour lui demander encore quelque chose.

Et, s'adressant à la fée invisible :

— Bonne Korrigan, ce n'est pas par avarice que nous vous demandons encore un million , s'il vous plaît, mais il est si doux de donner à ses amis... que...

— C'est fait , répondit la voix ; regarde dans ta boîte à crayons, tu y trouveras un autre million.

Gilbert courut à la boîte, l'ouvrit et s'écria ;

— Minette, l'autre million y est!

— Merci ! oh! merci, bonne fée ! dit la jeune femme en joignant les mains ; tous nos désirs sont comblés! nous allons vous rendre la liberté; vous pourrez rejoindre vos sœurs... Et maintenant, va-t'...

— Gilberte ! s'écria Gilbert en interrompant sa femme au moment où elle allait prononcer ces mots décisifs : Va-t'en^ Korrigan! pourquoi tant nous presser de renvoyer notre bon génie? Pour elle, qui a attendu pendant deux mille ans sa délivrance , qu'est-ce qu'un quart d'heure de plus ou de moins ? On ne rencontre pas tous les jours des Korrigans, nom d'un petit bonhomme ! Laisse-nous donc un peu le temps de nous reconnaître !

— Au fait, reprit Gilberte, un quart d'heure de plus ou de moins...

— Chère petite Korrigan , reprit Gilbert , voyons, franchement, la , entre nous... est-ce que si , par exemple , et je mets la chose au pis , au lieu de vous renvoyer ce soir, nous vous gardions jusqu'à demain...

— Ah! Gilbert, dit la jeune femme avec un accent de reproche amical, il n'y a qu'un instant, tu parlais d'un quart d'heure seulement...

— Mais , Minette, c'est une supposition , une simple supposition ; je mets la chose au pis.

Et s'adressant à la fée invisible :

— Oui, si nous vous gardions jusqu'à demain soirou,à la grandissime rigueur, jusqu'à aprèsdomain malin, Korrigan, cela vous désobligerail-il énormément ? Je vous parle là, bonne fée, le cœur sur la main... ma parole d'honneur la plus sacrée, si ce retard à votre délivrance vous est vraiment par trop désagréable, nous n'insisterons pas!

— Oh ! non. ajouta Gilberte, nous vous sommes déjà si reconnaissants !

— Et puis enfin , lorsque l'on est deux fois millionnaire , ajouta Gilbert avec une certaine importance, l'on peut se contenter de cette position ; au.ssi , chère Korrigan, si cela vous chagrinait trop dercslcr. nous vous dirions... hum ! nous vous dirions... hum !... hum! (je ne sais pas ce que j'ai dans la gorge), nous vous dirions...

— Va-t'en, Korrigan ! se hâta d'ajouter généreusement Gilberte voyant 1 hésitation de son mari.

Gilbert, paljiitant d'anxiété, craignant que les paroles fatidiques de Gilberte n'eussent éloigne la fée, reprit d'une voix inquiète :

— Étes-vous encore là. Korrigan?

— Oui, ui(!s amis,répoudii, le génie invisible; il ne suffît pas de me dire seulement des lèvres: Va-t"en, Korrigan ! Non, non, le charme qui me retient dans ce monde- ci ne peut être rompu

— Tique lorsque, n'ayant plus rien à souhaiter, vous me direz du cœur et des lèvres : « Tous nos désirs sont comblés; va-t'eii, Korrigan. » Mais, hélas! le moment n'est pas venu; peut-éirc ne vicndra-t-il pas de longtemps ! pci;t-clre, dussiczvous vivre jus(pi'à cent ans, n'esl-ce j^oint vous qui achèverez d'accom|)lir ma délivrance.

— Quoi ! reprit Giiberte avec un léi^cr accent de tristesse , vous croyez , chère petite fée , que nous serons insatiahles, nous qui vivons de si peu et au jour le joui'?

— Je crois que toi et ton mari vous êtes bons, qualité suprême entre toutes; je crois que ton cœur, gentille Giiberte, est le meilleur qui soit au monde, ainsi que le disait ton Gilbert; car, bien que condamnée à rimmobilité, je pouvais voir , entendre et parler à qiie'que dist;tnce que ce fût ; mais malgré la boni é de votre cœur, mes amis, vous appartenez à !"liumanité; aussi jamais peut-être ne me direz- vous : Va-l'en, Korrigan. Vos désirs d'aujourdhui comblés , aurezvous le courage de dire : Va-Cen, à celle-là qui peut combler vos désirs de demain?

— Pardon, Korrigan, si je vous interromps, dit Gilbert, mais une idée me vient : vous , qui pouvez tout, pouvez-vous éloigner de Gdbcrte et de moi toutes les maladies?

— Oui, répondit la voix.

— Oh ! ma Gilberte ! dit le jeune homme avec émotion, jamais tu ne connaîtras la douleur...

Et sadressant à l'invisible fée :

— Vous concevez que maintenant, adorable Korrigan, je ne pousserai pas l'indiscrétion jusqu'à vous demander que Gilberte et moi nous ne mourions jamais...

Puis le jeune homme ajouta en se grattant Toreille :

— Cependant, la mort a quelque chose de fastidieux qui...

— La mort, dit la voix avec une sorte d'impatience moqueuse en interrompant Gilbert , la mort!... mourir!!... est-ce que Ton meurt?

— Korrigan... permettez..., reprit le jeune homme avec une respectueuse déférence ; loin de moi l'idée de vous contredire et de vous chicaner, mais la vérité m'oblige de vous déclarer qu'on a vu des {jcns mourir...

— Non, reprit doucement la voix; l'homme, corps et esprit, est immortel!... il quitte ce monde-ci pour d'aulres mondes, comme il en a quiUé d'autres pour celui-ci ; jamais il ne meurt ! il va seulement continuer de vivre ailleurs ; son âme cliJinge de corps et de monde, de même que vous changez de vêtements et de logis!

— Mon Dieu! mon Dieu! Gilbert! comme c'est singulier ! reprit ingénument la jeune

femme, et pourtant tout le monde croit à la mort !

— Ce que c'est que la routine! reprit Gilbert ; mais , Korrigan , ces mondes dont vous nous parlez, où sont-ils?

— Vous les voyez chaque jour, mes amis.

— Nous les voNons! s'écria le jeune lionirnc. Pardon, Korrigan, mais je puis vous certifier que jamais, au grand jamais, ni Gilberle ni moi, nous n*avons...

— Levez les yeux au ciel, mes amis, reprit la douce voix, otvous serez cbîouis en cont( mplant ces luilliers de mondes scintillants , où vous attend une vie nouvelle.

— Quoi! bonne Korrigan, demanda Gilbert, nous irions dans les étoiles après notre mort ?

— La mort, toujours la mort! reprit la voix. Oh! le sot et vain mot ! la vaine et sotte invention des hommes ! Ils sont parvenus à Taide de ces contes lugubres et niais, à faire un cpouvantailde l'un des moments les plus intéressants et les plus curieux de notre immortelle vie.

— Pourtant, Korrigan, je...

— Mais ne l'interromps donc pas ainsi sans cesse! dit Gilberle à son mari; en sa qualité de fée, la Korrigan sait ces choscs-Ià mieux que nous.

GILBERT F.T CILBtRTE. I. 7

— Voyons, bon Gilbert, rcpritla voix,tii n'es jnmais aile, n'est-ce pas, dnns l'Inde, en Perse ou en Chine?

— Non , Korrigan , notre plus long voyage à Gilberte et moi a élé de nous rendre à Versailles par le chemin de fer... rive gauche... celui de notre quartier.

— Eh bien ! reprit la voix , si demain tu nie disais : « Korrigan , je veux quitter Paris , que je connais, pour Pékin, que je ne connais pas. — Soit, te répondrais-je; partons pour Pékin. wOr, la svulr. pensée de ce voyage sernit-elle pour toi un sujet de lamcntalions, dcpouvante? seraistu assez siniple pour t'imnginer que le néant commence aux barrières de Paris, comme tu le figures qu'il commence au terme de cette vie-ci? Non, tn te sentirais au contraire rempli d'allégresse, d'impatience et de curiosité, à ce moment de quitter un pays que lu connais, pour un pays inconnu.

— S'il s'agissait de quitter Paris pour Pékin, Korrigan, je ne dis pas non ; cependant...

— il en est de même de ce n)onde-(i où vous vivez, mes amis ; vous le quittez pour des mondes merveilleux où vous allez, âme et corps, continuer d'exister. Est-ce que le papillon , toujours vivant, malgré sa métamor|.hose, lorsqu'il a dépouillé sa chrysalide , ne s'élance pas

des profondeurs de la terre vers les plaines azurées du ciel ?

— Bonne Korrigan, encore une question : Lorsque Gilberte et moi nous mourrons... non, je me trompe, lorsque nous irons continuer de vivre dans les étoiles, est-ce que nous serons toujours Tun pour l'autre Gilbert et Gilberte?

— Sans doute, de même que pendant votre voyage de Versailles vous étiez aussi bien Gilbert et Gilberte qu'à Paris.

— Et si je pars avant elle pour ce prodigieux voyage ?

— Elle te retrouvera, ainsi que se retrouvent deux amis dont l'un a devancé l'autre.

— Et nos parents? car elle et moi nous sommes orphelins.

— Vous retrouverez aussi vos parents.

— Mais c'est charmant! dit ingénument Gilberle; voir toutes sortes de mondes nouveaux et merveilleux en coujpaguie de ceux cju'on aime et que Ion a aimés, (|uel délicieux voyage! Ça vous donnerait })resque envie de partir tout de suite; n'est-ce pas, Gilbert?

— Pas du tout! nom d'un petit bonhomme, un instant! nous n'avons vu ce monde-ci^ comme dit la Korrigan, que par le j)clit bout do la lorgnette ; nous soiiimes millionnaires, n'oublions pas cela. De plus, nous sommes certains de

n'ctre jamais malades, de voir réussir tous nos désirs, quels qu'ils soient, n'est-ce pas, chère petite fée?

— Oui.

— Tu l'entends, Gilberte? Or, selon moi, avant d'aller voir dans les étoiles si nous y sommes, nous devons commencer d'abord par nous délecter infiniment dans ce monde-ci, sans pourtant abuser par ti'op longlemps de l'obligeance de noire chère ])etile Korrigan, n'est-ce pas ton avis?

— Au fait, pouvoir tout ce que l'on veut, c'est bien tentant ! reprit la jeune femme en souriant.

Puis, s'adressant à la petite fée invisible :

— Mais, rassurez-vous. Korrigan, nous ne serons pas insatiables, comme vous le craignez; avant peu nous \ous dirons ces vilains mois : Vat'en, Korrigan^ et vous pourrez aller rejoindre vos j-œurs.

— Je !e désire, reprit mélancoliquement la douce voix. Maintenant ordonnez; vous possédez deux millions ; en voulez-vous dix ? en voulez-vous cent?

— Peuli ! ! ! (lit Gilbert en regardant sa femme, des millions, c'est bien commun ! tout le monde en a. Il doit y avoir à demander mieux que cela, hein! Minette?

— Ce que c'est que de nous, pourtant ! reprit

Gilbertc d'un petit air philosophique. Tantôt nous calculions notre fameux dîner du Café de Paris de manière à ne pas dépasser nos pauvres sept francs dix sous, et voilà que ce soir nous rebutons déjà sur les millions.

Puis s'arrêtant à une pensée soudaine, Gilberte s'écria joyeusement :

— Dis donc, Bibi, ces jeunes gens qui tantôt ont élé si gentils pour nous au Café de Paris, et qui regardaient à boire un doigt de vin de plus que leur demi-bouteille, il faut leur faire une surprise.

— Je te comprends. Combien désirons-nous qu'ils aient ces jeunes gens? Deux millions?

— Oui, mais un d'abord, l'autre un peu plus tard, reprit la jeune femme : leur bonheur sera double.

— Bons cœurs! dit la voix, bons cœurs!

— Chère Korrigan, reprit Gilbert, nous voulons qu'à l'instant M. Meunier, commis au magasin de la Barbe d'or y rue Saint-Martin, soit riche d'un million.

— C'est fuit, mes amis, répondit la voix. A cette heure un courrier descend de cheval à la porte du magasin de la Barbe d'or, et apprend à M. Meunier qu'un parent inconnu, mort aux Indes, lui laisse une succession dont on lui offre un million comptant, payable à Paris, chez M. de

Rothschild... L'autre million viendra quand vous voudrez.

— xMerci, Korrigan ; ce n'est pas tout...

— Ordonne.

— Je veux savourer le plaisir des dieux . la vengeance! la féroce vengeance ! nom d'un petit bonhomme 1

— Ah ! Gilbert, fit Gilbertc, que dis-tu là ? une méchante pensée tandis que nous sommes si heureux !

— Korrigan ! reprit Gilbert d'une voix solennelle, je veux que ce duelliste forcené, le général baron Poussard , qui, afin d'humilier de modestes dîneurs, comme nous et notre ami Meunier, a demandé à tuc-tcte des truffes et des petits pois ; je veux, j'entends, j'ordonne que le susdit général baron Poussard , qui assiste à la fête njagnifîquc de la marquise notre voisine, soit pris, au milieu du bal , d'une colique atroce, le goinfre i

— C'est fait, répondit la voix. Le général, qui en ce moment s'évertue à flatter la marquise, dans rcsj)oir de se voir inviter prochainenienl à dîner, balbutie, se |)inc'c fortement les lèvres et prend une physionomie des plus étrang(Mnent embarrassées...

— Ah! ah ! ah ! fit Gilbertc en riant aux éclats, quel dommage de ne pas le voir !

— Une idée ! s'écria Gilbert. Korrigan, je veux que la colique du vieux spadassin cesse à l'instant.

— C'est fait, répondit la voix : les lèvres du général se déplissent, sa figure s'épanouit , il reprend un air souriant.

— Après tout, dit Gilberte, ce monsieur, en commandant son dîner à haute voix, ne songeait peut-être pas à nous humilier. C'est égal, Bibi , maintenant que sa colique a passé, j'aurais voulu voir la drôle de mine qu'il faisait en parlant à la marquise.

— Calme tes regrets, Minette, nous jouirons de ce délicieux point de vue, reprit Gilbert après être resté un moment pensif.

Et s'adressaut à la petite fée :

— Korrigan, tu peux tout?

— Oui.

— Peux-tu faire que Gilberte et moi nous devenions le marquis et la marquise de Montlaur, nos voisins?

— Rien de plus facile, répondit la voix; tout à l'heure, mes amis, je vous le disais : le corps est à l'âme ce que les vêtements sont au corps ; votre âme })rendra donc renvelop|)e de la marquise et du manjuis de Montlanr, et vous entrerez datis leur vie ; le destin qui les attend sera le vôtre; vous deviendrez, en un mot, eux-mêmes. Tout mon désir est que vous soyez assez

satisfaits de cette condition pour me dire un jour: Va-fetif Korrigan.

— Et moi , sY'cria Gilberte les larmes aux yeux, je m'oppose à cet arrangenient-là !

— Que dis-tu , Minette?

— Bonne petite Korrigan, reprit la jeune femme d'un ton suppliant, n'écoutez pas Gilbert; sa figure me plaît, je l'adore tel qu'il est, avec ses cheveux bruns, ses yeux bleus, sa bonne figure franche et ouverte , son gai sourire , ses dénis blanches; et j'aurais beau savoir que mon Gilbert est sous renvclo})pe de M. le marquis, que si celui-ci... non, que si Gilbert s'avisait de vouloir m'einbrasser sous la figure de M. le marquis, malgré moi je lui arracherais les yeux.

— Mais, chérie, écoute-moi donc.

— Laissez-moi, monsieur; sans doute l'enveloppe de cette belle marquise vous plaît davantage que mon enveloppe à moi.

— Ah! Gilberte! Gilberle!

— Vous préférez ses cheveux noirs à mes cheveux cbâtains, son nez aquilin à mon nez retroussé, sa taille à la mienne, et sous prétexte que je serai sous tout cela, vous voulez, monstre que vous êtes... Allez, c'est affreux ! Non, non, chère petite Koriigan , reprenez tous vos dons, vos millions, sauf celui de ces deux pauvres jeunes gens, et laissez-moi mon Gilbert tel qu'il

est, avec son bon cœur et sa bonne figure.

— Mais, Minette, encore une fois écoute-moi donc. Je n'avais pas, il est vrai, songé à celte objection de l'enveloppe, et...

— Taisez-vous, monsieur! voilà l'eiïet des grandeurs! mon enveloppe ne vous suflit plus, vous me voudriez ceile d'une marquise!

— Mes amis, dit la voix, tout peut se concilier : vous resterez Gilbert et Giiberte, en cela qu'aux yeux l'un de l'autre, vous garderez votre apparence cbnrnelle ; mais aux yeux de tous vous aurez la figure du marquis et de la marquise.

— Ah ! bonne Korrigan , que vous êtes gentille ! s'écria Gilbert. Eh bien. Minette, qu'as-tu h répondre à cela? Je disais bien, moi, que nous avions à demander mieux que des millions, car tous les millions du monde ne feraient pas de nous un vrai marquis et une vraie marquise, ne nous donneraient pas de belles manières, de superbes connaissances ; sans compter le délice de nous dire : «; C'est nous qui donnons cette magnifique fcte de ce soir ; » nous tjui étions trop heureux , il y a une heure, de regarder passer les voitures des invités.

— Le fait est que ce serait fièrement drôle et amusant, reprit Giiberte en souriant de plaisir.

Puis se ravisant, elle ajouta :

— Mais d'abord, bonne Korrigan, vous nous assurez que si nous prenons la figure du marquis et de la rnarcjuise, il ne leur arrivera aucun mal?

— Il ne leur arrivera aucun mal, répondit la voix; leurs âmes, ainsi que cel;i parfois arrive même dans vxi monde-ci, ebangeront d'enveloppe comme les vôtres en auront changé.

— Alors, la fcte est complète, puisqu'elle ne cause de peine à personne, dit joyeusement Gilberteen frappant dans ses mains; aussi, je crois, chère petite (ée, que nous vous dirons bientôt : Fa-Vcn, Korrigan!

Et se tournant vers Gilbert en prenant de son mieux un air de grande dame :

— N'est-ce pas ton avis, manjuis?

— Mais oui, marquise, mais oui, répondit Gilbert avec suffisance; je crois, palsambleu! <pie nous nous en tiendrons là; et, pour commencer, partons vite, In fête doit être dans tout son beau. N'oubliez pas, Korrigan, l'atroce colique du spadassin, au moment où nous entrerons dans notre superbe hôtel. Je veux repaître mes yeux du spectacle du général baron Poussard se trouvant dans une position exlraordinairement peu intéressante! Allons, vite, partons, Minette.

— Partons , répondit non moins gaiement Gilberle.

— Ah ! nos millions que j'oublinis, nom d'un petit bonhomme ! quoique marquis, ou parce que Ton est marquis, les millions ne sont jamais de trop, n'est-ce pas, chère petite fce?

— Ne prends point souci de cet argent, dit la voix, tu le retrouveras à l'hôtel de Montlaur.

— C'est juste, vous êtes notre caissier, adorable Korrigan...

Et réfléchissant :

— Cependant je veux garder deux billets de mille francs; je suis dans un jour de vengeance» j'ai soif de victimes !

Et Gilbert détacha de la liasse deux des billets et déposa les autres sur la table ; en un instant ils s'évanouirent h ses yeux.

— C'est étonnant, dit le jeune homme, ça vous fait toujours un certain effet de voir votre fortune fondre comuie la neige au soleil !

Gilberte en même temps regardait dans son carton à fleurs; l'autre million avait aussi disparu. Elle ne put retenir un léger mouvement d'inquiétude.

— Mes amis, dit la voix, voulez-vous revoir votre trésor?

— Non , non , reprirent à la fois nos deux jeunes gens, ce serait douter de vous, chère petite Korrigan; partons.

— Vous n'avez pas besoin de sortir d'ici, rc-

prit la voix ; en un instant vous serez transportes au milieu des salons de l'iiôtcl Mondaur.

— Bonne fée, si cela vous est indiffèrent, dit Gilbert, j'ai un terrible compte à régler avec cette abominable Badureau qui, ce soir, nous a refusé notre rat.

— C'est vrai, elle nous l'a refusé; aussi, pour descendre, comment allons-nous faire? dit Gilberle; l'escalier est si noir !

— Je vous guiderai , dit la voix, je répandrai devant vous ma clarté.

— Voilà ce qui s'appelle une voie claire, dit gaiement Gilbert, qui ce soir-là se trouvait en veine de jeux de mois. Hein! Minette, as- tu entendu!... une voie claire?

— Cbère petite Korrigan , vous qui pouvez tout, s'écria Gilberfe, empccbez, s'il vous plaît, mon scélérat d'époux de commettre d'affreux calembours ; c'est son seul vice.

— Il n'en fera plus, dit la voix.

— Eiilin! fit joyeusement Gilberte en éclatant de lire.

— Hélas! fit Gilbert en affectant un profond cliagrin.

El il ouvrit la porte de la ebambrc.

Aussitôt le palier fut éclairé par une lumière douce et azurée.

— Vois donc, Minette, reprit Gilbert, on di-

rait un superbe clair de lune; viens donc. Que fais-tu là?

La jeune femme, arrivée au seuil de la porte, jetait un regard mélancolique sur cet humble logis.

— Adieu! disait-elle, adieu, pauvre chambrette où nous avons vécu si heureux pendant dix-hiiit mois, jasant et travaillant du malin au soir, Gilbert à sa table et moi à la mienne, puisque nous avons eu la chanc e de ne jamais manquer d'ouvrage ; veillant souvent les nuits, mais veillant gaiement ensemble, et faisant nos projets pour notre cher dimanche! Adieu donc, pauvre chambrelte, toi qui nous as toujours vus si gais, si heureux et si amoureux, que l'on ne pouvait pas nous croire mariés! Adieu, nous voilà millionnaires! nousvoilà grands seigneurs! Mais nous ne serons jamais ingrats pour le passé, n'est-ce pas, mon Gilbert?

— Bons cœurs! murmura la douce voix; bons cœurs !

— C'est étonnant, chérie, j'éprouve aussi une sorte de tristesse au moment de quitter notre pauvre logis, reprit, api es un moment de silence, le digne garçon en s'avançant ainsi que sa femme au seuil de la porte; ça me serre le cœur d'abandonner pour jamais nos deux tables de travail, ce cabinet où de tes mains blanchet-

tes tu préparais notre petit repas, que nous prenions gaiement sur le poêle en hiver, près de la fenêtre ouverte en élé, h l'ombre de nos capucines, mangeant a la même assiette, buvant au même verre ! Mais, bah ! nous sommes bien sots de nous attrister!... est-ce que, lorsque nous le voudrons, nous ne la retrouverons pas, notre chambrette , puisque tous nos vœux seront exaucés?

— Tiens, c'est vrai î tu as raison ; mais c'est égal, je t'en prie, mon Gilbert, ne l'abandonnons pas, cette chère petite chambre; quoique nous soyons marquis et marquise , nous y reviendrons souvent , n'est-ce pas?

Puis, s'adressant à rinvisil)le fée :

— Gentille Korrigan , nous ne voulons pas qu'on mette écriteau pour notre chambre.

— Ah! ah! ah! fit Gilbert en éclatant de rire, mettre écriteau! mais tu oublies donc, Minette, que nous sommes millionnaires, et, pour garder notre chambrctte. nous achèterons, s'il le faut, la maison, son scélérat de propriétaire et la mère Badurcau par-dessus le marché! Ceci me rappelle ma \ engeance!

En descendant rescalier avec Gilberte, tous deux guidés par la lumière azurée que répandait le corps invisible de la Korrigan, Gilbert fredonna sur l'air de la Parisienne :

En avant, marclionsl

Contre Badureau .' Cou... rons ù la vengeance!

Cou., roos à la vengeance !

— Bonne fée, dit Gilbertc en riant comme une folle, vous pouvez tout : empêchez ce monstre de Bibi de faire de pareils vers.

— Il n'en fera plus-, dit la voix.

— Merci, Korrigan.

— Malédiction ! fit Gilbert. Je ne le chanterai donc plus, ô Badureau, mais je me vengerai! Ah! tu as zévu des malheurs, loi! eh bien! attends, attends !

Nos deux jeunes gens arrivèrent devant la porte de la loge, fermée au dedans et complètement obscure, car minuit avait sonné. Gilbert entoura son poing de son mouchoir, pesa peu h peu sans secousse, mais fortement, sur l'un des carreaux du vitrage, et le brisa presque sans bruit ; dégageant alors des débris du verre l'ouverture au travers de laquelle il passa la télé, il appela d'une voix caverneuse:

— Madame Badureau! madame Badureau!

— Hein! fit la portière éveillée en sursaut, et se dressant à demi sur son lit placé au fond de la loge dans une espèce de soupente. Hein ! qu'est-ce? qui va là ? qui m'appelle?

— Celui qui vous appelle, ô Badureau ! vous

oppellc ;» cette seule et unique fin de vous avertir oflicieusement que vous embêtez énormément les locataires.

— Au voleur! au feu î au secours! s'écria la portière en s'enroulant dans sa couverture, au secours!

— Vous embêtez, rcprends-je, ô Badureau ! énormément les locataires, leur prenant leurs plus belles bucbes , les faisant droguer une heure à la porte ou leur refusant leur rat avec férocité, le tout sous le prétexte que vous avez zévu des malheurs, ritournelle éternelle et sempiternelle. Or, voici deux mille francs; le diable vous les envoie dans l'espérance qu'ils vous feront oublier les malheurs que vous avez zévus... et qu'ainsi vous n'embêterez plus les locataires.

— Au voleur! au feu! à l'assassin! cria la portière d'une voix élouiïée ; c'est ce brigand do lithographe du cinlième!

— C'est lui-même, répondit Gilbert d'une voix sépulcrale, oui, et ce brigand-ln vous jette deux billets de mille francs dans votre niche, après quoi ce grossier Iitbograj)he se tire le cordon à soi-même, sans vous dire s'il vous ])Iaîl, ô Badureau !

El Gilbert sortit de la maison en riant aux larmes airjsi que sa Gilbcrte.

— Oh ! la bonne farce ! disait la jeune femme; vois-tu, voilà une vengeance comme je les aime.

— Bons cœurs ! murmura In douce voix, bons cœurs!

Nos deux jeunes gens, après avoir fait quelques pas dans la rue, se trouvèrent devant la grande porte de l'hôlcl de Montlaur flanquée de deux ifs chargés de lampions, non loin desquels se tenaient deux gardes municipaux à cheval. Au fond de la cour immense, alors traversée par les voitures de quelques invités retardataires, ou voyait le péristyle de l'hôtel brillamment éclairé, et à travers les grandes vilres de glace du vestibule, des massifs d'arbusles et de fleurs décorant les abords d'un large escalier de marbre blanc à rampe dorée au pied duquel se tenait rangée une nombreuse livrée richement galonnée. Une vive lumière étincelait à travers la soie des rideaux pourpres qui voilaient les fenêtres de ce palais, et plusieurs d'entre elles, [)ercécs dans une vaste galerie servant de salle de bal, et entrouvertes à l'air rafraîchissant de cette belle soirée de printemps, laissaient arriver au dehors les harmonieux accords d'un nombreux et excellent orchestre jouant alors une délicieuse valse de Strauss.

Gilbert et Gilberte s'étaient arrêtes un moment pour contempler l'aspect splendide de ce magnifique hôtel, puis la jeune femme dit à son mari :

— Et penser que c'est là chez nous! que nous allons nous trouver dans ces superbes salons, au milieu de ce beau monde! Tiens, Gilbert, le cœur me bat encore plus fort que tantôt au moment d'entrer dans ce fameux Café de Paris.

— Mais, chérie, dans cet hôtel, tu l'as dit, nous serons chez nous, à notre aise, comme l'on est chez soi, puisque nous serons le marquis et la marquise de Montlaur, maîtres de la maison. Allons, viens.

Puis s'arrétant au moment où il allait mettre le pied dans la cour de l'hôtel :

— Ah çà ! chère petite Korrigan, cesgrands laquais ne vont peut-être pas vouloir nous laisser passer... Comment entrer chez nous, dans nos salons?

— C'est fait, répondit la voix de Korrigan, vous voici dans le grand salon de l'hôtel ; vous êtes aux yeux de tous le marquis et la marquise de Montlaur.

La fête donnée par la marquise de Montlaur était dans tout son éclat. Nous ne décrirons pas l'opulence de cette demeure princière, ornée de tout ce que le luxe le plus raffiné, l'art le plus exquis, peuvent créer pour charmer les yeux ; l'élite de l'aristocratie parisienne et européenne, celle-ci représentée par les ambassadeurs, les ambassadrices et par quelques grandes familles étrangères, remplissaient ces salons, et çà et là les regards curieux ou admirateurs suivaient un lion ou une lionne^ ainsi que, dans le jargon de

la fashion anglaise, on est convenu d'appeler les hommes ou les femmes, très-souvent étrangers au monde aristocratique, mais recherchés dans ce monde-là. en vertu dune célébrité quelconque et incontestable.

La lionne et le lion de la fête donnée à l'hôtel de Monllaur étaient madame de Saint- Marceau et M. George Hubert,

Madame de Saint-Marceau, après avoir, sous le nom triomphal de la diva Bernardi, obtenu, sur \gs premiers théâtres lyriques de l'Europe, des succès égaux à ceux de la Malibran ou de la Pasta, et gagné une fortune considérable, s'était unie à ce qu'on appelle un homme du monde, M. de Saint-Marceau. Celte admirable cantatrice d'une éblouissante beauté, mariée depuis quehiues jours seulement, et éloignée pendant assez longtemps de la scène, avait, la veille, fait sa rentrée à l'Opéra Italien dans Semiramide avec un succès colossal. Les plus anciens habitués de ce théâtre ne se souveriaient pas de s'être trouvés témoins d'un pareil enthousiasme. Madame de Saint-Marceau, le lendemain de ce triomphe, reçut la visite du marqjiis de Monllaur, qui vint la supplier de daigner venir chanter à un concert donné par la marquise avant son bal. Madame de Saint- Marceau accueillit cette demande avec une par-

faite bonne grâoe, mais posn la condition que, contre l'usage, elle ne recevrait aucune rétribution. Le marquis lui répondit avec beaucoup de tact qu'en ce cas , ce n'était plus à la grande artiste qu'il s'adressait, mais à la femme du monde, à madame de Saint-Marceau, et qu'il serait trop heureux de la voir agréer une invitation pour la l'ète donnée par la marquise. Madame de Saint-Marceau, afin de reconnaître la délicatesse du marquis, insista pour chanter au concert, y chanta et se surpassa dans un morceau de ta Gazza ladra. Ce nouveau succès, joint à la rare beauté de la prima donna, à sa célébrité européenne, à sa position de nouvelle mariée, mariage compliqué d'incidenfs romanesques qui avaient eu beaucoup de retentissement, donnait à madame de Saint-Marceau tous les titres à cette appellation de la lionne de la soirée.

M. de Saint-Marceau, homme du monde, marié à une artiste dans des circonstances assez excentriques, aurait aussi brillé d'un certain reflet /éo«m, mais il n'accompagna pas sa femme à l'hôtel de Montlaur.

M. George Hubert était lion en sa qualité d'illustre poète dramatique, d'une réputation européenne; puis, peu de temps avant la fête donnée par la marquise de Montlaur, George

Hubert, reçu membre de TAcadémie française, avait prononce devant la fine fleur du monde parisien un discours tour à tour plein de verve, d'esprit ou de haute éloquence.

L'effet de ce discours l'ut prodigieux, et l'on en pariait beaucoup ce soir-là à l'hôtel de Montlaur. D'autres raisons contribuaient aussi à rendre George Hubert le lion de celte fête : la reprise d'OcTAVE, Tun de ses plus beaux drames, joue deux années auparavant, venait d'obtenir un succès peut-être ejicore plus étourdissant que par le passé. De plus, l'on devait représenter le surlendemain, pour la première fois, une œuvre nouvelle de ce grand écrivain, qui depuis deux ans n'avait rien offert à l'impatiente attente de ses admirateurs. Et telle était sa renommée, que cette prochaine solennité littéraire devenait un véritable événement. Enfin, depuis deux ans, George Hubert, autrefois assez assidu dans le monde, n'y paraissait presque jamais ; ce brusque renoncement à ses anciennes habitudes, cette retraite prolongée dont la cause fut vainement cherchée avait fait singulièn^ncnt ja.scr. Aussi, en raison même de sa rareté, la présence du poète à l'hôtel de Montlaur causait-elle une sorte de sensation. La manjuise rencontrant le jeudi précédent, au sortir de la séance de l'Académie, une femme

de SCS amies causant avec l'illustre écrivain, se l'clait fait présenter et l'avait engagé avec nne gracieuse insistance à la fête qu'elle donnait prochainement.

George Hubert, jeune encore, d'un abord froid, d'une réserve polie, d'une physionomie grave, un peu hautaine, que tempérait parfois un sourire bienveillant et fin, se partageait avec l'illustre cantatrice l'attention et la curiosité de la brillanle assemblée. Tous deux pouvaient savourer la louange sous toutes ses formes : depuis l'appréciation sincère, délicate, éclairée de leurs rares talents, jusqu'à l'admiralion banale et verbeuse, ou à l'exagération d'une flatterie trop effrontément hyperbolique pour ne pas cacher une secrète et jalouse envie.

Madame de Saint-Marceau, rayonnante de bonheur et de beauté, ne cachait pas sa joie de se voir accueillie dans cette société d'élite au moins autant comme femme du monde que comme artiste. George Hubert, plus contenu, très-obscrvaleur et allant au fond des choses, répondaitaux distinctionset aux empressements dont il était l'objet avec modestie, bon goût et dignité.

La signification donnée au mot lion dans le jargon de la société est tcll<Muent vaiiée, qu'il n'était pas jusqu'au général baron Poussard qui

ne fut une manière de lion en raison de sa triste réputation de duelliste forcené. En le voyant passer, l'on se disait :

— C'est le général Poussard, vous savez... il a tué douze ou quinze personnes en duel...

Cependant, nous devons révéler au lecteur que le spadassin usurpait son titre et son grade. Voici le fait : M. Poussard, après avoir servi, très bravement d'ailleurs, passa devant un con- - seil de guerre pour malversation et fut cassé de son modcsie grade. M. Poussard, quittant ia France, alla tenter fortune dans l'Amérique du Sud, alors en j)roie aux guerres civiles. L'aventurier obtint le commandement d'un corps franc, se battit intrépidement, rançonna les vainqueurs, pilla les vaincus, puis sa pelote faite, comme il disait, il revint en France et jugea convenable (le s'intituler baron et ex-général au service de lîoIivMi'. Ce titre et ce grade, l'audace du spadassin aidant, furent peu à peu acceptés sans conteste, gi'àce à l'insouciance (;t à la facilité babil uelles du monde parisien, et l'aventurier se produisit impunément sous iappellation de génénd baron Poussard.

L'barniorjil'ux orcb(!stre de la salle du bal se reposait, ainsi que les danseuis, durant l'intervalle qui séj)arait une valse d'une contredanse. Les bomuies offrant leuis bras aux femmes les

condiiisai(;nl dans une immense salle h manger où était dressé un splendide biiiïet où étincelaient des chefs-d'œuvre d'argenterie soit massive, soit repoussée, dus au merveilleux talent de Froment-Meurice, le Cellini moderne. Parmi les plus empressés autour de ce buffet, l'on remarquait le général Poussard ; il ne songeait déjà plus à l'inconvénient qui pendant un moment avait interrompu la conversation avec la marquise : inconvénient différé, mais toujours menaçant, car Gilbert avait dit à la Korrigan : « Je veux que ce vieux j^padassin soit repris d'une colique atroce lorsque Giibeite et moi nous entrerons dans les salons de l'hôtel sous l'apparence du ;nar(juis et de la marquise, car nous voulons jouir de la mine piteuse du généial Poussard. » Donc, celui-ci, dans son ignorance du péril et planté devant le buffet, s'empiffrait de bouchées à la reine sortant du four et de saiidwiches aux truffes qu'il arrosait de fréquentes rasades de vin de Champagne frappé; puis, parlant la bouche pleine, il se prit à dire à l'un de ses voisins de réfection, grand et beau jeune homme svelte et blond, d'une mine hautaine :

— La cuisine est excellente ici ; je n'y ai malheureusement jamais dîné, mais d'après l'échantillon de ce buffet, on peut dire que nous 1. 9

sommes dans une véritable maison de grand seigneur.

— Une bonne maison, oui, mais une maison de grand seigneur, non, répondit sècbement le grand jeune bomme blond en buvant h petits traits une lasse de cbocolat glacé. Pour avoir une maison de grand seigneur, il faut d'abord, je pense, être grand seigneur.

— Eb bien! M. le duc, reprit le général en avalant coup sur coup deux boucbces à la reine, est-ce que les Montlaur ne sont pas de trèsgrands seigneurs?

— Les vrais Montlaur étaient, monsieur, de fort grands seigneurs, mais la brandie s'est éteinte en 1471 .

— Mais pourtant, M. le duc...

— Mais, monsieur, je sais Tbistoire, j'imagine? reprit avec bauleiir le jeune duc. Ma maison a jadis eu des alliances avec cette ancienne et puissante maison de Montlaur, éleinle, je le répète, faute d'/joir.s mâles en 1471. Ce fut alors qu'un piètre genlilbomme poitevin, un certain Gautier de Ilaiilcrive. espèce d'aventurier n'ayant que la e;ipc et l'épée, se fil épouser par la dernière bérilière de celle grande famille, et prit sans plus de façon le nom, les armes et le titre de la maison de Montlaur, usurpations fréquentes alors et déplorables.

Le général réfléchit un instant, puis fronçant léj^èremcnt les épais sourcils qui surmontaient ses gros yeux injectés de sang, il reprit d'un ton assez cassant :

— Permettez, M. le duc, vous parlez d'usurpation de titres... mais savez-vous que le mot d'usurpation, c'est...

— C'est le mot poli, répondit le jeune homme avec une impertinence distraite en rephiçant sa tasse vide sur le hufl'et et approchant un lorgnon de son œil pour examiner une femme qui entrait.

— M. le duc! reprit le général d'une voix presque menaçante, qu'entendez -vous par le mot poli?

Le duc de Saligny, qui s'éloignait du buffet son lorgnon à Tœil et qui tournait en ce moment le dos à son interlocuteur, fit brusquement volte-face, et toisant le général, il lui dit avec une courtoisie de la dernière insolence :

— Si j'ai bien entendu, monsieur, vous me faites la grâce de m'interroger?

— Oui, M. le duc.

— Et à qui ai-je l'honneur de parler, monsieur ?

— Au général baron Poussard ! répondit le spadassin en se campant sur la hanche et rou-

lant SCS gros yeux, croyant sans doute par son nom redoutable méduser M. de Saligny.

II n'en fut rien ; celui-ci reprit en redoublant de bauteur et de politesse sardonique :

— Oscrai-je prier M. le général baron Poussard de vouloir bien me faire connaître le but de son interrogation?

— C'est très-facile, M. le duc, répondit le spadassin d'un ton bravacbe. Sans être l'ami intime de M. le marquis de Montlaur, puis(juc je n'ai jamais dîné cbcz lui, et que c'est seulement cet automne, aux eaux de Bade, que j'ai fait sa connaissance, il me suflil d'être reçu chez lui pour trouver singulier... oui, iM. le duc, prodigieusement singulier, et c'est le mot poli, que vous vous permettiez de... de turlupiner les aïeux du marquis, et certain de n'clre pis démenti par lui, je vous dirai en son nom, et au besoin en mon nom à moi, M. le duc... que... que... je... oui... je... vous... dirai... que...

Gilbert avait dit à Korrigan : « Je veux que le g<'néral Poussai'd soit ]»ris d'une colique atroce lorsque nous entrerons dansrbôlcl... » de sorte que, soudain, le générai, après avoir balbutié la fin de son entretien avec le jeune duc, resta mncl, j)inça ses lèvres sous ses épaisses moustaches grises, et ses traits exprimèrent bientôt une inquiétude mêlée d'angoisse. Il se dandina

— iOi —

tour à tour sur une jambe et sur l'autre, appuya sa grosse main velue et crispée au rebord du buffet; des gouttes de sueur perlèrent son front; il voulut s'efforcer de continuer l'entretien, mais il ne put articuler que deux ou trois hem!... hem!... et de nouveau la parole expira sur ses lèvres au gvand étonnement de M. de Saligny, qui, sans se départir de son flegme persifleur, reprit ;

— Vous me faisiez, je crois, monsieur, l'honneur de me dire, au nom de M. de iMontlaur et au besoin en votre nom, que... quoi?...

— M. le duc, répondit le général d'une voix haletante qui trahissait les plus vives aj)préhensions, nous reprendrons tout à l'heure cet entretien. Voici le marquis... il vient de ce côté; il est inutile de lui parler de rien, et...

Mais le général Poussard n'acheva pas sa phrase et se hâta de traverser la salle du buffet aussi rapidement qu'il le putsansétreremanjué.

M. de Saligny, Irès-surpris de la brusque retraite de son interlocuteur, le suivait des veux, lorsqu'un de ses amis, M. de Bourgueil, jeune secrétaire d'ambassade, portant au cou le ruban d'un ordre étranger, et à sa boutonnière une petite chaînette dor où étaient suspendues plusieurs croix, s'approcha du duc avec assez d'empressement et lui dit à demi-voix :

— Mon cher Gaston , décidëment la marquise s'afTiche avec George Hubert. Voilà un quart d'heure qu'elle n'a pas quitté son bras; du reste, c'est une partie carrée, car le marquis rie quitte pas la diva Bernardi, ou, si tu le préfères , madame de Saint- Marceau. Déjà!... Tiens... les voilà, entrant chacun par une des portes de cette salle à manger. C'est ihécàtral. A propos, faut-il toujours que j'engage ton cheval contre celui du martjuis pour le steeple-chase de la croix de Berny, course de gentlemen riders? Vous courrez tous deux; il y aura cinq haies, la Bièvre, quatre fossés à franchir.

— Oui, oui, engage mon cheval contre celui du marquis. Je voudrais l'humilier, le blesser, ne fùl-ce que par le dépit de me voir gagner celte course. Car je le hais plus que jamais, répondit le jeune duc avec une irritation contenue. Viens... maigre mon calme, je me sens hors de moi ; lu as raison, et je l'ai déjà remarqué : la marquise s'affiche avec une inconvenance révoltante. Klle ne quitte pas le bras de M. George Hubert. Oh ! ce soir même, elle saura que je ne suis pas le jouet de sa coquetterie clTronlée. Je suis outre : viens, viens!

Ce disant, M. de Saligny et M. de Bourgueil disparurent par une galerie aboutissant à la salle à manger, au moment où Gilbert et Gil-

berle, devenus le marquis et la marquise de Montlaur. entraient par deux autres portes latérales se faisant face.

A ce moment même venaient de s'opérer, par la puissance magique de la Korrigan, la transfiguration et la métamorphose de nos jeunes gens.

Une seconde auparavant, la petite fée leur disait, lorsque, arrêtés devant le seuil de l'hôtel, ils en contemplaient les somptuosités extérieures :

— C'est fait, vous êtes M. et madame de Montlaur, et aux yeux de tous, sauf aux vôtres, vous avez l'apparence charnelle du marquis et de la marquise,

A peine la Korrigan fut-elle partie que Gilbert et Giibcrte éprouvèrent une sorte de vertige, pendant lequel ils perdirent jusqu'à la conscience de leur être; puis ils se virent l'un et l'autre entrer dans la salle à manger de l'hôtel. Giibcrte, parée avec une magnificence du meilleur goût, le front coint d'une couronne de diamants et de fleurs, donnait le bras au grand poëte George Hubert, tandis que Gilbert, vêtu avec autant d'élégance que de recherche, donnait le bras à la célèbre et éblouissante madame de Saint- Marceau.

Cette double apparition, fatale au général ba-

ron Poussard, venait de motiver sa brusque sortie, en coupant court l'hostile entretien de M. de Saligny et du général.

Le marquis Gilbert et la marquise Gilberte (nous leur donnerons désormais ces noms pour la clarté de notre récit) éprouvaient une sensation étrange, presque inexplicable et intraduisible ; essayons cependant d'en donner une idée.

Que Ton se figure d'excellents comédiens jouant un rôle : l'imitation de la nature n'estclle pas pour les spectateurs saisissante? Rien n'y manque, ni le geste, ni la physionomie, ni l'accent, ni l'atlilude! l'émotion, le sourire, la joie, les larmes, tout semble vrai. Telle est en un mot la puissance de ces comédiens , que la fiction se confond avec la réalité. Ils se sont si profondément incarnés au personnage qu'ils re- [\rcs{ii]leni, ihont sicai'rément entré dans sa peau (pour nous servir d'une juste et énergique expression), ils se sont assimilés à lui avec un si prodigieux naturel, qu'ils ne sont plus eux, mais lui, avec son langage, ses manières, ses défauts, ses qualités, ses vices ou ses vertus.

Et cependant le comédien, en s'inenrnant le rôle qu'il joue, en exprimant comme siennes les pensées du poète dramalicpie, en devenant enfin Vacleur de toutes les actions bonnes, mauvaises,

terribles, touchantes ou grotesques à lui imposées par la volonté souveraine du poëte; cependant, disons-nous, le comédien conserve toujours son nioij son individualité, son caractère, son appréciation inlérieure du langage qu'il tient, des actions qu'il commet sur la scène.

Certes, le comédien représente à s'y tromper Hernani, Louis XI, Richard III, le Joueur, Angélo ou Antony .Emporté par l'irrésistible entraînement des situations, il s'oublie, et, nous le répétons, il s'incarne dans le personnage duquel il est l'expression visible, agissante et parlante; mais malgré ces entraînements, le comédien conserve son moi, la liberté de jugement à l'endroit du caractère d'HeRNANi, deLouisXI, de Richard III, du Joueur, d'ANGÉLO, d'ANTOivY. Hors du théâtre, il répudierait leurs actions, mais une fois en scène, une fois dans leur rôle, une fois dans leur peau^ il va fatalement, forcément jusqu'au bout.

Or, autant qu'il est possible d'expliquer une chose supernaturelle, Gilbert et Gilbertc , devenus par leur métamorphose le marquis et la marquise de Montlajir. se trouvaient dans une situation qucl(|uc peu analogue à celle des comédiens; ils jouaient excellemment leur rôle; mais du fond de leur conscience, de leur for intérieur, ils s'entendaicMit, ils se voyaient pour

— lOG —

ainsi dire ai^ir et parler, seulement. Ici la comj)nraison cesse.

Le comédien, s'il trouve par impossible son rôle Irop pénible ou troj) odieux, peut, au risque d'clre bué par le public, quitter la scène.

Gilbert et Gilbcrte, au contraire, ne pouvaient plus quitter le rôle qu'ils devaient jouer dès lors sur le ibéâlre du monde où ils représentaient le marquis et la marquise de Monllaur. En entham dans leur vik (ainsi que l'avait dit la Korrigan), ils ne pouvaient modifier en rien les cvénenienls qui devaient s'accomplir, et acceptaient fatalement les cbnnccs bonnes ou uiauvaises que l'avenir réservait à ceux dont ils prenaient la place.

Et puis enfin, sauf de rares exceptions dans lesquelles , entraîné par la situation, le comédien pleure les larmes de son rôle, ses larmes sont fcinles comme ses joies ou ses douleurs.

Il n'en allait pas être ainsi de Gilbert et de Gilbcrte. Joies ou douleurs, rires ou larmes, tout devait être sincère, réel. Ils devaient éprouver absolument tout ce (pi'auraient ressenti le marcpiis et la mar(|uise de Montlaur; et cependant le moi, le for intérieur de nos deux jeunes gens, conservait la faculté de leur donner conscience des paroles et des actes résultant de leur métamorphose.

Ceci [)osé, revenons à Gilbert et 'i Gilhorte alors qu'ils entraient dnns la vaste salle à mander par deux portes diiïérentes, et au moment où le duc de Saligny outré, disait il, de l'inconvenance de la n)ar(]uise, oubliait dans son courroux l'étrange et brusque sortie du général baron Poussai d.

Gilbert, donnant le bras à madame de Saint- Marceau, lui disait avec un empressement contenu, mais où perçait la vive impression que lui causaient le talent et la beauté de la célèbre artiste :

— C'est une banalité que de vous exprimer, madame, mon admiration pour le talent inimitable que vous avez montre ce soir dans ce morceau de la Gazza si admirablement elianté par vous, et pourtant il me l'aut choisir : cire banal... ou sincère.

Et le moi de Gilbert s'émerveillait de parler si galamment et ne trouvait rien de plus charmant que d'être marquis et d'improviser de si jolies eboscs.

— Prenez garde, M. le marquis, avait répondu en souriant madame de Saint-Marceau, si vous me parlez musique, je vous parlerai du goût merveilleux qui a présidé à cette fête. Ce sera aussi une banalité, mais vous me i'orcerez à mon tour d'être sincère !

— Oh! madame, permettez, la comparaison n'est pas juste, reprit Gilberl; avec quelque peu d'argent, tout le monde peut donner une fêle; mais ce merveilleux talent dont vous êtes douée est un don unique, divin, et... Allons, je me tais... je me tais! Je comprends que souvent les reines aiment à oublier leur royauté, fatiguées des hommages dont on les accable : parlons donc du premier, du plus envié, et, je n'en doute pas, du plus fidèle de vos sujets...

— De qui voulez-vous parler, M. le marquis*^

— De Saint-Marceau. Comment n'est-il pas ici ce soir? Ah ! si j'avais le bonheur d'être à sa place , ajouta Gilbert avec expression en cherchant le regard de madame de Saint-Marceau, avec quel doux orgueil je jouirais de vos succès ! Votre gloire serait la mienne! j'en serais, ce me semble, ans^-i jaloux que je le serais de votre cœur et de votic beau lé.

Soit que l'accent du marquis trahît une émotion qui n'était plus de la galanterie, soit que le nom de son mari >înt rappeler à la célèbre artiste qucl(|uc chagrin secret, sa figure, jusrju'alors ra}()nnanlc de joie et de bonheur, s'assombrit, un nuage passa sur son front; mais, habituée à se dominer, elle quitta le bras de Gilbert, s"approba du bulfet, et, prenant une

glace qui lui servit pour ainsi dire de niainlicn, elle répondit avec un sourire un peu contraint :

— Y pensez-vous, M. le marquis? M. de Sainl-M;irceau le prouiier dt; mes sujets! Il est, au contraire , mon seigneur et maîtie ; cet inmahle empire m'est trop cher pour que je ne sois pas mille fois heureuse de le subir. M. de Saint- Marceau, à son grand regret, n'a pu m 'accompagner ce soir, il souiïre... dune migr.iine nerveuse... dont i! est parfois atteint; mais, ajouta la grande artiste en paraissant salisfaite de trouver l'occasion de cou[)er court à un entretien qui l'embarrassait, voici M. de Bouri^ueil qui désire, je crois, vous parler, et il craint de nous interrompre... n'est-ce pas, monsieur? ajouta-t-elle en s'adressant à l'ami du duc de Saligny.

En effet, M. de Bourgueil, voyant le marquis causer avec madame de Saint-Marceau, s'était arrêté à deux pas, et il répondit en s'avançant et s'inclinant :

— Je serais, madame, très-fier et très-jaloux des quelques moments d'entretien que vous me feriez la grâce de m'accorder : aussi je respecte une faveur que j'envie.

Et, se tournant vers Gilbert :

— Mon cher marquis, puisque madame per-

CIlDF.r.T ET f.II.D!'RTK. t. 10

— ilO —

met que je l'interrompe... je viens de la part de Salignyvoiisproposer d'engager pour demain, au sleeple-chase de la Croix-dc-Berny, votre cheval Beverley contre sa jument Jurora, course de gentlemen riders. Vous monterez tous deux vos chevaux... Il y aura cinq fosses, la Bièvre et qualrc haies à franchir.

«'. Voilà de singulier plaisirs; c'est à se rompre cent fois le cou , » pensait le moi de Gilbert.

Mais en sa qualité de marquis, il dut répondre avec un imperceptible accent de malveillante ironie :

— Saligny fait ses engagements de course par ambassadeur... Voilà qui sent véritablement son grand seigneur.

— Il n'en saurait guère être autrement, répondit M. de Bourgueil avec une gaieté un peu factice , puiscjuc je viens vous proposer cet engagement de la part de Saligny et que je suis secrétaire d'ambassade.

— C'est vrai, mon cher Bourgueil, je plaisantais. J'acceple donc la proposition de Saligny, j'engage Beverley contre Aurora, mais à une condition : c'est que madame de Saint-Marceau nous promeltra d'assister à cette course,

— Ah ! madame, ajouta M. de Bourgueil en remarquant l'hésitation de madame de Saint- Marceau, ne nous privez pas demain de votre

présence. Le steeple-chase sera magnifique : tout Paris s'est donné rendez-vous à Ja Croixde-Berny.

— Franchement, répondit la cantatrice, j'ai grande envie d'assister à l'une de ces courses qui sont si à la mode en ce temps- ci ; mais malheureusement il me faut renoncer à ce plaisir, car l'indisposition de M. de Saint-Marceau ne lui permettrait certainement pas de m'accompagner demain.

— N'est-ce que cela, madame? répondit M. de Bourgueil en regardant Gilhert avec une expression de malignité satisfaite, car il allait mettre l'admirateur de la grande artiste dans une position cruellement difficile.

lit il ajouta :

— Mon cher, puisque Saint-Marceau ne peut conduire madame au steeple-chase, elle fera, j*en suis certain, le plus grand plaisir à la marquise en lui demandant pour demain une place dans sa voiture pour aller ensemble à la Croixdc-Berny. N'étes-vous pas de mon avis?

Le marquis, malgré son empire sur lui-même, ne put cacher son pénible embarras : tels sont les singuliers prt^ugés d'un certain monde, que ce monde devait crier au scandale en voyant une aussi grande dame que la marquise donner place dans sa voiture à une cantatrice illustre. Sans

doute celle-ci était mariée à un homme de ce même monde, et, par sa conduite honorable, jamais elle iravait aulorisé la moindre médisance; mais madame de S;iint-Marceau était devenue célèbre sous le nom de la Bcrnardi , et elle moulait encore sur les planches. Certes , on raccucillait à merveille ; dans les salons où elle était reçue, les femmes ne dédaignaient pas de s'asseoir à ses côtés ( t de lui adresser courtoisement la parole, ensuite d'un concert où son admirable talent venait de briller dans tout son lustre; mais donner place dans sa voiture à madame de Saint-Marceau, et cela en public, aux yeux (le lout Paris, comme on dit, c'était une mai que d intimité, fie familiarité (elle, surtout de la part d'une aussi jeune femme que l'était la marijuise, que le blâme de cette énorme inconvenance devait être unanime et lelomber sur le mar(|uis, assez faible ou assez peu soucieux de sa dignité pour tolérer les extravagances de sa femme.

Ces rt'dexions absurdes au point de vue du moi de Gilbert, mais complètement dans la logi(jiie de son personiiai^e de marqui-;, se présenlèrent à son esprit aNce la rapidité de la pensée. Rej)ousserla proposit on de M, de 13ourgucil , celait faire ymc sanglante injure à madame de Saint-Marceau, vers qui un vif et secret

penchant entraînait le marquis; et cependant offrir à la grande artiste une place dans la voiture de la marquise sans être même certain du consentement de celle-ci , c'était braver toutes les convenances, et c'est véritablement quelque chose de très-grave pour les gens élevés dans la religion du convenable et du convenu que de manquer à ses lois. Gilbert , entre ces deux extrémités , n'hésita pas , car il ressentait un goût très-vif pour madame de Saint-Marceau, et s'adressant à elle :

— Ai-je besoin de vous dire, madame, que, puisque Saint-Marceau ne peut pas vous accompagner demain à cette course où vous désirez vous rendre, madame de Montlaur s'empressera d'aller vous chercher? Si vous voulez bien lui faire la grâce d'accepter une place dans sa voiture, elle sera demain, madame, à onze heures chez vous.

Celte réponse fut accueillie avec bonheur par la grande artiste; car, remarquant le léger embarras que, pendant un moment, le marquis ne put dissimuler, elle redoutait un refus poii ou une échappatoire dont elle eût ressenti un cruel affront, notre susceptibilité devenant d'autant plus ombrageuse que notre position est plus délicate. Aussi madame de Saint-Marceau dit-elle à Gilbert avec effusion ;

— iU —

— Je ne saurais vous exprimer, monsieur, combien je suis touchée de l'offre que vous me faites au nom de madame la marquise , et j'accepte avec le plus grand plaisir. Comptez sur mon exactitude; demain, à onze heures, je serai prête.

A ce moment quelques accords de l'orchestre, retentissant dans la galerie du bal , rappelèrent le plus grand nombre de jiersonncs réunies dans la salle du buffet; un jeune homme, venant saluer madame de Saint-Marceau , réclama d'elle une contredanse promise. La jeune femme prit le bras de son danseur et s'éloigna du marquis au moment où un homme d'un âge mûr, s'approchant de iM. de Bourgucil , lui dit tout bas d'un air contrarié et affairé :

— Mon cher, venez vite; Saligny nous attend dans le petit salon chinois. La chose est fort grave.

— Ainsi, mon cher, c'est convenu, dit M. de Bourgucil à Gilberl, resté pensif auprès du buffet après le départ de madame de Saint-Marceau qu'il suivait du regard , Beverleij est engagé demain contre Aurora.

Puis il ajouta avec une légère nuance d'ironie:

— La charmante diva assistera au steeplechase, heureux présage pour votre triomj>he , mon cher.

— Venez donc, Bourgueil, venez donc, reprit à demi-voix l'homme d'un âge mûr en conduisant son interlocuteur vers le salon chinois ; il s'agit bien de Beverley et d'Aurora!

— De quoi s'agit-il donc?

— Eh! mon Dieu ! d'un duel.

— Un duel, et avec qui ?

— Silence, répondit l'homme d'un âge mûr en désignant du regard à M. de Bourgueil, avec lequel il s'éloigna, le général baron Poussnrd, qui alors radieux, dégagé, sûr de lui-même, s'approcha vivement du marquis après l'avoir en vain cherché dans les salons.

Pauvre Gilbert ! pauvre Gilberte ! dans quel guêpier êtes-vous tombés en devena?it le marquis et la marquise de Montlaur !

Le général Poussard , s'étant approché de Gilbert avec un officieux empressement, lui dit d'un air parfaitement satisfait en se frottant les mains :

— M. le marquis, je vous cherchais; notre affaire est arrangée; ça va bien.

— Quelle affaire, monsieur? demanda Gilbert fort sur[)ris, car il connaissait peu le général : il l'avait seulement rencontré à une saison des eaux de Bade, et, après quelques relations trèssuperficielles , le marquis s'était cru obligé de répondre à de fréquentes cartes de visite du

général baron Poussard par une invilation à celte soirée.

Gilbert, de plus en plus étonné, reprit donc :

— En vérité, monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire ; de quelle affaire parlez-vous?

— M. le marquis, en deux mots voici l'histoire : je suis un vieux soldat et j'ai l'excellente habitude d'être encore pins chalouiileux, si c'est possible, pour l'honneur de mes amis que pour le mien.

— Eh bien! monsieur?

— Eh bien ! M. le marquis, il y a un quart d'heure , ici . à cette même place , un freluquet vous a insulte.

— Moi?

— Vous; aussi vous pensez qu'à l'instant j'ai demandé des explications à ce monsieur.. Mais... les suites d'une de mes vieilles blessures reçue au siège de Marmora m'ayant causé une espèce de crampe... d'estomac, j'ai été prendre l'air un moment; puis en rentrant, j'ai ramassé mon homme au demi-cercle et lui ai dit en votre nom, et au besoin au mien, qu'il était un insolent, et (]uc, vous ou moi lui coui)erions les oreilles. L'affaire est donc , connue je vous l'ai dit, arranj^ée : nous avons le choix des armes, le rendez-vous est fixé pour demain matin à huit heures au bois de Verrières. N(tus saignerons

— di9 —

notre freluquet comme un poulet, et à onze heures nous reviendi'ons dcjcuuer chez vous... seulement, je vous on préviens, mon cher marquis, j'aurai une faim de tigre !

Le moi de Gilhert commençait à trouver son personnage de moins en moins agréable; il avait en expectative pour plaisir une course à se briser les os , et voilà qu'un duel inaltendu , provoqué par ce maudit spadassin qu'il avait voué à une colique atroce, venait encore rembrunir l'horizon ; mais en sa qualité de marquis, jaloux du point d'honneur, il écoutait avec plus de surprise que de crainte le général Poussard. Cependant il lui répondit assez froidement :

— Monsieur, j'ai Thabitude de me considérer comme seul juge de mon honneur. Lorsque j'ai eu le malheur d'oiïcnser quelqu'un, j'ai toujours cru devoir me niettre à ses ordres. Quant aux offenses dont je puis avoir à me plaindre, je vous le répète, moi seul je juge si elles valent le sang d'un homme.

— Eh bien ! moi, reprit le spadassin, j'ai tué à vingt-cinq ans un petit jeune homme de dixneuf ans, et cela tout bonnement parce qu'en débouchant une bouteille d'eau de Seltz au Café de Paris, à une table voisine de la mienne , il avait envoyé l'écume de sa bouteille dans un salmis de perdreaux que je mangeais. Ce qu'il

y a de drôle, mon clier marquis, c'est que la maman du pclit est venue le malin chez moi, en pleurant comme une Madeleine, pour me suppli( r de...

— ^lonsicur, je vous l'ai dit, reprit Gilbert en inlerromi)aMt le général, chacun est juge de son honneur, et je vous ferai observer que, avant de prendre en mon nom un grave engagement, vous deviez, ce me semble, me prévenir. En vérité, monsieur, voilà qui est au moins fort singulier : j'ai, selon vous, un duel, et j'ignore jusqu'au nom de mon adversaire...

— De fait, m'irquis, c'est assez cocasse... aussi je vais satisfaire à votre légitime curiosité : votre adversaire est le due de Saligny.

— Saligny! reprit vivement Gili)ert de qui les traits expiimèrcnt soudain une sorte d'aniraosilé satisfaite.

Et, après un moment de réflexion , il ajouta avec un sourire amer :

— Allons î puisqu'il s'agit de M. de Saligny, il n'y a que demi-mal, si la chose en vaut la peine.

— Si elle en vaut la peine, mon cher marquis ! rcj)ris le général Poussard en redevenant familier. D'abord ce beau duc a eu l'impertinence de dire ici devant moi (pie votre famille avait usur])é son nom, son titre et ses armes.

— Saligny vous a dit cela, monsieur? dit Gilbert de qui l'orgueil aristocratique se révoltait à une pareille accusation.

Et il ajouta avec raceent d'une irritation à peine contenue :

— M. de Saligny vous a dit que ma famille avait usurpé son nom, son titre, ses armes?

— Foi de vieux soldat, il me l'a dit. Vous comprenez, marquis, que cela a commencé de m'échauffer furieusement les oreilles, car vous êtes un excellent garçon, que j'affectionne beaucoup , parole d'honneur. Alors j'ai dit à ce freluquet : « Mais, uionsieur, savcz-vous que prétendre que la famille de quelqu'un a usurpé son nom, c'est fort grave? — Usurper est le mot poli, 1' m'a répondu ce blanc-bec en m'interrompant. C'est alors qu'une de mes anciennes blessures, j'en suis cousu, m'a donné une crampe d'estomac, et m'a obligé de sortir un moment; mais, ma crampe passée, j'ai repêché mon duc et je lui ai dit : « Monsieur, lorsqu'il s'agit de nom et de titres, si usurper est le mot poli, quel est donc le mot impoli ? — Le mot impoli, monsieur, m'a répondu le duc, est voler. »

— Oh! M. de Saligny payera cher cette insulte ! s'écria le marquis avec une fureur concentrée. Est-ce que ma maison ne vaut pas la sienne, qui n'a dû son élévation qu'aux infâmes

i. li

complaisances de l'un de ses aïeux pour Henri III...? Depuis assez longtemps je suis fatigué des insolentes prétentions de ce duc orgueilleux qui prétend me primer par la naissance ! N'a-t-il pas eu ce soir l'impertinence de ni'envoyer proposer par un tiers un engagement de course, M. le duc se croyant sans doute trop grand seigneur pour me faire cette offre directement? Enfin, pour d'autres motifs encore... je suis pardieu ravi de ce qui arrive!

— Et moi donc , mon cher marquis ! Mais pour en revenir à notre homme, je lui réponds:

« — Ainsi , monsieur, selon vous , les aïeux de mon ami le marquis sont des voleurs de noms et de titres?

« — Je vous rends grâces, M. le général, de m'avoir épargné le désagrément de dire une vérilé si dure pour la pr été )idue maison dcMontlaur, m'a répondu ce beau duc avec son air persifleur.

« — Et moi, monsieur, ai-je riposté, j'aurai l'agrément de vous déclarer au nom du marquis, mon ami, dont je me porlc caution, que vous êtes un cuistre !

u — Mon cher, a dit ce blanc-bec avec son flegme dédaigi^cux à l'un de ses amis présent à notre conversation, lu as entendu? c'est assez clair ; va trouver Bourgueil j toi et lui vous con-

viendrez de tout avec M. le général; seulement je tiens à ce que le rendez-vous ait lieu au bois de Verrières ; il se trouve tout près de la Croixde-Berny : or que j'y coure ou non, je tiens à assister au... au... )>

Et, ma foi, il a baragouiné des mots dans le genre de pipe et de chaise.

— Steeple-chase? reprit le marquis en souriant et en prononçant ce mot anglais avec son véritable accent, sHple-t'chèce.

— C'est ça... et là-dessus M. le duc de me tourner les talons. Alors moi et son ami, en attendant qu'il eût trouvé dans vos salons son autre témoin, nous sommes convenus de tout : le choix des armes nous appartient ; l'on se rendra d'abord à sept heures du matin à la barrière d'Enfer dans deux voitures ; les premiers arrivés attendront les autres, et Ton ira ensuite dans le bois de Verrières, où je vous l'ai dit , mon cher marquis, car, foi de vieux soldat, j'ai toujours porté bonheur à ceux dont j'étais témoin... nous saignerons ce beau duc comme un poulet, après quoi nous venons déjeuner chez vous, et alors... en avant le vieux sauterne et les huîtres de Marcnnes ! Tel que vous me voyez, marquis, j'avale mes six douzaines avant déjeuner pour me décrasser les dents, et je décrotte ensuite mes deux biftecks, des rognons au vin de Cham-

pagne, quelques tranches de galnntine de volaille, une salade do légumes et mon roquefort ; mais, sacrebleu ! à la condition qu'il marche tout seul... hé... hé... hé... Cinq ou six piirosdeh Havane par là-dessus, en sirotant notre moka et notre pousse-café, et nous serons lestés jusqu'au dîner ! Ah çà, marquis, vous tirez l'épée ? hein. . .

— Oui, répondit Gilbert d'un air rêveur, qui succéda chez lui aux premiers emportements de la colère.

Et machinalement il prétait l'oreille aux enivrants accords de l'orchestre de Strauss, qui retentissait dans la galerie voisine.

— J'aurais deviné, marquis, rien qu'à vous voir, que vous éîicz un tireur. A propos, si vous n'avez pas d'éj)ées de combat, j'apporterai les miennes, des bijoux, et culottés... faut voir! il y a six pouces do lame à partir de la pointe, qui sont d'une petite couleur d'un noir rouge trèsgentille, car après l'affaire, je n'essuie jamais mes armes, moi ! le sang se sèche à l'air, brunit l'acier, et ça fait ce que j'appelle une épée de combat ailotlre. Je viendrai demain à cinq heures du matin faire un bout d'assaut avec vous pour vous remettre en armes j si vous n'avez pas tiré dej)uis longtemps. Et tenez, mieux que cela , marquis : Ton étendra un matelas dans votre chambre, et j'y bivaquerai ; je ne suis pas

douillet. Mordieu ! un vieux lapin comme moi en a vu de grises en Espagne, en Allemagne, en Russie, partout. C'est dit, je bivaque dans votre chambre ; on nous sert en guise de réveille-malin une soupe à l'oignon, bien poivrée, un morceau de viande froide, une vieille bouteille de vin blanc, un verre de cognac ; j'allume ma pipe, et, sacrebleu ! nous chanterons la mère Gaudichon jusqu'au moment de partir pour aller saigner M. le duc. Ilein ! marquis, ça vous va-t-il?

Gilbert , dont le moi trouvait son rôle de marquis de plus en plus déplorable, quoiqu'il dût le jouer jusqu'au bout, Gilbert n'avait prêté qu'une oreille distraite aux olTres du général Poussard. Celui-ci , assez finaud sous sa grossière enveloppe, commençant l'entretien par M. le marquis et finissant par mon cher marquis, se familiarisait de plus en plus, espérant s'impatroniser dans cette opulente maison, dont il subodorait l'appétissante cuisine. Cependant, malgré sa rêverie, Gilbert entendit parfaitement la dernière proposition du général , qui olfrait de bivaquer à l'hôtel, et il répondit :

— Je ne veux pas, monsieur, abuser de votre obligeance à ce point de vous demander de passer la nuit ici ; puis cette fête finira tard , et conmjc l'issue d'un duel est toujours douteuse,

j'aurai quelques dispositiorjs l\ prendre et elles m'occuperont jusqu'au jour. Je vais prévenir l'un de mes amis, et demain matin à six heures, monsieur, puisque vous voulez bien me faire l'honneur de me servir de second^ je vous attendrai. J'accepte l'offre de vos épées, car je n'en possède pas; lors du seul duel que j'aie eu de ma vie , je me suis servi des armes de mon adversaire.

— Et l'avez-vous pincé, votre adversaire ?

— Je l'ai blessé grièvement.

— Bravo, marquis ! vous connaissez le terrain... cette fois-ci vous tuerez notre homme; c'est moi qui vous le dis.

A ce moment, cette jeune et charmante duchesse dont la grâce et l'élégance avaient frappé Gilbert et Gilbcrte, lorsque avant leur métamorphose ils s'étaient arrêtés devant la file de voitures qui se rendaient à l'hôtel, s'approcha du marquis et lui dit gaiement :

— Eh bien, mon cousin, il faut que ce soit moi qui vienne vous raj)peler que vous m'avez promis une valse.

— Ma chère cousine, repritOilberl en souriant, je n'ai pas le courage de regretter mon cmbli, tant je ^uis fier de vous voir venir me rappeler ma promesse.

Offrant alors son bras à la jeune duchesse et

faisant un signe d'intelligence au baron Poussard, il lui dit :

— Ainsi, monsieur, tout est convenu ?

— Oui, mon cher marquis, comptez sur moi ; je vous reverrai d'ailleurs avant de quitter l'hôtel.

«i Gros goinfre, abominable spadassin ! c'est pourtant toi qui es cause de ce duel, )) pensait le moi de Gilbert en conduisant la duchesse vers la galerie où Ton dansait.

Le spadassin se rapprocha du buffet dont il s'était éloigné durant son entretien avec le marquis, et le regarda sortir en se disant :

— Toi, tu penses à ton testament, tu es toisé, mon homme! tu me fais fièrement l'effet d'une poire molle, tandis que le duc me paraît rageur à froid et solide. Aussi, à l'heure qu'il est, marquis, je ne donnerais pas un napoléon de ta peau.

Et se tournant vers l'un des maîtres d'hôtel placés derrière le buffet :

— Dites donc, mon cher, servez-moi de ces petites bouchées à la reine toutes chaudes, comme celles que j'ai déjà mangées, vous savez? et puis vous me donnerez par là-dessus un verre de madère sec.

Les scènes précédentes s'étaient passées dans les salons de l'hôtel de Montlaur sans avoir

éveillé en rien l'attention des invités à cette brillante fête.

Dans un certain monde, il faut le dire, est-ce un éloge? est-ce une critique? grâce au savoirvivre et au respect des convenances, les ressentiments les plus pénibles ou les plus violents se dissimulent sous des apparences si calmes, si courtoises, souvent même si souriantes; l'on met, pour ainsi dire, de si merveilleuses sourdines aux émotions, que les plus graves événements de la vie intime s'accomplissent souvent sans le moindre retentissement,

Gilberte, devenue marquise, comme son mari était devenu marquis, Gilberte, tout en jouant fatalement son rôle, sentait son moi follement s'inijuiétcr de bien des choses; elle traversait en ce moment la salle du buffet en s'appuyant sur le bras de George Hubert, le poëte célèbre; elle le conduisit dans un petit salon alors presque désert, et s'assit sur une causeuse. George Hubert prit place à côté d'elle. Continuant alors un entretien commencé, Gilberte lui dit avec Texpression d'une vive curiosité :

— Ain^ii, monsieur, ils sont heureux?

— Oui, madame, aussi heureux qu'on peut l'être lorsque l'on a muluellement payé un bonheur commun par de grands sacrifices.

— Cependant, monsieur, ne trouvez vous pas

que madame d'Orbeval a sacrifie davantage que M. de Bandricourt? A vingt-cinq ans à peine, n'a-t-elle pns renonce au monde, à ses parents, à ses amis, à son pays? N'est-ce donc pas une terrible chose que de braver les suites d'un scandnie éclatant, et, après avoir été Tune des idoles de Paris, d'aller s'ensevelir à jamais dans la retraite? Vous parlez d'égalité de sacrifices... franchement, quel sacrifice a donc fait M. de Baudricourt en acceptant le dévouement héroïque d'une femme charmante et du plus grand monde?

— Croyez-moi, madame, celui qui accepte un pareil dévouement, fermement résolu de s'en montrer digne, contracte un engagement plus grave encore que celui de la femme qui confie son avenir à la loyauté de cet homme, désormais son unique appui, à elle, que le monde poursuit de ses mépris ou de sa colère.

— A ce point de vue, monsieur, vous avez raison; mais quelle énergie, quelle abnégation cette pauvre madame d'Orbeval a montrées dans cette circonstance ! dit Gilberte avec exaltation. Elle a été vraiment liéroïque, n'est-ce pas ? Vous qui la connaissiez, qui étiez son meilleur ami, vous pouvez l'apprécier plus que personne.

— Oui, madame, et plus que personne je l'ai admirée! A cette grave résolution elle ne

s'est pas décidée légèrement et par coup de tète : non, non ; elle a longtemps réfléchi, longtemps combattu ! Elle ne s'aveuglait pas sur les conséquences de son sacrifice, car elle redoutait cruellement le bruit et l'éclat. iMais il lui fallait absolument choisir entre l'hypocrisie ou le scandale ; elle a préféré rompre ouvertement avec le monde. Et cependant il eût toléré une liaison coupable, dissimulée sous un léger vernis d'hypocrisie. Tromj)cr son mari en y mettant assez de formes pour sauvegarder les apparences et conserver une brillante position sociale, cela se voit et s'accepte journellement ; mais renoncer vaillamment à cette position si enviée plutôt que de ruser, que de mentir effrontément tous les jours, se séparer d'un mari qui vous a donné les plus graves sujets de plainte plutôt que de le déshonorer sournoisement... ah ! voilà ce que le monde ne pardonne point.

— En effet, j'ai entendu traiter cette pauvre madame d'Orbeval avec le dernier mépris par des femmes qui étaient loin de la valoir par le cœur et par le caractère, et au risque de me compromettre, je lâchais de la défendre, reprit Gilberte. Enfin, son bonheur l'a vengée, puisqu'elle est heureuse.

— J'ai dernièrement re^;u d'elle une lettre;

elle y faisait un tableau enchanteur de la vie qu'elle mène avec M. de Baudricourt. Ils habitent une petite maison isolée, située dans une position ravissante sur les bords du Inc d'Annecy, au milieu des bois et des montagnes les plus pittoresques de la Savoie; la lecture, la promenade, les arts se partagent leurs instants ; car vous le savez, madame, notre amie et M. de Baudricourt sont excellents musiciens et dessinent tous deux à merveille; leur existence est modeste, mais confortable. M. de Baudricourt a emmené un vieux valet de chambre qui l'a vu naître, et madame d'Orbeval a pour la servir une excellente créature autrefois sa nourrice : leur domestique se compose de ces deux braves gens d'un dévouementà toute épreuve. Madame d'Orbeval m'écrivait que jamais, lorsqu'elle avait la meilleure maison de Paris, elle n'avait été entourée d'autant de soins et de prévenances.

— Ah ! malgré soi, l'on se prend à envier cette vie paisible, retirée, si merveilleusement remplie, ditGilbertc profondément rêveuse et triste, à la grande surprise de son moi qui se demandait comn)ent une jeune et jolie marquise pouvait être triste au milieu de cette belle fêle qu'elle donnait à la plus élégante société de Paris.

Puis, continuant son rôle, Gilberte, tressaillant soudain, dit au poëte :

— Vous allez, monsieur, me trouver bien fantasque. Je vous ai tout à l'heure prie de me parler de madame d'Orbeval ; maintenant je vous demande en grâce de changer d'entretien. Tenez, parlons de vous, et quoique j'aie le plaisir de vous connaître depuis très-peu de temps, permettez-moi une question bien indiscrète peut-être. Je voudrais savoir si vous savez apprécier le bonheur dont vous jouissez?

— En ce moment, madame, reprit le poëte en souriant, je n'ai rien à désirer.

— De grâce, 31. George Hubert, ne me répondez pas par des galanteries, vous avez trop d'esprit j)Our dire des fadeurs. Avoucz-nioi donc... est-ce si difricile? que rien ne manque à votre bonheur. Voyons, qu'avez-vous à désirer, à envier? Votre célébrité est européenne, votre nom dans toutes les bouches, vos moindres actions ins|)irent une vive curiosité ; depuis deux ans, vous paraisse/, à peiiK; dans le monde, et cliacun s'évertue à deviner le secret de ce changement dans vos habitudes ; l'on annonce une nouvelle œuvre de vous pour après-demain... au Théâtre-Français ; vous avez pu juger ici de Tiniportance (pie l'on attache à (^ette représentation si ardemment attendue, désirée... que vous dirai-je enfin ?... la ineilicurc compagnie vous recherche avec empressement ; votre

présence, où que vous alliez, est non moins remarquée que votre absence.

— Madame...

— Pas de fausse modestie; mieux que moi vous savez, M. George Hubert, que je n'exagère pas, et de plus, par une exception, il faut le dire, assez rare, on accueille en vous non-seulement l'un des plus grands poètes de ces tempsci, mais encore l'homme du monde; car nous vous revendiquons, M. George Hubert, vous êtes des nôtres... et pardonnez à notre orgueil, nous croyons que cette distinction doit vous flatter quelque peu. Quoi ! vous souriez? allez-vous me contester cela ?

— J'ai l'honneur d'être accueilli dans votre sociélé, madame, avec une bienveillance fort au-dessus de mon faible mérite; mais je ne suis pas de votre monde, je ne suis point des vôtres... ainsi que vous voulez bien le dire, madame.

— Je ne vous comprends pas. Qu'entendezvous par ces mots : vous n'êtes pas des nôtres?

— Tenez, madame, le hasard me sert à merveille, répondit George Hubert en souriant et montrant à Gilberte une charmante jeune fille qui donnait le bras à un homme à cheveux blancs et traversait le salon ; voilà mademoiselle de Merin ville qui passe accompagnée de

monsieur son père, le prince de Merinvillc; supposez, madame, que, frajipé de la beauté, de la grâce, des rares qualités de mademoiselle de Merinvillo, je devienne trcs-cpris d'elle... et que je désire l'épouser; supj)osons encore que.,, par impossible, mademoiselle de Merinville désire aussi cette union, et que monsieur son père daigne avoir de moi l'opinion si flatteuse que vous me faites la grâce d'en avoir, madame la marquise; ajoutons, et ceci n'est plus une supposition, mais un fait, dit George Hubert avec une dignité fière, ajoutons que je suis un honnête homme dans la plus complète acception du mot, et puis encore, si vous le voulez, que ma naissance est honomble et que mon patrimoine, joint au fruit de mes œuvres, m'assure une existence indépendante; eh bien, madame, mieux que moi vous connaissez ce monde qui est le vôtre... veuillez me répondre en toute sincérité : M. le prince de Merinville maccorderaitil, à moi George Hubert, la main de mademoiselle sa fille "^

— En vérité, monsieur, vous prenez des exemples si exceptionnels..., répondit Gilberte avec embarras, (fu'il est impossible de vous répondre.

— Soit, madame, prenons un autre exemple, répondit George Hubert en souriajit. Demain

j'épouse une jeune fille de ma condition, en un mot, née dans une honorable bourgeoisie et digne de tout point de porter mon nom ; vous donnez après-demain une fête comme celle-ci; avouez que si vous me faites l'honneur de vous souvenir de moi, je recevrai une invitation ainsi conçue : Madame la marquise de Montlaur invite M. George Hubert, etc., etc.; mais de madame George Hubert... pas un mot...

— Mon Dieu ! monsieur, encore une fois, vous choisissez si singulièrement vos exemples, que...

— Pourquoi, madame, vous défendre de ce qui est passé en coutume? Est-ce qu'à la cour l'on invite ce que l'on y appelle les femmes d'artistes, les femmes d'écrivains? Non, jamais; et si quelque chose me surprend, c'est que des hommes illustres dans les arts, les lettres ou les sciences, acceptent une invitation qui devient blessante par l'exclusion de leurs femmes.

— A cela, du moins, je répondrai victorieusement.

— Madame, je n'en doute pas.

— Ce qu'on accueille, ce qu'on recherche en vous, monsieur, c'est le mérite, c'est la célébrité personnelle. Or, tout en admettant, ce dont je ne saurais douter, que madame George Hubert fût douée des plus rares qualités, il est impos-

sible de ne pas établir cnire elle et vous une très-grande distinction.

— Je pourrais vous objecter, madame, qu'un homme de votre société, véritablement des vôtres... épouserait demain la fille d'un bourgeois millionnaire, que, sotte ou spirituelle, elle serait accueillie par vous sur le pied d'une égalité parfaite, en vertu du nom et de la naissance de son mari; donc ces distinctions dont vous parlez, madame, n'existent que pour nous autres qui. je le maintiens, pardonnez mon opiniâtreté, ne sommes pas des vôtres. Mais je ferai mieux, je me servirai de vos propres paroles contre vous-même, madame la marquise.

— Voyons cela, monsieur.

— C'est, dites-vous, la célébrité personnelle d'un homîiie que Ton accueille?

— Oui, monsieur.

— D'où il suit que si une femme jouissait d'une grande célébrité personnelle, elle serait accueillie à l'égal de son mari?

— Certainement.

— Permettez-moi nue question, reprit George Hubert en souriant de nouveau. Que pensezvous (lo madame de S;unt-Marccau ?

— Mais..., reprit Gilberle en plissant légèrement les sourcils, c'est une femme d'un admirable talent.

— Sa célébrité personnelle est donc incontestable , et de plus son mariage avec M. de Saint-Marceau lui a donné l'accès de votre maison. La conduite de cette grande artiste a toujours été irréprochable ; aussi vous offririez à madanïc de Saint-Marceau une place dans votre loge à rOpéra, ou une place dans votre voiture pour une promenade aux Champs-Elysées... je n'en doute pas, madame la marquise?

— Monsieur, répondit Gilberte presque avec dépit, l'on peut estimer beaucoup le caractère d'une femme, admirer ses talents, sans pour cela se croire obligée de...

— De paraître en public avec elle, n'est-ce pas, madame? Et cependant, contradiction au moins étrange ! on paraît en public avec des femmes qui vous épargnent la peine d'admirer leur talent, et dont on estime médiocrement le caractère et les mœurs. Ceci soit dit entre nous, sans aucune allusion à la comtesse de Senneterre, à qui ce soir, devant moi, vous avez, madame, offert une place dans la loge que vous me fiiisiez l'honneur de me demander pour la représentation d'après-demain.

— Mon Dieu! monsieur, que voulez- vous!

reprit Gilberte, ne sachant plus que répondre, il faut voir et prendre le monde comme il est.

— Oh! ceci, madame, est profondément

juste; aussi je crois prendre et voir le monde comme il est, en me rendant parfaitement compte que, grâce à un accueil dont je sens tout le prix, je suis admis dans votre société , mais que ni madame de S^iint-Marceau, ni moi, nous ne sommes des vôtres... et je vous dis cela, vous devez le penser, madame, sans le moindre sentiment d'humilité, sans que mon amour-propre soit en quoi que ce soit blesse; c'est un de ces faits curieux, particuliers aux sociétés qui, jjendant des siècles, ont été monarchiques et aristocratiques : je constate ce fait, rien de plus.

— Soit, monsieur, vous n'êtes pas des nôtres; quen concluez-vous?

— Ma conclusion, madame, sera la réponse à cette (piestion que vous vouliez bien m'adresser en me demandant si je n'étais pas le plus heureux des hommes.

— Je ne vois pas, monsieur, quel rapport...

— Permettez, madame; l'un des secrets du bonheur, selon moi, est de ne point s'exposer à des déceptions possibles ou ridicules, et cela me serait certainement arrivé si, ébloui par l'accueil que je reçois dans vos salons, je n'avais tenu coujpte, non pas de la dislance... je n'admets pas de distance entre gens honorables et bien élevés, mais de la différence... qui existe entre moi, je suppose, et M. de Montlaur votre

mari. Je me trouve donc fort heureux, madame, en cela surtout que j'ai, ainsi que vous le disiez, toujours su prendre et voir le monde comme il est, sans cependant jamais lui sacrilier un devoir, un sentiment ou un plaisir; je lui sacrifie peu, parce que je lui demande peu... je ne heurte point de front ses préjugés, mais je ne m'expose pas à en souffrir; je lui sais un gré extrême de son bienveillant accueil, mais je retrouve ma solitude avec délices. J'aurais, madame, à vous demander pardon de vous parler si longtemps de moi, si cette philosophie n'était applicable à chacun et à tous; or, pour en revenir au premier sujet de notre entretien, notre amie, n)adame d'Orbeval, a pratiqué cette philosophie. Tant ({u'ellc a beaucoup demandé au monde, c'est-à-dire ses hommages, ses empressements, ses flatteries, ses succès, qui sont la vie d'une femme à la mode, elle a beaucoup sacrifié au monde ; mais plus tard, ne pouvant lui sacrifier un sentiment profond, où était attaché le bonheur de sa vie, elle n'a plus rien demandé au monde, elle l'a quitté, et a trouvé, je l'espère, le bonheur dans cette résolution; mais, quoi qu'il arrive, sa conduite, quoique blâmable au point de vue des lois humaines, aura du moins été pure d'bypocrisie ou de lâcheté.

Puis, s'interrompant et remarquant que de-

puis qu'il parlait de madame d'Orbeval les traits de Gilberte trahissaient une sorte de rêverie pénible, George Hubert ajouta d'un accent pénétré :

— Pardon, mille fois pardon, madame, d'être involontairement revenu sur un sujet que vous m'avez prié d'écarter !

— C'était sagesse et prudence de ma part, répondit Gilberte avec un accent qui surprit le poëte.

Il attendait que la jeune femme complétât ou expliquât sa pensée, lorsque cet entretien fut interrompu par le duc de Saligny. Celui-ci, pendant que ses témoins s'entendaient avec le général Poussard pour le duel du lendemain, avait, de l'embr.isure d'une porte, épié avec une jalousie concentrée les moindres mouvements de la physionomie de la marquise durant sa longue conversation avec le célèbre écrivain. La contredanse était terminée, une valse lui succédait; iM. de Saligny, s'approchant de la causeuse où étaient assis George Hubert et Gilberte, s'inclina devant elle, et lui dit avec une légère nuance d'affectation ironique :

— Je suis désolé, madame, de venir troubler un entrelien qui fait bien des envieux ; c'est chose si rare de causer familièrement avec le génie !

Après ces mots, dont rhypcrbolique exagéra-

— Ul —

tion cachait une secrète malveillance, le jeune duc regarda fixement George Hubert, qu'il croyait embarrasser par cette louange d'une crudité brutale ; mais le poëte, de l'air le plus naturel du monde, se retournant à demi comme s'il eut cherché des yeux le personnage de génie dont parlait M. de Saligny, dit en souriant à Gilberte, qui avait tressailli et rougi à l'approche du duc :

— Combien était grande notre illusion, madame ! nous croyions causer seuls et nous avions en tiers un génie... invisible.

— Il se peut que le génie qui brille dans chacune de vos œuvres soit invisible à votre modestie, monsieur, répondit lejeune duc d'un ton gourmé, mais il frappe les yeux de vos nombreux admirateurs, et vous me permettrez, je suppose, de me compter parmi eux ?

— Certainement, je vous le permets, et de grand cœur, monsieur; l'admiration, si aveugle qu'elle puisse être dans ses choix, est un sentiment très-généreux : je me félicite de ce que mes œuvres aient éveillé en vous, monsieur, ce noble sentiment ; seulement, j'aime à penser qu'un jour vous accorderez votre admiration à des mérites véritablement dignes de l'inspirer.

Cette réponse, d'une réserve froide et un peu hautaine, prouvait suffisamment h M. de Sali-

gny que Goorge Hubert ivélait pas dupe de ses lounnges cmbarrassîintcs ; aussi le jeune duc, n'adressant plus la parole au grand poëte, s'inclina devant Gilbertc et lui dit :

— Vous m'avez fait l'honneur, madame, de m'accorder la prochaine valse, je viens vous offrir n)on bras.

A un léger mouvement de Gilbcrte. il fut facile de deviner qu'elle n'avait pas promis celle valse à M. de Saligny; néanmoins elle se leva en répondant par un gracieux signe de tcle h George Hubert, qui. se levant aussi, s'était incliné devant elle; puis, donnant le bras au jeune due. elle s'éloigna lui disant à demi-voix :

— Je ne vous ai p.is promis de valser, et votre invitalion n'était qu'un prétexte... pour inlerronipre un entretien qui, sans doute, cl je ne sais pourquoi, vous portait ombrage... mais je vous pardonne ce vilain soupçon..., ajouta-t-ellc en souriant; allons dans le jardin d'hivei', il y aura [)eu de monde... j'ai besoin de respirer l'jiir frais, il fait ici une chaleur étouffante... ma tcle brûle, ..

— Madame, dit tout bas M. de Saligny à Gilberle en la conduisant à un jardin d'hiver aliénant à Tun des salons, madame, votre conduite est indigne...

— De grâce, parlez plus bas ! on peut vous

entendre, répondit la jeune femme d'une voix tremblante et avec un accent de surprise ; qu'avcz-vous à me reprocher ?

— Vous vous alTichcz outrageusement avec M. George Hubert !

— Mais vous êtes fou, je ne sais ce que vous voulez dire, reprit GiibcTle en haussant les épaules, quoique son moi commençât de s'alarmer sérieusement du rôle qu'elle devait jouer jusqu'à la fin, puisqu'elle était entrée dans la vie de la marquise de Montlaur.

Gilberte arriva ainsi que M. de Saligny dans un endroit assez écarté du jardin d'hiver où des camélias couverts de fleurs et de huit à dix pieds de hauteur formaient plusieurs massifs éclairés par des lustres de bois rustique garnis de bougies.

— Où avez-vous vu, je vous prie, ajouta la jeune femme, que je m'affichais avec M.George Hubert?

— J'ai vu cela ainsi que tout le monde l'a vu, madame vous n'avez quitté le bras de... ce monsieur que pour le faire s'asseoir à vos cotés et vous entretenir conlidemment tout bas ensemble avec une affectation révoltante. Or, je vous le déclare, madame, il n'est pas dans mes habitudes d'accepter un rôle parfaitement ridicule... je ne saurais être plus longtemps dupe de voire coquetterie...

— Monsieur...

— Madame, vous ne m'avez jamais aimé ! Il vous a plu de m'agréer pour adorateur, afin de me rencontrer chaque jour dans le monde, de donner un but à vos soirées, de vous parer pour quelqu'un, de tenir à la main un bouquet de bal qui n'ait pas été commandé par l'une de vos femmes, d'écrire de temps à autre un billet le matin, de m'avoir à Saint-Thomas-d'Aqiiin non loin de votre chaise, et aux Champs-Elysées à cheval à la portière de votre voiture, ou bien encore derrière vous, dans votre loge, si vous faisiez quelque partie de petit speclacle. Voilà pour vous, madame, ce que c'est que l'amour!

— Ah ! vous me faites cruellement expier...

— Expier!... expier quoi, je vous prie? Quelle preuve d'amour m'avcz-vous donc jamais donnée, sauf quelques lettres écrites de Bade, où, l'été dernier, vous m'aviez devancé?

— C'est une grande imprudence que j'ai commise, monsieur, répondit Gilberte avec une émotion douloureuse; niais grâce à Dieu, je n'ai rien aulre chose à me reprocher; je vois maintenant quels seraient mon repentir et mon malheur!

— Ne vous hâtez pas, madame, de vous féliciter d'une ])rndcnce qui ressemble à faire peur à une indigue sécheresse de cœur.

— Je ne saurais plus longtemps, monsieur, écouler un pareil langage! dit Gilberte les larmes aux yeux en faisant un pas pour s'éloigner; je ne vous ai pas donné le droit de me traiter ainsi.

— Madame, il faut pourtant m'écouter. Prenez garde, dans l'état d'exaspération où je suis, je ne reculerai pas devant un éclat, quelles qu'en puissent être les suites !

L'accent du jeune duc en prononçant ces mots, sa pâleur, la résolution empreinte sur ses traits crispés, effrayèrent Gilberte. Elle n'osa s'éloigner, bien qu'elle sentît qu'une conversation si prolongée dans cet endroit écarté pouvait être fâcheusement remarquée.

— Écoutez-moi donc, madame, reprit M. de Saligny avec une violence à peine contenue, je vous le répète, prenez garde ! mon amour pour vous et vos dédains me rendent capable de tout ! et d'abord, apprenez que demain je me bats avec votre mari... que je hais à la mort!

— Grand Dieu ! s'écria Gilberte en pâlissant. Que dites -vous?

— Mais comme votre mari peut me tuer, je ne mourrai pas sans vengeance, et avant le combat, je lui montrerai vos lettres.

— Ah! monsieur! dit Gilberte presque défaillante et dune voix étouffée, cela est iniàme!

GILBERT ET GILBERTE. 1. 1 -î

— Oui, cela est infâme! je le sais; mais votre indifférence pour moi et votre coquetterie pour d'autres m'ont poussé à bout. Il vous reste un moyen d'empêcher ce duel et le scandale qui s'ensuivra. Nos témoins ont fixé le rendez-vous pour demain à huit heures du matin ; soyez chez moi à sept; une voiture de voyage nous attendra près de la barrière d'Italie. Nous quitterons la France, et je vous consacrerai ma vie entière!

— Mon Dieu! mon Dieu ! reprit Gilberte en frissonnant, dans quel abîme suis-je tombée!

— Quoique j'aie fait mes preuves, poursuivit impitoyablement M. de Saligny, je passerai pour un lâche en paraissant fuir ce duel avec votre mari; mais votre amour me consolera de tout.

Et voyant quelqu'un s'approcher, lejeuneduc ajouta tout bas :

— Je vais faire mes préparatifs pour le combat ou pour notre départ. Vous choisirez, madame; vous serez chez moi à sept heures, sinon à huit heures je me bats avec votre mari et je lui montre vos lettres.

Puis, M. de Saligny s'inclina respectueusement devant la jeune femme comme s'il prenait congé dVlle, car à ce moment un jeune élégant s'avançant avec empressement lui disait :

— Madame la manjuisc, on vous attend pour commencer et conduire le cotillon ; et si j'étais

assez heureux pour que vous n'eussiez pas de danseur, bonne fortune que je n'ose espérer, je vous prierais de m'accorder la faveur d'être votre cavalier; je serai à la hauteur de mes fonctions, car tout fait présager que le cotillon sera d'une gaieté folle et terminera dignement cette fête charmante. Voyez, madame la marquise, ces dames accourent pour réclamer aussi votre présence.

En effet, plusieurs jeunes femmes et leurs danseurs entrèrent dans le jardin d'hiver, et la jolieduchessedeMercœur, qui semblait la plus impatiente de cesimpatientes, s'adressantà Gilberte:

— Mais venez donc, chère belle, on vous attend... nous serons plus de cinquante à ce cotUloUj il sera ravissant.

— Excusez -moi, chère duchesse, balbutia Gilberte, mais... je ne sais... une migraine subite... De grâce, dansez sans moi... je me sens vraiment souffrante.

— Une migraine! répondit en riant la duchesse de Mercœur ; oh ! nous connaissons ces migraines-là !

Et prenant gaiement le bras de Gilberte :

— Venez, venez, chère paresseuse... Les migraines viennent toujours merveilleusement à point lorsqu'on a besoin d'elles, n'est-ce pas?

Et se penchant à l'oreille de Gilberte :

— M. de Saligny est parti, et il ne veut pas que vous dansiez le cotillon sans lui... Quel affreux tyran !

Gilberte tressaillit, et craignant qu'une plus longue résistance n'éveillât des soupçons dont la i^ravité pouvait cruellement compliquer les événements du lendemain, la jeune femme se laissa entraîner... En proie à une sorte de vertige, elle espérait oublier un moment ses navrantes préoccupations dans l'étourdissemcnt d'une danse bruyante et animée.

Ah! pauvre Gilbert!... pauvre Gilberte!... qu'alliez-vous faire dans la vie du marquis et de la marquise deMonllaur?

Le cotillon est terminé, les dernières voitures des invités à cette lëte splendide ont quitte l'hôtel de Montlaur, les gens éteignent les bougies des lustres et des girandoles, les ténèbres envahissent peu à peu ces vastes galeries, ces salons immenses, naguère étiiicelanls de lumière, de dorures, de cristaux et de fleurs.

Un morne silence succède aux joyeux accords de l'orchestre.

Le tintement mélancolique d'une horloge lointaine, jusqu'alors couvert par le joyeux bourdonnement de cette nuit de plaisirs, semble

prendre sa revanche et sonne trois heures du matin d'une manière lugubre.

L'on dirait ie glas funèbre de cette fête brillante.

Le marquis et sa femme, lors de leurs soirées de réception, avaient coutume, après le départ des invités, de souper seuls dans une salle à manger beaucoup moins vaste que celle où l'on dressait le buffet. Cette pièce, tendue de damas ponceau, était ornée de plusieurs beaux tableaux de chasse ou de portraits de chevaux affectionnés par le marquis. Un épais tapis et des rideaux d'étoffe pareille à la tenlure, soigneusement fermés, concentraient la chaleur d'un grand feu brûlant dans une cheminée de porphyre, surmontée de candélabres et d'un cerf aux abois, superbe bronze de Barye.

Le couvert préparé pour le marquis et la marquise offrait un coup d'œil enchanteur. Deux grandes girandoles d'argent massif, représentant un cep de vigne et soutenues par des groupes de figurines, se tcrininaiciitpardes corbeilles de filigrane, remplies de fleurs naturelles du milieu desquelles semblait jaillir la flamme des bougies ; leur clarté faisait miroiter le bruni des cloches, des réchauds et des plats ciselés où étaient dressés des mels exquis ; à chaque extrémité de la table l'on voyait encore des rafraî-

chissoirs en verre de Bohême couleur de rubis, rehaussés de montures d'argent , composées de satyres et de nymphes se jouant au pied des ceps de vigne, dont les branches, les vrilles, les feuilles formaient les anses et contournaient les bords de ces vases remplis de glace où se congelait, dans d'élégantes carafes, ce nectar dû aux coteaux champenois d'Aï et de Sillery.

Gilbert et Gilberte, sombres, silencieux, préoccupés, s'assirent en face l'un de l'autre à cette table servie avec une somptuosité sans égaie : verrerie de Venise , assiettes de porcelaine de vieux Sèvres valant dix louis chacune, linge damassé de Saxe, etc., etc. Quatre maîtres d'hôtel vêtus de noir, gantés de blanc, chaussés de bas de soie et de souliers à boucles d'or, offraient tour à tour à Gilberte et à Gilbert les mets et les vins placés sur la table ; mais les deux époux, qui, craignant de donner à penser aux gens de leur maison en renonçant ce soir-là à une habitude prise dès longtemps, s'étaient résignés à paraître souper, mangèrent à peine et du bout des lèvres, burent un peu de vin trempé d'eau, échangèrent par décorum quelques rares et insignifiantes paroles ; puis, le repas promptement terminé, Gilbert dit à sa femme :

— Ma chère amie, j'aurais à causer quelques

moments avec vous ; je vous accompagnerai jusqu'à votre salon si vous le permettez.

Assez surprise de cette proposition, car depuis longtemps ces deux époux occupaient des appartements séparés, la jeune femme se leva de table ainsi que son mari, et après avoir traversé quelques pièces encore à demi éclairées, ils arrivèrent dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de la marquise, salon blanc et or, à tentures vert tendre et délicieusement meublé de bois de rose incrusté de porcelaine de Sèvres.

Gilbert, malgré ses graves préoccupations au sujet de son duel du lendemain avec M. de Saligny, n'oubliait pas la promesse qu'il avait dû faire à la belle madame de Saint-Marceau, qui lui inspirait un goût très-vif; il pensait aussi, non sans une certaine satisfaction, que s'il remportait l'avanlage dans ce duel avec le duc, il se poserait pour ainsi dire en vainqueur nu\ yeux de la célèbre artiste, lors de ce steeple cliase de la Croix-dc~Berny. Sans doute la course engagée entre lui et son adversaire n'aurait pas lieu, puisque l'un des deux genllemeîi riders (afin de parler ce jargon) serait blessé dans la rencontre (lu matin; mais s'il en sortait victorieux, Gilbert se consolerait par ce triomphe de celui qu'il avait espéré d'obtenir comme jockey en pré-

senccde la grande cantatrice. Il lui fallait donc décider la marquise à aller le lendemain chercher à onze heures, en voiture, madame de Saint-Marceau chez elle. A cet arrangement il tenait doublement, car s'il devait être blessé et ramené chez lui dans un état alarmant, sa femme serait absente, et un spectacle toujours pénible lui serait ainsi épargné.

Gilberte, ayant remarqué les préoccupations de son mari pendant le souper, ne doutait plus de la réalité des menaces de M. de Saligny. Devait-elle prévenir l'effet de ces menaces par un aveu loyal? convaincre son mari, grâce à l'irrésistible accent de la vérité, que, sauf quelques lettres imprudemment écrites au jeune duc, elle n'avait aucun acte coupable à se reprocher? Une telle résolution semblait à Gilberte au-dessus de ses forces.

Garderait-elle au contraire le silence sur ces lettres que M. de Saligny voulait produire avant le combat?... Elle s'exposait sûrement à un scandaleux éclat dont elle retardait seulement l'explosion.

Enfin, empêcherait-elle ce duel eu quittant Paris avec M. de Saligny, afin de vivre avec lui dans la retraite comme les deux amants de qui elle s'était si longuement entretenue avec George Hubert?...

Gilberte, quoique son imagination romanesque se fût parfois complue dans ces pensées de séparation hardie, regardait cette extrémité comme terrible. Aussi, en proie à mille anxiétés, attendait-elle avec angoisse les premières paroles de son mari.

— Ma chère, lui dit-il, vous savez qu'il y a demain un grand steeple-chase à la Croix-de- Berny ?

— Sans doute, répondit Gilberte très-surprise de ce début. Votre intention est, je crois, d'assister à cette course?

— Oui, et je désire que vous y assistiez aussi.

— Soit, je vous accompagnerai.

— Malheureusement pour moi, ma chère amie, cela n'est pas possible. J'ai engagé un cheval contre M. de Saligny. Nous courons nousmêmes, et il me faudra, selon l'habitude, aller, avant la course, visiter le terrain, pour nie rendre compte des obstacles à franchir. Vous vous rendrez donc à Berny de votre côte, et moi du mien.

Gilberte écoutait son mari avec une surprise croissante. Il lui parlait d'une course avec M. de Saligny, il ne devait donc pas se battre contre lui!

« Le duc, en me menaçant des conséquences du prétendu duel de demain, pensait la jeune

femme, me trompait indignement. Sans doute, il me tendait un piège. «

Gilbert continua, s'adressant à sa femme :

— Sans doute , ma chère, vous n'irez pas seule à Berny?

— Non, mais je ne sais encore qui je prierai de m'accompagner...

— Vous pourriez, ce me semble, offrir une place dans votre voiture à madame de Saint- Marceau?

Gilberte bondit sur son fauteuil, et reprit presque avec stupeur :

— Vous dites, monsieur?

— Je dis que madame de Saint-Marceau pourra vous accompagner; je lui ai d'ailleurs promis en votre nom que vous iriez la chercher chez elle à onze heures.

— Il est impossible, monsieur, que vous parliez sérieusement.

— Pourquoi cela ?

— Moi , prendre madame de Saint-Marceau dans ma voiture! Nous couvrir, vous et moi, de ridicule! Vous n'y pensez pas, monsieur!

— Vous recevez, ce me semble, madame de Saint-Marceau dans votre salon.

— En vérité, je crois rêver en vous entendant parler de la sorte ! Je reçois aussi chez moi M, Lablache, M, Tamburini, M. Mario, lors-

qu'ils viennent chanter à mes concerts. Irai-jc leur donner en public une place dans ma voiture?

— La comparaison n'est pas juste : madame de Saint-Marceau est une femme, et de plus une femme du monde. Saint-Marceau, son mari, est parfaitement bien né !

— Eh ! monsieur , la parfaitement bonne naissance de son mari n'empêche pas madame de Saint-Marceau de monter sur les planches ! et jamais je ne consentirai à donner, aux yeux de tout Paris, place dansma voiture à... uneactrice !

— Madame...

— De grâce, monsieur, n'insistez pas ; je vous ai dit non... c'est non !

— Écoutez-moi : je suis trop sincère, je sais trop les susceptibilités, je ne voudrais pas dire les préjugés du monde, pour ne pas convenir avec vous , ma chère, qu'il y a quelque chose d'un peu irrégulier dans ce que je vous demande... mais...

— Alors, monsieur, pourquoi me le demander avec tant d'insistance ?

— Ce soir, je parlais de la course de demain avec M. de lîourgucil, en présence de madame de Saint-Marccnu; elle témoignait le regret de ne pouvoir aller à Berny, où son mari souffrant ne pouvait la conduire. Alors M. de Bourgueil lui dit étourdiment :

«( Mais, madame, qu'à cela ne tienne, la mar- •( quise se fera un plaisir de vous offrir une « place dans sa voiture. 5»

— Je ne sais véritablement pas où M. de Bourgueil a appris à vivre !

— L'étourderie commise... que pouvais-je répondre ?

— Vous deviez, monsieur, faire sentir à M. de Bourgueil l'inconvenance de sa proposition.

— Mais cela, je vous l'ai dit, ma chère amie, se passait en présence de madame de Saint- Marceau. Un refus de ma part l'eut cruellement blessée... Je n'ai pas eu ce courage. Oui, madame, continua Gilbert, j'ai cru devoir pro mettre en votre nom à madame de Saint-Marceau que vous iriez la chercher à onze heures chez elle, pour la conduire au steeple-chase de la Croix-de-Berny.

— Je suis aux regrets, monsieur, répondit Gilberte, de ne point partager votre inconcevable crainte de blesser madame de Saint-Marceau, mais elle se rendra à Berny comme il lui plaira, ce n'est certes pas moi qui l'y conduirai!

— Encore une fois, ma chère, je vous prie, je vous supplie de considérer dans quelle position délicate et difficile je me trouvais.

— Tenez, monsieur, quoique certains reproches soient du plus mauvais goût, je ne peux m'emi)êclier de vous dire que votre insistance à vouloir me forcer de me couvrir de ridicule plutôt que de choquer les étranges prélentions de madame de Saint-Marceau, me donne beaucoup à penser.

— Expliquez-vous, madame.

— Je n'avais pas voulu remarquer, ce soir, votre empressement trcs-significatif auprès de celle... actrice; mais votre demande de tout à l'heure me prouve malheureusement que l'iniraitable prima donna vous fait perdre complètement la tête.

— Madame, si, comme vous, je ne craignais le mauvais goût de certains reproches, je vous dirais, à mon tour, que ce n'est pas seulement d'aujourd hui que je n'ai pas voulu remarquer les assiduités compromettantes de M. de Saligny auprès de vous.

— La diversion n'est pas très-adroite, monsieur.

— Cepend.int, madame, elle vous accable.

— Pas du tout! je reçois chez moi M. de Saligny comme je reçois les autres hommes de ma société.

— Tenez, croyez-moi, madame, n'entrons pas dans la voie des récriminations !

— Je le désire aussi, mais dans votre intérêt, monsieur.

— Dans mon intérêt ! Ah ! je suis curieux de connaître les reproches que vous pouvez m'adresser.

— Je vous en prie... ne me contraignez pas, monsieur, à une sincérité... désobligeante.

— Il en est toujours ainsi! les femmes, pour excuser à leurs propres yeux des représailles trop souvent réelles , attribuent à leurs maris des torts imaginaires, et lorsqu'on les somnie denumérer ces torts... la confusion les rend muettes.

— Des torts imaginaires, monsieur ! et quelle est donc ma vie depuis que je vous ai épousée? car, puisque vous me poussez à bout, il faut bien enfin que je parle! Apres ces trois mois passés à votre terre, où nous nous sommes rendus le jour de notre mariage, n'avcz-vous pas, de retour à Paris, repris les habitudes de votre vie de garçon, me priant d'aller seule dans le monde, sous ce prétexte que le monde vous ennuyait et que vous préfériez passer votre soirée au club en faisant votre whist et fumant votre cigare ?

— Vous ai-jc jamais reproché d'aimer ce monde qui a pour vous tant d'attraits?

— Et que voulez-vous donc, monsieur, qu'une

femme fasse de ses journées, de ses soirées, à moins que, comme la Lucrèciî de M. Ponsard, elle ne file de la laine au logis?

— Ah ! les temps des matrones romaines sont, hélas! hien loin de nous, madame!

— Je ne suppose pas, monsieur, que lorsque, par convenances de iamillc et d'intérêt, vous avez fait demander ma main à M. de Perceval, mon tuteur, vous ayez jamais cru épouser une femme qui passeiait sa vie comme une sotte, dans l'ahandon et la solitude ?

— Peste ! quelle solitude, quelle thébaïde que cet hôtel de Montlaur, où chaque semaine vous recevez tout Paiis!

— Ces soirs-là du moins, monsieur, vous honorez cette demeure de votre présence; sauf cela, quels sont les moments que vous me sacrifiez? Je vais vous le dire : au déjeuner, une demi-heure; après quoi, vous vous relirez chez vous pour recevoir vos amis ; à trois heures, si le temps est beau, vous montez à cheval, sinon, vous sortez en voilure ; à sc[)t heures, vous rentrez pour dincr; à neuf heures, vous allez au club, d'où vous revenez à quelle heure? Je l'ignore et me soucie peu de le savoir... Allonsnous à votre terre pendant la saison des chasses, vous partez à l'aube et revenez le soir harasse de fatigue. Après dîner, vous jouez une partie

de whistavec quelques-uns de vos hôtes, et vous regagnez votre appartement.

— Eh ! madame, qu'est-ce que tout cela prouve, sinon que, vivant à ma guise, je vous ai laissée vivre à la vôtre, comptant sur la solidité de vos principes?... Mais je crains fort de m'étre trompé.

— Monsieur !

— Madîime, me croyez- vous aveugle? Est-ce que je n'ai pas été patient?... oui, patient autant et plus peut-être que je n'nurais dû, car vingt fois j'ai été choqué, peiné des assiduités de M. de Saligny et de vos préférences pour lui ! Cependant vous ai -je jamais adressé le moindre reproche? Non. Votre âge, à mes yeux, excusait votre coquetterie ; je voulais, je veux encore la croire innocente... Et c'est à une pareille réserve de ma part que vous répondez en me reprochant de m'occupcr de madame de Saint- Marceau, et en me refusant avec sarcasme et hauteur de...

— Oh! assez, monsieur! de tels m.irchés révoltent le cœur.

— Que voulez-vous dire, madame?

— Oui... vous fermeriez les yeux sur ce qu'il convient d'appeler les assiduités de M. de Saligny, si j'avais la lâcheté de fermer les yeux sur vos assiduités auprès de madame de Saint-Mar-

ceau, et si, qui mieux est, je me résignais à être sa complaisante... et la vôtre !

— Ah! madame, madame, pour concevoir seulement la pensée d'une pareille indignité, il faut être une feumie sans cœur!

— Monsieur, après de telles paroles, il ne me reste plus qu'à vous prier de sortir de chez moi !

— Comment! vous osez...

— J'oserai plus encore, monsieur, en vous déclarant (|u'il me serait désormais impossible de vivre avec un homme qui m'a cruellement outragée! Jamais... cntendcz-vous bien? jamais je n'oublierai cette injure! et comme il est inutile de nous rendic l'existence insupportable l'un à l'autre, vous trouverez bon que nous nous séparions sans bruit, sans éclat; dès demain je retourne chez madame de Perceval, la femme de mon tuteur.

— Nous sé])arer ! vous êtes folle, madame!

— Vous avez pourtant, monsieur, une trèsbelle fortune... sans couipler la mienne... mais rassurez-vous, vos gens d'affaii'cs trouveront les miens très-lacilcs sur les questions d'intérêt... ils auront mes ordres... je ne marchanderai pas ma liberté !

— Cette dernière insulte est sanglante ! Je m'en vengerai, madame! Ah! la liberté que je

vous laisse vous semble encore insuffisante?... Ah ! il vous faut une séparation pour vous livrer aux désordres que vous rêvez sans doute? Eh bien ! madame, j'userai de mes droits ; dès demain vous partirez pour ma terre, vous n'en sortirez qu'alors que le bon sens vous sera revenu, et j'aime à croire qu'il vous reviendra... j'y tâcherai!

— C'est charmant! garder ma fortune et me retenir prisoimière, afin de vous occupera votre aise de madame de Saint-Marceau ! Ce plan fait honneur à votre imagination, monsieur ; seulement vous me permettrez de vous rappeler humblement que le bon temps où les maris enfermaient leurs femmes est passé ; je ne suis plus une pensionnaire; épargnez-moi donc, de grâce, ces menaces ridicules... et ces contes de Barbebleue.

— La loi me donne des droits, madame, et j'en userai l Vous irez où ii me plaira de vous conduire, vous vivrez à ma terre comme il me conviendra que vous y viviez, et voas resterez là aussi longtemps qu'il me plaira que vous y restiez. A moins cependant que vous ne deveniez veuve , ajouta Gilbert avec un sourire amer. Tenez, vous m'inspirez tant d'intérêt... vous me témoignez un si lenilre attachement... que je veux réjouir votre excellent cœur par une douce

confidence... Ce veuvage auquel vous aspirez si ardemment n'est pas impossible.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Rien de plus simple : ce matin je me bals avec M. de Saligny.

— Grand Dieu !

— Or, il peut parfaitement me tuer! Il est vrai que moi aussi je peux le tuer. Je l'espère même ; mais enfin, vous le voyez, madame, vous avez quelque chance de devenir veuve et libre. Combien votre cœur doit se réjouir !

A ces mots, Gilbcrte ne douta plus de la réalité du duel : le duc ne l'avait pas trompée. Malgré l'extrême froideur qui depuis longtemps régnait entre son mari et elle, malgré les duretés qu'ils venaient d'échanger dans l'emportement de leur colère, son cœur se révoltait à la pensée de ce combat, dont devaient être victimes ou son mari, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'estimer, ou M. de Saligny, qu'elle aimait sincèrement; et si ce duel avait lieu, M. de Saligny, afin de ne pas succomber sans vengeance, devait, en arrivant sur le terrain, montrer àson adversaire les lettres de sa femme.

Gilbcrte, de toute façon, se voyait perdue avec éclat.

Perdue si le combat n'était pas empêché.

Perdue si, pour l'empêcher, elle se rendait

chez le duc et fuyait avec lui, comme nvait fui madame d'Orbeval avec son amant.

Gilberte, bouleversée, en proie à mille angoisses et incapable dans son épouvante de s'arrêter à une résolution, ne put que s'écrier en fondant en larmes :

— Non, c'est impossible, vous ne vous battrez pas! Ah! si j'élais la cause involontaire d'un pareil malheur, ce serait le désespoir de toute ma vie !

— Vous tremblez pour les jours de M. de Saligny, s'écria Gilbert ; vous avez raison de trembler, car tout me dit que je le tuerai, cet homme ! Oh! vous n'aurez pas encore le bonheur d'être veuve, et je saurai, par des mesures sévères, mettre désormais mon honneur à l'abri de votre inconduite!

Quelques coups discrètementfrappés à la porte du petit salon interrompirent ce triste entretien conjugal.

La jeune femme, craignant d'être surprise en larmes, rentra brusquement dans sa chambre à coucher.

— Qu'est-ce? avait dit Gilbert en entendant heurter, qui est là?

— Moi! M. le marquis, répondit une voix au dehors, moi, Joseph.

— Entre, répondit Gilbert voyant sa femme retirée chez elle, lu peux entrer,

La porte s'ouvrit, et parut un vieux valet de chambre à cheveux blancs, trcs-pâlc et trèsému.

Gilbert, sans remarquer l'altération des traits de ce serviteur, lui dit brusquement :

— Que veux-tu ?

— M. le marquis... c'est M. le général Poussard. Mon Dieu! il apporte... il apporte des épées.

— Déjà? reprit Gilbert, quelle heure est-il donc?

— Cinq heures et demie du matin, M. le marquis.

Et le vieux serviteur répéta en frissonnant :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! des épées !

— Fais entrer le général dans la bibliothèque et prie-le de m'attendre un moment.

— Oui, M. le marquis; mais M. le général m'a ordonné de lui faire faire tout de suite une soupe à l'oignon, et de lui servir quehjue chose de froid avec une bouleilic de vin de Sauternc.

— Eh ! fais-lui servir tout ce qu'il voudra, répondit Gilbert en sortant impétueusement du salon.

— Mon pauvre maître ! reprit Joseph en es-

— iC7 —

suyant une larme qui tremblait au bord de ses paupières, encore un duel!... Et ce général... quel gros sans cœur ! Venir chez quelqu'un avec des épëes et demander en entrant une soupe à l'oignon ! Le chef de cuisine s'est couché à quatre heures du matin. Bah ! je vais prévenir son premier aide, il sera bien suffisant pour faire une soupe a l'oignon.

Au moment où Gilbert allait quitter le salon, Gilberte y rentra, livide, tremblante, les yeux rougis par les larmes, les traits décomposés; elle dit vivement à Joseph :

— Je sais tout : mon mari se bat ce matin.

— Madame... Mon Dieu! je ne sais que répondre à madame. Je ne...

— Je sais tout, vous dis-je ! Joseph, je connais votre afi'ection pour votre maître, vous l'avez vu naître... il faut à tout prix empêcher ce duel. Cela, je crois, est en mon pouvoir.

— Ah ! madame la marquise, que le ciel vous entende !

— Gardez-moi surtout le plus profond secret, ou tout est perdu.

— Mcidame peut-elle douter de mon dévouement à ses ordres?

— Il est cinq heures et demie?

— Oui. madame.

— Il faut qu'à six heures une voiture quel-

conque, un fiacre, m'attende à la petite porte de l'hôtel.

— Madame, je vais courir aux écuries réveiller les gens et faire atteler.

— Non, non, personne ici ne doit soupçonner mon absence ; il ne Ai ut pas que Ton me voie sortir. Je veux une voiture du dehors, parce qu'à cette heure matinale je n'oserais aller seule dans les rues.

— Il y a un loueur de voitures à deux pas, dans la rue Saint-Dominique ; ma femme va y courir.

— Pourquoi charger votre femme de ce soin?

— Madame, M. le marquis peut me sonner d'un moment à l'autre, et je réponds de ma femme comme de moi-même.

— Joseph, je vous le répète, pas un mot de ceci à votre maître, ou tout est })erdu.

— Madame, on me pilerait dans un mortier que je n'ouvrirais pas la boochc.

— Dites à votre fenmie de sortir par la petite porte du jardin, de \i\ laisser cnlr'ouverte et de ramener à cet endroit la voiture qui m'attendra.

— Oui, madame.

— A quelle heure fait-il jour?

— A six heures et demie au plus tôt, madame.

— Tous les gens sont couchés?

— Oui, madame.

— Les lumières sont éteintes dans le grand escalier, dans le salon et la galerie qui conduit au jardin?

— Oui, madame; mais les contrevents des portes donnant sur le perron sont fermés avec des barres de fer: madame la marquise ne pourrait les soulever. Je vais aller m'occuper de ce soin.

— Allez; mais, Joseph, encore une fois, pas un mot de tout ceci ni à votre maître, ni à personne, sinon ce malheureux duel a lieu.

— Ah ! madame ! pour l'empêcher je donnerais les jours qui me restent à vivre...

— Je compte sur vous. Il faut qu'à six heures une voiture m'attende à la petite porte, reprit Gilberte en rentrant précipitamment chez elle.

— Courons vite prévenir ma femme, dit le vieux serviteur. Quel bonheur si madame la marquise pouvait... Ah! n'oublions pas d'ouvrir les contrevents de la galerie du jardin. Bon, et la soupe à l'oignon du général! Ah bah! ma foi tant pis, qu'il attende! L'on n'a jamais vu non plus quelqu'un venant servir de témoin à un duel demander en arrivant une soupe à l'oignon !

Et Joseph sortit précipitamment en disant :

— Ah ! mon pauvre maître ! mon pauvre maître!

Le baron Poussard, cravaté de noir, militairement vêtu d'une longue redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, s'était établi, avec des manières singulièrement possessives et familières, dans la bibliothèque du marquis, vaste pièce dont les quatre murs disparaissaient sous de grands corps de bibliolbè(jue en cbènc, incrustée de cuivre et rehaussée de moulures en bronze doré. A travers les vitres, l'on voyait une collection de livres reliés avec magnificence.

Le spadassin, les deux mains croisées der-

rière son dos, fumant, dans une vieille pipe de buis, du plus pur caporal dont la senteur acre et pénétrante empestait ra[)partement, se promenait de long en large dans cette pièce, s'arrêtant tantôt devant la bibliothèque, tantôt devant des étagères chargées de bronzes florentins, d'ivoires sculptés, d'émaux de la renaissance et autres curiosités précieuses au milieu desquelles il tracassait, les prenant, les retournant en tous sens, les replaçant au hasard sur les tablettes, haussant les épaules et disant avec un souverain mépris en lançant amoureusement une bouffée de fumée aspirée de sa pipe :

— Quelles blagues que ces antiquailles ! Puis il ajoutait d'un ton de récrimination ;

— Voilà un clampin de cuisinier qui met diantrement longtemps à faire une soupe à l'oignon !

Le baron Poussard, continuant ainsi sa promenade et ses investigations, s'arrêta devant le vitrage de la bibliolhccpic et lut entre s(;s dents ; Voltaire, Montesquieu, Descartes, Rousseau, Locke, Lcibnitz; pins haussant de nouveau les épaules, il répétait avec un su|)erbe dédain :

— Quelles blagues (jue ces écrivassiers !

Et il ajoutait avec une intonation de plus en plus imp;ilicnte et courroucée :

— Clampin de cuisinier! une demi-heure

pour faire une soupe à l'oignon! Ah ! si j'ëtais ton maître, je te ferais marcher au pas, moi, et crânement!... Mais le marquis doit être en tout et pour tout une poire molle ; je vous demande un peu ! un farceur qui , au moment d'un duel; écrit son testament! Va! tu es toisé, conscrit ! tu n'as plus qu'à faire graisser tes bottes par l'aumônier du régiment! j'en suis pour ce que j'ai dit : je ne donnerais pas un na[»oléon de ta peau, mon pauvre bonhomme. C'est dommage, la maison du marquis promettait ! Quelle fameuse table ! j'aurais eu mon couvert mis ici deux ou trois fois par semaine!

Puis, cette pensée culinaire lui rappelant ses griefs contre le cuisinier, le spadassin ôta brusquement sa pipe d'entre les dents et la mettant, quoique encore allumée, sur un riche tapis de soie de Smyrne qui recouvrait une longue table chargée d'in-folio, il s'écria :

— Ah çà, décidément, ce fouille au-pot-\h rac prend pour une recrue !

Et avisant un cordon de sonnette au-dessus de la cheminée, il sonna violemment à plusieurs reprises. Presque au même instant parut Joseph, portant sur un plateau d'argent une soupe à l'oignon fumant dans une écuelle de vermeil et flanquée d'un perdreau froid en galantine, d'une terrine de foie gras et d'un saucisson de

Bo'ogne; une bouteille poudreuse de vétusté se dressait au milieu de ees mets dont l'aspect calma lirrilalion du {général, et il dit d'un ton moins bourru à Joseph, qui déposait le plateau 8ur un guéridon voisin de la cheminée :

— Allons donc, vieux lambin! allons donc, saprebleu ! vous avez mis le temps à me seivir !

— J'en demande pardon à M. le général, reprit Joseph en approchant de la table un fauteuil où se plongea le prétendu défenseur de Warmora, tous les gens étaient couchés. J'ai été obligé de réveiller le cuisinier, le sommelier, l'argentier...

— Ah çà, c'est du bon coin, hein? fit le soidisant général en montrant à Joseph la bouteille dont il se versait préalablement une rasade qu'il avala prestement.

Puis, |)longL'ant sa cuiller dans l'écuclle :

— Et le marquis, où esl-il?

— M. le marquis est dans son cabinet, répondit le vieux serviteur.

Et il ajouta sans pouvoir contenir un soupir navrant :

— Il écrit...

— Toujours son testament. Poire molle, va! marmotta le spadassin entre ses dents.

Puis, continuant do manger sa soupe, et faisant bientôt signe à Joseph d'emporter l'écuclle,

il attaqua la galantine de perdreaux , et il ajouta :

— Le marquis a-t-il demandé sa voiture?

— Oui, M. le général, répondit Joseph avec un nouveau soupir. M. le marquis a demandé ses chevaux pour sept heures.

— La soupe à l'oignon n'était pas fameuse, elle manquait de poivre, reprit le spadassin en parlant la bouche pleine ; mais en revanche voilà un excellentissime perdreau! A propos, j'y pense, le mar(juis a-t-il fait prévenir son chirurgien?

— Je l'ignore, M. le général, répondit le vieux serviteur, que chacune de ces questions mettait au supplice, malgré son espérance de voir le duel rendu impossible, grâce à l'intervention de la marquise.

Gilbert entrait en ce moment dans la bibliothèque ; il fit signe au serviteur de sortir, et le général, jetant sa serviette sur le guéridon, s'empressa d'aller chercher sur un fauteuil où il les avait déposées deux épées de combat.

Jamais instruments homicides n'eurent, si cela se peut dire, un aspect plus meurtrier, plus sinistre. Il est de ces sortes d'épées dont la garde dorée, artistement ciselée, offre un heureux contraste avec le bleu du damasquinage et l'éclat miroitant de la lame : aussi, pour peu qu'un

rayon de soleil fasse chatoyer cet or, cet azur, cet acier, rien n'est plus plaisant à l'œil ; mais telles n'étaient point les armes du spadassin. Parfaitement culottées, comme il disait dans son cynique et féroce jargon, ces épées à gardes noires, défendues par une coquille bronzée par le temps et percée d'une multitude de petits trous destinés a engager, si cela se pouvait, la pointe de la lame de l'adversaire ; légères, parfaitement trempées, triangulaires et à arêtes vives, éraillées çà et là par le ferraillement des combats ou elles avaient figuré, ces épées, fort larges au-dessous de leur monture, allaient en s'cffilant jusqu'à leur pointe presque aussi acérée que celle d'une aiguille ; leur lame, terne, noirâtre, devenait couleur de rouille çà et là, veinée d'un brun rougeàtre à trois ou quatre pouces au-dessous de la pointe... Ce cidoltage était dû à l'action toujours corrosive du sang séché sur le fer.

— Hé, hé, mon cher marquis, que dites-vous de CCS joujoux ? dit le baron Poussîird en présentant à Gilbert Tune des épées qu'il avait sortie de son vieux fourreau <lc chagrin noir. Prenez-moi ça et voyez couime c'est léger! Comme c'est bien à la main !

Le moi du pauvre Gilbert frissonnait à l'aspect de cette arme meurtrière, et maudissait le spa-

dassin , cause première de ce duel; mais jouant fatalement jusqu'au bout son rôle de marquis, Gilbert prit Tépée, la soupesa, décrivit dans le vide quelques contres, quelques cercles et demi-cercles avec une aisance et une rapidité qui démontraient son habitude de l'escrime. Puis, rendant l'arme au général :

— Cette épée est en effet, monsieur, trèsbien à la main.

— A propos, marquis, je veux vous donner un bon avis. Vous n'êtes pas de ces conscrits à qui l'on fait croire aux bottes secrètes, mais voici la chose, et elle m'a réussi six fois sur neuf. Ecoutez-moi bien : vous engagez le fer, vous débutez par quelques feintes pour tâter le jeu de votre homme, et en feignant ainsi, vous tâchez de le piquer à la main ; si vous l'atteignez, la douleur lui fait brusquement retirer la patte... en arrière. Or, presque toujours, dans ce mouvement involontaire, il se découvre; alors vous partez droit, à fond, vous lui flanquez six pouces do fer dans le ventre, et il est saigné... C'est ainsi que j'ai décrotté mon neuvième individu, beau tireur du reste.

— Le conseil est bon, monsieur, et je vous en remercie, répondit Gilbert; au besoin je m'en souviendrai ; si vous le voulez, nous allons partir ; nous avons encore à prendre sur notre

route mon médecin, le docteur Dufour, et M. de Bonrepos, mon second témoin.

— Je vide mon verre de sautcrne, je rallume ma pipe et je suis à vous, marquis. A propos, avez vous fait donner un coup de râpe aux semelles de vos bottes?

— A quoi bon?

— Diable! c'est très-utile; le pied tient plus ferme le terrain, et l'on ne risque pas de glisser en se fendant.

— Je crois, monsieur, cette précaution superflue; d'ailleurs, le temps nous presse, voici bientôt sept beures.

— Mon cber marquis, un mot encore : vous le voyez, j'ftgis sans façon ; j'ai demandé à votre valet de cbnmbre une soupp à l'oignon et un morceau froid : c'est un régime du malin que mon docteur m'a ordonné, sous peine de voir mes blessures se rouvrir; or, moi, en ma qualité de vieux soldat, je ne connais que ma consigne...

— Ma maison est à vos ordres, monsieur.

— J'jiccrj)le voire ifjvitalion, mon cber marquis, mais ne vous formalisez pas si je viens pitis soii\CMt dîner cbcz nous qu'y déjeuner. J'aime a^s( z, voyez-vous, à déjeuner là où je me trouve après avoir flâné durarit loule la matinée ; mais vous [jouvcz cire certain que je ferai

souvent honneur à votre dîner. Voilà maintenant ce dont il s'agit : ligiirez-vous, mon cher, que cette nuit, en rentrant , j'ai trouvé une lettre... ah! une lettre... Tenez, mnr(iuis,je ne suis pas tendre, et, sacrchleu ! les larmes me sont venues aux yeux, et...

— Ensuite, monsieur?

— Cette lettre m'était écrite par la veuve d'un ofïicier de mameluks. La pauvre femme est aveugle, sans pain et chargée de sept orphelins, enfants de sa fille morte depuis longtemps. Entre nous, je ne suis pas riche, je n'ai que ma solde de retraite, et quelques économies failes jadis en Espagne sur les ustensiles d'église de ces carajos d'Andalousie ; aussi je me suis dit : « Ma foi, tant pis, ce cher marcjuis est cinq ou six fois nnllionnaire ; je lui emprunterai tout bonnement un billet de mille fiancs. que je lui rendrai au premier jour, et je pourrai ainsi soulager la pauvre veuve du vieux brave, du vieux m.imcluk ! »

— Veuillez m'altendre, je reviens h l'instant, monsieur, répondit Gilbert en se dii igcanl vers son cabinet ; je suis trop heureux de vous rendre ce léger service.

Et presque aussitôt il rentra tenant un billet de banque à la main et il l'olfrit ou baron Poussard qui rallumait sa pipe.

— Mille remercîments, mon cher marquis, dit le spadassin en empochant le billet, des camarades de duel sont, saprebleu ! des frères d'armes, et entre frères d'armes on agit sans gêne : aussi nous serons désormais, vous et moi, à tu et à toi, à pot et à rôt ! Et maintenant, ajouta le gênerai en prenant les épées, allons saigner M. le duc!

Gilbert sonna; Joseph parut.

-" Ma voiture ! dit Gilbert.

Puis réfléchissant, il ajouta au moment où le vieux serviteur allait sortir :

— Dis à Tom d'aller m'attendre avec la voiture à la petite porte du jardin ; je passerai par la galerie.

Et s'adressant au baron :

— Je préfère ne pas être vu des gens avec cet attirail de combat.

— Très-bien, mon cher; mais vous oubliez l'essentiel.

— Quoi donc, monsieur?

— Le déjeuner, saprebleu I Notre promenade au bois de Verrières va me donner une faim de tigre ; je vous en ai prévenu, marquis.

— Joseph, dit Gilbert sans pouvoir contenir un mouvement d'impatience, tu donneras les ordres au maître d'hôtel.

— Et surtout, mon vieux, n'oubliez pas les

huîtres de Marennes, reprit le spadassin en se dirigeant vers la porte avec le marquis, une demi-cloyère au moins!

— Il ne songe qu'à manger ! murmura Joseph en voyant le général s'éloigner avec le marquis. Goulafre ! va !

Puis soupirant :

— C'est égal ! je le verrais bâfrer de bon cœur, ce gros goinfre... si madame pouvait empêcher ce malheureux duel... Elle est partie de rhôtel, il y a une heure, en fiacre (il aurait fallu attendre trop de temps pour faire atteler une voiture de remise). Heureusement, madame n'a été aperçue par personne. Puisse-t-elle avoir réussi, mon Dieu ! Mais courons dire à Tom d'aller attendre M. le marquis à la petite porte du jardin.

Un jour sombre et gris éclairait à peine la cime des arbres du jardin de l'hôtel de Montlaur, lorsque Gilbert et le spadassin arrivèrent près de la petite porte, à laquelle ils entendirent soudain heurter violemment. Le raarquisj assez surpris, s'approcha rapidement, ouvrit cette porte et se trouva en face d'un cocher de fiacre; la senteur fortement alcoolique qui s'échappa de la bouche de cet homme aux premiers mots qu'il prononça, sa trogne rouge, sa voix rauque, annonçaient qu'il avait déjà copieusement

bu ; aussi dit-il à Gilbert d'un ton insolent et courroucé :

— C'est embêtant à la fin ! Je suis las de droguer à cette porte. Voilà dix minutes que je cogne ! Qui est-ce qui paye ici?

— Comment! qui est-ce qui paye? répondit Gilbert. Que voulez-vous qu'on vous paye?

— Hé, nom d'un nom ! la course de cette petile dame.

— Quelle petite dame?

— Mais, nom d'un nom ! cette petite dame que je suis venu prendre à cette porte... qui pleurait... (la petite dame) et que j'ai conduite rue de Varennes, n" 27. Elle s'est élancée dans la maison comme une bicbe et m'a refermé la porte sur le nez sans me payer ma course ; alors moi je suis revenu ici, et il faut qu'on me paye, nom d'un nom ! ou ça ira mal!

— Si tu ne te tais pas, mauvais drôle! je vais, moi, te donner un à-comple en te cassant les reins ! s'écria le baron en prenant le cocber au collet et le secouant rudement, sans remarquer l'espèce de stupeur où était plongé Gilbert.

Kn effet, celui-ci, après avoir passé ses deux mains sur son front comme pour rassembler ses esprits, fouilla daus la pociie de son gilet, y prit viugt francs, les remit au cocber et lui dit:

— Parle... Il y a une heure tu as pris une dame ici?

— Oui, monsieur.

— Jeune?

— Oui, monsieur.

— Brune, avec des sourcils très-noirs ?

— Oui, monsieur, à preuve qu'elle sanglotait et qu'elle avait un chapeau rose.

— Et tu l'as conduite rue de Varennes, n^ 27 ?

— Oui, monsieur.

— Numéro vingt-sept, lu ne te trompes pas?...

— Non, monsieur, à preuve qu'il y a deux colonnes à la porte...

— Plus de doute, ma femme est chez Saligny ! Us s'entendent. Et moi qui allais au bois de Verrières, croyant y trouver ce beau duc! Oh! c*est infâme ! s'écria Gilbert impétueusement.

Puis, se retournant vers le spadassin : - Général, attendez-moi; je reviens.

Et voulant s'assurer par lui-même de la réalité de ses soupçons il disparut en courant à travers les massifs du jardin.

— Que diable est-ce que tout cela signifie? se demanda le baron Poussard.

Puis, voyant le cocher s'éloigner en mettant soigneusement dans sa poche la pièce d'or que venait de lui donner le marquis, le spadassin s'écria :

— Hé ! mon drôle ! . . . et la monnaie ?

— Quelle monnaie, monsieur?

— Comment, coquin ! mais la monnaie cfe ce napoléon que mon ami le marquis t'a donné. Ah çà, est-ce que tu me prends pour un conscrit?

— Tiens... je croyais que les vingt francs étaient pour moi !

— Excusez du peu, mon drôle, des courses payées un napoléon ! En fais-tu souvent, hein ?

— Faut donc que je vous rende?

— Quinze francs ! et mon ami le marquis fait encore les choses en grand seigneur.

Le cocher maugréant s'exécuta et remit quinze francs au spadassin, qui les emboursa.

Au moment où le cocher sortait en grommelant, Gilbert accourut, la figure livide et bouleversée par la rage, et s'écria en passant rapidement auprès du baron :

— J'en étais certain : elle a quitté l'hôtel! il est peut-être encore temps de la trouver chez Saligny. Venez, venez!

Le baron Poussard , ne comprenant rien aux paroles du marquis , se hâta de le suivre , et, ainsi que lui , monta dans un petit coupé , dont les deux vigoureux chevaux partirent à toute vitesse, car Gilbert avait dit à son cocher :

— Rue de Varcnnes, n» 27, ventre à terre !

— Mais ce malheureux-là va nous verser ! s'ccria le défenseur de Marmora , qui , n'étant pas doué de tous les courages , se cramponnait trcs-effrayé à l'appui intérieur de la portière. Saprebleu ! marquis , faites donc arrêter votre voiture ! nous allons être en charpie ! ce gredin

de cocher est pris de vertige ! Mille tonnerres! je veux descendre !

— La misérable! fuir chez lui! murmurait Gilbert dans l'exaspération de sa rage et sans entendre les doléances de son compagnon. Oh! je les tuerai tous deux ! Enfer ! nous n'arriverons donc pas!

Et abaissant violemment la glace devant laquelle se trouvait le siège du cocher, il lui cria :

— Mais va donc ! mais va donc à tout briser !

— Je suis perdu ! murmura le spadassin d'une voix tremblante , blême de frayeur et le front baigne de sueur; le marquis a le vertige comme son cocher! je suis mort!

Et poussé à bout par le délire de la peur, le baron saisit Gilbert au collet d'une main , et de l'autre le menaçant de l'une des épées, il s'écria :

— Si tu n'ordonnes pas à ton cocher de s'arrêter, je te tue comme un chien !

Vaine menace, car presque au même instant un choc terrible failit renverser le coupé ; on entendit des cris d'épouvante et le fracas retentissant des fers des chevaux s'abattant sur le pavé ; le cocher culbuta de son siège, et la voitures, après un choc violent qui la fit s'incliner sur le côté , reprit son assiette et demeura immobile, tandis (|uc Gilbert, dont la tête était depuis un moment penchée hors de la portière,

l'ouvrit et se préeipita dans la rue en criant avec un accent de joie farouche :

— Les voilà ! il était temps !

— Que les cinq cents raillions de tonnerres du diable m'écrasent si je remets jamais les pieds dans la voiture de ce fou ! dit le baron Poussard en se hâtant de sortir du coupé sans oublier les deux épées. Où court-il maintenant ?

Telle avait été la cause de cet accident :

Les chevaux du marquis arrivant à toute bride dans la rue de Varennes ne purent , malgré les efforts du cocher , être assez maîtrisés par lui pour s'arrêter à quelques pas de la porte du numéro 27, et dans leur impétueux élan , leur poitrail heurta violemment le flanc d'un autre attelage qui sortait de cette maison; le choc fut terrible , les deux paires de chevaux s'abattirent, rompirent leurs traits, brisèrent le timon, et par suite du brusque mouvement de recul que lui imprima la chute de son attelage , l'autre équipage fut refoulé sous la voûte de la porte d'où il sortait.

Dans cette voiture se trouvaient le duc de Saligny etGilberte.

Gilbert, sur le point d'arriver au numéro 27, s'étant penché au dehors de son coupé , avait , d'un coup d'œil rapide et perçant , jeté au fond de la voiture à demi sortie de la voûte, reconnu

sa femme et M. de Saligny à l'instant où celuici allait prudemment baisser les stores, espérant bientôt rejoindre sa berline de voyage, qui, attelée de quatre chevaux de poste, Fattendait à la barrière d'Italie.

Gilbert, suivi du général, traversa les groupes de curieux et d'officieux qui s'empressaient d'aider aux deux cochers à remettre leurs attelages sur pied, entra sous la voûte , courut ouvrir la portière de la voiture où se cachaient les deux fugitifs , abaissa le marchepied , et dit à Gilberte avec un sourire effrayant :

— Je vais, madame, vous offrir la main pour sortir de voiture.

Puis lançant au jenne duc un regard de haine implacable :

— M. de Saligny voudra-t-il bien me faire l'honneur de me recevoir chez lui?...

— Je suis à vos ordres , monsieur, répondit le duc en s'inclinant, tandis que, pâle comme une morte, Gilberte, anéantie, défaillante, avait à peine la force de descendre les degrés du marchepied, soutenue par son mari.

Celui-ci, se retournant alors comme s'il cherchait quelqu'un des yeux, aperçut le spadassin debout derrière lui.

— Ah ! vous voilà , général , lui dit Gilbert avec une satisfaction sinistre, je vous cherchais.

Et il ajouta tout bas :

— Vous avez les épées, nous allons nous en servir. Un salon vaut bien la clairière d'un bois...

— Un salon ?. . . la clairière d'un bois? répondit très-ëbahi le baron Poussard d'une voix encore essoufflée en essuyant la sueur qui coulait de son front. Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Monsieur, reprit Gilbert en s'adressant à M. de Saligny, voulez-vous nous faire la grâce de nous montrer le chemin ? car moins heureux que madame... (et du regard il indiqua sa femme) j'ignore où est votre appartement.

M. de Saligny, précédant les deux époux, gravit les degrés d'un large escalier, aux dalles de marbre , revêtues d'un épais tapis ; derrière le duc montaient lentement Gilbert donnant le bras à sa femme qui , à chaque pas, semblait prête à s'évanouir; venait enfin le spadassin, qui , s'essuyanl le front , marmottait entre ses dents :

— Gredin de cocher! je l'ai échappé belle. Puis, trompé par l'apparence de courtoisie

glaciale que se témoignaient les deux adversaires, il ajouta dédaigneusement au moment où le duc sonnait à la porte de son appartement situé à l'entre-sol :

— Je comprends à peu près comment et

pourquoi la petite marquise se trouve là... C'est une fière luronne ! Mais c'est égal , en présence d'une femme... l'affaire va s'arranger. Ces conscrits-là vont plumer des canards!

Le valet de chambre de M. de Saligny ayant ouvert la porte de l'appartement, le duc fit passer poliment devant lui Gilberte et son mari. Celui-ci, regardant alors M. de Saligny en l'ace, lui dit à demi-voix avec un sourire insultant :

— Faut-il , monsieur, que je prie le général de prendre dans sa poche la clef de la porte de votre appartement ?

— Pourquoi cela, monsieur?

— Pour que vous ne fuyiez pas encore une fois et très-lâchement le combat...

— Ainsi, monsieur, vous voulez...

— Me battre ici , et sur l'heure ! répondit Gilbert; j'ai des épécs!

— Je suis et serai toujours à vos ordres, monsieur, reprit M. de Saligny.

El s'incliriant devant le général, resté quelques pas en arrière, il lui fit signe du geste de passer devant lui et de suivre le marquis et la marquise.

La porte de l'appartement se referma sur eux.

La d(!ni(Mire dcM.dc Saligny était, ainsi qu'on Ir dit viilgaircuiout, une véi-itable bonhonnière. Rien de jilus coquet , de plus élégant, de plus

recherché que le salon où il introduisait Gilbert, Gilherte et le baron Poussard. Des jardinières de bois de rose placées dans l'embrasure des fenêtres contenaient des corbeille^ de fleurs du plus riant éclat; leur senteur embaumait l'appartement: les portes d'ébène rehaussées d'incrustations de cuivre et de moulures de bronze doré contrastaient avec la couleur orange du damas des rideaux et de la tenture.

L'on voyait ça et là , dans leurs cadres armoriés , un assez grand nombre de portraits de famille représentant des personnages chamarrés de rubans et de croix; çà et là, sur des consoles de bois doré ou de véritable Boule , de magnifiques vases de vieux Sèvres bleu -ciel ou vert tendre , et aussi reniplis de fleurs fraîchement épanouies, charmaient la vue par la variété de leurs nuances ; de petits cadres en velours rouge, suspendus aux côtés de la glace delà cheminée, servaient de fonda des médaillons peints par Petitot , et représentant plusieurs ancêtres du duc , hommes importants du règne de Louis XIV. Enfin, pieux souvenir filial, au dessous du portrait de son père revêtu de l'uniforme d'officier général, M. de Saligny avait réuni dans un cartouche recouvert d'une vitre les insignes de chevalier des ordres du roi portés de son vivant par le feu duc de Saligny.

Ces souvenirs aristocratiques , ce luxe, cette élégance, ces fleurs , contrastaient étrangement avec la physionomie des quatre personnes alors réunies dans ce salon.

Gilberte, le visage caché dans son mouchoir, sanglotait, le front appuyé au coussin d'un canapé où elle venait de tomber épuisée, brisée par la violence de ces dernières émotions, et cependant elle en redoutait de plus terribles encore.

Le spadassin déposait ses épées sur une table, et Gilbert , debout, l'œil ardent, la figure livide et contractée, ayant passé par deux fois sa main sur son front baigné d'une sueur froide, allait s'adresser à M. de Saligny, lorsqu'il vit celui-ci se diriger vers les fenêtres et détacher les embrasses des rideaux, qui en retombant cachèrent les vitres ; le jour n'arrivant plus dans le salon qu'à travers la transparence de cette étoffe orange, ra])partement fut éclairé d'une lumière douteuse et sinistre.

M. de Saligny se rapprochant alors de Gilbert lui dit :

— J'ai fermé les rideaux , monsieur, parce que ma mère occupe un corps de logis en face de celui-ci, et que de chez elle on peut voir ce qui se passe chez moi.

— Très-bien, monsieur, et maintenant habit

bas, reprit Gilbert d'une voix sourde. Général , les épées î

— Oh ! oh ! marmotta le spadassin en se dirigeant vers l'endroit où il avait en entrant déposé les armes, décidément ils ne feront T^^as plumer les canards. Pour la première fois j'aurai vu un duel dans un salon ; je n'en suis pas fâché , pour la rareté du fait.

A ces mots de son mari : « Général , les épées! » Gilberle, tressaillant, avait brusquement redressé son visage empreint d'une indicible épouvante : l'œil fixe , les bandeaux de ses cheveux s'échappant à demi dénoués de dessous son chapeau, elle leva au plafond ses deux mains agitées par un tremblement convulsif, répétant avec horreur : »i Les épées ! les épées ! )» comme si elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait.

Elle voulut alors faire un pas vers Gilbert, mais, les forces lui manquant, elle tomba au pied du canapé, agenouillée, affaissée sur elle-même, et s'adressant a son mari, elle s'écria :

— Grâce ! monsieur, grâce !

Gilbert , à ce moment , ayant ôté son gilet et ne gardant que son pantalon et sa chemise dont il relevait la manche droite , tourna la tête du côté de sa femme et lui dit avec une ironie farouche :

— Vous demandez grâce pour votre amant , madame ! il est trop tard !

— Monsieur, repondit la jeune femme en se traînant aux pieds de son mari , je vous jure... sauf trois lettres que j'ai imprudemment écrites à M. de Saligny, je n'ai rien à me reprocher. Ce matin , la tête perdue par vos reproches de cette nuit , je suis accourue ici pour empêcher ce duel affreux. Oh ! par pitié, ajouta-t-elle d'une voix déchirante, interrogez M. de Saligny... Vous croirez peut-être plus à sa parole qu'à la mienne. Il vous jurera comme moi que je n'ai pas déshonoré votre nom !

Puis, toujours à genoux et s'adressant au duc :

— Est-ce vrai , monsieur?... Mais répondez donc , mon Dieu ! répondez donc , dites la vérité !

— Madame, reprit M. de Sah'^ny qui venait de recevoir du général l'une des épées, je n'ai en ce moment aucune explication à donner.

S'inclinant alors à demi devant Gilhert, qui, déjà en garde, brandissait impatiemment son arme :

— J'ai l'honneur, monsieur, d'être à vos ordres.

Voyant le combat sur le point de s'engager, Gilberte, paralysée par la terreur, ne putque jeter

un cri désespéré en cachant sa figure entre ses deux mains et restant agenouillée et ployée sur elle-même.

— Un instant, messieurs! s'écria le spadassin, le duel est déjà fort irrégulicr, puisque j'en suis le seul témoin ; n'engagez donc pas le fer avant que j'aie donné le signal : je frapperai trois coups dans mes mains, et au troisième... en avant! saprebleu !

Pendant les quelques secondes d'intervalle qui séparèrent les trois signaux donnés par le général , il régna dans le salon un silence effrayant , seulement interrompu par les sanglots convulsifs de Gilberte; inerte, glacée, mourante, incapable de faire un mouvement, elle ne vivait plus que par le cœur... et le cœur lui manquait.

Le spadassin frappa une dernière fois dans ses mains en disant de sa grosse voix enrouée :

— Allez, messieurs, allez !

Le combat s'engagea rapide , acharné , silencieux.

L'on n'entendait que le froissement des épécs, la respiration haletante des deux adversaires , leurs piétinements sourds , amortis par l'épaisseur du tapis, et de temps en temps les ràleraents de la jeune femme ou la voix du général , qui , les mains derrière le dos et placé dans l'em-

brasure d'une fenêtre , disait à demi-voix en secouant la tête d'un air approbatif :

— Ils vont bien! très-bien!... Mais , saprebleu ! c'est qu'ils vont comme de vrais amours!

Pendant un duel , les minutes semblent des heures. Le combat durait depuis quarante secondes au plus, lorsque Gilbert et M. de Saligny, déjà blessés tous deux assez grièvement , cédant à leur fureur croissante , s'engagèrent corps à corps.

— Messieurs, pas de corps à corps! s'écria le général. C'est un mauvais jeu.. .je...

Mais s'interrompant et frappant dans ses mains :

— Ah ! fichtre ! ils ont fait coup fourré ! ils se sont enferrés!

A peine le spadassin prononçait-il ces mots que Gilbert et M. de Saligny roulaient sur le tapis.

Le duc mourut en disant :

— Oh! ma mère!... ma mère!...

Gilbert, tombant d'abord à genoux, puis sur le côté, s'affaissa aux pieds de sa femme à demi étendue sur le plancher... Elle sentit un sang cliaiid et fumant inonder ses mains, elle entendit la voix agonisante de son mari lui dire :

— Vous voilà veuve... mais j'ai tué... votre amant...

— Diable ! dit le général en faisant un pas vers les deux corps et se courbant vers eux les deux mains appuyées sur ses genoux, c'est pardieu bien ça ! ils ont ffiitun superbe coup fourré... ils sont saignés tous deux... Allons, je vais prévenir le domestique , car on ne peut pas laisser ici la marquise, ajouta le spadassin en se dirigeant vers la porte. Je vais revenir chercher mes épces , ensuite je ferai ma déclaration au commissaire de police , vu qu'il faut se mettre en règle. Et puis , au lieu de déjeuner chez le marquis , j'irai déjeuner au Café de Paris , et crânement! La soupe à l'oignon m'a creusé l'estomac.

Le général sortit et ferma la porte.

Soudain une lueur, tour à tour rose et azurée, remplit le salon de sa douce lumière...

Gilbert et Gilberte, presque mourants, elle de douleur, lui de sa blessure, entendirent à ce moment suprême la voix de la Korrigan.

— La blessure de Gilbert ne doit pas être mortelle j selon le langage des hommes, disait la petite fée. Gilberte survivra aux terribles émotions qui en ce moment la brisent... Voulez-vous, tous deux, continuer d'être le marquis et la marquise de Montlaur ?

A mesure que la voix de la Korrigan arrivait à leur oreille, les deux époux se sentaient rede-

venir eux-mêmes j de même que le comédien, la toile tombée, le drame joué, reprend possession de son moij de sa personnalité, tout en conservant le souvenir des moindres incidents de son rôle.

Gilbert et Gilbcrtc éprouvaient aussi la sensation d'un doux réveil , succédant à un songe horrible. Leurs douleurs morales et physiques s'apaisaient par enchantement; ils regardèrent autour d'eux et virent le salon du duc de Saligny éclairé par la lueur rose et azurée qui annonçait la présence de la fée, invisible à leurs regards...

Le cadavre sanglant du jeune duc, étendu sur le dos et tenant encore son épée de sa main crispée par la mort , frappa les regards de Gilberte.

Elle s'écria :

— Ah! Korrigan, par pitié! sortons d'ici. Retournons dans notre petite chambre!

Oh oui! reprit Gilbert, c'est assez de marquisat, Korrigan, c'en est trop !

A ce moment le spadassin rentrait accompagné du valet de chambre de M. de Saligny, qui disait en pleurant :

— Oh ! mon pauvre jeune maître! Et sa mère, mon Dieu ! et sa mère qui est ici, dans la même maison !

— Ah dame, mon garçon, voilà! à ce jeu-là...

on se pique , répondit le général en se baissant pour ramasser ses épées ensanglantées que ce nouveau duel culottait encore...

Le spadassin dut ouvrir les doigts livides et roidis de M. de Saligny, pour lui enlever son arme des mains ; après quoi , mettant les deux épées sous son bras et s'adressant au serviteur, qui , les mains jointes et agenouillé près du cadavre de son maître, éclatait en sanglots, le général lui dit :

— Mon clier, où demeure le commissaire de police du quartier?

En attendant la réponse du valet de chambre, le baron Poussard jeta curieusement les yeux sur le corps du marquis; ses paupières demicloses, ses lèvres violàtres et entrouvertes, d'où s'échappait une sorte de râle, semblaient annoncer que le blessé touchait à sa dernière heure.

Quelle fut la stupeur, l'épouvante du général lorsqu'il entendit ces mots prononcés d'une voix sonore et vibrante , quoiqu'elles parussent sortir de la bouche immobile et décolorée du marquis ;

— Korrigan, je veux que ce spadassin de général Poussard , encore plus féroce qu'il n'est goinfre, ait une colique atroce toutes les fois qu'il mettra Tépée à la main pour se battre en duel.

— C'est fait , répondit la douce voix de Tinvisible fée, ta volonté s'accomplira...

— Oh! s'écria le général en pâlissant d'effroi. Les morts parlent, ici !

— Oui , reprit la voix de Gilbert, voix de plus en plus lointaine, et qui semblait venir du ciel ; oui, les morts parlent, et ils te prédisent, abominable spadassin, une colique atroce toutes les fois que tu iras sur le terrain !

Un instant après que Gilbert et Gilbertc eurent dit à la Korrigan : «(Nous voulons retourner dans notre petite chambre et redevenir ce que nous étions hier, » les deux époux éprouvèrent un moment de vertige qui leur ôta jusqu'à la conscience de leur être, puis ils se trouvèrent transportes chez eux, vêtus comme ils l'étaient la veille. A peine furent-ils en présence, que pleurant de joie et se jetant dans les bras Tun de l'autre, ils se tinrent longtemps embrassés.

— Mon Gilbert! disait la jeune femme.

— Ma Gilberte! disait le jeune homme.

Et leurs douées larmes de couler encore au milieu d'étreintes passionnées.

— Pauvre Minette ! il me semble que je te revois après une longue absence !

— Ah! chéri, quel affreux voyage dans le pays des marquisats !

— Dieu merci, nous en voilà revenus et pour toujours, hein, marquise?

— Ah! ne m'appelle plus ainsi ! je crois que pendant huit jours le souvenir de cette horrible nuit me donnera le cauchemar! Te voir tomber à mes pieds tout sanglant... Mais cette blessure, tu ne t'en ressens plus?

— Pas le moins du monde ; l'épée du duc a perce la peau du marquis, mais non la mienne, Dieu merci !

— Laisse voir ! reprit Gilberte avec un accent de tendresse ingénue et charmante.

Ecartant alors le revers du gilet et les plis de la chemise de son mari, de qui elle mit ainsi une partie de la poitrine à nu, la jeune femme, rassurée i)ar cet examen et emportée par un élan passionné, baisa la place de la blessure.

— Nom d'un petit bonhomme! s'écria Gilbert, si j'avais été blessé, tu m'aurais guéri !

— Ah! mon pauvre ami ! quelle nuit! quelle nuit !

— Et pourtant ça commençait si joliment ! Étais-tu belle sous tes brillants atours ! avec ta guirlande de fleurs et de diamants, et ta robe de crêpe rose !

— Et toi ! comme cet habit bleu clair à boutons dorés fallait bien!... c'est que tu avais vraiment l'air d'un marquis !

— Et comme tout ce grand monde s'empressait autour de nous!

— Oh! c'est vrai; mais dis donc, Gilbert, une drôle de chose.

— Quoi donc?

— Je me rappelle tout ce qui nous est arrivé, comme si j'étais encore marquise.

— Moi de même, je n'ai rien oublié.

— Voyons ! est-ce que les empressements de ce beau monde te causaient un grand plaisir?

— Ma foi, non; en tant que marquis, ça ne me faisait rien du tout : les personnes invitées à notre fête me devaient ces égards, ces prévenances... et moi je les acceptais, ma foi, tout bonnement, comme une chose due...

— Est-ce que tu éprouvais un énormebonheur à voir nos magnifiques salons si brillants de dorures, de fleurs et de lumière?

— Je n'y pensais seulement pas, ma pauvre Minette !

— Ni moi non plus. C'est singulier, et pour-

tant lorsque nous avons pu nous régaler de ces deux paires de grands rideaux de fenêtre en cotonnade, que j'ai taillés et cousus moi-même (et la jeune femme les désigna du geste), nous nous reprochions de perdre souvent notre temps à les regarder, ces pauvres rideaux, en nous disant: «i Comme ça fait bon effet ! comme ça meuble! Non, vrai, ce n'est pas parce que c'est chez nous, mais enfin voilà qui est cossu! n

— Tu as raison. Mais autre chose : tu te rappelles avec quelle impatience nous avons attendu pendant des mois le moment de boire au Café de Paris cette fameuse bouteille de Champagne?...

— Que nous n'avons pas bue...

— Cela grâce à ton bon cœur. Eh bien, celle nuit, lorsque, après le départ de nos invites, nous avons soupe tête-à-tête dans notre belle salle à manger, sur cette table couverte d'argenterie si magnifique, que j'en suis encore ébloui, certes, il y en avait là, du cham])agne frapj)é et du fameux ! cci)ciidanl je n'ai pas seulement eu l'envie d'en goûter ; un de nos maîtres d'hôtel en gants blancs m'en a versé, de ce nectar... mais je n'en ni [)as bu, tant j'étais préoccupé de mon duel avec le duc, et de mon idée de te forcer d'offrir à madame de Saint-Marceau une place dans ta voiture, pauvre chérie !

— Et moi donc... je n'ai avalé qu'un verre d'eau pour apaiser Tespèce de fièvre que me causaient les menaces de M. de Saligny, qui voulait se battre contre toi, mon pauvre Bibi... et te montrer mes lettres !

— Quant aux mets, nous ne leur avons pas plus fait honneur qu'aux vins ! Un autre de nos maîtres d'hôtel m'a servi... ma foi, je ne sais pas de quoi ; c'était tout tortilîonné et décoré de petites tranches de truffes; ça avait à peu près un goût de volaille, cela devait être excellent, mais cela m'a semblé amer, car je n'avais pas la moindre faim, et, par parenthèse... ce n'est pas comme ce matin.

— Le fait est que, malgré nos aventures de la nuit, j'ai les dents d'une longueur... d'une longueur !

— Et cette scélérate de Badureau qui ne nous apporte pas notre lait et notre pain ! Neuf heures doivent être depuis longtemps sonnées.

— Non, chéri, tiens... les voilà qui sonnent... Notre faim avance.

A ce moment, nos deux jeunes gens, qui, tour à tour sous l'impression de leurs souvenirs nocturnes et sous rinfluence de leurs modestes habitudes de chaque jour, y revenaient machinalement, oubliant pour un instant la Korrigan et ses merveilles, nos deux jeunes gens en- 1. 18

tendirent frapper discrètement à leur porte.

— C'est la portière qui nous apporte notre lait ! s'écria joyeusement Gilbert. Vive à jamais la Badurcau !

Et après ce cantilène, il cria ;

— Entrez !

— Il faut qu'elle ait zévu quelque chose pour se montrer si ponctuelle ! Nous apporter notre déjeuner à neuf heures sonnant! reprit en riant Gilberte.

La jeune femme oubliait, ainsi que son mari, les deux mille francs si diaboliquement jetés la nuit précédente dans la loge de la portière. Aussi quel fut l'étonnement des deux époux en la voyant entrer marchant à pas comptés, tenant sous son bras un long pain de quatre livres, une bouteille d'une main, et de l'autre un plat qu'elle avait déposé sur le carreau pour ouvrir la porte; après quoi, s'avançant vers le petit poêle de fonte qui servait de table à manger, madame Badureau déposa sur ce meuble le pain, la bouteille et le plat, qui contenait un quart d'oie froide, deux pommes cuites et un morceau de fromage de Gruyère.

Gilbert cl Gilberte ouvraient des yeux énormes à l'aspect de ce déjeuner splcndide, aussi peu prévu que venant à souhait pour satisfaire à leur appétit matinal. Aussi, regardant tour à

tour ces mets et madame Badureau, les deux jeunes gens disaient avec une surprise croissante :

— Un quart d'oie rôtie !

— Des pommes cuites!

— Du fromage!

— Une bouteille de vin cachetée!!!

Madame Badureau, prenant alors la parole,

s'exprima de la sorte avec un accent tour à tour mystérieux et pénétré :

— J'ai zévii bien des malheurs, mais je n'ai jamais zévu celui d'oublier mes bienfaiteurs! Jeune homme, vous n'êtes pas plus lithographe que mademoiselle n'est fleuriste; vous êtes un prince polonais déguisé qui a enlevé la fille d'un milord anglais, riche comme un crésus, qui cachez vos amours dans une mansarde. Jeune homme ! j'ai compris la farce de cette nuit; les deux mille francs que vous m'avez jetés dans ma loge étaient une manière de me dire: «c Madame « Badureau, soignez-nous, et vous en recevrez « autant à chaque terme pour votre peine. » C'est convenu, jeune homme, vous serez soigné en prince polonais que vous êtes, car vous n'êtes pas fait pour prendre le matin pour deux sous de lait dans un poêlon, comme des chats, pour tout potage à vous deux mademoiselle ! Voilà le déjeuner, vous verrez le dîner... il y aura des

huîtres... du rognon de veau à la casserole et... du... pou... oulet.

Il est impossible d'accentuer autrement la pompeuse prononciation de madame Badureau lorsqu'elle fit cette annonce culinaire; ensuite de quoi elle ajouta :

— Jeune homme, comptez sur moi à la vie et à la mort. Mais motus!

Madame Badureau se retirant alors à pas de loup, sur la poinle des pieds, ouvrit doucement la porte, se retourna en appuyant son index sur ses lèvres, à l'instar du dieu du silence, et disparut en répétant :

— Motus!

A peine la portière fut-elle partie, que Gilbert, d'abord ébahi, se frappa le front, partit d'un franc éclat de rire et s'écria :

— Ma parole d'honneur, Minette, nous sommes fous!

— Comment?

— Nous oul)lions que nous pouvons tout ce que nous voulons.

— Que veux-tu dire?

— Et la Korrigan? et les deux mille francs (juc par farce j'ai jetés cette nuit dans la niche à Badureau, ([ui, vu ma magnificence, me prend pour un prince polonais déguisé!

— Tiens! c'est ma foi vrai! dit Gilberte en

frappant dans ses mains, il faut que nos aventures de cette nuit nous aient toqués! Heureusement elles ne nous ont pas ôté l'appétit. Hein, Bibi, a-t-il bonne mine ce quart d'oie rôtie !

— Un quart d'oie ! reprit Gilbert avec un superbe dédain. Fi, fi ! ma chère! Allons donc! un quart d'oie ! quand nous pouvons demander à la Korrigan...

Et tournant çà et là la tête.

— Étes-vous là, Korrigan?

— Oui, répondit la douce voix, je suis là.

— Tu vois bien, la Korrigan est là... et nous pouvons...

— Bah ! bah ! répondit Gilberte qui, après avoir couru chercher deux couteaux et deux fourchettes de fer brillantes comme de l'argent, s'occupait déjà de couper pour son Gilbert le croûton d'un pain tendre, croquant et doré, moi, d'abord, j'aime à savoir ce que je mange, et en me rappelant tous ces mets qu'on nous servait hier, à souper, dans des plats d'argent, je ne saurais pas seulement dire si c'était chair ou poisson... Tiens, Bibi... tu seras au moins certain que tu manges de l'oie !

Et Gilberte offrit à son mari le croûton du pain, sur lequel elle plaça un appétissant morceau de l'aile d'oie rôtie qu'elle avait soigneusement saupoudré de sel blanc.

— Au fait, Minette, tu as raison, reprit Gilbert en mordant à belles dents le croûton. Nous avons une faim de tigre, comme disait ce féroce goinfre de baron Poussard... Voilà de l'oie... Eh bien! mangeons de l'oie; nous aurons toujours le temps de manger de toutes sortes de friandises quand l'envie nous en prendra.

— Hum! la bonne peau croustillante! dit Gilberte avec un petit frémissement de friande convoitise, en prenant bravement du bout de ses doigts roses un morceau de l'épiderme doré de l'oie. Et elle le croqua, tandis que Gilbert disait à la fée invisible :

— Ah! chère Korrigan, dans quel affreux pétrin vous nous avez jetés sans le vouloir (nous n'en doutons point), en nous métamorphosant, selon notre volonté, en marquis et en marquise !

— Vous avez commandé, reprit la voix, j'ai obéi.

— Oh ! ce n'est pas un reproche que nous vous adressons, bonne petite fée, reprit Gilberte : nous avons cru que le bonheur suprême consistait à être grands seigneurs; nous nous sommes trompés... voilà tout...

— Et l'on ne nous y rattrapera plus à être marquis on marquise , nom d'un petit bonhomme! ajouta Gilbert en débouchant la bou-

teille cachetée de rouge et remplissant le verre qui lui servait à lui et à sa Gilberte.

Celle-ci but crânement trois doigts de vin pur et rendit le verre à son mari, qui le vida d'un trait ; puis s'essuyant les lèvres :

— Voilà un petit bourguignon que j'aime fièrement mieux que notre Champagne frappé de cette nuit. Hein, Minette?

— Ah ! ne me parle plus de cette horrible nuit ; tu m'ôterais l'appétit, et je le réserve pour les pommes cuites.

— Ah ! la diable de nuit ! j'en frissonne encore... Brrrr.

— Pourquoi vous décourager sitôt ? reprit la voix de la fée. Qui vous prouve que le bonheur ne consiste que dans une grande naissance et une grande fortune? Je vous l'ai dit, le marquis de Montlaur et sa femme survivront, elle à son chagrin, lui à sa blessure ; si vous ne voulez pas entrer de nouveau rfans leur vie, il est beaucoup de grands seigneurs de qui vous pouvez prendre la place...

— Merci, Korrigan! si nous étions absolument forcés de choisir, Minette et moi , entrele métier de fleuriste et celui de lithographe, ou la condition de marquis et de marquise... je vous répondrais peut-être : « Korrigan, essayons encore des « grandeurs. » Mais il nous reste de la marge

pour notre nouveau choix, et entre nous, chat échaudé craint l'eau froide.

Puis Gilbert, donnant à sa femme les deux pommes cuites, lui dit :

— Voilà le dessert de Minette ; puisqu'elle ne mange pas de fromage, je me l'adjuge; un bon petit verre de vin par là-dessus et nous aurons déjeuné comme des rois !

— Dis donc, Gilbert? reprit la jeune femme €« secouant la tête comme une ménagère qui s'effraye d'une consommation coûteuse, sais-tu que la moitié de notre pain de quatre livres y aura passé?

Et mordant à belles dents sa dernière pomme cuite, elle se leva en disant :

— Je vais nettoyer nos fourchettes et nos couteaux!

— Korrigan, reprit Gilbert en riant de nouveau, entendez -vous ma petite femme? Elle oublie toujours que je suis pour le moins un prince polonais déguisé et elle la fille d'un milord anglais, ainsi que le prétend la Badurcau. Voilà Minette qui parle de nettoyer nos fourchettes.

— C'est vrai, reprit Gilberte, j'oublie toujours notre pouvoir. Mais c'estégal... ça m'amuse de m'occuperdenotrepetitménagc. Moi, d'abord, je m'ennuie quand je n'ai rien à faire.

Et la jeune femme entra dans le cabinet qui

servait de cuisine, où l'on entendit bientôt le léger grincement du sable sur le fer des couteaux et des fourchettes.

— Pour ce qui est de fainéantiser, j'avoue aussi que cela me semble assommant ; et si notre pain n'était pas au bout de nos doigts, je crois que j'aimerais mieux travailler gratis que rester oisif. Une semaine bien remplie , nom d'un petit bonhomme ! c'est le sel d'un gai dimanche.

— Braves cœurs ! murmura la voix de la fée, bons cœurs !

— Dis donc, chérie, reprit Gilbert après un moment de réflexion, une idée !

— Voyons, répondit Gilberte toujours occupée dans le cabinet à fourbir ses couverts, quelle idée?

— Nous avons à causer avec notre chère Korrigan sur le choix de la nouvelle condition où nous allons chercher et trouver certainement, cette fois-ci, le bonheur. Veux-tu que nous nous mettions (seulement histoire d'occuper notre temps), moi à ma pierre, toi à tes fleurs? Nous jaboterions comme à notre ordinaire, tout en travaillant.

— Fameuse idée ! reprit joyeusement la voix de Gilberte, oh! fameuse! et pour la peine je t'embrasserai quand j'aurai fini de nettoyer nos couverts.

— Korrigan, reprit Gilbert en s'approchant de la table où étaient sa pierre lithographique et ses crayons, cela ne vous paraîtrait pas impoli de notre part qu'en causant avec vous nous travaillions?

— Non, mes amis, répondit la douce voix. Et elle murmura :

— Braves et bons cœurs î

— Où est-il, ce Bibi? qu'on l'embrasse pour sa bonne idée ! dit gaiement Gilberte en sortant du cabinet avec une gentille pétulance. Où estil, qu'on l'embrasse? vite! vite!

— Présent!... fit Gilbert.

Et le bruit de plusieurs baisers pris et rendus s'entendit dans la chambre ; après quoi nos deux jeunes gens s'assirent joyeusement chacun devant sa table de travail.

— Ah! ah! dit Gilberte en s'adressant à la tulipe d'Ithol, orange et pourpre, qui, placée dans un vase, lui servait de modèle, bonjour, chère petite fleur! tu ne t'attendais pas, ni moi non plus, à ce que nous nous reverrions... Je vais tâcher d'achever aujourd'hui ton portrait.

Puis, fouillant dans ses cartons, la jeune femme ajouta avec ce petit frémissement de désir ou de convoitise qui lui était naturel :

— Hum!... quel bonheur si je pouvais imiter, à s'y méprendre, ces jolis pétales oranges,

franges d'un pourpre si vif! c'est ça qui est fièrement difficile !

Et elle reprit, il faut l'avouer, avec une certaine fatuité :

— Difficile... difficile... Enfin... l'on verra ! Gilbert, de son côté, s'approcha de la table

où se trouvait sa pierre lithographique préservée de la poussière par un léger papier de soie ; il l'enleva et mit au jour un dessin commencé, représentant deux enfants jouant avec un gros chien de Terre-Neuve ; la magnifique gravure anglaise qui lui servait de modèle était placée sur son chevalet près de la table, où le jeune homme s'assit, regardant son œuvre, et disant avec une satisfaction profonde :

— Vrai ! ça fait plaisir de revoir un travail bien commencé! Hé ! hé ! mais oui, pas mal commencé, ajouta-t-il en se mirant pour ainsi dire complaisamment dans son dessin lithographique.

— Moi, reprit Gilberle toujours assise devant sa table, tu sais que j'adore le gros chien... A-t-il l'air bonne personne! avec son grand œil intelligent et doux, on croirait vraiment qu'il regarde avec tendresse les deux marmots qui jouent entre ses grosses pattes.

— Chacun son goût. Certes, je ne méprise pas le gros chien, reprit Gilbert, mais j'aime mieux les deux enfants, et encore j'ai pour l'un

d'eux une préférence forcenée ; mon préféré est celui qui tient la patte du chien ; j'ai mis tous mes soins à bien réussir la tête frisée de ce bambin, parce que Minette devait lui ressembler... quand elle était bambine.

— Voyons, reprit Gilberte se levant, tenant à sa main ses ciseaux et un morceau de gaze orange où elle taillait la ressemblance de la tulipe d'Ithol.

La jeune femme s'accouda sur l'épaule de son mari, penchant la tête si près de la sienne, que leurs cheveux se confondaient.

— Ah ! câlin, reprit Gilberte après avoir contemplé le dessin, vous me flattez afin que j'excuse votre injuste préférence. Quel mauvais père ! ne pas aimer également ses enfants ! Eh bien ! moi je soutiens que ce chérubin qui se pend au cou du bon gros chien sera tout aussi gentil que l'autre, si vous voulez vous donner aussi la peine de le réussir.

— Parbleu ! je crois bien que je le réussirai, puisque nous pouvons tout ce que nous voulons, et i\ preuve..., dit Gilbert en tournant la tête du côté de sa femme et lui présentant son front, à })reuve... c'est que je veux que Minette m'embrasse.

— C'est fait ! répondit gaiement Gilberte en donnant le baiser et imitant la voix de la fée.

11 n'est pas besoin de voire puissance pour que j'aime à embrasser mon mari, n'est-ce pas, chère petite Korrigan?

Puis, regagnant sa table de travail, elle ajouta :

— Maintenant, je jure de ne plus déranger Bibi de son ouvrage.

— Et moi, je jure de ne pas distraire Minette, reprit Gilbert. A*cette heure. Korrigan, parlons un peu s'il vous plaît, de nos petites affaires...

GILBERT LT GILBEUTE. 1. i9

Gilbert et Gilbertc , occupés de leurs travaux habituels et placés chacun devant sa table, continuaient de s'entretenir avec l'invisible fée.

— Nous disions donc, chère Korrigan, reprit Gilbert en taillant avec soin son crayon tendre et friable , nous disions donc que nous avions assez de la condition de marquis et de marquise. N'est-ce pas, chérie?

— Ah ! je crois bien! si l'on nous y reprend, il fera chaud !

— Mes amis, reprit la voix de la Korrigan, je vous le répète , renchaînement des faits a voulu

que vous entriez dans la vie de M. et de madame de Montlaur en un n^oment fatal...

— Et cette fatalité vous l'ignoriez , chère Korrigan, dit Gilbert, nous en sommes certains !

— Je ne puis vous répondre là-dessus, mes amis; je suis destinée à vous obéir, mais il n'est pas e» mon pouvoir de vous conseiller ; soumise à vos volontés, j'attendrai le moment où, n'ayant plus de souhaits à former, vous nie direz : Va-t'en j Korrigan. Cependant, sans vous conseiller , il m'est permis de vous apprendre que les événements de celte nuit sont généralement exceptionnels dans la vie des grands seigneurs.

— Pardon, Korrigan, distinguons, s'il vous plaît, reprit Gilbert tout en dessinant. Laissons de côté les tribulations des gens du grand monde, quoique en cette nuit maudite j'aie furieusementsouffert ! Nom d'un petit bonhomme! étais-je courroucé et humilié de ce que le duc de Snligny prétendait que mes ancêtres avaient volé leur nom et leur titre ! Je crois que cela me navrait autant que les ressentiments de ma jalousie contre le duc!

— Et moi donc, Gilbert? Non, vois-tu , jamais tu ne pourras comprendre ma fureur contre toi lorsque tu voulais me forcer de donner une place dans ma voiture à cette madame de Saint-Marceau! Et ce n'était rien encore auprès

des angoisses , des terreurs que m'a causées ce terrible duel ! Sans t'avoir jamais beaucoup aime (en tant que marquise et toi marquis, bien entendu), je tremblais presque autant pour toi que pour M. de Saligny. Je l'avais aimé par ennui , par désœuvrement, et pourtant je voulais fuir avec lui. Ah! quelle nuit, mon Dieu ! j'en frissonne encore, rien que d'y penser.

— Aussi, Minette, je réponds à notre chère Korrigan ; Bon ! j'admets qu'il n'arrive pas à tous les grands seigneurs de se battre en duel dans un salon , et de se transpercer avec leur adversaire comme des poulets embrochés, d'accord! Maintenant, Korrigan, parlons un peu, s'il vous plaît, des plaisirs du grand monde, que diable ! je les connais! Maintenant, Minette et moi , nous avons eu à nous l'hôtel de Montlaup, un vrai palais. Est-ce qu'à chaque instant nous nous disions : «'Ah ! sapristi ! que nous sommes donc heureux de posséder un si bel hôtel! »

— Ah! mon Dieu , non. Habitués à posséder ce bel hôlel, nous ne songions plus à ces magnificences.

— Ainsi , Korrigan , voilà déjà pour ce qui est du logement, reprit Gilbert. Passons à l'habillement. Est-ce que Minette et moi, qui pouvions nous vanter d'être furieusement bien mis,

cVst vrai, nous nous arrêtions devant les glaces pour nous mirer et nous dire : «i Nom d'un petit bonhomme, sommes-nous bien mis! » Est-ce que nous nous sentions plus aises que nous le sommes, lorsque le dimanche Minette est habillée de sa jolie robe de soie, et moi de ma fine redingote d'Elbeuf, sans com[)ter mes bottes vernies et ma badine ?

— Ah bien oui ! je m'en souciais bien, de mes beaux atours ! Figure-toi , chéri , que , lorsque j'ai eu obtenu de ce vieux domestique d'aller me chercher une voiture pour me rendre chez le duc , je suis rentrée dans ma chambre h coucher. ReuN oyant alors mes femmes de chambre, qui m'attendaient pour me déshabiller (je ne voulais pas qu'elles me vissent sortir), j'ai presque mis en morceaux ma belle robe, tant j'avais hâte de changer de vêtements |)our courir chez le duc; j'ai jeté çà et là sur le lapis mon collier de diamants, mon diadème, mes bracelets de pierreries, et il me semble qu'à travers mes terribles angoisses j'ai eu comme un moment de bonheur lorsque je me suis vue en robe de soie toute simple avec un mantelet et un chapeau de velours, tant ma parure me pesait !

- - Ainsi, ch( re Korrigan, voilà déjà pour le logement et pour l'iifibillcment; passons à la nourriture. Vous me direz que Minette et moi

nous étions trop tourmentés pour faire honneur au souper ; c'est vrai , mais enfin l'on ne dîne qu'une fois, et si l'on boit du Champagne frappe tous les jours, on doit s'y habituer comme au reste. Or, j'aurais soupe avec la goinfrerie du général baron Poussard (n'oubliez pas, sïl vous plaît, la colique de cet affreux spadassin, toutes les fois qu'il ira sur le terrain)...

— Ton désir sera satisfait , reprit la voix : toutes les fois que le général Poussard sera au moment de se battre en duel, il subira la punition que tu as infligée à sa férocité.

— Ça me donnerait l'envie d'aller le provoquer, afin de jouir de sa mine piteuse, dit en riant Gilbert. Nous songerons à cela plus tard ; pour en revenir à mon entretien, je vous disais. Korrigan, que quand bien même hier soir j'aurais soupe comme un ogre, bu comme une éponge, ma soif et ma faim n'auraient pas été mieux satisfaites qu'elles ne l'ont été ce matin avec l'excellent quart d'oie de la mère Badureau et sa fine bouteille de vin cacheté.

— Oh ! c'est vrai , le quart d'oie était délicieux, et les pommes cuites, donc? un vrai sucre ! reprit Gilberte en se renversant un peu en arrière pour contempler avec contentement la petit'e tulipe qui semblait croître et fleurir entre ses doigts habiles et légers.

— Maintenant, passons auxplaisirs des grands seigneurs, reprit Gilbert. Ils sont gentils, je m'en vante! M. de Bourgueil vient me proposer une course dans laquelle j'aurai à sauter cinq fossés, trois haies, et pour bouquet une rivière à franchir. Merci du peu ! Des plaisirs à se casser le cou mille fois! Apres cela, qu'y a-t-il encore? Ahî le club où Ton va fumer et jouer un jeu d'enfer...

— Aussi qu'arrive-t-il? reprit Gilberte. On laisse sa femme toute seule, et, par désœuvrement , ne sachant à quoi passer son temps, elle se laisse courtiser , se compromet , et un beau jour elle veut fuir avec un jeune homme!

— Voyons, chère petite Korrigan, répondez : à peu de différence près, n'est-ce point là la vie du grand monde? Du moins je le soupçonne fort. Et quant aux mariages, ne ressemblent-ils pas , pour la plupart , sauf le dénoûment tragique, à l'union du marquis et de la marquise : indifférence d'un côté , coquetterie de l'autre ?

— Il en est ainsi souvent, il est vrai, répondit la voix, mais qu'importe si ces gens sont heureux !

— Mais, Korrigan , c'est là justement le hic. Sont-ils heureux ?

— Tu as été grand seigneur, reprit la voix.

Souviens-toi et juge... D'ailleurs toutes les destinées ne se ressemblent pas; il est, je vous l'ai dit, mes amis, d'autres grands seigneurs (/ans /a vie de qui vous pouvez entrer. Quel avenir vous prépare cette nouvelle métamorphose ? Je ne saurais vous le faire connaître ni le changer... Je vous le répète , mes amis, je peux combler tous vos désirs, à vous Gilbert, et à vous Gilberte; mais si vous devenez d'autres personnages, vous subirez, quels qu'il soient, les hasards de leur destin. Donc , choisissez la vie à vos yeux la plus enviable, et si elle satisfait à tous vos vœux, vous me direz alors : Va-t'en, Korrigan.

— Ah mon Dieu ! s'écria Gilbertc avec angoisse en interrompant son travail , j'y songe seulement à cette heure et j'en frémis ! Ce matin, chère petite fée, lorsque Gilbert était mourant de sa blessure , et moi mourante de chagrin... si vous n'étiez pas venue à nous... nous allions donc mourir?

— Pauvre Minette , tu as raison , reprit Gilbert en interrompant aussi son travail , et puis si nous perdons notre pouvoir sur la Korrigan en entrant, comme elle le dit, dans la vie d'autres personnes, nous n'avons pas même l'espoir d'appeler notre bonne fée pour nous sortir d'un affreux guêpier comme celui de ce matin,

puisque nous n'étions plus Gilbert et Gilberte... mais le marquis et la marquise.

— Non, vous ne pouviez plus m'appeler, dit la voix, mais moi, je suis venue, et je viendrai toujours vous demander , à un moment donné, si la condition que vous avez choisie satisfait à vos désirs.

— Sans reproche , chère Korrigan , vous aviez ce matin singulièrement choisi votre moment! Nom d'un petit bonhomme! nous demander si nous voulions continuer d'être le marquis et la marquise, au moment même où nous étions chacun de notre côté accablés de malheurs et quasi agonisants!

— Mes amis , reprit doucement la voix , ma délivrance dépend, n'est-ce pas, de la complète satisfaction de vos souhaits ?

— Oui, Korrigan.

— Et pour que vous me disiez : Fa-fen , il faut que vous soyez, n'est-ce pas, encore vivants en ce monde-ci ?

— C'est évident!

— Donc, mes amis, si étrange que vous ait j)aru, que vous paraîtra peut-être encore le moment que j'ai choisi et ceux que je choisirai pour vous demander si tous vos vœux sont comblés, ne m'interrogez pas à ce sujet , je ne saurais vous répondre. Qu'il vous suffise d'être

certains que quelque condition que vous ayez choisie et bien que vous deviez subir h destinée, ressentir toutes les impressions des gens dttîis la vie desquels l'Oiis serez entrés, toujours, à un moment donné, que vous m'ayez ou non appelée, vous me trouverez près de vous et ma voix vous dira : «c Tous vos désirs sont-ils comblés? Me permettez-vous d'aller rejoindre mes sœurs ? »

— Pauvre petite Korrigan, soyez tranquille, reprit G liberté, nous ne vous retiendrons pas longtemps. Oh ! non ! par inexpérience nous avions celte fois mal choisi ; que voulez-vous ! tout le monde se serait trompé ainsi que nous : on voit un grand seigneur et une grande dame, jeunes, beaux , riches ; la première pensée qui vous vient n'est-elle pas de se dire : Ahl je voudrais bien être comme eux?

Gilbert, depuis quelques instants pensif et courbé sur sa pierre, avait suspendu le mouvement de son crayon ; le silence régnait dans la chambrette, et l'on entendait les premières grosses gouttes d'une pluie de printemps qui fouettait les vitres.

Soudain Gilbert, relevant la tête, dit à sa femme :

— Tu as raison, Minette, les apparences nous ont trompés dans notre premier choix, mais il

y a des conditions sur le bonheur desquelles il est heureusement impossible de se méprendre.

— Lesquelles, Bibi?

— Hier soir, quand j'étais marquis, sais-tu quelle est la personne de notre brillante société que j'enviais le plus ? Et je me le rappelle maintenant, cette jalouse envie me faisait par moments prendre en dégoût ma noblesse et ma fortune !

— De qui veux-tu donc parler?

— De George Hubert, le grand poëtc.

— Le fait est qu'il a Tair bien doux, bien aimable, et pas fier du tout, malgré son génie; il a longtemps causé avec moi, et je me souviens de lui avoir dit : « Combien vous devez être heureux, M. George Hubert ! » U m'a répondu que le secret du bonheur était de ne pas s'abandonner aux illusions, de ne jamais sacrifier aux exigences mondaines ses goûts, ses sentiments, ses devoirs, et que ce secret, il le possédait.

— Nom d'un petit bonhomme! si celui-là n'est pas véritablement heureux, qui donc le serait, hein, Minette? Justement hier quand George Hubert causait avec toi, je me disais avec un dépit concentré : «t Je suis grand seigneur, jeune, point sot, maître d'une fortune énorme, aussi bien placé dans le monde qu'on peut l'être ; enfin, c'est moi qui donne cette fête

somptueuse, et cependant tous les regards, toutes les louanges, tous les empressements sont pour ce M. George Hubert ! 11 reçoit ces hommages avec une sorte de froide réserve, qui prouve assez qu'il saurait se passer de ces adulations. J'ai cinq cent mille livres de rente. (Dis donc, Minette, nous avons eu cinq cent mille livres de rente!... Quelle farce!) J'ai un grand nom, et pourtant, m'annonce-t-on dans un salon, personne ne tourne la tête. Annoncet-on, au contraire, M. George Hubert, tous les yeux le cherchent, et l'on se dit tout bas : Le voilà ! le voilà ! L'influence de ce nom est partout la même; oui, dans nos salons, dans la bourgeoisie, et jusque dans la mansarde de la grisette ou de l'ouvrier qui ont pleuré aux drames de George Hubert, ce nom éveille chez tous un sentiment d'admiration et de sympathie! J'ai voyagé en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, en Italie, l'engouement était partout le même : toujours le nom de ce George Hubert! H est cruel de s'avouer cela; mais, fussiez-vous le plus grand et le plus riche seigneur de l'Europe , une fois hors de votre pays, vous n'êtes pas plus connu du public étranger que si vous étiez M. Jean-Pierre, tandis que le nom de M. George Hubert est européen ! » — Eh bien, chéri, ce que tu pensais de 1. 20

M. George Hubert, moi, je le pensais de madame de Saint-Marceau; je m'apercevais que lu faisais le galant auprès d'elle, mais elle m'inspirait encore plus d'envie que de jalousie ; je me rappelais son triomphe de la veille à l'Opéra Italien, où j'étais dans ma loge... (Dis donc, Bibi, il paraîtrait que nous avons eu notre loge aux Italiens?) Je me disais : «Non, jamais je n'ai assisté à une pareille ovation I c'était de la frénésie, du délire ! Je n'ai pu m'empêcher même de lui jeter mon bouquet, à celte madame de Saint-Marceau ! Une reine seule reçoit de pareils hommages, et encore non, les hommages que l'on rend à une reine sont souvent intéressés, obliges ou factices, tandis que rien n'oblige cette foule idolâtre à porter aux nues cette grande artiste. Ah ! quelle différence entre sa vie et la nôtre, à nous autres femmes du monde, qui ne connaissons d'autres succès que ceux de la coquetterie! d'autres plaisirs que ceux que l'on achète grâce à une grande fortune ! Et pour comble de bonheur, après avoir gagné par son talent une fortune considérable, cette femme de théâtre a épousé un homme du monde jeune, aimable, distingué, qui l'aime autant qu'il est aimé d'elle... Est- elle heureuse, cette madame de Saint-Marceau! est-elle heureuse! » Oui, mon Gilbert, voilà ce que je me disais avec un

très-méchant sentiment d'envie. Aussi , juge de mon chagrin, de ma colère, lorsque tu as voulu me forcer de donner à cette femme une place dans ma voiture!

— En un mot, chérie, tu enviais la condition de madame de Saint-Marceau autant que moi j'enviais la condition de George Hubert.

— Ah! mon Dieu oui !

— Une idée !... combien je serais heureux et fier de te voir applaudie, idolâtrée par une foule enthousiaste de ton magnifique talent! Quelle ivresse pour moi , ma Gilberte , lorsque je me dirais : C'est pourtant ma femme qui cause ces transports !

— Ah! c'est mal, M. Bibi, c'est très-mal!

— Quoi donc ?

— Vous avez volé l'idée à Minette, monsieur! Oui, justement j'allais te dire : Serais-je fière serais-je heureuse si je voyais mon Gilbert admiré, applaudi comme l'est M. George Hubert! Te rappelles-tu son drame à la Porte-Saint-Martin : Jntonia ? Nous sommes allés à ce théâtre un dimanche. Quelle admiration ce drame inspirait, quoiqu'il date au moins de trois ou quatre ans! Et en sortant, avec quel enthousiasme on parlait de l'auteur ! Chacun s'exclamait : u Quel homme de génie I Comme il connaît l'âme humaine! Quel bon et noble cœur i\

doit avoir, poiii* peindre avec lant de vérité les douleurs d'une mère! Et dans le caractère du liéros de la pièce, quelle générosité, quelle grandeur! On ne saurait créer de pareils personnages, leur prêter de si admirables sentiments sans les éprouver soi-même ! »

— Et puis, le souviens-tu, Minette, de ce monsieur placé près de nous, à la troisième galerie? Il avait dit pendant un entr'acte qu'il demeurait dans la même maison que George Hubert. Aussi comme on le questionnait avec avidité, ce monsieur! C'était à qui lui demanderait : «M. George Hubert est-il vieux? est-il jeune? est-il beau ou laid? brun ou blond? grand ou petit ? »

— C'est pourtant vrai, ce brave liomme, par cela seulement qu'il demeurait dans la maison de ce grand poëte, était devenu presque un personnage !

— Combien ce jour-là nous avons été heureux d'apprendre qus George Hubert était aussi bon qu'il était célèbre!

— C'est tout simple, cela, chéri ; on est toujours content de savoir que ceux que l'on adjiiirc méritcntd'être aimés. CcrlainemenlGcorge Hubert doit avoir bon cœur, car cette nuit, en causant avec lui, j'étais frappée de l'expression louchante de sa figure , lorsqu'il me parlait du

bonheur de madame d'Oberval et de M. de Baudricourt, ces deux amants si heureux...

— Quels amants?

— Un homme et une dame du grand monde, amoureux l'un de l'autre, qui se sont enfuis pour vivre libres et ignorés dans la solitude, au milieu d'un pays charmant. Voilà encore des gens dont le bonheur est assuié. George Hubert était ami de la dame et il me parlait de la félicité de ces deux amants avec tant de charme que son récit m'a tourné la tète (il paraît que je ne l'avais pas très-forte), et ce récit a au moins autant contribué que ma jalousie contre madame de Saint-Marceau à ma résolution de fuir avec M. de Saiigny.

— Eh bien ! Minette n'aura plus à envier cette illustre artiste !

— Que veux-tu dire ?

— Si ce ménpge-là n'est pas heureux, c'est à donner sa langue aux chiens, ou à ne jamais dire de sa vie : Fa-t'en , Korrigan ! Entrons dans la vie de M. et de madame de Saint-Marceau ! Ah ! chérie, que je serais fier de t'applaudir, de jouir de tes triomphes !

— Y penses tu?

— Je fais mieux que cela : je demande à la Korrigan que tu sois cette admirable cantatrice et que je sois son mari.

— Non, Gilbert, non ; mon rêve à moi serait de le voir à la place de George Hubert. Seraisje heureuse, glorieuse et fanfaronne !

— Oh ! ma petite Minette, je t'en prie, consens à être madame de Saint-M;irceau !

— Non, non, chéri, c'est toi qui seras George Hubert ; je tiens à t'admirer , moi ! c'est plus dans mon caractère que d'être admirée; et puis il me semble que le mari d'une femme célèbre... c'est un rôle... enfin un rôle béte comme tout! Et je ne veux pas de ce rôle-là pour mon Gilbert; ainsi c'est dit, tu seras George Hubert, n'est-ce pas. Korrigan?

— Que vos vœux soient d'accord, répondit la voix, el il en sera ce que vous déciderez.

— D'abord, Minette, reprit Gilbert, tu ne sais pas si George Hubert est marié.

— C'est vrai, j'ignore cela... George Hubert est-il marié, chère petite Korrigan?

— Non, répondit la voix, il n'est pas marié.

— Ah ! ah! vois-tu, reprit Gilbert d'une voix triomphante ; or, comme nous nous aimons trop pour nous séparer, il s'ensuit que tu seras madame de Saint-Marceau et moi son mari.

— Ainsi, rej)rit Gilbcrte avec un soupir de regret, George Hubert n'est pas marié. Korrigan ?

— Non, répondit la voix; mais ce grand poète a une maîtresse, et leur noble amour ne le cède

en rien à celui des deux époux les plus tendrement épris l'un de l'autre.

— Entends-tu, Gilbert? s'écria la jeune femme en frappant joyeusement dans ses mains, amant et maîtresse î.,. comme ça doit nous aller à nous, qui n'avons pas l'air mariés du tout !

— Cependant...

— Oh ! je t'en supplie, ne refuse pas cela à ta Minette! Désire comme moi que nous soyons George Hubert et sa maîtresse ! Doit-elle être heureuse ! aimer un si grand génie et en être aimée ! Oh ! dis, ne sois pas méchant, accordemoi ce que je te demande... Bibi chéri !...

— Que veux tu que je te dise?... reprit le bon Gilbert, quand tu m'appelles à la fois Bibi et Chéri... je n'ai plus de défense...

— Korrigan, vous l'entendez, s'écria la jeune femme, Gilbert et moi nous voulons ê^re George Hubert et sa maîtresse.

— Vous serez obéis, dit la voix, la métamorphose va s'opérer à l'instant.

— Un moment. Korrigan, reprit Gilberte en réfléchissant.

Puis elle ajouta :

— Dis donc, chéri, si nous attendions h demain? Je voudrais avoir terminé ma petite fleur ; ce travail me plaît tant ! Jamais , je crois, je n'ai trouvé plus de plaisir à mon ou-

vrage, et puis il pleut à verse... nous sommes si bien dans notre chambrette! restons dans notre nid jusqu'à demain. Veux-lu ?

— Hé! hé! c'est une idée à Minette, je ne serais pas fâcbé, de mon côté, d'avancer mon dessin... le bambin qui se pend au cou du bon gros chien ne vient vraiment pas mal, et tu ne seras plus jalouse de ma préférence pour l'autre mioche. Je suis comme toi, jamais je n'ai trouvé plus déplaisir au travail. Il pleut à verse, il fait grand vent, cela nous acoquine chez nous... sans parler du fameux dîner que nous a annoncé la Badureau.

— II... y... aura du... pou... ou... let! fit Gilberte en riant aux éclats et contrefaisant madame Badureau. Et ma foi, quand six heures sonneront, j'aurai les dents aussi longues que je les avais ce matin !

— C'est ça! nous ferons un gentil petit dîner, nous allumerons une flambée dans notre poêle, nous continuerons notre causette au coin du feu jusqu'à dix heures, et alors bonsoir la compagnie. Nom d'un petit bonhomme, hein, Minette !

— Korrigan, ne regardez pas mon Gilbert quand il fait ces yeux-là..., reprit la jeune femme en souriant et en rougissant , il vous ferait peur !

— Oui, oui! mais tu ne dis pas à notre chère

petite fce comme h l'endroit des calembours : «( Korrigan, je veux que Gilbert ne me fasse plus jamais ces yeux-là ! »

— Tiens, je crois bien ! reprit naïvement Gilberte, et puis, vois-tu, Bibi, c'est qu'aussi, quand tu me fais ces yeux-là, tu ne regardes pas ta pierre, et tu perds ton temps !

Nos deux jeunes gens, en devisant ainsi avec la fée invisible, achevèrent leur journée, continuant de travailler l'un à son dessin, l'autre à sa fleur artificielle.

La pluie tombait toujours à torrents, et son bruissement monotone, mêlé aux rafales du vent, semblait rendre aux deux époux encore plus douces et plus rapides ces heures paisibles, intimes et occupées.

A six heures, madame Badureau, fidèle à sa promesse, entra majestueusement, apportant le dîner; une voisine la suivait, lui servant d'aide en cette circonstance. Le menu du repas, dépassant le programme, se composait de deux douzaines d'huîtres, d'un rognon de veau à la casserole, d'un poulet rôti, d'une salade, d'un pot de confitures et d'une bouteille de vin cacheté.

La suivante de madame Badureau, à un signe mystérieux de celle ci, ne dépassa pas le seuil du logis, et disparut lorsque les plats furent déposés, soit sur le poêle , soit sur la tablette

de la chcmincft ainsi transformée en buffet.

— Savez- vous, madame Badureau, que vous êtes un vrai cordon bleu ? dit Gilbert tandis que sa femme allumait une lumière et allait chercher les couverts. Voilà un vrai festin de Balthazar !

— Ah! jeune homme, répondit mélancoliquement madame Badureau, j'aurais voulu zavoir le bonheur de vous servir un repas polonais ! mais j'ignore les fricots de votre pays.

— De mon pays... quel pays ?

— C'est vrai, j'oubliais que vous êtes déguise. Motus ! dit la portière.

Et elle appuya son index sur ses lèvres.

— Oh ! jeune étranger ! plutôt mourir que de trahir vos amours avec la fille du milord !

— J'y compte, madame Badureau, répondit gravement Gilbert, sinon le milord viendrait à la tête de son clan écossais, et nous séparerait, Minette et moi.

— La séparer de son Polonais, lui! il aurait ce front-là! S'il osait jamais!... Vieille canaille de milord !

— Chut! madame Badureau, ma femme pourrait vous entendre, et, aj)rès tout, le milord... est son père !

— C'est juste ! on doit penser ces choses-là de ses parents, mais ne jamais les dire tout haut.

Chut ! voilà la fille du milord qui apporte vos couverts, fit la portière envoyant rentrer Gilberte. Puis, adressant un signe d'intelligence à Gilbert, elle ajouta finement, comme si elle continuait un entretien commencé :

— Oui, jeune homme, le marquis notre voisin, le propriétaire de ce superbe hôtel, a été rapporté à demi massacré ce matin par un duc qui est mort.

— Ah! mon Dieu! que nous apprenez-vous là, madame Badureau? dit Gilbert en simulant la surprise ; le marquis est à demi massacré !

— Oui, jeunes gens, et il n'a plus que le souffle.

— Et la marquise, demanda Gilberte, cette jeune et jolie personne, si élégante?

— Ne m'en parlez pas, jeunes gens, pour l'amour de Dieu, ne me parlez pas de cette drôlesse; c'est une vraie... margot!...

— Madame Badureau , sans reproche, voilà une expression un peu...

— Un peu!... dites donc pas assez! Figurezvous qu'elle a été cause de tous ces massacres.

— Ah ! bah l

— Jeunes gens, je suis réduite à tirer le cordon, grâce aux malheurs que j'ai zévuSy mais je n'ai jamais zévu celui de faire massacrer défunt Badureau... à preuve que...

— Madame Badureaii, si vous nous pariez de vos malheurs et de défunt Badureau, vous allez nous faire tremper notre festin de nos larmes, repril Gilbert, ce qui gâterait considérablement cette délicieuse sauce aux petits oignons.

— Une idée ! dit joyeusement Gilberte. Ma bonne madame Badureau, faites-nous aller c{; soir au spectacle sans sortir de chez nous.

— Ah ça ! chérie, tu prends donc madame Badureau pour une Korrigan?

— Korrigan... connais pas..., fit la portière; c'est sans doute un mot polonais. Ah! prenez garde, jeunes gens, prenez garde! avec une autre que moi, vous vous seriez trahis.... Motus !

— Ma bonne madame Badureau, reprit Gilberte avec câlinerie, vous savez où est le cabinet de lecture ici près? Soyez assez gentille pour aller tout de suite y demander Octave.

— Octave?.,, sansdouteuu autrePolonais déguisé. Je vole le chercher. Seulement, songcz-y, c'est peut-être imprudent!

— Mais non, madame Badureau! Octave est un livre de comédie : c'est le dernier drame de George Hubert, représenté il y a deux ans, et que l'on vient de reprendre avec le plus grand succès.

— George Hubert? Ah! le scélérat d'homme î

m'a-t-il fait pleurer à la Porle-Saint-Mar lin avec sa pièce à'Antonia! dit la portière. George Hubert ! Ah! jeunes gens... c'est mon dieu ! je l'idolâtre ; et malgré mon âge et mon sexe, si je le rencontrais dans la rue... parole d'honneur, je le suivrais!... Tant pis!... liens, après tout, je suis veuve de défunt Badureau et libre de moi-même !

— Madame Badureau, prenez garde de vous compromettre ! dit Gilbert ; si George Hubert savait le secret de votre cœur... il pourrait en abuser !

— Ah! je n'aurai jamais ce bonheur-là, jeunes gens! répondit madame Badureau en se dirigeant vers la porte. Je vole au cabinet de lecture chercher Octave... Quand vous l'aurez fini, vous me le repasserez, afin qu'à mon tour... je le dévore !

— Et voilà pourtant dans quel abîme tu prétends me jeter en voulant que je sois George Hubert! dit gaiement Gilbert à sa femme après le départ de la portière. Tu m'exposes à être suivi... par la Badureau ! Et elle est libre d'ellemême, nom d'un petit bonhomme !

— Vois donc, Gilbert, quelle gloire pour George Hubert ! être accueilli comme nous l'avons vu dans le plus grand monde, et tourner la tête à une pauvre portière! Est-elle assez

universelle, la célébrité de cet homme de génie I... Combien la femme qui l'aime doit être fière ! Ah ! cette fois, mon Gilbert , nous dirons à la petite fée : Va-t'e?i, Korrigan! Et puis vois donc, comme ça vient à point...

— Quoi donc?

— Hier, dans nos salons (dis donc, chéri, nos salons !...), j'ai entendu dire que l'on donne après-demain la première représentation d'un drame de George Hubert qui, depuis deux ans qu'il vivait dans la retraite, n'avait rien écrit pour le théâtre. Tout le monde assurait que ce drame serait sublime comme les autres. Vois donc comme ça se trouve ! Ce drame que Ton attend avec tant d'impatience, c'est toi qui l'auras fait! Tu entreras dans la vie de George Hubert par un nouveau succès, et moi, serai-je heureuse !

— Et moi, serai-je fier pour toi! il me semble te voir dans une loge, et entendant à la fin de la pièce le public applaudir à tout rompre et crier : Lauleur!... l'auteur !... Tu as raison, Minette, cette fois -ci nous pourrons dire ; Vat'en, Korrigan!

Les deux époux achevèrent guiement leur repas, en causant avec autant de radieuse espérance que de curiosité sur leur prochaine métamorphose. La nuit venue, ils firent uiic/lumbée

dans le petit poêle, dont le joyeux ronflement contrastait avec les gémissement du vent et le bruissement de la pluie qui tombait au dehors.

Madame Badureau rapporta le drame d'Octave, et nos deux jeunes gens, assis l'un contre l'autre, lurent tour à tour, avec une émotion mêlée d'enthousiasme, cette œuvre admirable dans laquelle les plus profonds sentiments du cœur étaient mis en relief avec une grande puissance; ravis, électrisés, les yeux humides de larmes, le cœur palpitant d'émotions diverses, Gilbert et Gilberte trouvèrent un charme infini dans cette lecture.

— Oh ! mon Gilbert , disait la jeune femme, quelle joie de penser que demain ce sera toi qui auras écrit ces belles choses ! et que c'est à moi que tu les auras dédiées, car tu n'as pas remarqué ce qu'il y a d'imprimé sur la première page du livre?

— Non... Quoi donc?

— Tiens, regarde : la huitième édition de ce drame, imprimée lorsqu'on l'a repris dernièrement, est dédiée à une dame. Sans doute George Hubert ne la connaissait pas encore lorsqu'il y a deux ans on jouait Octave pour la première fois.

En effet, on lisait au commencement du volunie une dédicace ainsi conçue :

Page 1