‹ Gilbert et Gilberte (volume 2)Chapitre 5 sur 5 · SE PASSER DANS LES ENVIRONS DE BORDKAUX · texte numérisé non relu

SE PASSER DANS LES ENVIRONS DE BORDKAUX

«t Si le furet furète quelques nouveaux détails, nous oifrirons à nos lecteurs la primeur de ce furetage. »

M. Rapin, après la lecture de cet article du petit journal le Furety bondit sur son siège; le prologue de ce drame intime, disait le Furety s'était passé dans les environs de Bordeaux j de sorte que, sauf l'exagération relative au chiffre de la fortune de l'héritière, la désignation de la localité , le mystère dont s'entouraient le poëlc et sn compagne, faisaient assez vraisemblablement supposer à l'ancien garde-magasin que l'héritière enlevée par le célèbre écrivain n'était autre que Louise. Aussi, dans l'élan de

h joie que lui causait sa découverte, il s'écria en saisissant le bras du général, et de Tautre main lui tendant le petit journal :

— Lis cela... lis cela...

Et il ajouta d'une voix haletante :

— Ah! Poussard, il est un Dieu pour les pères!

Le spadassin, malgré ses préoccupations diverses, fut tellement frappé des paroles et de l'expression de la physionomie de son compagnon, qu'il prit le Furet et lut l'article.

Le général n'avait écouté qu'avec une extrême distraction le récit de M. Rapin; néanujoins il partagea les espérances de ce dernier, grâce à certaines circonstances et notamment à l'indication d'une localité voisine de Bordeaux comme scène du prologue de cette aventure.

— Tu as, saprebleu, raison, reprit le spadassin, il se pourrait bien que cette héritière fût ta pécore de fille !

— Oh ! s'il était possible de savoir quel est le célèbre écrivain dont on parle... j'aurais bientôt éclairci mes doutes !

— Attends donc ! répondit vivement le génér.il en se frappant le front.

Et, reprenant le journal, il lut de nouveau le passage où il était question de la réception récente du grand poêle à l'Académie française, du grand succès de la reprise de l'un de ses drames et

de l'impatience avec laquelle le public attendait une nouvelle œuvre prochainement promise.

— Plus de doute! s'écria-t-il , c'est lui... Justement avant-hier, à la fête du marquis... j'ai entendu...

Mais s'interrompant, le spadassin ajouta :

— Rapin ! la chose est grave, mérite attention et m'inspire à moi-même un intérêt dont tu sauras plus tard la cause... Mais pour aviser mûrement à notre ordre de marche et à noire plan de bataille, mon vieux camarade, il convient que j'aie l'esprit libre et je ne l'ai point !

— Que veux-tu dire?

— Je n'ai pu le cacher mes distractions, mes préoccupations, il faut que j'en aie le cœur net. Un souvenir m'oppresse, m'abrutit, me lait, comme disait le colonel Soupiot , tourner en bourrique! Donc, écoute-moi sans me traiter de fou, de visionnaire, et ensuite je suis à toi, tout à toi pour te conseiller et au besoin pour agir, car la chose commence à me toucher presque personnellement, je te dirai pourquoi, et quels pourraient être, le cas échéant, mes projets : nous nous entendrions, j'en suis certain, car enfin ta diablesse de fille... me... Mais nous en reparlerons ; encore une fois, il faut, pour aviser à tout, que j'aie l'esprit libre, et que je te fasse une confidence.

— Allons, soit ! reprit l'ancien garde-magasin avec impatience ; mais songe que les moments sont précieux.

— D'abord crois-tu aux événements surnaturels?

— Comment, Poussard ! c'est pour me conter de telles balivernes que tu interromps notre entretien sur un objet si important pour moi?

— Ce ne sont point des balivernes, fichtre!..,. En te parlant d'un événement surnaturel, je te parle de ce que j'ai entendu de mes deux oreilles, et vu de mes deux yeux... est-ce clair?

— Quoi ? qu'as-lu entendu ? qu'as-tu vu?

— Avant-hier matin, j'ai été témoin d'un duel où a été tué ce jeune duc, à l'enterrement de qui j'assistais ce matin par convenance. Ce duel, pour des raisons qu'il serait trop long de l'expliquer, avait lieu dans un salon ; or, écoutemoi bien : le duc et son adversaire font coup fourré dans un corps à corps, s'enferrent et lombcnt tous deux; l'un, le duc, meurt à l'instant ; l'autre, le marquis, tourne l'œil ; son nez et SCS lèvres blanchissent, il se roidit ; en un mot, il n'a plus que le souffle... lu m'entends, ii n'a plus que le souffle... et il commence à râler son agonie...

— Ensuite?... Où y a l-il du surnaturel là dedans?

— dl7 —

— Attends donc ! le marquis tombe expirant ; je le vois encore, couché sur le dos, l'œil fixe et demi-clos, la bouche violette et entr'ouverte, laissant échapper à peine un petit râle... Je ramiissais l'une de mes épées de combat, to îibée près du marquis, lorsque... lorsque...

— Achève donc... que diable as-tu? La sueur le coule du front !

— Ilya,saprebleu,bicn de quoi suera grosses gouttes, quand on se raj)pelle avoir entendu parler d'une voix haute, sans remuer les lèvres, un moribond qui, je te l'ai dit, n'avait plus que le souffle !

— Ah ça , Poussard ! est-ce que tu deviens fou, mon pauvre vieux?

— Nous y voilà! j'en étais sûr, je suis fou ! Mais, mille tonnerres de diable ! quand je te dis que, quoique râlant, ce marquis a parlé; oui, il a parlé... sans remuer les lèvres, et d'une voix si pleine, si nourrie, si sonore, qu'on l'aurait entendue à vingt pas, et ses paroles, les voici... je vivrais mille ans, que je ne 'es oublierais pas ;

«t Korrigan ! je veux que ce spadassin de général Poussard, encore plus féroce qu'il n'est goinfre, et qui a causé tous ces maux, ait une colique atroce toutes les fois qu'il sera au moment de se battre en duel! »

— Ah, ah, ah! la bonne plaisanterie! fit

M. Rapiu ne pouvant s'empêcher de rire. iMais son intempestive hilarité parut causer à son ami tant de chagrin et de courroux, que, redevenant sérieux et lui tendant la main , il ajouta :

— Pardon, mon vieux camarade, mais...

— Tu ris ! reprit avec un courroux amer le spadassin ; tu ris à cette pensée que le général Poussard, que jusqu'ici personne n'a osé regarder dans le blanc des yeux, et qui y regarde tout le monde, luil que le général Poussard, qui a tué onze hommes en duel, pourrait passer pour le dernier des capons! Tu ris, en pensant (jue je ne pourrai plus mettre Tépée à la main sans avoir la colique !

— Écoute-moi donc!

— Mille millions de tonnerres, la colique ! au moment de me battre, moi ! un crâne de qui le marécbal Soult a dit : «i Le commandant Poussard engagerait son bataillon contre dix mille hommes! et ferait écharper jusqu'à son dernier conscrit! c'est la bravoure même ! »

— Mais encore une l'ois, ce n'est pas de toi que j'ai ri, mon brave camarade! et d'ailleurs je regrette ce moment de gaieté, puisqu'il t'a peiné; seulement je ne conçois |)as (jue, croyant avoir entendu ce moribond parler... tu...

— Comment! croyaiU avoir entendu? Je te

répète que je l'ai entendu... de mes deux oreilles, entendu !...

— Parbleu ! c'est que cet homme n'était pas aussi moribond qu'il le semblait.

— Hé! tichtre! je m'y connais peut-être ! j'ai assez tué ou vu tuer de gens, pour distinguer ia face d'un cadavre ou d'un moribond de celle d'un vivant! Vas-tu me soutenir à moi que l'on peut parler d'une voix claire et sonore, lorsque, l'œil à l'envers, on râle avec six pouces de lame dans le ventre?

— Que veux-tu que je te dise? La chose nie semble impossible. Tu affirmes en avoir été témoin ; je crois à ta parole; seulement, cela me semble incompréhensible.

— Incompréhensible? oui, d'un côté; mais d'un autre ce n'est, saprebleu, que trop clair. La colique ! ça se comprend! et justement, moi qui ai toujours eu un estomac d'autruche, des entrailles de fer, avant-hier soir, à cette fête où s'est arrangé le duel, j'ai eu ia colique! Ah! mon pauvre vieux, c'est atroce! le cœur vous manque, la sueur vous monte au front, les jambes vous flageolent, et serait-on un Camhronnej il fauttiler, oui, et très-prestement! Tiens, Rapin, quand je pense que demain, aujourd'hui, un polisson n'a qu'à m'insulter, et qu'en arrivant sur le terrain... moi, moi! le général Pous-

sard !... les cheveux m'en dressent sur la tête!

— Eh hien ! au pis aller, ne te bats plus, ne fais plus le crâne, ne cherche plus querelle à personne !

— Est-ce que je peux m'en empêcher, moi ? C'est dans le sang ! Je ne peux pas résister à l'envie de souffleter une face qui me déplaît ou qui me regarde d'un certain air.

— Alors, que veux-tu?

— Je suppose encore que je puisse vaincre mes habitudes. Que dira-t-on de moi? «i Vous ne savez pas : ce fameux général Poussard, qui était jadis si crânement sur la hanche, eh bien ! il vieillit, il ne se bat plus, il devient poiî'e molle. » Enfin, soit, je me résigne à celte honte; mais, mille tonnerres, si l'on m'insulte !

— Hé! qui veux-tu qui t'insulte? tes preuves sont faites, ton nom est redoutable, ta figure est comme ton nom; tes grosses moustaches, ton regard audacieux imposent et effrayent. Or, il faudrait être fou pour venir se frotter à un sanglier tel que toi! Tu vivras sur ta vieille réputation de terrible duelliste.

— Mais, saprebleu, cependant...

— Mais, saprebleu, que veux-tu faire? Moi je suis en ceci comme les dévots : je crois à ce que tu me dis sans y rien comprendre ; en un mot, tu n'as que deux partis à prendre, t'assurer

si l'inconvénient dont tu es menacé est réel, et pour cela provoquer le premier venu.

— J'y ai cent fois pensé depuis hier ; mais si, en arrivant sur !e terrain, j'ai la colique, je suis déshonoré, mille tonnerres !

— Alors, résigne-toi à l'autre parti, ne sois plus crâne, et, je le l'ai dit, vis sur ta vieille réputation. Enfin, crois-moi, tâche surtout de te distraire de ces pensées dues peut-être à un trouble de tes sens, à une hallucination.

— Une hallucination !

— Oui, j'ai entendu dire, à l'armée, par les docteurs, que les gens d'un tempérament violent et sanguin (et entre nous, tu es fièrement de ce tempérament-là, mon vieux) étaient parfois sujets à des sortes d'hallucinations qui trompaient leurs yeux ou leurs oreilles. Telle est, selon moi, la seule explication du fait qui t'agite et te trouble ; mais encore une fois, suis mon conseil : au lieu de t'appesantir sur ce souvenir, tâche de l'écarter de ton esprit...

— Crois-tu que c'est facile?...

— Essaye du moins, et tu as pour essai une excellente occasion : tu peux distraire ton esprit et me rendre service ; tu viens de lire l'article de ce petit journal, qu'un bienheureux hasard a placé sous mes yeux. Tout me dit, et tu n'es pas éloigné de partager cette espérance, que l'héri-

tière dont il s'agit est ma fille... et tout à l'heure, tu allais, je crois, me faire part de tes soupçons au sujet du célèbre écrivain désigné dans cet article ?

— Tu as peut-être raison, je dois tâcher d'oublier... cette maudite aventure, car lorsque j'y songe... je ne me reconnais plus, tant je me sens hébété, répondit le spadassin en faisant un grand effort sur lui-même. Donne-moi le journal, je veux le relire afin de m'assurer que je ne me trompe pas dans mes soupçons.

Et après une nouvelle lecture de l'article, le général ajouta :

— C'est bien cela. Évidemment c'est lui.

— Tu sais de qui l'on veut parler?

— Avant-hier, à cette fête où j'assistais, se trouvait aussi un écrivassicr; on n'avait d'yeux et d'oreilles que pour lui. Conçois-tu cela ? Aussi je me sentais si impatienté, si a^acé des hommages que l'on rendait à ce drùle-là, que je serais allé le regarder sous le nez si je n'avais pas eu à régler le duel du marquis.

— Son nom, son nom! puisque tu penses ([ue cet écrivain est celui (jue l'on désigne dans l'article du journal, reprit vivement l'ancien garde-magasin, craignant de voir son ami retomber dans ses préoccupations. Son nom!

— Ce monsieur se nomme George Hubert,

reprit le spadassin ; car j'ai entendu dire autour de moi que l'on venait de reprendre avec grand succès une pièce de lui jouée jadis aux Français, qu'il venait d'être reçu à l'Académie et qu'il allait donner un nouveau drame. Tu le vois, ces renseignements concordent parfaitement avec ceux que donne le journal.

— Ah! plus de doute... c'est lui... George Hubert! Quel souvenir!

— Explique-toi.

— Je t'ai dit la passion de Louise pour la lecture; je me rappelle maintenant que non-seulement elle lisait les drames de ce maudit George Hubert, mais qu'elle les apprenait par cœur, la mnlheureuse ! Oui, elle les récitait en déclamant comme une actrice. Plusieurs fois, en m'approchant de la porte de sa chambre, j'entendais ma fille parler à haute voix; je la croyais avec quelqu'un; point : elle déclamait!

— Elle aura eu la tête tournée par les tirades de ce drôle. Hein! Rapin, quelles mauvaises blagues que les livres! Ah çà! ce pékin-là est donc venu à Bordeaux?

— Jamais, que je sache.

— Mais alors , si c'est de lui qu'il s'agit , comment aura-t-il pu enlever Louise?

— Voilà ce que j'ignore; de même que j'ignore aussi s'ils sont mariés.

— C'est là l'important pour nous, reprit le général pensif. Je dis pour nous, car, vois-tu, Rapin, je serais tout aussi disposé que ton avoué de Bordeaux à te donner quitus de tes comptes de tutelle moyennant deux cent mille francs de dot.

— Toi, épouser ma fille... lorsque tu sais...

— Je sais que je serais le dernier des pleutres si j'avais l'indignité d'épouser ta fille pour en faire ma femme après son escapade !

— Que veux-tu dire?

— En échange de sa dot, je lui donne mon nom, je la fais baronne Poussard, rien de plus; nous vivons toujours séparés, quoique demeurant sous le même toit, et si elle surveille bien la cuisine, si elle vit comme une recluse, ta fille trouvera en moi comme qui dirait un père ; sinon gare! enfin, je la mettrai rudement au pas. De toute façon je t'en débarrasse, et je te donne quitus pour tes comptes de tutelle tout aussi bien que ton pékin d'avoué.

— Je ne dis pas non, reprit M. Rapin d'un air pensif, je ne dis pas non.

— Mais encore une fois, et j'insiste là-dessus, nous serons mariés, ta fille et moi, seulement j)Our la forme ; car après ses aventures, je me regarderais comme un misérable si j'en faisais vraiment ma femme.

— Nous reparlerons de cela, mon vieux, mais tous nos projets seront bâlis sur le sable tant que nous ne saurons pas si Louise est, oui ou non, mariée avec le George Hubert.

— C'est vrai.

— Avant peu nous le saurons; nous sommes sur la piste, nous avons déjà le nom et l'adresse du ravisseur, et si son signalement nous devient nécessaire, le journal dit que l'on trouve le portrait de cet écrivain chez tous les marchands de gravures. Ah ! ah ! messieurs les grands hommes, ajouta l'ancien garde-magasin avec un sourire sardonique en se frottant les mains, ah î vous voulez de la célébrité! Vous en avez, je l'espère! On s'occupe assez de vous! Oui, mon George Hubert, malgré le mystère dont vous TOUS entourez, le public est instruit de vos actions les plus secrètes, et dans cinq minutes je vais connaître votre figure, afin de pouvoir, au besoin, vous mettre la main sur le collet! Viens, Poussard, sortons de ce café, allons d'abord acheter le portrait de ce grand homme. Je suis curieux de connaître le visage du ravisseur contre qui, si nos soupçons ne nous trompent point, je déposerai d'abord au parquet du procureur du roi une plainte au criminel eu détournement de mineure. Viens, viens ; nous

allons, comme tu dis, mon vieux camarade, prudemment, habilement combiner notre ordre de marche et notre plan de bataille.

Et les deux amis sortirent du calé.

«i Nous voulons être George Hubert et Louise, avaient dit, la veille, Gilbert et Gilberte à la Korrigan; mais nous voulons attendre jusqu'à demain matin pour entrer dans cette vie nouvelle. )>

La nuit se passa.

Le jour venu , la pluie avait cessé , un gai soleil printanier jetait ses rayons vermeils à travers les rideaux de la chambrette des jeunes gens.

— C'est décidé, Bibi. Quel bonheur! nous allons être George Hubert et Louise! disait Gilberte, debout devant sou petit miroir, et cam-

brant sa taille fine et charmante dans son corset de basin , afin d'enrouler derrière sa tête ses longs cheveux châtains, fins et brillants comme de la soie brune. Oh! cette fois, je n'en doute pas, nous dirons à notre bonne petite fée : u Vat'en, Korrigan ! »

Gilbert, qui en ce moment ajustait sa cravate devant le même miroir dont se servait sa femme, et se haussait sur la pointe des pieds, afin de se voir par-dessus la tête de Gilberte, ne lui répondit pas ; tenté par l'aspect des blanches épaules à fossettes qui charmaient ses yeux, il y déposa un baiser ; Gilberte se retourna en souriant, et dit h son mari avec une petite moue , la plus délicieuse du monde :

— Mais vous ne pouvez donc pas, M. Bibi, parler un moment raison ?

— Je trouve que rien n'est plus raisonnable que de parler du bout des lèvres aux jolies épaules de Minette. Voilà mon caractère!

— Il est gentil, votre caractère ! Mais voyons, chéri, pas de bêtises ; sommes nous décidés, tout h fait décidés à être George Hubert et sa maîtresse? Quant à moi, je n'hésite pas. Je serai si fière de ta gloire !

— Ma foi , je m'arrangerai fort bien de la gloire; car enfin, l'on est marquis par le hasard de la naissance, millionnaire par le hasard de la

fortune, mais écrivain de génie, nom d'un petit bonhomme! c'est diablement différent, car ni la fortune ni la naissance ne vous donnent le génie.

— Ainsi, va pour George Hubert et Louise !

— C'est convenu... vous entendez, chère petite Korrigan ?

— J'entends, reprit la douce voix, vos vœux vont être exaucés.

— C'est drôle, Minette , reprit Gilbert en se grattant l'oreille, la pensée de cette nouvelle transformation me fait un singulier effet. Si nous allions tomber dans un guêpier pareil à celui de notre marquisat de l'autre nuit?

— Chère Korrigan, reprit Gilberte, vous ne pouvez donc pas nous dire si, pour être heureux, nous avons tort ou raison d'entrer dans la vie de George Hubert et de Louise?

— Je vous le répète, mes amis, reprit la voix, je dois vous obéir, mais il ne m'est pas permis de vous guider dans votre pèlerinage à la recherche de la félicité en ce monde-ci : sans cela je vous dirais où est le véritable bonheur pour vous, Gilbert et Gilberte, et à l'instant je redeviendrais libre.

— Ainsi vous savez où serait pour nous le bonheur, Korrigan?

— Oui.

iS.

— Et vous ne voulez pas nous l'apprendre, ce précietix secret?

— Hélas! mallicurcusenient pour moi, et mali^ré ma bonne volonté envers vous, mes amis, ce secret, je suis forcée de le garder.

— Mais, Korrigan , nous ne trouverons donc pas encore le bonheur dans la vie de George Hubert et de Louise?

— Vous en jugerez.

— Ainsi, ce (jui doit arriver à George Hubert et à sa maîtresse nous arrivera infailliblement? reprit Gilbert; vous ne pouvez rien changer à cette destinée. Korrigan ?

— Rien... du moment où vous serez entrés dans leur vie ; de mcmc que je ne ))Ouvais rien changer à la destinée du marquis et de la mar- <|uisc de Montlaur lorsque vous êtes devenus eux-mêmes, le destin de George Hubert et de sa maîtresse sera le votre.

— Bnh ! tant pis, reprit résolument Gilbert; qui ne risque rien n'a rien ! Soyons George Hubert et Louise.

A ce moment on frappa extérieurement à la porte de la chambre, et l'on entendit la voix de madaujc Badureau disant :

— Jeunes gens, c'est moi ; je vous apporte votre premier déjeuner : une excellente tasse de café à la crème.

— Oh ! Minette ! dit Gilbert , une bonne farce à la Badureau ! Korrigan, nous voulons être George Hubert et Louise ; mais avant de partir pour ce nouveau voyage , nous désirons rester invisibles à madame Badureau pendant que nous lui parlerons.

— C'est fait, repondit la fée.

— C'est vous qui frappez, madame Badureau? reprit la voix de Gilbert, car leurs corps avaient disparu ; c'est bien vous?*

— C'est moi en chair et en os , jeunes gens ; ne craignez rien. Motus !

— Je vais vous ouvrir, dit la voix de Gilbert.

Et le verrou de la porte ayant été tiré, madame Badureau entra dans la cbambrette, où, à sa grande surprise, elle ne vit personne, quoiqu'elle entendît tout près d'elle les voix de Gilbert et de Gilberte lui disant tour à tour :

— Bonjour, madame Badureau.

— Oh ! comme il a bonne mine, votre café à la crème !

— Et ce petit pain au lait, comme il est doré, madame Badureau !

La portière, bouche béante, les yeux écar quilles, resta d'abord immobile au milieu de la chambre, regardant dcci delà avec un étonnement croissant, puis sortant de sa stupeur, elle visita l'alcôve, ie petit cabinet; elle n'y vit per-

sonne, et cependant on lui disait presque à l'oreille :

— Voulez-vous mettre le café sur le poêle, madame Badureau?

- Il fait beau temps ce matin, madame Badureau,

Après un moment de réflexion, la portière secoua la tête en souriant complaisamment à la profonde pénétration de son intelligence, déposa le pain et l'écuelle de café sur le poêle, et s'écria :

— Jeune homme! j*ai zévu bien des malheurs, mais ils ne m'ont point rendue bête comme une oie! Jeune homme, je comprends ! Vous n'êtes pas un prince polonais déguisé, vous êtes un ventriloque et un escamoteur ; vous êtes peut-être même Robert Houdin ou le fameux Bosco en personne ; oui... vous devez être, vous êtes Bosco ! car j'ai lu sur vos affiches que vous escamotiez une personne comme on escamote un mouchoir de poche; or, c'est bien le moins que quelqu'un (jui escamote les autres s'escamote soi-même. M. Bosco... c'est votre nom, je vous le rends, M. Bosco, le tour est superbe, et si vous m'en donnez l'étrcnne, merci ! Vous devez être né dans le sac à la malice, et avoir été nourri de poudre à perlimpinpin. Motus! vous vous êtes retiré ici pour préparer en cati-

mini vos manigances, avec madame Bosco votre épouse, qui est votre compère, pour les produire ensuite en public avec elle ! Motus ! comptez sur ma discrétion. Votre second déjeuner sera servi l\ neuf heures ; je ne vous dis rien du dîner : vous verrez voir, M. Bosco !

Et la portière, selon son habitude, sortit mystérieusement de la chambre ; à ce moment, les deux époux redevinrent visibles.

- Bon! fit Gilberte en riant aux larmes, nous voici déchus de nos grandeurs... Tu n'es plus un prince polonais et moi la fille d'un milord ! nous sommes M. et madame Bosco !

— Ah çà, mais, est-elle crâne, cette Badureau! reprit Gilbert. As-tu vu , Minette? sa première surprise passée, elle ne sourcillait pas... Le général Poussard a été bien autrement interloqué, lorsque, avant-hier matin, je lui ai prédit qu'il aurait la colique toutes les fois qu'il irait sur le terrain pour se battre en duel. Ne l'oubliez pas, Korrigan!

— Vos vœux seront exaucés, répondit la voix. Maintenant, mes amis, voulez -vous décidément entrer dans la vie de George Hubert et de Louise?

— Oui, Korrigan, ré])ondirent à la fois Gilbert et Gilberte.

Et pourtant celle-ci, ne pouvant surmonter

uijc vague appréhension, serrait contre son sein le bras de son mari.

— Oui, répondirent-ils, nous voulons être George Hubert et sa maîtresse.

— C'est fait! reprit la douce voix , vous êtes George Hubert et Louise Rapin, sa maîtresse !

Gilbert et Gilberte éprouvèrent un moment de vertige, pendant lequel ils perdirent la conscience de leur être. La métamorphose était accomplie.

Les deux jeunes gens, ayant (sauf à leurs propres yeux) pris les traits de George et de Louise, se trouvaient dans cette modeste petite maison, située en dehors de la barrière des Invalides, demeure signalée par l'article du journal le Furet.

Cette demeure s'élevait à l'extrémité d'une avenue solitaire; dans toute la longueur de cette route, qui traversait un taillis assez épais, l'on n'apercevait (jue deux ou trois habitations éloignées les II ries des autres et séparées par des terrains vagues ou en culture : la modeste retraite où s'abritait l'incognito du poëtc offrait à l'œil un riant aspect; le jardin, clos de charmille et dans lequel on entrait par une petite porte à claire-voie, entourait la maisonnette, ombragée au miili par un bouquet d'acacias, et entourée de massifs deliias, de rosiers, alors

en pleine floraison ; un peu plus loin, l'on voyait quelques plaies-bandes de fleurs cultivées avec amour par Je poëte et sa compagne, qui désormais seront Gilbert et Gilberte : sauf en cette partie du terrain «lestinée à Tagrément, le jardin avait été consacré à Tutile. Un fin maraîcher eût envié les belles planches de légumes, symétriquement entourées de bordures d'estragon, de thym et de pimpreneilc , non moins amoureusement soignées que les fleurs par les deux habitants de la maisonnette; alTolés de jardinage, ils trouvaient dans cette culture, l'un, de de doux délassements à ses travaux d'esprit, l'autre, une distraction charmante. Un petit verger, composé d'une vingtaine d'arbres fruitiers en plein vent, complélait cette horticulture. La maison répondait , par son extérieur et par son intérieur, à la simplicité rustique du jardin : au rez-de-chaussée, une cuisine, une salle à manger et un petit salon servant au poëte de cabinet de travail; à l'étage supérieur, une chambre à coucher et deux cabinets de toilette, telle était la disposilion de cette demeure meublée sans aucun luxe, mais avec confort, et brillante d'une minutieuse propreté.

Au moment où Gilbert et Gilberte, grâce au pouvoir de la Korrigan, avaient subi leur métamorphose, Gilbert (devenu George Hubert) était

assis dans son cabinet, rêvant et songeant à son drame, dont la première représentation devait avoir lieu le soir même ; il évoquait dans son souvenir les scènes les plus importantes de cette œuvre nouvelle pour soumettre à une dernière appréciation critique et préjuger (autant que le hasard se peut préjuger) les bonnes et mauvaises chances réservées à son ouvrage ; puis, grâce à l'un de ces enchaînements successifs de la pensée, qui, la laissant peu h peu dévier de son point de départ, l'amènent insensiblement à un point complètement opposé, le poëte, après avoir commencé par songer à son drame achevé, vint h songer vaguement au drame qu'il écrirait ensuite. Soudain il éprouva l'un de ces rares moments de joie profonde, touchant presque à l'extase, et que ressent le poëte lorsqu'une idée neuve, puissante, féconde, souvent laborieusement, inutilement demandée par lui à l'inspiration pendant des jours, pendant des mois, vient, imprévue, commencer d'apparaître à son esprit; il ne la perçoit pî>s encore, mais il la pressent. Ce n'est ni le jour ni même le crépuscule de l'aurore : c'est celte lueur |)resque insaisissable qui le pi'écède et annonce pourtant les prochaines splendeurs du soleil ; quelques instants de plus, et l'idée encore confuse, se dégageant peu à peu de ses limbes comme la

divinité de son nuage, se révélait à Gilbert dans sa lumineuse clarté... lorsque la porte de son cabinot de travail s'ouvrit brusquement, et Louise (nous l'appellerons désormais Gilberle) entra, la figure rayonnante de bonheur, et s'approcha de Gilbert sur la pointe des pieds. Elle tenait à la main plusieurs feuillets écrits; elle les déposa devant le poëte . puis le baisant au front, elle sortit en disant gaiement :

— Tu travailles? Je me sauve ! Lis cela quand tu auras un moment de libre.

Et, s'éloignant promptement, elle ne s'aperçut pas que sa brusque arrivée avait causé à Gilbert, ainsi distrait de ses méditations, un mouvement d'impatience presque douloureuse.

C'est que, hélas! ils sont bien mobiles, ces miragesde l'imagination, aussi insaisissables que l'ombre et la lumière î... C'est que, hélas! il est bien fragile, ce fil mystérieux, lien et conducteur de la pensée, qu'il élève jusqu'à ces espaces inconnus où parfois apparaît l'idée ! Tantôt éblouissante, rapide, mais fugitive comme l'éclair, elle illumine soudain l'esprit ou le laisse plongé dans les ténèbres, s'il n'a point été assez prompt à la saisir; tantôt nébuleuse encore, comme un astre à sa naissance , elle ne se dévoile que peu à peu à l'esprit tendu, attentif, 2. 13

recueilli, et lui échappe n la moindre distraclion .

Ainsi fu(-il du poêle. Soudainement distrait de ses pensées par l'arrivée de la jeune femme, il perdit le fil précieux qui l'avait conduit jusqu'à l'idée, un moment entrevue, et elle lui échappa pour longtemps, pour toujours peutêtre ! car la mémoire est impuissante à se rappeler quelque chose d'aussi confus , d'aussi incertain que le plus vague des rêves innchevés.

De là, le mouvement d'impatience douloureuse, presque courroucée de Gilbert à l'aspect de Gilberle venant inopinément l'interrompre ; et pourtant il idolâtrait sa compagne ! Mais il y a quelque chose de si profondément égoïste et irritable dans l'âme du poète, à l'endroit de ses conceptions, (ju'en ces moments de laborieux enfantement, la venue d'un ami 'cher , d'une femme adorée, d'une mère vénérée ou d'un enfant bien-aimé lui est toujours importune ou pesante.

Gilbert se leva en frappant du pied avec colère, et sacharnant à la recherclie de son idée évanouie, il se promena dans son cabinet , ouvrit sa fenêtre , regarda le ciel , les arbres, vint se rasseoir, appuya son front dans ses mains, ferma les yeux pour s'isoler des objets extérieurs; mais ridée que pendant un moment il avait cru saisir

ne revint pas, et, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, la persistance même de la poursuite chimérique de l'écrivain lassa, troubla, épuisa son esprit. L'inspiration, feu divin , mais aussi éphémère qu'un météore , se refroidit, s'éteignit, et Gilbert, morose, abattu, retomba des hautes régions où naguère il planait radieux... Frappant alors de nouveau du pied avec colère , il s'écria :

— Maudite soit-elle, de m'avoir ainsi interrompu î Ne pouvoir compter même sur un moment de solitude absolue !

Cette irritation , cette véritable et poignante douleur intellectuelle fut aussi profonde que de peu de durée. La bonté naturelle de l'iiomme domina bientôt l'égoïste courroux du poëte, et, regrettant son emportement, il dit avec un soupir d'allégement :

— Heureusement , cette pauvre enfant ne s'est pas aperçue de la contrariété que sa présence m'a causée pendant un instant. Mais quels sont ces feuillets? ajouta-t-il en les prenant sur la table.

Et il lut ces mots en tcte du manuscrit :

HisTomE d'une jeune fille.

— Grand Dieu î s'écria-t il avec une sorte d'impatience chagrine où perçait encore quelque

peu son ressentiment d'avoir été disfrait de ses pensées , va-t-elle se croire femme de lettres parce que je l'aime? Va-t-elle devenir un basbleu et compromettre , par une malheureuse prétention, ce naturel exquis et charmant que j'adore en elle? Rien, jusqu'ici , ne m'avait fait soupçonner qu'elle occupât de la sorte ses loisirs.

Et relisant le titre écrit sur le premier feuillet :

— Histoire d'une jeune fille, qu'est-ce que cela peut-être? « Lis cela, » m'a-t-elle dit. Allons! ajouta-t-il avec un soupir, ou il me faudra blesser l'innocente vanilc de celle chère enfant, en étant pour elle d'une sévère franchise, ou, de crainte de l'affliger, lui mentir, la flatter, encourager cet essai; d'autres le suivront et... Non, non , je l'aime trop pour ne pas me montrer sincère. B(;auconp d'essais m'ont été confiés |)ar des gens Irès-iiidifférents à mon cœur, et j'ai toujours rcgarch'; (^onnne un devoir de leur dire la vérité, d'encourager de tout mon pouvoir leur vocation si elle me semblait réelle, sinon découper court à de dangereuses illusions. Ainsi je dois agir avec cette chère eufanl. Je l'arrêterai dès son début dans cette voie sans issue, où elle ne saurait Irouver, comme tant d'autres, que soucis, déceptions et...

Mais , s'interrompant , Gilbert haussa les épaules, et se dit d'un ton de reproche :

— 0 poëte ! avec quelle naïveté tu trahis le naturel de ta race irritable et rancunière ! La compagne de ma vie, cette femme adorable qui n'est qu'amour et dévouement, a commis le crime affreux de troubler mon inspiration, et voilà que, sans avoir lu un mot de ce qu'elle a écrit, je m'arme à l'avance d'une sévérité formidable contre ces pauvres pages que, confiante et heureuse, elle vient de iirapporter. De quel droit est-ce que je h\ déclare sans talent possible? Est-ce que son esprit si vif et si franc ne me charme pas autant que la bonté de son cœur? Est-ce que l'esprit et le cœur ne sont pas les premiers éléments du talent? En vérité, j'aurais honte de moi-même , si je n'avais du moins le bon sens de m'a percevoir que je suis odieusement ridicule. Lisons ce récit, en punition de ma sotlise, trop douce punition ! et [)our la compléter, je désire qu'il soit charmant!

Et il hit les pages écrites par la jeune femme pendant la nuit précédente, pages où elle racontait la toucbante histoire de son amour ; à mesure qu'il avançait dans cette lecture, son attendrissement augmentait, et lorsqu'il l'eut terminée, il sortit précipitamment de son cabinet, et aperçut près de là, sous une tonnelle

de verdure, (iilberte , s'occupant des apprêts d'un modeste déjeuner : s.'ins dire un seul mot, Gilbert la serra passionnément dans ses bras. Elle se retourna, et vit les yeux du poëte bumides de douces larmes.

— Tuas lu, déjà? demanda au poêle Giiberte, partageant son émotion. Tu ne me reproches pas ma prétention à devenir un bas-bb^u ?

— Si, telle a été ma première pensée. Ma franchise m'absoudra de ma sotte prévention, car ce simple récit, écrit pai' toi, sera la plus belle page de ma vie.

— Tu ne me re})roches pas non plus Tignorance où je te laisse de mon nom de famille dans cette confession?

— J'ai toujours respecté ton secret, je le respecterai toujours; tu n'as qu'un nom pour moi : Adorée. Ce nom sera toujours le tien. Oh ! tu ne peux comprendre ce que je dois à ce récit, surtout dans les circonstances présentes; j'y vois je ne sais quel heureux présage... Que veux-tu! le poëte est comme le joueur, superstitieux.

— Que veux-tu dire ?

— Et ce soir...

— Ce soir ?

— Cette première représentation...

— Eh bien?

— Depuis notre mariage — ou , si ce mot te

choque comme un mensonge, disons depuis notre boiiheur, nous serons du moins d'accord sur cette vérité. — le drame de ce soir est le premier (|ue je fais l'cprésenter. Tu sais quelle importance j'attache à cette œuvre d'une vie nouvelle, embellie, transformée, régénérée par toi ! de cette vie enchanteresse où pour la première fois j'ai goûté les joies intimes et sédentaires du foyer domestique, délicieuses habitudes de l'esprit et du cœur qui chaque jour senties deviennent chaque jour plus chères et qui m'ont fait prendre en pitié mon existence d'autrefois toujours active, bruyante et agitée ! Oui, ce drame auquel depuis dix-huit mois j'ai travaillé dans cette retraite, sous tes yeux, sous ton inspiration, avec tant d'amour et d'ardeur, sera pour ainsi dire l'expression, la glorification de notre intimité solitaire et fortunée. Ah! si mon renom ne doit pas un jour passer éphémère et oublié, celte œuvre seule peut-être le sauvera de loubli !... J'ai ce pressentiment, moi... toujours jusqu'ici d'une défiance invincible envers mes œuvres.

— Ami, cette espérance de succès Jfc la partage, et je suis en cela beaucoup j)lus orgueilleuse que toi, car enfin, c'est sous mon inspiration, dis-tu, que ce drame a été conçu, élaboré, achevé ] mais j'ai la conscience de taimer si

passionnément, de t'aimer tant et tant, pour toi, pour ta gloire, que je ne puis m'empêcher non plus de croire à la bonne influence de mon amour.

— Aussi, te le disais-je, le poëte, superstitieux comme le joueur, cherche ou voit, comme hii, partout des présages, et moi j'en vois un, et des plus heureux, dans ce touchant récit, écrit par toi, durant cette nuit, anniversaire de notre rencontre à qui je dois le honheur de ma vie ! durant cette nuit, anniversaire aussi du succès dont tu as été témoin ! lout cela est, selon moi, d'un excellent augure pour la représentation de ce soir, et si, comme je Tcspère, j'obtiens un succès, avec quelle ivresse je te dirai : Ce succès, c'est le lien, mon adorée !

L'entretien des deux auianls fut interrompu par leur femme de ménage, qui dit au poêle d'un air presque alarmé :

— Monsieur! monsieur'.

— Qu'y a-t-il, madame Catherine?

Mais, monsieur, vous oubliez doncl'heure ?

— Quelle heure?

-- L'heure de voire bureau. C'est voire jour d'y aller aujourd'hui. II est dix heures passées; vous serez en retard; vos chefs vous gronderont.

— Rassurez-vous, bonne Catherine, reprit Gilbert en souriant et échangeant un regard

d'intelligence avec Gilberte; j'ai aujourd'hui la permission de n'arriver à mon bureau qu'à midi. Il y a fort peu de besogne dans mon administration.

— Ça ne m'étonne pas, car vous y allez au plus deux ou trois fois par semaine, pendant quel(|ues heures. Après tout, puisque l'on vous paye tout de même, ça vous est bien égal, n'estce pas? Mais pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir dérangé pour rien. C'est que, voyez vous, vous êtes (parlant par respect) si bon enfant, que ça me fâcherait de vous voir arriver du chagrin à cause de votre bureau.

— Je vous remercie, madame Catherine, de cette marque d'attention, répondit Gilbert; mais j'ai le bonheur d'être parfaitement bien avec mes chefs.

— II faudrait quils soient joliment difficiles pour n'être pas contents, dit la femme de ménage en emportant les tasses et les assiettes qui venaient de servir au déjeuner des deux amants ; je les défie de trouver un employé aussi exact que vous et ayant une plus belle écriture... à preuve cette lettre que vous avez bien voulu écrire, il y a trois jours, pour ma nièce... c'était moulé, on aurait dit de l'imprimé.

— Avouez, niadame Catherine, que vous n'avez pas été aussi satisfaite de la rédaction que

de récriture? ajouta Gilberte en souriant, car vous avez préféré une lettre dictée par vousmême à celle que mon mari avait d'abord écrite.

— Dame! moi, sans avoir la prétention de dicter beaucoup mieux que monsieur, je l'ai trouvée trop... trop molle, sa lettre. Je voulais gronder ma nièce, parce qu'elle reste trop longtemps sans me donner de ses nouvelles, et, ma foi, je crois sans vanité avoir mieux que monsieur salé l'épître! En vérité, parce que Claudine est cuisinière chez un journaliste, on dirait qu'elle se croit le droit de renier ses parents, par orgueil !

— Ah ! fit Gilbert assez surpris, votre nièce est cuisinière d'un journaliste ?

— Oui, monsieur; elle est en maison chez M. Duport, rédacteur en chef du journal le Furet.

— Voilà du moins un titre qui promet, dit Gilberte en souriant, et s'il tient ce qu'il promet, les indiscrétions doivent abonder dans ce journal.

— Je ne pourrais pas vous le dire, madame, car je ne sais ni lire ni écrire, mais depuis qu'elle est dans cette maison-là, ma nièce lait la fière... et l'ingnite, car eniiii, dernièrement encore, madame, vous vous souvenez de cette malle?

— Quelle malle, madame Catherine?

— Celte vieille malle, vous savez bien ? qui était au grenier, pas celle de cuir, l'autre, sur laquelle il restait encore cloué une de ces cartes de diligence qui indiquent le départ et l'arrivée des effets.

— Eh bien, madame Catherine, reprit Gilberte, cette malle qui m'avait autrefois servi ne valait plus grand' chose. Vous me l'avez demandée. Je vous l'ai donnée, sans vous faire en cela un fort beau cadeau.

— Enfin, madame, la malle pouvait encore servir : Claudine m'écrit... (Oh î elle sait toujours m'écrire quand elle a quelque chose à me demander.) Claudine m'écrit qu'elle aurait besoin d'un coffre pour emballer ses effets, lorsqu'elle irait chez le journaliste du Furet. J'avais . vu cette vieille malle dans le sjrenier. Je vous la demande, madame, vous me la donnez. Je l'envoie à ma nièce, et au lieu de me remercier de celte malle... elle... ne me...

— Espérons, madame Catherine, que votre nièce s'amendera, dit le poëte, qui, après avoir écouté ce récit de la femme de ménage avec une patience héroïc^ue, le trouvait décidément trop prolongé. Veuillez, je vous prie, desservir tout à fait cette table.

— Oui, monsicar, répondit dame Calhcrinc

en s'éloignanl, mais n'oubliez pas l'heure de votre bureau. 11 faut que vous y soyez à midi, et la demie de dix heures va bientôt sonner.

— Je l'avoue, reprit Gilberte en souriant, je trouve toujours très-amusant ton incognito. Le croirait-on? ce modeste employé, qui sert au besoin de secrétaire à dame Catherine, est un grand poëte d'une ré[)Utation européenne ; son nom glorieux est sur toutes les lèvres, et, ce soir encore, la foule l'acclamera dans son enthousiasme l

— Ainsi que toi, chère adorée, je trouve cet incognito fort piquant; mais il est de plus indispensable à notre tranquillité, à mes travaux et surtout au charme de notre solitude : sans cet incognito, notre demeure ne sernit-elle pas constamment envahie? et alors adieu le plaisir de jardiner à la fin des beaux jours d'été! adieu nos longues causeries, adieu nos lectures du soir! Si tu savais à quelles obsessions, à quelles im|)ort unités, à (jucls excès de curiosité souvent puérile je me soumets résolument lorsque deux ou trois fois par semaine je vais, comme lu le dis, trôner rue Blanche, dans la maison que j'ai conscîivée, afin de faire croire que j'y réside! Mon vieux valet de chambre et le portier, seuls dans notre secret, et impitoyables aux visiteurs, leur répondent toujours par ces mots invaria-

blés : «( iMonsieur est sorti. » Mais nos deux cerbères s'humanisent pendant ces quelques heures que je vais de temps à autre passer rue Blanche, pour y recevoir ce que tu appelles ma cour.

— Oui, certes, n*es-tu pas l'un des souverains de l'intelligence de ce temps-ci ? Royauté oblige...

— Je ne dirai pas royauté, mais politesse, mais reconnaissance obligent, car il y a quelque cbosc de si honorable, non pour moi personnellement, mais pour la dignité de Tintelligence, au fond même de ces obsessions, que j'en suis profondément touché, quoique à ces empressements je préfère cette retraite ignorée et partagée avec toi.

— 0 superbe dédain des grandeurs!

— Dédain, non... mais conscience.

— Conscience de quoi, mon prince de l'esprit?

— Du peu que je vaux, lorsque je compare mon mérite à la louange.

— Tu es sincère, car jamais talent illustre n'a été à la fois plus modeste et pourtant plus orgueilleux que toi. Oli ! je te connais ! et...

Mais voyant Gilbert qui, plusieurs fois, avait déjà tourné la tête du côté de la cbarmille de quatre pieds de hauteur dont le jardin était

GILBERT ET G1LBEHT£. 2. ii

clos, faire un raouvement d'impatience, la jeune femme ajouta :

— Mon ami, qu'as-tu donc ?

— En vérité, c'est insupportable i

— Que veux-tu dire ?

— Voilà déjà deux ou trois fois qu'un monsieur, qui se promène derrière cette charmille, avance la tête et nous regarde avec une inconcevable indiscrétion.

— Allons pardonne-lui ; le riant aspect de notre jardin l'aura séduit, et il l'admire. C'est ta faute ; pourquoi es-tu si bon jardinier? Et puis je te soupçonne fort de vouloir, en te courrouçant contre ce pauvre curieux, faire une habile diversion, afin d'échapper aux véritésque je suis en goût de te dire.

— Quelles vérités?

— Je reprends notre entretien : tu es à la fois le plus modeste et le plus orgueilleux des hommes.

— Orgueilleux... moi? Certes, mon adorée, quand je songe à ton amour... mais hors de là...

— Voyons, mon prince, lorsque l'autre soir vous avez, cédant à mes instances, accepté cette invitation chez madame de Montlaur, où votre présence, par cela même que maintenant vous n'allez presque jamais dans le monde, a produit,

j'en suis certaine sans l'avoir vu , une sorte de sensation, avouez-le, vous avez été orgueilleux de ces hommages rendus à l'esprit par la plus brillante compagnie de Paris?

— Oh! quant à cela, oui, amie, je suis orgueilleux ou plutôt fier comme un ambassadeur, qui, quel que soit son mérite, porte haut et ferme la dignité du souverain qu'il représente; et quelles que soient la réserve et la bienveillance de mon caractère, je deviens d'une impitoyable arrogance lorsque l'on ne rend pas les respects que l'on doit à ma souveraine à moi : Tintelligence.

— Oui, oui, voilà le noble orgueil que j'aime et que j'admire ! tu es le plus modeste et j'oserai ajouter (pardon, mon poëte) le plus ignorant des hommes, lorsqu'il s'agit d'apprécier ta valeur personnelle; mais tu es le plus hautain (pardon, mon prince), le plus insolent des grands seigneurs, lorsque l'on ne traite pas avec la déférence qui lui est due cette souveraine aristocratie de l'esprit dont tu fais partie.

— J'avouerai, mon amie, que...

Mais s'interrompant :

— Ah ! c'est trop fort! s'écria Gilbert en se levant avec impatience et regardant encore du côté de la charmille. Voici maintenant deux femmes qui nous lorgnent avec des lorgnettes

de spectacle, sans compter l'autre fâcheux! — Ah ! mon Dieu ! ajouta Gilbcrte, et ce tout jeune homme à longs cheveux que voilà grimpé dans l'orme qui domine la charmille, il risque de tomber et de se blesser, car il ne songe qu'à nous regarder.

Gilbert cl Gilberte restaient aussi sur()ris que contraries de la soudaine et inexplicable apparition de ces curieux, qui, postés en dehors de la charmille, les dévoraient des yeux ; le premier fâcheux, penché à mi-corps sur la solide épaisseur de la haie vive, où il avait momentanément déposé un énorme album, se faisait de sa main gauche un abat-jour, afin de s'abriter des rayons du soleil, et ne quittait pas du regard le poëte et sa compagne.

Deux femmes, dont l'une était jeune et jolie,

l'autre d'un âge mûr, et qu'à leur tournure, à leurs atours, on reconnaissait facilement pour des Anglaises, so tenaient aussi aux abords de la charmille ;la plus jeune des deux se servait d'un binocle, l'autre d'une énorme lorgnette de spectacle, sans doute afin de mieux distinguer les traits de l'illustre écrivain et de la femme qui partageait sa retraite.

Enfin un tout jeune homme, âgé de dix-huit ans au plus, d'une figure pâle et douce, encadrée de longs cheveux, après avoir grimpé à l'orme avec l'agile ardeur de son âge, s'était établi à califourchon sur une grosse branche et s'occupait de replacer dans la poche de son paletot un gros rouleau de papier, qui avait failli tomber durant l'ascension de l'adolescent.

Soudain Gilbert et Gilberte, déjà stupéfaits de ces apparitions successives, virent accourir tout essoufflée madame Catherine s'écriant :

— Ah ! monsieur, en voilà bien d'une autre! il faut qu'on ait lâché les fous de Charenton. Heureusement la petite porte à claire-voie du jardin est fermée à clef. Mais tenez, entendezvous, monsieur, enteudez-vous? il sonne à tout briser !

En effet, Gilbert et Gilberte entendirent les tintements réitérés d'une sonnette.

— Mais, au nom du ciel, madame Catherine,

dit la jeune femme, qu'est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie, madame, que cet homme-là est fou , à moins qu'il ne s'obstine à vouloir faire, comme on dit , une farce à ce pauvre M. Dumesnil (c'était le nom d'emprunt dupoëte). Cet enragé qui sonne à tout briser doit être un Provençal ou un Marseillais; il m'a dit avec son accent du Midi et d'un air furieux : « Je veux parler à M. George Hubert ! »

L'illustre écrivain tressaillit de surprise , échangea un regard désolé avec sa compagne, et, frappant sur la table avec impatience, s'écria :

— Au diable ! notre incognito découvert, notre retraite connue !

— Mon ami, reprit tristementla jeune femme, ainsi que toi je regrette la mésaventure, mais comment toutes nos précautions auront-elles été trompées ?

— Moi, reprit la femme de ménage en continuant son récit, je réponds à ce Marseillais : «t M. George Hubert ne demeure pas ici. — Tron de l'air! se récrie-t-il en roulant des yeux comme un possédé, si vous ne m'ouvrez pas la porte , je l'enfonce ! je vous dis que M. George Hubert demeure ici! M. George Hubert l'auteur. )» Moi, je réponds au Marseillais: « Je sais bien que M. George Hubert est auteur,

j'ai assez pleuré à ses pièces, mais je vous dis, monsieur, qu'il ne demeure pas ici. Cette maison est occupée par M. Dumesnil, employé. — C'est justement cela, reprend le Marseillais. George Hubert demeure ici caché sous le nom de Dumesnil, et... »

Mais s'inlerrompant à la vue des curieux qui, soit debout, soit perchés, se tenaient en dehors de la charmille et continuaient d'observer ce qui se passait dans lejardin, la femme de ménage ajouta :

— Tiens, ces dames qui regardent par ici avec des lorgnettes, et ce jeune homme grimpé dans un arbre ! Vo}ez donc , madame.

— Viens, rentrons , dit Gilbert à Gilbertc avec une impatience chagrine, il nous est impossible de rester ainsi exposés à la curiosité des passants. Ah! maudits soient ces fâcheux!

Apeine lepoëte et sa compagne atteignaientils le petit perron du rez-de-chaussée, que le Marseillais qui s'opiniàtrait à sonner en vain accomplit la menace faite par lui à la femme de ménage. Il enfonça d'un coup de pied la porte fragile, et agissant d'ailleurs en homme complètement étranger à l'égoïsme, il cria aux autres curieux groupés en dehors delà charmille :

— Victoire! la place est enlevée d'assaut ! Tron de l'air! venez... venez...

— Monsieur! accourut dire dame Catherine tout effarée, monsieur, l'enragé Marseillais vient d'enfoncer la porte, le jeune homme dégringole de son arbre et les dames accourent avec le gros monsieur à lunettes !

Gilberte, presque effrayée de ces hommages forcenés rendus au génie du grand écrivain, et ne voulant pas, par sa présence, compliquer cette scène étrange, se relira dans une pièce voisine du cabinet de travail où se rendit Gilbert. Celui-ci faisant, comme on dit, contre fortune bon cœur, et sentant ce qu'il y avait d'honorable pour lui dans la curiosité flatteuse qu'il inspirait, mais qu'il fuyait par modestie, s'apprêtait à recevoir avec politesse et dignité les enthousiastes envahisseurs de sa chère solitude : calmant à grand'peine l'effarement et rébahissement de dame Catherine, il la pria de faire entrer l'une après l'autre, dans son cabinet, les personnes qui venaient de s'introduire inopinément chez lui.

Le premier visiteur qui, par droit de conquête , se présenta dans le cabinet de travail du poëte, fut le Marseillais, petit homme brun, pétulant, et dont l'accent méridional fortement prononcé s'alliait merveilleusement à une incroyable volubilité de paroles. Gilbert, faisant poliment quelques pas à sa rencontre, lui dit avec une

parfaite courtoisie, et sans faire la moindre allusion à sa singulière invasion :

— Puis-je savoir, monsieur, ce^jui me procure l'honneur de vous voir?

— Tron de Tair ! monsieur, si l'on parvient à vous voir, ce n'est pas sans peine ! s'écria le Marseillais avec un accent de récrimination courroucée ; j'ai été obligé d'enfoncer votre porte!... c'est indigne!

— Je me permettrai, monsieur, de vous faire observer que je n'attendais ici aucune visite; il était donc assez naturel que ma porte fût fermée, répondit (iilbert avec un redoublement de politesse, et je...

— Monsieur... un homme de votre célébrité ne s"ap[)artie(it pas, il appartient au public qui a fait fta gloire ! reprit brusquement le Marseillais en interrompant Gilbert ; se cacher comme vous le faites, c'est montrer du dédain, de l'ingratitude pour vos admirateurs!

— Monsieur... croyez au contraire que...

— Bagasse ! monsieur. Je crois ce que je vois ! Je pars de Marseille il y a quinze jours, pour faire h Paris un voyage d'affaires; mes amisdu café de la Grainette idc disent : « Marius, tu t'en vas à Paris, c'est une fameuse occasion de voir George Jlubert, ce fameux George Hubert que nous avons tant applaudi au théâtre. »

— Monsieur, je suis extrêmement flatté de...

— Flatté? ah oui ! il y paraît ! Je suis allé en cinq jours plus de onze fois chez vous, rue Blanche ; oui, onze fois, afin de vous présenter les hommages et les respects de mes amis du café de la Grainetle, et toujours visage de bois ! Vous croyez que c'est agréable...

— Mais, monsieur...

— Mais, monsieur, j'ai failli avoir l'œil crevé à cause de vous! Voilà ma récompense !

- Je suis désolé de ce que...

— Oui, monsieur, l'œil crevé! Celait à la première représentation d'Octave, au grand théâtre de Marseille. Moi et tous mes amis du café de la Graineltey nous n'avions pas dîné pour occuper les premier bancs de l'orchestre. Nous avions appris que là devaient se nicher des cabaleurs menés par un poétriau de notre ville... Jaloux de vous ! de vous! le double âne ! le triple crétin ! Jaloux de vous, une des gloires de la France !

— Monsieur... en vérité... je ne mérite pas...

— Ah! tron de l'air ! certes, non, vous ne méritez pas que l'on risque de se faire crever Tœil pour vous, et c'est ce qui a failli m'arriver au moment où les cabaleurs, conduits par le poétriau, ont commencé à murmurer dès le premier acte et à dire ; « Oh ! mauvais... mau-

vais ! — A la porle, la cabale ! » avons-nous crié, moi et mes amis du café de la Grainette. «< A bas la claque ! » ont riposté les partisans du poélriau. Trou de l'air ! je mon te sur mon banc et je m'éciie : « Bagasse î le premier qui parle de claque en recevra une!...» C'est qu'aussi j'étais exaspéré. Ne pas écouter avec attention, avec respect votre drame d'Oclave! un chef-d'œuvre!... Je l'ai vu cinq fois, et avec plus de plaisir encore la dernière fois que la première... où j'avais, il est vrai, failli avoir l'œil crevé...

— J'en suis d'autant plus désolé, monsieur, que votre approbation me...

— Laissez-moi donc tranquille ! vous vous en fichez pas mal de mon approbation ! Tant et si bien qu'un des cabaleurs se lève et dit ; «I Qui est-ce qui parle ici de donner des claques? — Moi, ai-je répondu, et je claquerai le premier viédaze qui osera cabaler contre George Hubert, à commencer par vous. » Alors ce viédaze de cabaleur, qui se trouvait tout proche des musiciens, a la bassesse de saisir le trombone d'un exécutant, et de m'en flanquer un coup à travers la figure. Bagasse! je suis tombé couvert de sang. J'ai cru avoir l'œil crevé ; il m'en reste, vous pouvez le voir, une fière cicatrice. Le public, indigné, a mis les cabaleurs à la porte, car, à Marseille comme à Paris, comme partout, on

est fanatique de vous. Enfin, Ton nva trnnsportc au café du théâtre pour me panser. Mais à peine le pansement fini, il n'y a pas eu moyen de me retirer; malgré mes amis du café de la Grainette, j'ai voulu rentrer au théâtre avec mon bandeau sur l'œil, pour assister à la représentation de votre chef-d'œuvre, l'applaudir à tout rompre... Et, pour récompense, il me faut enfoncer votre porte afin de me procurer l'avantage de vous voir. Tron de l'air! est ce croyable?

— Monsieur, de grâce, laissez-moi vous expliquer la cause de...

— Et encore, sans l'article du Furet que j'ai lu hier, je n'aurais [)u vous dénicher ici.

— Quel article, monsieur?

— Hé! bagasse ! un article où le Furet dit que vous habitez ici, avenue Méricourt, n» 5, sous un nom supposé, avec une héritière du eolé de Jîordeaux et riche à millions. Cela m'est l)ien égal à moi, riiérilière. Habitez avec toutes les héritières que vous voudrez, mais je tenais seulement à vous dire votre fait: M. George Hubert, vous n'êtes qu'un ingrat !

— Monsieur!

— Oui, monsieur, un ingrat, et de plus un dédaigneux. Moi qui ai manqué perdre l'œil pour vous! moi votre fanatique, moi qui me

serais fait, ainsi que mes amis du café de la Grainette, hacher pour vous soutenir envers et contre tous !

— Mais, morbleu! monsieur, laissez-moi donc vous répondre et vous expliquer pourquoi je suis obligé de...

— Voyez-vous, maintenant, malgré votre talent, j'ai autant d'aversion pour vous que j'avais d'admiration ! C'est absurde, mais l'on n'est pas mnître de ça, non, et comme on donne ce soir aux Français une première représentation devons, bon, bon, suffit! Ah! tron de l'air! vous pouvez être certain que cette fois-ci je ne risquerai pas de me faire crever un œil pour empêcher la cabale. Au contraire, quand je devrais faire queue depuis midi et payer une place de parterre quarante francs, je serai aux Français ce soir. J'ai exprès relardé mon voyage d'un jour. Encore des dépenses auxquelles voua m'aurez forcé, car la vie est horriblement chère à Paris. Merci, mais c'est égal, ce soir à votre première représentation, je ferai mes frais, comme nous disons au café de la Grainette. Et là-dessus, serviteur, je ne vous prends pas en tr.iître! J'étais votre fîinatiquo, mais maintenant je <;onnais votre ingratitude et je vous déteste autant «iucje vous ai admiré!

Ce disant, cet admirateur déçu et irrité sortit

du cabinet de Gilbert encore plus furieux et irrité qu'il n'y était enlré. Presque aussitôt parurent les deux Anglaises.

L'une, grande et osseuse, portait sous son chapeau de faux bandeaux de cheveux blonds, ornés d'une fcrronnière de diamants , et montrait à chaque instant des dents d'une longueur formidable. Sa compagne, beaucoup plus jeune, était fort jolie. Toutes deux s'avancèrent dans le cabinet de G;lbert d'un pas égal et d'une roidcur automatique, comme si elles eussent obéi à l'impulsion d'un même ressort; puis, s'arrétant à quelques pas de Tillustre écrivain, la plus jeune des deux visiteuses appliqua son binocle à ses yeux, et elles commencèrent à regarder deci, delà, autour d'elles, examinant avec une curiosité indiscrète et flegmatique l'appartement du poëte et sa personne, parlant bas en anglais, et élevant seulement de temps en temps la voix pour se dire ou se répondre :

— Oh y es !

— Oh no !

Gilbert, déjà peiné de l'algarade de son exjidmirateur, et s'impatientant de l'examen dont il était l'objet, mais n'oubliant pas qu'il parlait à des femmes, s'avança vers les deux Anglaises, les salua poliment et leur dit :

— Mesdames, pourrais-je savoir ce qui me procure l'honneur de votre visite?

Les deux Anglaises so consultèrent du regard et chuchotèrent encore à voix basse ; puis faisant à leur four, et sinmltanénient, quelques pas à rencontre du poêle, toujours comme si elles eussent été mues par le même ressort, elles s'arrêtèrent, et la plus âgée, souriant d'un air aimable et montrant ses longues dents, dit à Gilbert en lui faisant un })etit signe de Ictc des plus engageants :

— Le Furelte...

— Madame, fit le poëte, vous me faites l'honneur de me dire?

— Le Furette... le... petit bcte !...

— Oh! no... no, reprit la plus jeune en regardant sa compagne, nOj pas le petit bcte... le petite journal...

— Oh yeSj reprit l'autre.

Et s'adressant à Gilbert en découvrant jusqu'aux gencives ses dents vraiment phénoménales :

— Oh yes... le Furette... le petite journal... nous avons lu lui, et connu le demeure dcrô... et nous venions voir vô... et le dedans de vô !

Et après un dernier re2;ard jeté sur le poète et sur non dedans (l'intérieur de son cabinet), les deux Anglaises lui adressèrent un petit signe de tète des plus dégagés, en manière d'adieu,

tournèrent sur leurs talons et sortirent de ce même pas roide, compassé, automatique, qui leur était particulier.

— Au diable le journal qui me vaut de si fâcheuses visites! s'écria Gilbert. Mais comment a-t-on pu savoir...?

Puis un souvenir soudain éclairant son esprit :

— Plus de doute ! la nièce de madame Catherine est servante chez le rédacteur du Furet, Ce journaliste, grâce à des /ac-s?*mi/e partout répandus, reconnaissant mon écriture dans la lettre que m'a dictée notre femme de ménage et soupçonnani quelque mystère, aura interrogé sa servante ; celle-ci aura répondu que la lettre avait été sans doute écrite par un employé de qui sa tante faisait le ménage. La curiosité du rédacteur excitée, il sera venu rôder autour de cette maison, m'aura reconnu, et de là.., son indiscrète révélation sur ma retraite partagée avec une riche héritière de Bordeaux... Pourquoi de Bordeaux? Ah!... je comprends, cette vieille malle donnée par ma femme à juadame Catherine portait encore la désignation du lieu de départ et d'arrivée de la voyageuse! Il n'en a pas fallu davantage au Furet pour bâtir son histoire... et jcler en pâture au public les incidents de ma vie privée, transformer ma femme

en riche héritière et me forcer de quitter cette retraite dont la situation nous plaisait, où nous vivions heureux et ignorés ! Oui. cette damnée lettre écrite par moi a causé tout le mal... Mais qu'y faire? mes moindres billets ont la gloire de devenir des autographes, et les fac-similé de moM écriture sont aussi répandus que mon portrait! Gardez donc Aotre incognito après cela ! Oh! maudite soit la renommée! Je ne jouis pas de ses plaisirs ; je ne ressens que ses ennuis!

Pendant que Gilbert, péniblement préoccupé, donnait ainsi cours à ses regrets, il n'avait pas vu s'approcher le gros homme à lunettes, porteur d'un énorme album, et qui, entrant sur la pointe du pied, aussitôt après le départ des deux Anglaises, s'était glissé dans le cabinet. Ce fâcheux, afin d'attirer l'attention du célèbre écrivain, qui lui tournait le dos et ne s'apercevait pas de sa présence, toussa par deux fois. A ce bruit, Gilbert se retourna brusquement, et l'homme aux lunettes s'avança, souriant de l'air le plus caressant, et dit en montrant son album :

— Je viens auprès du plus illustre poëte de notre éjio(|ue sans avoir l'avantage d'être connu de lui, et après m'être bien des fois inutilement présenté à son domicile de la rue Blanche, quêter la faveur de dix lignes de son écriture ;

elles seront les diamants de mon écrin déjà si riche. Il renferme entre autres des spécimens de l'écriture do tous les souverains de l'Europe; il ne manque à ma collection, pour lui donner tout son prix, qu'un autographe du grand poëte qui est «ussi roi par le génie.

Gilbert, en d'autres circonstances, eût, selon son habitude, accueilli avec courtoisie cetteflatteuse demande de quelques lignes de son écriture, mais cette demande venait si mal à propos, en ce moment même où le poëte en était à maudire la glorieuse publicité donnée à ses moindres billets, que, réprimant à peine son impatience, il dit à l'homme à l'album :

— Je regrette extrêmement, monsieur, de ne pouvoir répondre à un désir très-honorable pour moi, mais je me suis irrévocablement promis, si peu de valeur que puisse avoir mon écriture, de n'en plus donner à personne.

— Ah! monsieur, \ous n'aurez pas le courage... que dis-je ! la barbarie de me refuser.

— Je vous en conjure, monsieur, épargnezmoi la nécessité de vous réitérer un refus... pénible.

— Monsieur! ah ! monsieur, songez quej'attache un prix inestimable à ces quelques ligues de votre m;iin. Ces lignes seules donneront à ma coliccliou son entière valeur.

— Mon Dieu, monsieur, je sens combien je dois me trouver flatte de votre insistance, mais je ne puis faire ce que vous désirez.

— Monsieur, je vous en supplie !

— Ma résolution, j'ni l'honneur de vous le répéter, est inébranlable.

— Permettez-moi seulement, monsieur, de vous montrer cette belle pngc de vélin blanc, ornée de vignettes, que je vous réservais, dit l'homme aux lunettes en ôtant j)rcstement son album de son étui de maroquin et le développant sur le bureau du poëte. Voyez, monsieur, votre écriture sera placée entre celle de Sa Majesté la reine d'Angleterre et celle de Sa Majesté la reine d'Espagne.

— Monsieur, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que...

— Préférez-vous le voisinage de la reine Pomnré? Tenez, monsieur, voilà un billetd'elle, écrit à M. Pritchard à propos de la naissance du dix-septième enfant de celte féconde majesté.

— Monsieur, je suis malheureusement oblige de sortir... et...

— Ce sera si vile fait... De grâce, seulement votre signature... Tenez, voici votre |)lurne, cette plume incomparable, illustre, qui a écrit tant de chefs-d'œuvre.

Et l'amateur d'autographes imbiba la pluuie d'encre et la présenta au poète.

— Allons, monsieur, c'est l'affaire d'un instant.

— Mais, monsieur...

— Préférez -vous le voisinage de Sa Majesté le czar Nicolas? Il reste une page blanche à côté de celle... où...

— Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous dire, et je vous ré)>ètc une dernière fois, que je regrette de ne pouvoir faire ce que vous me demandez...

— Soit, monsieur, reprit d'un ton courroucé l'amateur d'autographes en fermant brusquement son album et le remettant dans son étui; je ne pensnis pas mériter un pareil accueil à propos d'une demande dont tant d'autres personnes, peut-être non moins illustres que vous, se trouveraient, permettez-moi de vous l'affirmer, infiniment honorées...

— Je n'en saurais douter, monsieur ; seulement, moi, je décline cet honneur.

— Dieu merci, quoique privé de votre nom, monsieur, mon album ne perdra pas pour cela sa valeur.

— Évidemment, monsieur... quchpies lignes de moi n'auraient en rien augmenté la richesse de votre collection...

— Ma foi, monsieur, reprit le fâcheux en rebouclant la courroie de l'étui de son volume, je vous avouerai que mon album est... assez illustré par les noms qui figurent sur ses pages... pour qu'il puisse, à la rigîieur, parfaitement se passer du vôtre !

— Hé! monsieur, reftrit Gilbert avec impatience, que n'avez-vous eu cette conviction plus toi ! < lie vous eût épargné une demande et à moi un refus...

— Vous pouvez être certain, monsieur, que je n'oublierai jamais... oh! jamais, avec quelle bonne grâce j'ai été accueilli par vous, ditl'amateur d'autographes avec un sourire contraint et sardoniqueenremettont son album sousson bras.

Puis, reprenant son chapeau, il sortit brusquement et se croisa avec un tout jeune homme qui, entendant ouvrir la porte, s'était précipité dans le cabinet du poëte.

L'adolescent qui se présenta chez le célèbre écrivain aussitôt après le départ courroucé de Janiatenr d'autographes, avait nu plus dix-huit ans ; Ton ne saurait imaginer une plus charmante figure que la sienne, figure doublement intéressante par sa légère pâleur, par le tiniide et doux regard de ses grands yeux bleus, et par e sounre mélancohque qui effleurait ses lèvres. L adolescent tenait entre ses mains ce gros rouleau de papier qui avait iaiUi tomber de sa poche lorsque, dans l'effervescence de son âge, il

s'élait élance sur l'arbre afin de pouvoir mieux contempler le grand poëte objet de son juvénile enthousiasme, de son culte religieux. Aussi, après être entre prccipit/immeut dans le cabinet, il s'arrêta, plein de trouble, rougissant, le cœur palpitant, et n'osant lever les yeux sur l'homme illustre dont la présence lui causait une émotion profonde.

Gilbert, touché de l'embarras et de la jeunesse du débulant littéraire, frappé de l'expression de ses traits, devinant le but de sa visite à la vue du manuscrit qu'il tenait entre ses mains, fit (juelques pas à sa rencontre, et lui dit avec une bienveillance encourageante, en lui montrant un siège près du sien :

— Veuillez, monsieur, prendre la peine de vous asseoir.

Le jeune homme s'assit tout au bord du siège, et, roulant son manuscrit entre ses mains, répondit en baissant les yeux et d'cme voix si faible qu'on l'entendait à jjeine :

— Monsieur... c'est moi cpii suis... Auguste Clément.

— Auguste Clément?...

— Oui, monsieur.

— Pardon... mais je ne me rapj)clle pas...

— Monsieur, je vous ai envoyé un drame intitulé LA MoKT DANS LA VIE. J'ai été grand nombre

de fois chez vous rue BInncIie, sans pouvoir vous rencontrer... Je vous ai aussi écrit bien souvent, sans jamais recevoir de réponse.

L'adolescent parut tellement chagrin en prononçant ces derniers mots que le poëte lui dit avec un redoublement de bienveillance et de courtoisie :

— Monsieur, j'ai des excuses à vous faire... Je me rappelle maintenant votre nom et votre drame, que j'ai lu, très-attentivement lu... Si j'ai tant lardé à vous répondre, ce dont je vous demande encore mille fois pardon, c'est que j'ai été depuis quelque temps fort occupé des répétitions d'un ouvrage que l'on joue ce soir.,. Ceci dit, mes excuses agréées par vous, et laissez-moi espérer qu'elles le sont. . . parlons de votre drame.

— Ah ! monsieur, répondit l'adolescent rougissant, pâlissant tour à tour et en proie à une angoisse profonde, comme le cœur me bat ! vous allez décider de mon sort.

— Je voudrais du moins vous voir écouter mes avis. Aussi, vais-je vous parler franchement; dites-moi d'abord, et n'attribuez cette question qu'au véritable intérêt que vous m'inspirez, quelle est votre position ? Vous occupez -vous de littérature seulement par goût et comme passetemps?

— J'habite avec mes parents, monsieur, ils 2. 16

sont dans le commerce, ils voudraient me faire embrasser leur profession. Jamais je ne pourrai m'yrésigner;je n'ai degoûtque pour la littérature. Et Auguste Clément ajouta d'une voix un peu plus rassurée :

— Il me semble que la littérature est ma seule vocation.

Le poëte contempla la douce et intéressante figure de l'adolescent avec une sorte de tendre commisération ; après un moment de silence, il lui dit d'un ton à la fois aiTectueux et grave :

— M. Clément, j'ai toujours regardé comme un devoir d'honneur de répondre par une entière sincérité à la confiance des débutants dans la carrière des lettres, lorsqu'ils me font l'honneur de me communiquer leurs premiers essais et de me demander mes conseils ; mon appréciation, je m'en félicite, m'a jusqu'ici rarement trompé; trouvant chez les uns des aptitudes réelles, j'ai encouragé, facilité de tout mon pouvoir leur vocation, et souvent leurs succès ont justifié mes prévisions. Ne trouvant même pas chez les autres le germe ou l'indice de ces aptitudes indispensables au poëte ou à l'écrivain, je leur ni dit : «t Croyez-moi, renoncez à des illusions dangereuses, abandonnez une carrière où vous ne rencontreriez que déceptions cruelles, regrets amers et pauvreté ; mais

n'abandonnez pas pour cela le culte de l'intelligence. Non, non ! si informes que soient vos essais, ils annoncent du moins un goût prononcé pour les lettres. Ce goût, cultivez-le durant les moments de loisir que vous laissera une profession utile, honora!)le, qui vous assurera le pain de chaque jour. Oh ! alors, en de telles conditions, le goût des lettres deviendra pour vous un noble délassement : cette distraction salutaire vous préservera d'entraînements souvent pernicieux à votre âge, et vous donnera les plaisirs les plus purs, les plus élevés dont l'âme puisse jouir. )• Voilà, M. Clément, ce que j'ai toujours dit à ceux qui, par une erreur digne d'intérêt d'ailleurs, regardaient comme une vocation réelle leur goûi passionné pour les lettres; vous êtes de ceux-là, M. Clément, je vous le dis sincèrement, sans détours, certain qu'en homme de cœur vous apprécierez la franchise de mon langage.

L'adolescent avait d'abord écouté le poëte avec un mélange d'espérance et d'anxiété impossibles à rendre; un léger tremblement agitait ses mains, la sueur perlait son front candide, et, surmontant sa timidité, il attachait ses grands yeux bleus et mélancoliques sur ceux de l'homme qui allait décider de sa destinée ; mais aux dernières paroles qui lui ôtaient tout

espoir, Auguste Clément devint encore plus pâle que d'habitude, ses lèvres s'agitèrent sans faire entendre aucun son, les larmes inondèrent son visage qu'il cacha dans ses mains. Puis il murmura d'une voix désespérée :

— Mon Dieu! mon Dieu !

Le poëte, douloureusement cniu, prit une des mains de l'adolescent et lui dit avec une bonté paternelle :

— Ah! mon pauvre enfant, croyez-moi, il me faut puiser dans ma conscience un certain courage pour me résoudre à détruire, comme je le fais en ce moment, de jeunes illusions, de riantes espérances, au lieu de les flatter par quelques louanges banales ou insoucieuses ; peut-être, en ce moment, je vous parais sévère, blessant, injuste, et pourtant j'accomplis l'impérieux devoir que votre confiance m'a imposé. Allons, courage, ne vous désolez pas ainsi. N'est il pas au monde d'autre carrière que celle des lettres?

Auguste Clément releva son doux visage inondé de pleurs, qu'il essuya du n.vers de sa main, et reprit d'une voix entrecoupée par les sanglots (ju'il ne pouvait étouffer :

— Ainsi... monsieur... ce drame... ce drame...

— Votre drame, mon enfant, je l'ai lu, le

voici, répondit Gilbert cri prenant un manuscrit dans un tiroir de sa table. Je l'ai lu trèsattentivement... Plusieurs notes marginales écrites par moi au crayon vous feront connaître les critiques les plus fondamentales, et malheureusement ces critiques sont d'une telle gravité, que, dans l'intérêt de votre avenir, je vous adjure de vous rendre aux désirs de vos parents, d'embrasser comme eux l'utile carrière du commerce, et, ainsi que je vous le disais, de ne vous occuper de littérature que pour charmer noblement vos loisirs...

— Ah ! monsieur, répondit l'adolescent avec un accent de douleur navrante et résignée, je ne me plains pas... mais sans le vouloir, vous me rendez bien malheureux! Hélas!... pas un mot! pas un seul mot d'encouragement !

— Des encouragements?... à quoi vous encourager, mon pauvre enfant ? à poursuivre une carrière pour laquelle vous n'avez aucune aptitude? Voyons, raisonnons un peu, reprit le poëte de plus en plus apitoyé. Vous me parlez d'encouragement. Supposons cju'au lieu de lire attentivement votre drame et de le juger avec une sévérité consciencieuse, je Taie laissé dans ce tiroir, puis qu'au bout de quelque temps et sans avoir seulement jeté les yeux sur votre manuscrit, je vous l'aie renvoyé accompagné

d'un billet contenant ces mots ou leur équivalent : » Monsieur, j'ai lu votre drame, il donne « les plus brillantes espérances, je suis certain « qu'elles se réaliseront bientôt; courage et « persévérance! vous êtes un homme de style « et de pensée... l'avenir est à vous, etc., etc.A

— Oh ! monsieur, s'écria l'adolescent en joignant les mains, une telle lettre de vous m'aurait rendu si heureux... m'aurait donné tant de courage,., quand même je n'aurais pas mérité ces louanges de votre jjart !

— Ah! pauvre enfant, quelle erreur est la vôtre ! Vous ne songez donc pas aux funestes conséquences d'une louange menteuse? Savczvous ce qui serait arrivé? Encouragé par ma lettre, ivre de joie et d'espérance, vous adressiez aussitôt votre drame à quelque directeur de théâtre, attendant de jour en jour une réponse favorable : ne vous avais-je pas écrit que votre drame vous assurait un glorieux avenir? de sorte que déjà vous rêviez les enivremenls d'un succès prochain, et pourtant les jours, les semaines, les mois se passaient, la réponse du direct(;ur n'arrivait pas ; alors, à vos rêves enchanteurs succédaient le découragement, la tristesse, le doute de vous-même, et encore non, non, malheureusement, vous ne pouviez douter de votre vocation ; ne l'avais-je pas encouragée,

glorifiée? Grâce à mes louanges imprudentes et menteuses, à chaque déception nouvelle, vous relisiez ma lettre avec un orgueil amer. « Et pourtant j'ai du talent! vous disiez-vous. Un écrivain de renom, un honnête homme qui n'avait aucun intérêt à me tromper, moi qui m'adressais loyalement à lui, m'a promis un glorieux avenir, et cet avenir serait le mien, sans le mauvais vouloir, sans l'injustice des hommes... Je suis un talent inconnu, étouffé à sa naissance... je suis un talent incompris !^^ Ah! tenez , mon enfant, je m'indigne quand je pense aux rires méprisants que soulèvent toujours ces. mots : un talent incompris! Ils ne savent donc pas, ces stupides et féroces railleurs, que })Our celui-là qui se croit un talent incompris, la vie est un supplice de tous les instants? La jalousie, la haine, rongent son cœur noyé de fiel ! Si légitimes qu'ils soient, les succès d'autrui semblent à cet infortuné un vol fait à son génie méconnu, une insulte à sa misère imméritée ; il mitudit Dieu, et les hommes, et lui-même. Un talent incompris ! mais c'est l'envie, l'impuissance, la rage, la douleur ! mais c'est l'enfer! Et pourtant quelques flatteries accordées par faiblesse, insouciance ou misérable coquetterie de popularité, peuvent plonger à jamais dans cet enfer une àme dabord confiante

et bonne! Non, non, j aurais horreur de moimême si je m'exposais jamais à commeltre un tel crime; et maintenant dites, mon cher enfant, dites, vous étonnerez-vous encore de me trouver si sévère dans ma franchise ? Me reprochercz-vous encore de ne pas vous donner le Djoindre encouragement au risque de faire de vous un talent incompris?

Ces paroles du poëte, chaleureuses, cordiales, convaincues, impressionnèrent profondément l'adolescent; son angclique visage, reflétant tour à tour les agitations de son âme, avait exprime la pitié, la douleur ou l'effroi, à mesure que Gilbert lui montrait les terribles conséquences de ces louanges banales, parfois si complaisammcnt prodiguées aux débutants littéraires par dos écrivains illustres. Aussi, les yeux baignés de larmes, Auguste Clément s'écria-t-il d'une voix altérée :

— Oh ! merci, monsieur, merci de votre franchise, elle m'aura sauvé de Taffreux supplice auquel sont voués les talents incompris ; il ne me restera du moins aucune illusion, aucune!... Kt après une dernière preuve de générosité de votre part, mon sort sera fixé. Ah ! monsieur, celte dci'nière preuve de bonté, par pitié donnez-la-moi .'*

— De grand cœur. De quoi s'agit-il .-'

— Mon drame ne vaut rien, n'est-ce pas, monsieur? reprit l'adolescent avec un soupir étouffé, absolument rien ?

— Non, mon enfant, selon moi, du moins, et, je vous l'ai dit, vous trouverez des notes marginales à l'appui de mon jugement.

— Monsieur, je crois à vos paroles comme je croirais à celles de Dieu, s'il me parlait; et puis combien vous êtes bon ! avoir pris la peine d'annoter vous-inêmc un si mauvais ouvrage, un ouvrage qui n'annonce pour le théâtre aucune disposition, n'est-ce pas, monsieur? Aucune... pas la moindre...

— Pas la moindre.

— Même en tenant compte de l'inexpérience naturelle à un premier ouvrage? reprit Auguste Clément avec un mélange de désespoir contenu, de résignation louchante, et, si cela se peut dire, d'es;»érance agonisante ; enhn mon drame ne vous permet pas d'espérer que je ferai mieux un jour, et qu'à force de soins, de persistance, d'études, de travail... Oh ! je travaillerais avec lantd'ardcursi vous médisiez: «Travaillez!'»

— Mon enfant , à force de travail, vous parviendrez , je l'espère, à écrire correctement votre langue, science qui vous manque absolument jusqu'ici ; mais ni l'élude ni le travail ne nous donnent jamais l'invention, cette faculté

(le créer des caractères, des personnages, et de les faire agir au milieu de situations dramatiques qu'il faut aussi créer... Celte faculté, don pour ainsi dire naturel, analogue aux aptitudes qui font les peintres et les musiciens, cette faculté, vous ne la possédez pas... Je ne peux évidemment affirmer qu'elle ne se développera pas plus tard... mais...

— Vraiment, vous croyez!... s'écria l'adolescent avec un accent d'espérance d'une ténacité naïve, vous croyez que plus tard...

— Pauvre enfant! reprit Gilbert en secouant mélancoliquement la tète, il m'est impossible de vous empêcher de conserver un vain espoir; mais, loin de l'encourager, je vous répéterai, quoique à regret : Rien, absolument rien dans votre drame, ne peut nie faire supposer que ce don d'invention existera un jour en vous, car s'il en devait être ainsi, ce don se serait révélé dans quelque partie de voire drame, et je n'y ai malheureusement pas trouvé le moindre indice d'une véritable vocation littéraire.

— Je vous crois, monsieur, répondit l'adolescent avec un morne et sombre accablement, je vous crois. Puis, faisant un grand effort sur lui-même, il reprit :

— Tout h l'heure, j'ai osé solliciter de vous, monsieur, une dernière preuve de bonté.

— Parlez, disposez de moi.

— Je n'ai, vous m'en avez convaincu, monsieur, aucune disposition pour le drame. J'y renonce. Il me reste, cependant, malgré moi, une espérance.

Et offrant timidement au poëte le rouleau de papier qu'il tenait dans sa main, il ajouta d'une voix tremblante :

— Si plus tard, si un jour vous aviez le temps de lire ceci, ce sont des odes, des odes adressées h une personne... une personne nommée Luciie.

Auguste Clément, rougissant, prononça ces derniers mots et ce nom de Luciie avec un accent si doux, si navre, que Gilbert se dit :

— Pauvre enfant! un naïf et premier amour sans doute. C'est pour Luciie qu'il rêvait la gloire ! peut-être ces odes écrites sous l'inspiration d'une femme aimée me révéleront-elles quelque indice, si faible qu'il soit, d'une vocation sérieuse. Oh ! alors, avec quel bonheur je dirais : « Courage ! )> à ce cœur souffrant et désolé !

Et le poëte, cédant à une généreuse espérance, reprit tout haut en déroulant le manuscrit avec une impatiente curiosité :

— Voyons les odes, et sur l'heure.

— Quoi, monsieur! j'ai déjà silongtemps abusé de vos moments et vous voulez bien encore. . .

— Mon enfant, je devine vos angoisses ; je

ne veux pas prolonger cette espèce d'agonie morale; du moins, lorsque tout à l'heure nous nous quitterons, vous serez fixé sur votre avenir, si toutefois vous acceptez ma décision.

— Monsieur, quel que soit votre jugement^ je l'accepte d'avance, il réglera mon sort, reprit le jeune homme d'une voix sourde, mais plus ferme, et avec un accent de résignation presque sinistre, qui échappa au poëte, déjà occupé de lire les odes.

Il faut renoncer à peindre la physionomie, l'attitude, les angoisses terribles... oh! oui, terribles! d'Auguste Clément durant la lecture de ses odes faite par Gilbert, non pas avec une insoucieuse précipitation, mais avec une lenteur réfléchie.

L'adolescent, pâle, le front baigné de sueur, la respiration oppressée, couvant le poëte du regard, épiait avec une avidité intiiiiète le moindre pli delà bouche, le plus léger tressaillement des sourcils de son suprême arbitre.

Ilélas ! Gilbert l'avait dit: ce devait être pour Auguste Clément une agonie que d'assister à la muette lecture de ses odes, l'agonie de sa mourante espérance! mais avant son complet anéantissement, combien d'angoisses, combien de douloureuses convulsions ! ïantotradolcscentvoyait son JUGE a])procher le manuscrit de ses yeux.

comme s'il eût voulu relire quelques vers, puis, pensif, lever ses regards au plafond, semblant se demander : Qu'est-ce que cela signifie ? et bientôt un geste indiquait qu'il ne comprenait pas, ou qu'enfin il ne comprenait que trop ! tantôt, découragé, ses deux mains tenant le manuscrit s'abaissaient et se reposaient sur la table, comme si, malgré lui, les forces lui eussent manqué pour poursuivre cette lecture; tantôt enfin ses traits révélaient une compassion douloureuse pour l'aberration de ce malbeureux enfant, à qui cette œuvre informe, absurde, sur laquelle il fondait de si glorieuses espérances, avait du coûter tant de veilles !

Toutes ces nuances presque imperceptibles de la physionomie, du geste, de l'attitude de Gilbert, le seul regard d'Auguste Clément, le seul regard d'un auteur, pou\ait les surprendre, car le poêle, dans sa délicate réserve, s'efforçait de contenir ou de cacher ses impressions jusqu'à la fin de sa lecture. Lorsqu'il l'eut terminée, il déposa lentement le manuscrit sur la table et se tourna vers l'adolescent; celui-ci, les lèvres contractées par un sourire amer qui donnait à sa figure, jusqu'alors si angélique dans sa résignation, une expression de sombre désespoir, attacha sur Gilbert ses yeux rougis j)ar les larmes, et lui dit d'une voix altérée :

fiILBERT ET 6ILBERTE. 2. 17

— Les odes ne valent pas mieux que le drame, n'est-ce pas, monsieur? Oh ! je m'y attendais. Allons, c'est fini, tout est fini pour moi !

Le grand écrivain, navré de cette douleur, prit affectueusement la main de l'adolescent et lui dit :

— Mon enfant, permettez -moi quelques questions.

— A quoi bon, monsieur? tout est fini pour moi.

— Non, tout n'est pas fini pour vous ; je vous en supplie, répondez : vos parents sont-ils dans l'aisance ?

— Oui, monsieur.

— Quel est leur commerce?

— Ils sont... ils sont... épiciers.

— Jusqu'à présent, leur tendresse vous at-elle fait défaut?

— Jamais, monsieur; seulement, mon père me gronde lorsque, au lieu de rester à la boutique, je mojjtc dans ma chambre, pour lire et tiavailler.

— Et votre mère? elle est, j'en suis certain, plus indulgente?

— Elle m'excuse auprès de mon père.

— Votre mère, vous l'aimez tendrement?

— Oh! oui, monsieur; c'est pour elle.... et pour une autre personne... que... je... voulais...

— Achevez.

— Je m'étais dit : «• Si j'avais du talent, comme... ma mère et... et... une autre personne seraient fières de moi!... » Mais bah! ajouta- t-il avec un éclat de rire convulsif presque égaré, illusion! démence! Je n'étais fait que pour être garçon épicier! c'est si glorieux !

— Oui, il est plus glorieux d'exercer honnêtement une profession modeste que d'user sa jeunesse à des travaux stériles. Tenez, mon enfant, croyez-moi , et surtout ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles, gardez-vous surtout d'y voir un encouragement à de dangereuses espérances.

— Oh ! ne craignez rien, monsieur, répondit le jeune homme avec un sinistre accablement. Je n'ai plus, je ne peux plus avoir d'espérances; elles sont mortes, bien mortes : vous les avez tuées !

— Tant mieux, car elles auraient fait le malheur de votre vie. Mais après avoir, autant qu il était en moi, tâché de vous montrer le néant de funestes illusions, je vous dirai ceci : Vos odes, non plus que votre drame, n'annoncent en quoi que ce soit la moindre vocation poétique, mais elles prouvent votre goût pour les lettres. Cegoiil est excellent en soi; cultivez-le,

je vous le répète, dans les moments de loisir que vous laissera la profession à laquelle vos parents vous destinent. Cette profession, embrassez-la résolument; salisfaitesainsi aux vœuxdevotre père. A cette condition, je vous dirai : Écrivez encore; cette distraction, pourvu qu'el'e ne soitquune distraction, est bonne et saine. Venez me voir cbaque dimanche : je lirai vos nouveaux essais, nous en causerons, et si, par aventure, je devrais dire par impossible, plus tard, je découvrais dans vos écrits les symj)t6mes de quelque aptitude littéraire, je serai aussi sincère dans mes encouragements que j'ai été sévère dans mes critiques. Mais, avant tout, je vous le répète, livrez-vous activement à cette profession qu'un puéril préjugé vous porte à dédaigner... Je sais l'adresse de votre demeure, et si vous voulez conserver nos relations, il faut me permettre d'aller voir votre père, de m'enquérir de lui. Si vous suivez mes conseils, en ce cas, je tiendrai ma promesse, et nous nous reverrons souvent j)our causer littérature. Allons, mon enfant, quittez cet air morne, désolé. Savez-vous que votre chagrin est un oulrage à l'infortune de tant déjeunes gens qui, dans l'abandon, dans la misère où ils vivent, ambitioinieraicnt la vie paisible et heureuse que vous semblrz dédaigner? Mais quoi! vous ne me répondez pas!

ajouta Gilbert, voyant Auguste Clément l'œil fixe et hagard rassembler et rouler machinalement les feuillets de son manuscrit. Mon enfant, reprit le poëte, frappé, presque effrayé cette fois de l'expression des traits de l'adolescent, vous ne m'avez donc pas écouté ?

— Si... oh si!... reprit le malheureux jeune homme avec un éclat de rire sardonique, je ne suis bon qu'à être un garçon épicier!

Puis, levant au plafond ses yeux désolés, il murmura ou plutôt il soupira ces mots d'une voix désespérée :

— 0 meè rêves! ô Lucile!! c'est fini, c'est fini!...

Et après un moment de silence, se levant brusquement, il dit à Gilbert avec un accent de poignante amertume et de reproche :

— Peut-être, monsieur, d'autres pauvres jeunes gens, attirés comme moi par votre renom de générosité, viendront aussi vous confier des essais... détestables, pitoyables, comme le sont les miens! Je suis bien sot, bien jeune, et, je l'avoue, incapable d'être même garçon épicier, car ce bel état ne sera pas le mien ; laissez-moi, pourtant, monsieur, vous donner un conseil : une autrefois, prenez garde, voyez-vous, prenez garde... de tuer les gens... en voulant les guérir !

Et, après celte brusque npostrophc, dont le poëte resta un moment stupéfait, Auguste Clément, serrant brusquement ses manuscrits dans ses mains crispées, quitta précipitamment le cabinet de Gilbert. Celui-ci, malgré lui, se sentit d'abord blessé des adieux amers de cet adolescent, qu'il venait de traiter avec une sage et paternelle bonté. Puis, se reprochant ce mouvement d'irritation, il se dit :

— Soyons indulgent : ce n'est pas sans douleur qu'à cet âge l'on voit ses illusions détruites. « Prenez garde, m'a-t-il dit avec amertume, prenez garde : souvent, en voulant guérir les gens, on les tue. » Pauvre enfant ! puissé-je avoir tué en lui sa fausse et funeste vocation! elle eût abreuvé sa vie de dégoûts et de chagrins.

Gilberte parut à la porte de la pièce voisine, où elle s'était tenue jusqu'alors, et dit à demivoix en s'avançant un peu hors du seuil :

— Ami, tu n'as plus personne à recevoir?

— Non, pas que je sache. Dieu merci !

D'un bond la jeune femme fut auprès de Gilbert ; elle Je serra dans ses bras et l'embrassa tendrement, lui disant :

— Avec quelle bonté délicate, patiente et éclairée, tu as conseillé ce jeune homme! quelle peinture terrible et vraie des talents incompris, ces victimes des ilatterics mensongères! Oh!

mon ami, avec quel ravissement je t'écoutais! Va, tu l'accomplis dignement, ce religieux sacerdoce que le génie t'impose.

Puis souriant :

— Et ta réponse à cet amateur forcené d'aulographes? quelle était piquante et juste! Et ces deux Anglaises! non, il n'y a au monde que des Anglaises assez courageusement excentriques pour oser venir chez u n homme afin de le voir et. . .

Mais s'interrompant, Gilberte ajouta :

— Est-ce donc à moi de m'étonner de l'excentricitédeces pauvres Anglaises? comnieelles,nesuisje pas venue, il y a deux ans, et seule... et la nuit, pour voir, pour admirer le grand poëte? Chères sœurs en admiralion ! pardonnez-moi de m'étre un moment étonnée de trouver en vous un sentiment qui fait ma vie ! 0 mon bien-aimé, quelle gloire est la tienne ! Ton nom n'est plus un nom, mais un titre au-dessus de tous les vains titres de noblesse! Il n'est pas jusqu'à ce digne Marseillais, si bourru dans son enthousiasme pour toi, qui ne témoigne de l'inconcevable ou plutôt très-concevable influence que ton non» exerce. 0 mon prince de l'esprit! combien vous êtes célèbre ! combien vos royaumes sont vastes et vos sujets nombreux !

— Enfant ! reprit Gilbert en souriant mélancoliquement à l'orgueilleuse joie de la jeune

femme, que l'influence exercée par mon nom soit méritée, je diffère avec toi d'avis sur ce point; mais à tort ou à raison, cette influence existe, j'en suis profondément honoré ; seulement, avoue-le, tendre amie î si toutes mes journées ressemblaient à celle-ci , et je le sais par expérience, elles y ressembleraient presque toutes si notre porte demeurait ouverte à chacun, avoue qu'au milieu de journées ainsi occupées, mes travaux, mes études, notre tendre intimité, nos chères et douces distractions, deviendraient à jamais impossibles?

— C'est vrai. Mais j'y songe... comment donc ce maudit journal a-t-il pu découvrir ton incognito?

— La nièce de Catherine est servante chez le rédacteur du Furet. Cette lettre, écrite par moi pour notre femme de ménage, aura été vue par le journaliste ; il connaît mon écriture par des fac-simiie répandus dans le public, et guidé par cet indice...

— Je comprends tout. C'est un petit malheur. Que veux-tu? nous nous mettrons en quête d'une autre rcfraile, car je serais la première k regretter le charme de notre solitudesi délicieusement occupée.

— Et cependant je te l'avoue, j'éprouve parfois comme un remords de me dérober opiniâ-

trément aux empressements dont je suis l'objet. C'est presque de l'ingratitude, ainsi que le disait ce pétulant et digne Marseillais, mon ex-fanatique. J'appartiens [)resque au public, à qui je dois ma renommée. Ah! cette renommée a ses devoirs, ses charges, ses chagrins, ses périls!

— Combien je suis heureuse de t'entendre parler ainsi à la veille d'un nouveau succès ! dit en souriant la jeune femiue. Ce dédain de la gloire en un pareil moment est à mes yeux un présage de plus de notre triomphe de ce soir. Mais à propos de ce triomphe, dont je m'apprête à jouir avec délices, tu n'as pas oublié ma stalle?

— Non ; elle esl retenue.

— C'est la même qiril y a deux ans j'occupais à cette première re])résentation qui a décidé du sort de ma vie. Oh ! je ne veux pas d'autre place que celle-là !

— Tu l'auras, enfant ! c'est la même, te disje... la troisième stalle de balcon du premier rang à droite du spectateur.

— A merveille... c'est cela.

— Ainsi, tu tiens absolument à cette place... tu la préfères à une loge où tu serais seule?

— Peux-tu me faire une pareille queslion ! Moi, aujourd'hui ta compagne ainiée, glorieuse, me retrouver à celte même place où il y a deux ans, inconnue de toi, mourant de peur à la seule

pensée de paraître à tes yeux, de te parler, j'assistais à cet immense succès qui n'aura d'égal que celui de ce soir... Car tu l'as dit, ce drame, auquel depuis près de deux ans tu travailles avec tant d'amour, sera l'expression, sera le fruit de ce bonheur ineffable que nous goûtons depuis deux ans.

— 0 femme bien-aimce ! s'éria Gilbert avec une douce ivresse. Faiblesse, orgueil ou conscience, j'accepte ton présaiçc ! Oui, je le sens là, cette œuvre méritera , je ne dirai pas l'admiration, mais, j'en suis certain, la sympathie de tous. Ecrite dans le doux recueillement de la vie intime, elle a été inspirée par le dévouement et par l'amour... enfin par toi, mon adorée î

Le soir, vers cinq heures, Gilbert et Gilberte montèrent en voiture pour se rendre à la Comédie-Française. Le poëtc se rendit au théâtre, sur la scène, son poste de combat, et, radieuse d'espérance, la jeune femme sempress;» d aller occuper cette stalle où, deux ans auparavant, elle avait assisté ;» la première représentation d' Octave j ce drame applaudi avec tant d'enthousiasme.

Le poëte, pendant que sa compagne entrait dans la stalle, arrivait sur le théâtre, dans les coulisses, ainsi que l'on dit vulgairement.

A mesure qu'approchait le moment solennel du lever du rideau, les confiantes espérances de Gilbert dans le succès de son drame s'éteignirent peu à peu; d'inexprimables angoisses effaçaient jusqu'au dernier souvenir de ses succès passés. Oui, telle est l'invincible mais glorieuse convoitise de l'esprit humain, lorsqu'il poursuit avec ardeur et conscience cette noble carrière littéraire, remplie de luttes, de périls, que l'ap-

préhension d'une défaite lui fait oublier ses trionjphes. Ces ressentiments, notre poëte devait, plus qiie tout autre, les éprouver; se dérobant aux flatteuses conséquences du succès, il en jouissait moins que personne : son génie et le sort l'avaient servi à souhait. Ménager de ses œuvres, se montrant pour elles d'une impitoyable sévérité, il ne les livrait jamais au public qu'après un long et consciencieux labeur; toutes avaient plus ou moins réussi, quoique, avant chaque preuiièrc représentation, il eût connu les poignantes appréhensions d'une chute. Par cela même qu'il prodiguait à chaque œuvre le même soin, un échec mille fois plus sensible à sa conscience qu'à son orgueil d'écrivain devait être à ses yeux le symptôme de la décadence de son génie; ou peut-être, s'il parvenait à dominer les scrupules de sa modestie, le poëte devait attribuer cet échec à la fantasque aberration du goût public : or, dans ces deux hypothèses, telles étaient l'exquise délicatesse et la dignité naturelle du poète, tel était surtout son culte religieux pour la divinité de rintelligence, qu'en ce moment suprême il se disait encore ceci :

— Cedramedans lequel, durant deux années, j'ai concentré toute la puissance de mon àme et de mon esprit,ccdramc, écrit avec tant d'amour,

est bon ou il est mauvais. S'il est mauvais, il me faudra reconnaître que mon intelligence commence à défaillir; tout poëte digne de ce nom est doué d'une certaine puissance créatrice ; estelle éj)uisée, il ne produit plus que des œuvres débiles, informes avortons de sa vieillesse prématurée. S'il en est ainsi de moi, je ne donnerai plus désormais aux justes mépris du public le honteux spectacle de mon impuissance! De ce jour, ma plume est brisée, par respect pour le don divin qui a fait ma gloire. Si mon drame est bon, et cette voix mystérieuse de la conscience , qui parfois encourage et soutient le poëte au milieu de ses longs travaux en lui disant : » C'est bien! » cette voix parfois m'a dit : « Courage! la pensée de ton œuvre est noble et grande; elle doit ouvrir l'âme à tous les sentiments généreux, faire couler de douces larmes, et raviver l'admiration de ce qui est beau jusqu'à l'idéal... » Si mon drame est bon et que le public le siffle, la souveraine dignité des lettres me dicte mon devoir. Je ne m'exposerai plus à être le jouet des caprices de la foule, et de ce jour ma plume est brisée. Ainsi, mon impuissance ou l'injustice du public va, en cette soirée, dans un moment, décider de mon sort d'écrivain.

Exagération, dira-t-on. Non, c'est une réalité 2. 18

sublime que ce mélange d'humilité louchante et de fierté superbe. En veut-on un exemple? Que l'on songe à l'un des plus grands génies des temps modernes : Rossini !... L'une de ses œuvres immortelles, son chef-d'œuvre peut-être, Guillamne Tell, cet hymne de liberté dont les échos ont fait trembler les trônes; Guillaume Tell est accueilli plus que froidement à sa première représentation... Rossini s'éloigne à jamais du théâtre.

En vain la foule, d'abord éblouie par le rayonnement de ce chef-d'œuvre, se familiarise peu à peu avec l'éclat de ses beautés, les comprend, les apprécie, les admire ; en vain, à sa première stupeur, succède l'enthousiasme, l'adoration: en vain, suppliante et désolée, la foule rappelle le dieu de l'iiarmonic : le dieu reste sourd, impitoyable : Rossini, dans la toute-puissante maturité de son génie, n'écrit plus une note, et son ombrageuse et légitime fierté prive la postérité de nouveaux chefs-d'œuvre.

Cet exemple et d'autres encore au besoin justifieraient la résolution de notre poëte : de briser sa plume an nom de la souveraine dignité de rintelligence, si le j)ublic se monlraii. injuste; et de briser encore sa plume })ar dignité, s'il croyait devoir attribuer son échec à la défaillance de son génie.

Or, tout «icrivain qui a éprouvé les anxiétés fiévreuses dont sont précédées les joies du triomphe ou les amers découragements de la défaite, défaite mille fois plus cruelle dans ses ressentiments que le succès dans les siens; tout écrivain, ainsi que le poëte le disait à sa compagne, offre avec le joueur cette frappante analogie : que pour le joueur, toujours moins sensible au gain qu'à la perte, ce qu'il y a de plus désespérant est moins encore de i)erdre que de ne plus jouer, de renoncer enfin à ces après, à ces brûlantes émotions qui sont sa vie.

Il en est ainsi du poëte dramatique : sa pensée, son âme, se trouvent, par l'organe des comédiens, en communication directe avec les spectateurs. Une première représentation devient ainsi pour lui une terrible partie de jeu et en a les ardentes péripéties : doutes accablants, espérances radieuses ! Comme le jeu, une œuvre dramatique, quelque soit le talent de l'écrivain ou de ses interprètes, dépend aussi du hasard, dieu fantasquCc insaisissable, qui déjoue les plus profondes, les plus habiles combinaisons du joueur et du poëte. Et s'ils perdent ! et si, par impuissance ou colère, ils ne risquent plus un nouvel enjeu!... oh! pour tous deux la perte n'est rien auprès de ce renoncement !

L'écrivain rcnoncc-f-i! à écrire parce qu'il a conscience de l'épuisement de son intelligence, c'est horrible! il se survit à lui-même. Ses succès d'hier lui semblent autant d'insultes à son impuissance d'aujourd'hui : il s'envie, il se hait comme un envieux jalouse et abhorre un rival! Sa vie jadis remplie par l'étude, par la création, par mille sensations profondes, variées, s'écoule • alors oisive, inquiète, languissante et stérile. Ce n'est plus la vie, et ce n'est pas encore la mort. C'est un milieu sans nom qui participe de la vie par ses regrets, par ses douleurs, et de la mort par le refroidissement glacial de facultés jadis si ardentes, si vivaces!

L'écrivain, blessé dans sa légitime et ombrageuse fierté, renonce-t-il à écrire, autre torture detouslesjours,detous les instants! Le feu divin de l'intelligence, désormais sans issue, brûle sourdement en lui, etlentementle consume, le mine, le ronge, au lieu de jaillir au dehors en flammes étincelantes, avivées par les grands courants de l'opinion publi(iue. Un écrivain n'écrit pas pour lui-même; il j)eiit rapprocher ou éloigner l'heure de mettre son œuvre au jour ; mais il n'écrit jamais qu'en vue de cette publicité. Une œuvre inconnue n'existe j)as ; aussi est-ce en \ain que l'imagination du poêle résolu à ne plus é<rire assiège son esprit; en vain dia lui montre

dans les limbes mystérieux de l'invention mille figures encore vagues , flottantes , mais qui attendent le souffle fécondant du génie pour se formuler, pour prendre un corps, une âme, une physionomie, un caractère, des passions, un nom ! pour vivre enfin de cette vie que le poëte, nouveau Prométhée, dispense aux enfants de sa création. Le poëte résiste, et dans sa fierté superbe, il détourne la vue de ce séduisant mirage. Non, non, ces œuvres qui ne demandent qu'à éclore resteront dans leurs limbes, et ne seront pas du moins bafouées par le caprice du public !

Alors adieu à cette existence laborieuse, agitée, dont les angoisses mêmes ont un charme violent et nerveux ; adieu à ces triomphes, à ces louanges, à ces empressements, à ces obsessions même, jadis pesantes, souvent insupportables, et que dans son exil volontaire le poëte regrette anièrement ! Admirateurs et zoïles ne prendront plus son nom pour drapeau! Ce nom, autour duquel se faisait tant de bruit, tombera peu à peu dans l'oubli, n'éveillera plus ni sympathie ni haine ^ cet homme de qui l'Europe voulait, dnns son enthousiaste curiosité, connaître la vie privée, les habitudes, !a demeure, la figure ; cet h(»mme qui ne pouvait écrire une ligne sans quelle devînt un autographe envié,

cet homme aura bientôt passé de la mémoire des hommes. L'on appréciera peut-être encore les œuvres auxquelles il a du sa renommée, mais il restera en dehors de VacHialité, c'est-à-dire en dehors du mouvement, des goûts, des besoins, des tendances, des passions du jour, et désormais, quoique encore plein de vigueur et de sève, il vivra dans un obscur délaissement.

Telles étaient les angoisses dont l'esprit de Gilbert se bourreiait, alors que, dans l'appréhension d'un échec, où il devait voir le symptôme de sa décadence ou uiieblessante injustice, il songeait à Tavenir. Absorbé parées réflexions, il se promenait sur la scène déserte, allant et venant, tantôt d'un pas lent, tantôt d'un pas précipité, longeant ainsi le rideau alors baissé. Puis songeant à Gilbertc, il appliqua son œil à l'une des deux petites ouvertures arrondies pratiquées au bas de la toile et qui permettent aux comédiens d'embrasser la salle du regard. Le poëte vit sa compagne assise au balcon. Elle éprouvait une n.iïvc fierté, en se disant qu'inconnue (le ses voisins, elle était adorée de l'homme illustre auquel tout présageait un nouveau triomphe. L'on comptait en effet beaucoup sur ce nouveau drame, ainsi que le disait un vieil habitué de la Comédie-Française, qui, fidèle à sa coutume, occupait, de même que la

jeune femme, la place où ii siégeait aussi deux années auparavant.

— J'ai vu ce matin l'un de messieurs les comédiens, disait l'habitué à ses voisins, et il m'assurait qu'au théâtre l'on croyait à un trèsgrand succès.

Puis l'entretien suivant s'engagea entre l'habitué et ses voisins, entretien que Gilberte, à demi cachée sous son voile, écouta curieusement.

— George Hubert aura eu le temps de limer son œuvre, avait répondu un autre spectateur, car depuis deux ans il n'a rien donné au public.

— Oh! oh! c'est qu'il filait aux pieds d'Omphale !

— Monsieur, où prenez-vous Ompliale, s'il vous plait?

— Vous n'avez donc pas lu le Furet d'avanthier ?

— Non.

— Il racontait une excellente histoire sur George Hubert et sur une riche héritière.

— Ah bah !

— 11 paraît qu'il a enlevé cette héritière aux environs de Bordeaux, et que la fortune de la belle Bordelaise se compte par millions.

— Hé!... hé !... les puëte» pensent au solide,

les gaillards! la fumée delà gloire ne leur suffit point !

— Mais voici le piquant de l'aventure : imaginez-vous, messieurs, que depuis deux ans George Hubert vit avec la belle héritière bordelaise dans un profond incognito, sous le nom de M. Dumesnil; les deux amoureux, complètement s<'questrés du monde, ne voient âme qui vive, et ne sortent presque jamais de leur chère retraite, fuodeste petite maison près la barrière des Invalides, car ce diable de Furet sait tout : il donne jusqu'au numéro de la maison !

— C'est en effet curieux. Et pourquoi George Hubert garde-t-il cet incognito, et vit-il pour ainsi dire cloîtré, lui qui, selon des biographies, menait, dit-on, autrefois une vie mondaine et active?

— Sans doute il espérait ainsi échapper aux recherches des parents de l'héritière.

— J'en reviens là... il paraît que les poètes visent au solide, et qu'ils aiment assez la prose des écus. Hé... hé...

— Moi, messieurs, reprit le vieil habitué avec impatience, je ne ci'(u*s pas un mot de cette scandaleuse histoire.

— Mais pourtant, monsieur, si le Furet aifirme que...

— Le Furet invente au besoin des histoires, messieurs. Le raractère de George Hubert est assez honorablement connu pour qu'il ne soit pas même besoin de le défendre contre une accusation d'avidité sordide. Non, jamais je ne le supposerai capable d'avoir séduit et enlevé une héritière pour jouir de sa fortune.

— Mais si en effet le Furet, comme le dit monsieur, cite des faits, donne l'adresse de la maison...

— Parbleu! le Furet n'est jamais à court d'imagination ; encore une fois, messieurs, je ne puis ajouter foi à cette ridicule histoire.

— Ah ! messieurs, s'écria l'un des spectateurs qui, tout en lisant le journal du soir qui venait de paraître, écoutait l'entretien précédent ; ah ! messieurs, c'est affreux !

— Quoi donc?

— Pauvre jeune homme !

— Mais de quoi s'agit-il?

— En vérité, George Hubert a du malheur...

— Comment ! il s'agit encore de lui?

— Écoutez plutôt, messieurs, ce que rapporte le journal du soir, un journal semi officiel, et conséquemment sérieux.

Et le spectateur lut à demi-voix pour ses voisins le fait Paris suivant :

«( Au moment de mettre sous presse, nous

sommes insiruits d'un bien douloureux évënement. Tantôt, vers les deux Iioures, un très- jeune homme, paraissant en proie à une extrême agitation, a enjambé le parapet dupont d'Iéna...et s'est précipité dans la Seine. [1 avait déposé sur le parapet deux rouleaux de papier, ainsi qu'une lettre adressée à ses parents, honorables commerçants de la rue des Prouvaircs. Quelques passants, et parmi eux le lémoin oculaire des faits que nous rapportons, ont appelé à grands cris les mariniers, les conjurant d'aller au secours de ce malheureux jeune homme. Les bateliers ont noblement répondu à l'appel fait à leur humanité. Mais, hélas ! l'infortuné qu'ils voulaient arracher à la mort disparut dans un tourbillon, et quelques instants après, lorsque l'on parvint à retirer son corps de la rivière, il avait cessé d'exister, n

— C'est un grand malheur, sans doute, reprit le vieil habitué en interrompant la lecture, mais je ne vois dans ce récit rien qui concerne George Hubert.

— Attendez, monsieur, nous y voilà, reprit le lecteur, et il continua :

« ... L'infortuné qui venait de se suicider avait laissé sur le parapet deux rouleaux de pa))ier manuscrits contenant, l'un un drame dédié à M. George Hubert, l'autre des odes.

Enfin, dans la lettre adressée a sa famille, ce jeune homme, nommé Auguste Clément, annonçait que, ressentant une vocation irrésistible pour la carrière littéraire, il avait consulté sur ses essais M. George Hubert, mais que l'illustre poëte ayant répondu à cet infortuné qu'il n'avait et n'aurait jamais aucun talent, cette déception lui causait un si violent désespoir, que la vie lui devenait à charge, et qu'après la perte de ses illusions, il n'avait plus qu'à mourir. Auguste Clément n'a que trop persévéré dans sa funeste résolution, et son cadavre, d'abord déposé à la Morgue, a été retiré le soir par la famille désolée de ce jeune homme, à peine âgé de dix-huit ans. »

— C'est un triste événement, reprit l'un des auditeurs, et sans doute George Hubert se reprochera toujours d'avoir involontairement été cause de ce suicide.

— Involontairement soit, mais toujours est-il que, sans la dureté des critiques dont ses essais ont été probablement l'objet, cet infortuné qui s'est noyé vivrait encore !

— Ah ! voilà bien les hommes! On est arrivé au ftiîte de la gloire littéraire, et, au lieu de tendre aux débutants une main bienveillante, on les décourage brutalement!... Tout talent naissant vous porte ombrage.

— C'est hideux !

— C'est révoltant !

— Ainsi va, le monde!... Pauvre jeune homme !

— Parbleu ! messieurs, vous êtes bien peu c}iari(al)les! s'écria vivement le vieil habitué, qui prenait toujours la défense du poëte. Est-ce que George Hubert est responsable de l'action d'un malheureux insensé qui perd la tête et se jette à la rivière parce qu'on lui dit sincèrement qu'il n'a ni n'aura jamais aucun lalent de poésie?

— Chacun a son opinion, monsieur. Moi, je trouve que le devoir de ceux qui sont arrivés à une haute position littéraire est d'aider ceux qui débutent dans la carrière.

— Monsieur a raison, parfaitement raison, et moi, si javais l'honneur d'être George Hubert, j'aurais toujours sur la conscience la mort de cet infortuné jeune homme.

— Messieurs, messieurs, voici la famille royale au i^rand complet qui entre dans sa loge.

Ces derniers mots, en attirant l'attention des voisins de Gilherte, mirent fin à un entretien dont chaqufî mot l'indiguait vi la navrait profondément. Ainsi, à en croire ses calomniateurs, le poëte avait, par cupidité, enlevé une riche héritière ; ainsi le poëte, par dédain, par jalou-

sie peut-être d'un talent naissant, pourquoi non? avait si brutalement découragé un jeune débutant littéraire, que dans son désespoir il s'était suicidé; mort borrible qui devait éternellement peser sur la conscience du poëte.

Vingt fois Gilbcrtc fut sur le point d'intervenir dans cet absurde et odieux entretien, mais une invincible timidité la retint, et de cette timidité elle se consolait, se disant que son poëte bien-aimé n'avait pas besoin d'être défendu. Quelques instants encore, il serait dignement, magnifiquement vengé. Ses envieux, ses calomniateurs eux-fuémes partageraient l'enthousiasme de la foule pour l'œuvre que l'on allait jouer.

La jeune femme, afin de se distraire des pénibles pensées soulevées par la conversation de ses voisins, se réfugia et s'absorba dans ses souvenirs, se rappelant avec quelle ivresse, deux années auparavant, elle avait joui du triomphe du poëte de qui elle était alors inconnue. Combien plus enivrante serait sa joie si, en ce jour, où elle se savait adorée de lui, il obtenait un nouveau succès! A l'appui de ses espérances, elle cherchait à trouver dans la foule dont le théâtre était rempli ces symptômes d'attente sympathique et de flatteuse impatience d'un si heureux présage pour la réussite de l'œuvre qui 2. 19

doit être représentée. L'élite de la société parisienne se pressait encore ce soir-là dans ces loges brillamment éclairées ; des femmes élégantes arrivaient à chaque instant; la salle était comble; des spectateurs s'entassaient dans les couloirs, aux abords de l'orchestre et des galeries; d'autres, juchés sur des tabourets, tâchaient d'apercevoir un coin de la scène à travers les lucarnes des loges. Grand nombre de places, sans avoir été « cotées à la Bourse » avec des primes ridiculement exagérés, ainsi que le disait le Furet, s'étaient vendues des prix exorbitants. L'empressement des spectateurs attirés par la renommée de l'écrivain était peut-être plus considérable encore cette fois qu'il ne l'avait été deux années auparavant, lors de son dernier succès, et cependant Gilbcrte se sentit soudain saisie d'une vague appréhension ; elle remarquait qu'à rorchestre, aux galeries et aux premières loges, les spectateurs se passaient de main en main le journal du soir où l'on racontait le suicide d'Auguste Clément. A mesure que la nouvelle de ce triste événement circulait et se répandait dans la salle, Gilbcrte observa,, sm<t7 pour ainsi dire, peu à peu, le refroidissement glacial de cotte foule, un instant auparavant sympathique à l'écrivain. Les figures s'assombrirent de proche en proclie

sous l'impression d'une sourde malveillance et dune répulsion croissante. La jeune femme observa encore avec inquiétude que le journal du soir avait aussi pénétré dans la loge royale ; l'une des princesses, après l'avoir lu, le rendit brusquement à l'un des princes ses frères, avec un geste de pitié douloureuse.

Soudain les trois coups sacramentels retentissant derrière la toile eurent un écho dans le cœur de Gilberte et le remplirent d'angoisses.

Le moment suprême était venu.

Alors, le sein palpitant, l'œil fixé sur la scène, la jeune femme vit le rideau se lever lentement au milieu d'un morne silence, et elle ne s'occupa plus de ce qui se passait autour d'elle.

Ces trois coups dont est précédé le lever du rideau, et qui venaient de retentir dans le cœur de Gilberte en y éveillant de profondes angoisses, eurent un retentissement non moins profond dans le cœur de Gilbert ; il les comparait, dans son anxiété, à ces trois coups que les témoins d'un duel frappent lentement dans leurs mains, à l'heure sanglante du combat. Dans la condition morale où il se trouvait, le poëte ne voyait plus même une partie de jeu ardente et décisive dans la bonne ou mauvaise chance de la représentation de son œuvre : il y

voyait une lutte d'où allait dépendre son bonheur, son avenir, sa vie d'écrivain! Debout derrière l'une des coulisses, dans un recoin obscur, d'où il ne pouvait être aperçu ni des spectateurs ni des comédiens, il éprouva un frisson, lorsque au léger bruissement que fait entendre le rideau, à mesure qu'il se replie en remontant vers les frises, succéda ce silencieux intervalle de quelques secondes qui précède les premières paroles dites au début de la scène. Cet intervalle, si court qu'il fût, parut cruellement long à Gilbert; car grâce aux surprenantes facultés de perception que nos sens acquièrent dans certains moments de surexcitation, il entendit que le silence des spectateurs n'était pas le silence d'une attente sympathique, ou seulement impartiale, ou même indifférente, mais le silence glacial de la malveillance.

Oui, dès avant que le premier mot de la première scène de son drame fût prononcé, Gilbert sentit rextrémc froideur du public; et cette froideur, il l'attribuait à la disposition capricieuse de la foule, car il ignorait le suicide d'Auguste Clément, les comédiens, par une convenante réserve, n'ayant pas voulu, en ce moment si grave pour l'écrivain, l'instruire de ce triste événement.

Cet accueil glacial effraya le poëtc... La prc-

raière scène de son drame était d'une originalité hardie, et, comme on dit, risquée j mais par cela même, elle pouvait produire un effet saisissant sur un auditoire sympathique, ou être mal accueillie, ridiculisée par un public hostile. Cette scène durait au plus dix minutes, et cependant, au premier mot du premier vers dit par le comédien, la sueur perla le front de Gilbert, sa respiration se suspendit, et l'oreille tendue vers la salle, dont le séparait une cloison en toile formant la coulisse, il écouta... Grâce à cette même puissante faculté de perception qu'il devait à la surexcitation du moment, ilentendit encore jusqu'aux muettes impressions du public durant cette scène ; un moment il crut tout perdu : l'originalité de l'exposition, d'abord accueillie par le silence d'une extrême surprise, excita ensuite de légers murmures, dominés çà et là par les exclamations de quelques auditeurs bienveillants qui s'écriaient : «< Ecoutez ! écoutez! » Mais les murmures, momentanément apaisés , recommencèrent bientôt à sourdre, surtout vers le centre gauche du parterre, avec une malveillance évidente. Gilbert se rappela le Marseillais, son ex-fanatique, devenu son irréconciliable ennemi.

Cependant une péripétie très-inattendue, soutenue par une vingtaine de vers remplis

d'énergie, d'élévation, de mordant, admirablement bien dits par le comédien, et religieusement écoutés, fut suivie d'un long murmure approbateur, qui en ce moment parut à Gilbert plus précieux que des applaudissements enthousiastes... Puis à ces heureux symptômes succédèrent différents silences, les uns inquiétants, les autres rassurants ; pourtant quelques faibles marques de désapprobation s'élevèrent encore vers le centre gauche du parterre, mais des applaudissements nombreux annoncèrent enfin a Gilbert que cette exposition, si risquée, était favorablement accueillie.

Le poëtc, pendant un moment, respira. Les autres scènes du premier acte ne renfermaient pas un mot, pas une situation qui pussent donner la moindre prise à l'hostilité du public, mais pendant les dix minutes qui venaient de s'écouler, combien d'émotions diverses, cuisantes, profondes, le poëte venait d'éprouver!

Hélas! si âpres, si anxieuses qu'elles eussent été, Gilbert en vint bientôt à les regretter ; elles prouvaient du moins que l'exposition de l'œuvre avait impressionné, rcMnué les spectateurs; mais la fin {\u premier Hcle, le second et le troisième n'excitèrent ni approbation ni improbation. Ils furent écoutés d'abord avec un morne silence, puisavecune indifférence glaciale; l'on entendait

du théâtre le léger bourdonnement des conversations engagées dans les loges, et lorsque le rideau se baissa, quelques voix crièrent: Assez! assez !

Les comédiens, après le premier acte, étaient venus, souriants et empressés, dire à Gilbert, toujours cantonné derrière une coulisse ;

— Courage!... tout va bien.

— Le public est ce soir rétif en diable, mais l'exposition a été enlevée...

— Courage ! ... courage ! . . . Quoique la fin de ce premier acte ait été un peu froidement accueillie, l'effet général est excellent.

Après le second et le troisième acte, les comédiens, soucieux, inquiets, évitèrent de s'approcher du poëte.

L'un d'entre eux cependant vint lui dire :

— Rien n'est encore désespéré... le drame peut se relever au quatrième acte... mais enfin ce ne sera toujours point un succès... et nous y com))tions! De si beaux vers! des situations simples, il est vrai, mais si touchantes! Quel sultan capricieux et blasé que le public ! Décidément il lui faut du vitriol pour réveiller son goût. Heureusement vous êtes homme à prendre votre revanche...

Pendant que Gilbert écoutait avec amertume ces consolations banales, Gilberte, immobile à

sa place, éprouvait une impression étrange. Pour la faire comprendre, nous emprunterons un terme à l'argot des coulisses. Les comédiens consommés disent de certains ouvrages qui semblent réunir de grandes chances de succès : « Oui, c'est beau... c'est très-beau... mais mais il faudrait voir cela aux quinquets. »

Le doute contenu dans ce vulgaire aphorisme exprime un sentiment très-juste des choses du théâtre, et de la profonde différence du point de vue où il faut se placer pour apprécier une œuvre lue ou représentée. Ainsi telle œuvre qui, à la lecture et dans le demi-jour des répétitions, semble accomplie, produit souvent un effet contraire lorsqu'elle est soumise à l'éblouissante clarté de la scène. Cette singularité se retrouve dans Tordre physique : telle femme d'une beauté fine , élégante et délicate, qui, vue de près, est réellement ravissante, paraît souvent sinon laide, du moins insignifiante, effacée, lorsqu'elle apparaît à la lumière torride du théâtre.

Il en était ainsi de l'impression de Gilbcrte lors de la représentation de ce drame. Cette œuvre, si souvent lue et relue par elle et par le poète dans leur tendre intimité, cette œuvre, qui l'avait si délicieusement et si justement charmée , cette œuvre , vue à l'éblouissante

clarté delà scène, semblait à Gilberte^ incolore, sans relief et sans vie.

L'amour de la jeune femme pour le poëte était trop intelligent et son sens moral trop élevé pour qu'elle eût seulement la pensée de se révolter avec un puéril dépit contre la réalité, en un mot pour admirer quand même; non, car sans méconnaître le sentiment d'évidente malveillance qui redoublait la sévérité du public, cette sévérité, jusqu'alors seulement manifestée par un silence dédaigneux et glacial, paraissait légitime aux yeux de Gilberte, et cependant, chose inexplicable, ce drame, à qui le grand jour du théâtre était si funeste, n'avait dû perdre aucun des mérites réels dont elle avait été si frappée en le lisant!

Hélas! la cause de cette apparente contradiction ne fut que trop tôt révélée à la jeune femme, grâce à l'entretien suivant qu'elle écouta silencieuse, attentive et résignée.

— Messieurs, disait le vieil habitué, qui, dès avant le commencement de la représentation, avait généreusement défendu Gilbert contre d'indignes calomnies, je ne suis certes pas sus pect de prévention contre l'auteur de ce drame, car j'aime et j'admire son talent; mais j'avoue que, sauf la première scène d'exposition, scène originale et hardie, cet ouvrage est jusqu'à pré-

sent d'une faiblesse déplorable an point de vue scénique... L'on y retrouve, il est vrai, les rares qualités de slyle de notre grand écrivain et une remarquable élévation dans la pensée; mais tous ces caractères visant à la perfection, à l'idéal ; ces conversations, ces monologues sur les sentiments les plus délicats, mais aussi les plus abstraits de l'âme; tout cela est sans doute noblement pensé, admirablement écrit, mais cela est aussi d'une monotonie désespérante!

— Vous pourriez bien dire, monsieur, que c'est assommant, atrocement ennuyeux! J'ai vu je ne sais combien de personnes bâiller à se démettre la mâchoire. Or, comme l'on dit, « quand l'on bâille, on ne saurait siffler. » Tenez, voici encore une des princesses qui bâille de souvenir... derrière son éventail... George Hubert est un honnne fini, enterré!

— Et il a mis deux ans à enfanter un pareil chef-d'œuvre ! quelle pitié !

— Moi, ce qui me révolte, c'est que l'homme qui fait montre et parade de si belles maximes amène les gens à se suicider de désespoir et enlève des héritières pour les beaux yeux de leur cassette!

— El moi, si je ne craignais de passer pour un capucin, je dirais queje vois le doigt de Dieu daub la chute de ce drame (il n'ira pas jusqu'à

la fin...), chute arrivant en manière de punition céleste, le jour même du suicide de ce malheureux jeune homme !

— Hé ! messieurs, reprit le vieil habitué, ne mêlons point, de grâce, la Providence à la comédie ! Je maintiens mon dire : George Hubert n'est pas, plus que vous ou moi, responsable de la mort de ce pauvre insensé. Je crois le caractère de l'illustre écrivain à la hauteur des sentiments qu'il prête à ses héros.

— Monsieur, vous êlcs son séide !

— Moi? reprit le vieillard en haussant les épaules. Je n'ai vu M. George Hubert de ma vie. Mais voulez-vous savoir quelle est, à mon avis du moins, la véritable cause de la décadence évidente que l'on trouve dans cette œuvre d'un écrivain jadis si puissant, si fécond , si hardi ?

— Nous vous écoutons, monsieur.

— Je ne crois point aux vices sordides que le journal dont vous avez parlé prête à l'auteur de ce drame; non, je ne crois pas que George Hubert ait enlevé une héritière pour ses écus; mais je suis très-porté à admettre que depuis deux ans notre grand poëte, complètement séquestré du monde, vit dans la retraite, sous l'influence d'une liaison sans doute chère à son cœur, et je crois reconnaître rinfliience de celte

«ILBERT ET CILBERTE. 2. 20

liaison dans l'œuvre de ce soir... œuvre si faible en comparaison des précédentes.

A ces paroles, Gilberte frissonna, abaissa son voile et écouta la suite de l'entretien avec une angoisse inexprimable.

— Ali ! ah ! vous reconnaissez que George Hubert subit Tinfluence d'une femme? reprit l'un des spectateurs qui, debout, formaient un groupe autour du vieil habitué. Eh ! monsieur , c'est justement ce que je disais : Hercule filant aux pieds d'Omphale, George Hubert amoureux de son héritière, jouant avec elle h une chaumière et son cœur! en un mot, George Hubert devenu, comme on dit, pot-au-feu !

— Ah! ah! ah! firent plusieurs spectateurs, le poêle pot-au-feu est charmant !

— Jouant à une chaumière et son cœur avec son héritière, est aussi très-plaisant! Ah ! ahîah!

— Et monsieur lui-même, qui traitait de fable l'article du journal, est obligé de reconnaître...

— Morbleu ! messieurs, reprit le vieil habitué auquel on s'adressait, ne me faites pas dire ce ([ue je ne dis point! J'ignore si la personne qui partage depuis deux ans, dit-on, la solitude de George Huhei l, est ou non uue héritière, si elle est sotte ou spirituelle, laide ou jolie ; de cela je n'ai nul souci ; mais, grâce à mon âge,

je connais les hommes et les choses. Aussi, je répète, j'oserais presque affirmer qne cette dame, depuis sa liaison avec George Hubert, a dû exercer une très-puissante influence sur le génie littéraire de cet écrivain. En deux mois, voici pourquoi : certains grands esprits, et je crois George Hubert de ce nombre, étant surtout profondément impressionnables et observateurs, ont la rare faculté de réfléchir admirablement dans leurs œuvres les aspects variés, infiais, de l'humanité, de même que le miroir réfléchit les objets. Mais ce don merveilleux, qui fait la puissance de ces génies d'élite, leur devient funeste en certaines circonstances, lorsque, par exemple, au lieu de renouveler sans cesse leurs observations, leurs impressions, grâce à une vie active, varice, curieuse, des choses et des hommes, et de revenir ensuite dans leur retraite élaborer solitairement ces éléments divers, ainsi que l'abeille élabore dans son alvéole le suc des mille fleurs dont elle compose son miel, ces grands esprits s'acoquinent (passez moi le terme) au charme d'une existence paisible, uniforme, casanière. Alors qu'arrive-t-il? Hé! mon Dieu, messieurs! il avient ce qui arrive à George Hubert. Homme d'impressions, de reflexion avant tout, il a réfléchi malgré lui, dans son œuvre de ce soir, la

paisible et douce uniformité de la vie qu'il mène depuis deux ans dans sa retraite ! Peintre d'après nature, avant tout, il n'a eu pendant longtemps sous les yeux qu'un paysage riant, mais plan et borné. Comment aurait-il peint quelqu'un dans ces sites accidentés, pittoresques, aux vastes et profonds horizons, qu'il reproduisait autrefois avec un merveilleux talent? Sans doute ce rare talent de reproduction de la nature, il le conserve : témoin le drame auquel nous assistons. Certes, l'on y retrouve les excellentes qualités d'artiste de cet homme éminent ; le tableau esl fidèle , parfaitement rendu ; mais malheureusement, le site est, au point de vue de l'art, d'une monotonie extrême. Claude le Lorrain, Ruisdael, malgré leur génie, n'ont jamais songé à faire un tableau avec un ciel d'azur et une plaine gazonnée s'étendant à perte de vue. C'est cependant chose fort agréable en soi, pour s'y promener, qu'une fraîche pelouse sous un ciel sans nuages ; mais encore une fois, cela ne constilue point un tableau. Enfin, je me résume, car voici que Ton rentre dans la salle pour le quatrième acte : d'après ce que j'ai lu dans plusieurs de ses biographies dignes de foi, George Hubert, avant de changer de manière de vivre, étudiait, comme on dit, de visuy les classes les plus diverses de la société; se mêlait à elles,

voyageait, pratiquait constamment les hommes et les choses qui pouvaient offrir de précieux éléments à sa profonde observation ; il retrempait, renouvelait ainsi et sans cesse ses impressions ; puis, passant parfois des mois entiers dans la solitude, il évoquait ses souvenirs encore vivants, et nous donnait alors une de ces belles et grandes œuvres qui ont fait sa gloire, et qui la feront certainement encore, à une condition absolue : c'est qu'il ait le courage de secouer une influence peut-être chère à son cœur, douce à sa vie privée, mais funeste et certainement mortelle à son génie.

— Eh bien, monsieur, reprit l'un des interlocuteurs du vieil habitué, je reconnais votre supériorité dans la forme dont vous enveloppez votre opinion ; quant au fond, vous en revenez à ce que j'avais dit le premier : George Hubert, jouant avec son héritière à une chaumière et son cœur, est devenu pot-au-feu! aussi est-il fini, coulé, enterré, défunt !

Le rideau , se levant à ce moment, mit fin à cet entretien; et de cet entretien, qui fut pour elle une révélation terrible, Gilberte n'avait pas perdu un mot.

La vaillante femme ne démentit pas son courage; non, immobile àsn place, elle abaissa seulement la voilette de son chapeau, afin de cacher

l'altération croissante de ses traits; elle brava le péril, au lieu de le fuir lâchement : elle pressentait un échec des plus graves.

La faiblesse relative de l'œuvre, jointe à un fatal concours de circonstances : l'article du journal le Furet et le suicide d'Auguste Clément, rendaient impitoyable la sévérité du public; enfin le caractère général de ce drame, peinture idéalisée des sentiments les plus purs, offrait un contraste tellement étrange avec la dureté de cœur et la cupidité dont la calomnie accusait le célèbre écrivain, et le public se plaît toujours à croire si religieusement aux calomnies, que le plus grand nombre des spectateurs devaient se révolter contre ce qu'ils appelaient l'hypocrite effronterie de l'auteur.

Ainsi que, deux années auparavant, la jeune femme, embrassant, pour ainsi dire, la scène et la salle d'un coup d'œil, avait suivi, pas à pas, le développement d'un succès qui, commençant par un vif intérêt, s'était élevé jusqu'à l'enthousiasme, alors qu'après le dernier acte la fouie enivrée avait décerné une ovation à l'illustre poëte; ce soir là, la jeune femme s'imposa, en expiation de son bonheur passé, d'assister résolument à toutes les phases de l'humiliant échec de l'homme f|u'(lle adorait, dût- elle sentir à chaciuc instant son cœur se briser... Elle se tint

parole : le cœur torturé, saignant, elle monta, comme on dit, jusqu'à la cime <i et à deux genoux son calvaire... '> Elle vit, dès le commencement du quatrième acte, cette foule brillante et choisie hausser dédaigneusement les épaules ; elle vit de charmantes femmes placées aux premières, à peu de distance d'elle, se lever à demi de leur loge, se pencher vers une loge voisine, disant tout haut à des amies :

— Mais c'est pitoyable! mais c'est ennuyeux à périr! cela me porte sur les nerfs!... je n'y peux tenir davantage!... je m'en vais!

— Restez donc, ma chère, répondait l'autre élégante, cela va devenir au contraire trèsamusant... voilà qu'on commence à siffler au parterre.

On commençait en effet à siffler au parterre. Le Marseillais, l'ex-fanatique du poëte, que Gilherte reconnut, avait donne le signal de cette marque suprême d'improbation ; son exemple fut suivi ; rien de plus contagieux, de plus électrique chez les hommes réunis en masse, que le dédain ou l'admiration; on siffla au parterre, à rorchestre on siffla, on siffla dans les loges. Les comédiens, décontenancés , abasourdis, pouvaient à peine balbutier leurs rôles. Un incident puéril et ridicule changea les sifflets en huées; l'une des comédiennes, dans sou trouble, faillit

tomber dans la cavité où se tient le souffleur, puis s'éloigna du gouffre tout effarée. Cet incident fut suivi d'éclats de rire fous, de quolibets grossiers, de cruelles allusions aux calomnies qui circulaient dans la salle :

— Ces vertueux rébus sont aussi assommants qu'insolents, quand on songe à la vie privée de l'auteur!

— Bah ! il se consolera des sifflets en palpant les millions de l'héritière qu'il a enlevée!

— Il recherchait l'obscurité, elle vient à lui!!!

— Du moins la mort de ce pauvre jeune homme que l'auteur a poussé au désespoir, est vengée ! ! !

Les princesses royales, par un louable sentiment de convenance, ne voulant pas paraître, même par leur présence, participer en rien à ces humiliations, infligées non moins à la personne qu'à l'œuvre de l'écrivain, quittèrent leur loge ; le tumulte allait croissant, et force fut aux comédiens de baisser la toile avant la fin du quatrième acte.

Alors le Marseillais, l'cx-fanatique du poëte, cria de tous ses poumons :

— L'auteur!... l'auteur l...

Ces acclamations ironiques furent répétées par grand nombre de spectateurs avec une vie-

lence tellement opiniâtre, qu'après quelques minutes d'un tapage infernal, les comédiens, pour mettre fin à ce scandale, ordonnèrent de relever le rideau, et l'un d'eux fit les trois saluts d*usage.

Aussitôt un profond silence régna : la foule tenait à faire boire au poëte le calice d'amertume jusqu'à la lie; rien ne plaît tant au public que de briser ses idoles d'un jour ; il aime à se venger de sa propre admiration en foulant aux pieds ceux qu'il a portés aux nues. Aucun bruit ne couvrit donc les paroles du comédien lorsque, d'une voix altérée, il dit :

— Messieurs, le drame dont nous n'avons pu avoir l'honneur d'achever la représentation devant vous est de M. George Hubert.

A peine ce nom glorieux, jusqu'alors entouré de sympathie et de respect, fut-il jeté en pâture aux mépris de la foule, qu'il fut couvert par une explosion de sifïlets, de cris, de huées, au milieu desquels le rideau se baissa pour ne plus se relever.

Gilberte, alors seulement , quitta sa place. Les traits de la jeune femme, quoique altérés, loin de trahir l'abattement, la faiblesse, avaient une expression pensive, résolue, presque sereine ; et lorsqu'elle sortit dans les couloirs encombrés de spectateurs, sa démarche, quoi-

qu'un peu fébrile, était ferme. Elle gagna rapidement le péristyle du théâtre et la place du Palais-Royal ; là, elle prit un fiacre et se fit conduire barrière des Invalides, avenue Méricourt, afin de devancer l'arrivée de Gilbert dans leur modeste retraite.

Gilberte , en cheminant vers cette demeure ou pendant deux années, elle avait goûté un bonheur idéal, ne perdait pas son temps à d'élégiaques comparaisons entre ce trajet et celui qu'elle avait jadis parcouru, triomphante encore du succès de son divin poëte, quoique inconnue deJu,! Non, elle n'égarait pas sa pensée dans de vaines récriminations contre lesort; Gilberte envisageait vaillamment la réalité, si redoutable qu eile fut, et en calculait toutes les conséquences avec calme et réflexion.

La soirée était douce; la jeune femme se fit descendre au commencement de l'avenue, afin

d'aspirer le grand air à pleins poumons, et de calmer son agitation fiévreuse en achevant à pied le chemin qui conduisait chez elle. Cette promenade d'un quart d'heure, au milieu du silence et de la placidité de la nuit, rafraîchit rame de Gilherle , et retrempa ses forces , dont elle avait tant besoin. Elle arrivait à un tournant de l'allée, à quelques pas de sa maison , lorsqu'elle remarqua la clarté projetée par les lanternes d'une voiture arrêtée près de la petite porte à claire-voie; deux hommes fumant leur pipe causaient avec le cocher. Assez insoucieuse de celle circonstance et ne songeant qu'à l'importunilé d'une visite que semblait annoncer la présence de cette voilure, Gilberte se dit avec un sourire amer :

— Allons! j'aurai été sans doute devancée ici par quelque am/ jaloux d'offrir des premiers ses consolations au poëte sifflé!

Et Gilberte agila la sonnette.

Dame Catherine, qui, après ses ébahissements de la journée, finissait par s'habituer h cette étonnante découverte , «< que M. Dumesnil , le modeste employé qu'elle avait pris pour secrétaire, était un poëte illustre,:» dame Catherine accourut et vint ouvrir la porte.

— Madame C;itherine, dit la jeune femme, mon mari est-il rentré?

— Non, madame.

— Est ce qu'il y a quelqu'un à la maison? Je viens de voir une voiture près de la charmille.

— Madame , il y a environ une heure que deux messieurs d'une figure très-respectable (l'un est décoré et porte de grosses moustaches grises) sont venus demander monsieur pour lui parler d'une affaire très-importante , disant qu'ils l'attendraient jusqu'à son retour ; je les ai fait entrer dans le cabinet de monsieur , où ils sont en ce moment.

Gilberte, assez chagrine do cette visite, qu'elle avait pressentie à l'aspect de h voiture, traversa le jardin, gravit les degrés du petit perron, et, passant par la salle à manger, entra dans le cabinet de travail du poète, où deux hommes causaient assis, tournant le dos à la jeune femme. Elle recula d'un pas et poussa un cri de surprise en s'écriant :

— Mon père!

M. Rapin (c'était lui, en compagnie du général Poussard) croisa ses bras sur sa poitrine, prit autant que possible la majestueuse attitude d'un père outragé, secoua la tête d'un air imposant et courroucé, entonna sa voix la plus caverneuse et s'écria :

— Enfin, je vous retrouve, fille dénaturée ! 2. 21

— Abandonner ainsi son vieux père! ajouta le spadassin d'un ton non inoins tragique ; déshonorer ses cheveux blancs ! Ah ! mademoiselle!... mademoiselle!

La jeune femme, d'abord plus interdite qu'effrayée ;» l'aspect de son malheureux père , ne répondit rien à ces reproches , et, sa première surprise passée, resta pendant quelques instants pensive et absorbée. Debout près de la porte, le regard fixe et attaché sur le parquet, elle déliait lentement et presque machinalement la bride de son chapeau, paraissant d'ailleurs aussi complètement indifTércnte à la présence de son père que s'il n'eût j)as été là. Puis, continuant d'obéir à un mouvement machinal , car, tandis qu'elle agissait, sa pensée était ailleurs, la jeune femme traversa le cabinet, passa devant M. Rapin et alla déposer son chapeau sur un meuble, près duquel, pendant un moment, elle demeura toujours silencieuse, rédéchie.

L'ex-garde- magasin avait, comme disent les comédiens, complètement man(jué sou elTct. En vain il s'était croisé les bras sur la poitrine en disant: » Enfin, je vous retrouve, fille dénaturée !> en vain le général Poussard, afin do renforcer la situation , avait ajouté : « Abandonner ainsi son vieux père! i» la fille dénaturée semblait n'avoir ni entendu ces paroles fou-

droyantes ni remarqué l'attitude majestueuse de M. Rapiii , et , chose plus grave encore aux yeux de celui-ci, la fille dénaturée semblait pensive, mais point du tout alarmée de la présence inattendue de son père. Aussi le spadassin dit-il tout bas à son ami :

— Ta diablesse de fille médite quelque coup de jarnac : soyons prêts à la parade.

— ïl n'y a rien à craindre, répondit aussi tout bas M. Rapin, les deux agents de police sont dans l'avenue avec le cocher ; ils accourront au premier signal, et notre homme n'est pas encore rentré. Mais, ajouta-t-il en désignant sa fille, vois donc cette impudente! pas un mot de regrets, de remords, de...

M. Rapin (ut soudain interrompu par sa fille, qui, après de longues réflexions, se rapprocha et lui dit d'une voix très-calme:

— Je ne m'attendais pas, monsieur, à vous revoir. Que voulez-vous de moi? Parlez, je vous prie... Je vous écoute.

— Comment, fille indigne! vous m'ccoutez! voilà une belle grâce que vous me faites !

— Ainsi, mademoiselle, ajouta le sj)adassin, après avoir déshonoré les cheveux blancs de votre vieux père... vous osez!

— J'ignore qui vous êtes, monsieur, répondit Gilberte en regardant le général par-dessus son

épaule, mais je repondrai à monsieur... (et elle se retourna du côté de l'ancien garde-magasin) je répondrai à monsieur qu'encore une fois je suis prête à l'écouter.

— C'est d'uiie insolence sans égale ! s'écria M. Rapin. Mais, malheureuse que vous êtes! vous oubliez donc les...

— Loin d'oublier, je me souviens, monsieur! reprit la jeune femme en interrompant M. Rapin avec dignité ; oui, je me souviens qu'en outrageant la mémoire de ma mère, vous m'avez menacée de me chasser de votre maison , droit que vous aviez, disiez-vous, parce que je n'étais pas votre fille.

— Mademoiselle...

— Non, je ne croirai jamais, monsieur, qu'un homme ait la sacrilège audace de calomnier une femme après sa mort. Je ne croirai jamais qu'un père ait le courage impie de dire à son enfant : M Sortez de ma maison ; vous n'êtes pas ma fille ! )> Vous parlez de \os cheveux blancs, monsieur ! Ah! je les respecte trop, quoique nous soyons étrangers l'un à l'autre, pour vous supposer cajiable d'un mensonge infâme! Non, je ne suis pas votre fille ! Vos durs Iraitemenls pendant mon enfance, l'abandon où vous me laissiez, mon défaut complet d'affection pour vous, tout me prouve que vous m'avez dit vrai.

Non, je ne suis pas votre fille ! Mais entre personnes étrangères l'une à l'autre et ayant été rapprochées par certaines circonstances, l'on peut s'entretenir paisiblement, ce me semble. Aussi vous ai-je dit, monsieur , que j'étais prête à vous écouter.

— Cette gaillarde-là ne sera pas commode à brider, dit tout bas le spadassin à son ami. Elle a un toupet d'enfer. Jouons serré , mon vieux !

M. Rapin jeta sur son compagnon un regard qui semblait dire ; Sois tranquille.

Et se posant de nouveau avec une majesté olympienne devant Gilberte toujours calme et pensive :

— Mademoiselle... connaissez-vous la loi?

— Quelle loi, monsieur?

— Le code civil.

— Non, monsieur.

— Eh bien! mademoiselle, la loi dit : Ispater est quem nuptiœ demonslrant. Ce qui signifie ; « Celui-là est père qui est réputé père par son mariage. »

— Ensuite, monsieur?

— Ensuite, mademoiselle!

— Oui, monsieur, ensuite?

— Il suit de cette disposition de la loi que je conserve tous mes droits sur vous jusqu'à votre

majorité... que vous soyez ou non ma fille... Voilà, mademoiselle, ce qui s'ensuit.

— Ah! fort bien! répondit Gilberte en réfléchissant longuement.

Puis elle reprit :

— Et... de vos droits sur moi, vous comptez probablement user, monsieur?

— Non pas probablement , mais certainement, entendez-vous ?

— J'entends à merveille, monsieur. Parlez... je vous écoute...

— Elle en revient toujours là! s'écria le général avec indignation. « Parlez, je vous écoute ! )• C'est une véritable audience qu'elle nous accorde.

Et il ajouta entre ses dents :

— Ah! si les choses s'arrangent, comme je saurai te mettre au pas, drôlesse!

— Puisque vous me faites la grâce de ni'écouter , mademoiselle, reprit l'ancien garde-magasin avec un sourire venimeux , puis-je espérer que vous me ferez aussi la grâce de répondre à mes questions ?

— Sans aucun doute, monsieur.

— Mademoiselle, êtes- vous mariée avec l'homme de ([ui vous partagez la demeure depuis deux ans?

Et 31. Rapin et son ami attendirent avec

anxiété la réponse de la jeune femme, qui dit simplement :

— Non, monsieur, je ne suis pas mariée. Les deux amis échangèrent un regard de

triomphe à peine contenu. Cependant M. Rapia repri t :

— Mademoiselle, prenez garde, on ne me trompe pas impunément. J'ai, il est vrai, compulsé les états civils des arrondissements de Paris et de la banlieue, où je n'ai trouvé aucune trace de votre mariage.

— Mais Ton se marie ailleurs qu'à Paris , reprit le spadassin, et il est saprebleu difficile de vérifier dans les quarante-quatre mille mairies de France si...

— Monsieur, reprit Gilberte en s'adressant à M. Rapin et interrompant le général , vous m'avez adressé une question, j'y ai répondu; c'est assez : de ma vie je n'ai menti.

— Soit! Je vous crois. Vous vivez maritalement avec votre séducteur. Or, savez-vous, mademoiselle, comment la loi les qualifie, ces charmantes et amoureuses séductions?

— La loi, ce me semble , monsieur, n'a que faire ici.

— Vraiment! il vous semble cela? Eh bien! mademoiselle, la loi et ses agents ont et auront au contraire fort à faire ici ; car la séduction

dont vous avez été victime est qualifiée par la loi détournement de mineure, lorsque la fille séduite a moins de vingt et un ans. . . et vous en avez dix-neuf.

— Et puis, monsieur?

— Et puis, mademoiselle, la loi condamne le séducteur à quelques années de galères, ou au moins à quelques années de réclusion... dans une maison de force. Ah ! ah ! vous pâlissez , mademoiselle?

— C'est vrai, monsieur... je pâlis un peu... je le sens...

— Soyez tranquille, je vais vous faire pâlir tout à fait, reprit M. Rapin avec un sourire cruel.

Et fouillant à sa poche, il tira une petite édition du code civil , marqué à Tune de ses tranches par le signet ; ouvrant alors le volume à cet endroit, et le mettant sous les yeux de Gilberte, il ajouta :

— Lisez ceci, mademoiselle, et vous vous convaincrez que ce que vous avez pris peut-être pour une vainc menace, est une réalité. Aussi, ai-je le doux espoir que bientôt vous pâlirez... tout ,'i fait. Vous allez sans doute me répondre que l'homme célèbre, illustre, immortel (il est parbleu de l'Académie , ce beau monsieur !) avec qui vous vivez, n'a pas usé envers vous de violences • qu'il ne vous a pas détournée de vos

devoirs , que vous vous êtes ignominieusement jetée à sa tête... ainsi que je le crois. C'est trèsbien. Vous ajouterez qu'accusé par moi de l'enlèvement de ma fille, ce monsieur (mis préalablement sous les verrous comme prévenu du crime de détournement de mineure) sera peutêtre acquitté... Je vais plus loin, moi : j'admets qu'il sera certainement acquitté. Fort bien... Mais l'éclat, mais le scandale , mais l'ignominie d'un procès criminel, intenté à votre cher et adoré poëte, les comptez-vous pour rien? Non... oh!., non... car, tenez... je l'avais prévu... vous pâlissez tout à fait... vous voilà comme une morte !

M. Rapin disait vrai : Gilberte devenaitd'une pâleur mortelle , en songeant aux effrayantes conséquences d'un procès criminel intenté à l'homme qu'elle aimait d'un amour si dévoué ! procès doublement déplorable et odieux pour lui, surtout en ce moment, où l'opinion publique abusée se déchaînait contre le célèbre écrivain... Et ce nouveau et horrible coup lui serait porté en son nom à elle et à cause d'elle!... La jeune femme, après avoir pâli de douleur et d'épouvante, referma lentement le code civil, réfléchit encore loncuement et rendit le volume à M. Rapin, en lui disant d'une voix redevenue presque calme :

— Monsieur, vous venez ici me menaeer de ce procès afin d'obtenir quelque chose de moi. De quoi s'agit-il ?

— C'est vraiment pliisir que de traiter les affaires avec vous, mademoiselle : vous allez droit au but et sans phrases. Eh bien! voici ce dont il s'agit: d'abord, vous allez à l'instant quitter cette maison et me suivre.

— Vous suivre... monsieur ! vous suivre...

— Ah! ne vous récriez pas! les agents de police sont dans l'avenue auprès de la voiture.

— Le temps d'aller les prévenir, et je me charge delà commission, ajouta le spadassin, et ils arrivent ici à la minute, s'il est nécessaire d'employer la force pour vous enlever de cette maison, mademoiselle.

— Ainsi, pas d'inutile résistance, reprit M. Rapin ; je me suis mis parfaitement en règle ; la loi prête main-forte au père qui vient arracher sa fille mineure au séducteur qui l'a détournée de ses devoirs. Bon gré, mal gré... vous me suivrez donc...

— Soit, monsieur, reprit Gilberle d'une voix ferme. Et ensuite, que fcrez-vous de moi?

— Je vais vous le dire , mademoiselle. Vous coni])rencz qu'aux tenues où nous en sommes ,

et après vos escapades, il est désormais impossible que nous vivions rapprochés l'un de l'autre...

— C'est aussi mon avis, monsieur.

— Je suis fort heureux, mademoiselle, de ce touchant accord... Vous aurez donc à choisir entre un couvent jusqu'à une époque indéterminée...

— Jusqu'à ma majorité, je suppose ?

— Non point, diable! non point! vos frasques honteuses sont des motifs plus que suffisants pour que, assemblant un conseil de famille, j'obtienne voire interdiction, c'est-à-dire lit prolongation indéfinie de votre minorité, ainsi que de ma tutelle; en d'autres termes, la continuation de mes droits absolus sur vous. Oh ! le code est formel... voulez-vous le lire? C'est , A ous le voyez, une occupation trcs-intcrcssante. On y apprend beaucoup de {hoses, dans le code. Et puis, d'ailleurs, autrefois... vous aimiez tant la lecture !

— Il me faudra donc, monsieur, choisir entre le couvent et... et... quoi?

— Et le mariage.

— Le mariage?

— Oui, mademoiselle.

— Le mariage? répéta Gilberte.

Ce mot ne semblait pas l'elfrayer, mais faire

naître soudain dans son esprit de nouvelles et profondes réflexions.

— C'est drôle , dit tout bas le général à M. Rapin , nous nous attendions à entendre ta fille pousser les hauts cris à la seule pensée de se marier, et elle ne regimbe pas trop.

— Et pourtant..., disait Gilberte pensive se parlant à elle-même, le mariage...

— Oh ! je vois d'ici où le bât vous blesse, reprit M. Rapin avec un sourire féroce, vous pensez à votre cher poêle; vous...

— Justement, monsieur, j'y songeais , reprit la jeune femme en relevant sa noble tête où rayonnait l'inspiration du dévouement et du sacrifice poussés jusqu'au martyre; oui, justement, je songeais à mon cher et adoré poète. Aussi je ci'ois, uionsieur, que nous pourrons nous entendre.

— Nous entendre ! s'écria M. Rapin stupéfait de celte soumission sur laquelle il comptait si peu ; nous entendre... au sujet de... ce mari âge'-'

— Oui , répondit Gilberte toujours pensive , oui, nous pourj'ions parfaitement nous entendre...

— Ainsi, mademoiselle , s'écria le spadassin, vous consentiriez à vous marier ?...

— Il se pourrait, répondit Gilberte sans regar

der le général et toujours absorbée, je ne dis pas non...

— Ft il est entendu, reprit M. Rapin revenant à peine de son étonnement, il est convenu que vous épouseriez une personne choisie par moi...

— Hé ! qu'est-ce que cela méfait donc à moi, la personne? répondit Louise en haussant les épaules.

Et la tête penchée sur son sein palpitant, elle ajouta en se parlant à elle-même:

— Oui, ce moyen seul...

Soudain elle tressaillit, prêta Toreille du côté du jardin, courut à la fenêtre, l'ouvrit, s'y pencha , écouta , entendit le bruit encore lointain d'une voiture venant par l'avenue.

— C'est lui! dit vivement Gilberte; à cette heure... ce ne peut être que lui!

Refermant alors la fenêtre, et s'adressant à M. Rapin :

— Monsieur , accordez-moi une heure... ensuite, je quitte cette maison , je vous accompagne.,, et vous disposerez de mon sort: je vous promets. ..et vous savez que Ton peut se fiera ma parole... je vous promets d'épouser... qui vous voudrez.

— Pas de conditions ! Vous me tendez un piège! s'écria M. Rapin, vous allez me suivre à l'instant de gré ou de force!

— Elle compte sur son écrivassier pour la dé- 2. 22

fendre! s'écria le spadassin. Ah ! sapreblen ! qu'il vienne!

— Monsieur, prenez garde! reprit Gilberte en s'adressant à l'ancien gardc-raagasin , vous connaissez la résolution de mon caractère : si vous me refusez ce que je vous demande, jamais je ne consentirai au mariage que vous voulez m'imposer pour des raisons... pour des raisons... que je devine peut-être.

• — Quelles raisons, mademoiselle?

— 11 me semble avoir autrefois entendu dire par quelques-uns diC vos amis, monsieur, que ma mère était riche, que sa fortune devait un jour m'appartenir, et que vous vous étiez livré h des spéculations hasardeuses...

— Mademoiselle...

— Monsieur, je connais peu la loi, vous avez dû vous en apercevoir; mais il me semble que la loi doit se montrer non moins sévère pou ries tuteurs irifidèlcs que pour les séducteurs de mineures.

— Quoi! fdic indigne, vous osez rae soupçonner?

— Ces soupçons, monsieur, vous les avez éveillés par vos menaces si je me refusais à un mariage qui sans doute convient fort à vos intérêts. Or, je vous le répète, prenez garde ! Si vous voulez m'enlever d'ici par la violence, si

vous ébruitez votre présence dans cette demeure petidant le dernier entretien que je veux avoir avec l'homme à qui j'ai voué ma vie et que je vais quitter pour toujours; si enfin vous ne consentez pas à m'attendre dans ce salon où je viendrai vous rejoindre pour vous suivre et me résigner à vos volontés, ce mariage si désiré par vous n'aura pas lieu, j'en jure Dieu!

— Mademoiselle...

— Doutez- vous de ma parole? Eh bien, lorsque je serai montée au premier étage avec M. George Hubert, restez au pied de l'escalier. Les chambres d'en haut n'ont pas d'autre issue; je ne pourrai vous échapper.

M. Rapin et son ami, d^nsleur défiance contre Gilberte, hésitaient encore à se rendre à ses désirs; cependant, comme ils connaissaient l'opiniâtreté de son caractère, ils se consultaient à voix basse lorsque la sonnette de la porte du jardin se fit entendre. La jeune femme s'écria :

— Maintenant, monsieur, décidez-vous; si vous consentez à ce que je désire , je vais emporter cette lampe. Laissez la porle de ce salon entr'ouverte, et de l'obscurité où >ous resterez sans trahir votre présence, vous me verrez monter là-hauL avec George Hubert, puis vous m'attendrez au pied de Tescaher. Je ne saurais ainsi

vous échapper. Je ne vous demande qu'une heure.

— Soit , mademoiselle , mais ne croyez pas vous jouer de moi, répondit l'ancien gardemagasin au moment où des pas se faisaient entendre dnns la direction du petit perron.

Giihcrte saisit la lampe, laissa M. Rapin et le spadassin dans l'obscurité du cabinet de travail du poète, et courut à sa rencontre.

«i Grand Dieu ! pensait-elle, si madame Catherine a parlé de la présence de ces deux étrangers, tout est perdu. »

A peine la jeune femme arrivait-elle sur le perron , après avoir traversé la salle à manger, qu'elle se trouva face à face avec le poète. Madame Catherine le suivait, lui disant :

— Monsieur... mais, monsieur... vous ne m'entendez donc pas? J'ai oublié de vous prévenir qu'il était venu... deux...

— C'est bon, c'est bon , madame Catherine, dit (jilbcrte en interrompant la femme de ménage; il est très-tard... retournez chez vous; nous n'avons plus, ce soir, besoin de vos services.

Puis, refermant la porte sur dame Catherine et se retournant vers Gilbert qui, morne, abattu, avait traversé le jardin sans écouter un mot de ce que lui avait dit Catherine, la jeune femme

ajouta en précédant sur l'escalier le poëte qu'elle éclairait ;

— Mon ami , si tu le veux , nous monterons dans notre chambre. Tu dois avoir besoin de tant de repos!

— Montons, répondit Gilbert avec accablement.

M. Rapin el le spadassin, cachés dans l'ombre, virent alors le poëte et sa compagne gravir TescaHer qui conduisait à l'étai^e supérieur.

A peine le poëte fut-il entré dans la chambre à coucher du premier étage, qu'il se jeta dans les bras de la jeune femme, en s'écriant d'une voix déchirante :

— Ce malheureux enfant qui est venu ici tantôt... il s'est tué ! c'est affreux !

— 0 noble et grande âme! dit Gilbcrte en serrant passionnément Gilbert contre son cœur. Tu oublies riiumiliation de ta défaite de ce soir, pour ne songer qu'à la mort de ce pauvre enfant!

— Je l'ai tué ! nuirmurait le poëte, de qui les larmes longtemps contenues coulèrent sans contrainte dans l'effusion de sa tendresse et de sa confiance. Je n'aurais pas dû lui dire tout d'abord la vérité 1 je devais mettre plus de ménagements dans ma critique ! ne pas anéantir d'un mot ses innocentes illusions ! ma brutale franchise l'a désespéré ! Pauvre créature! Je vois encore sa douce et pâle figure, son regard mélancolique... son sourire navrant... et c'est moi! moi qui l'ai tué ! Oh ! c'est horrible ! horrible !

— Tu t'accuses, mon Dieu ! mais tu oublies donc l'adorable bonté de tes paroles? Le père le plus aimant, le plus éclairé, n'aurait pas tenu à cet infortuné un autre langage que le tien!

— Hé! qu'importe? reprit le poêle en sanglotant, il s'est tué !

— Mon ami, de grâce, calme toi ; que pouvais-tu faire? Encourager en lui de funestes espérances? Mais tu le lui as dit : c'était le vouer à une existence pleine de déceptions, de douleurs, de misères!

— Ah! du moins, il vivrait !

— Et de quelle vie vivrait-il ? et qui te prouve qu'à sa première déception, il n'aurait pas aussi cherché un refuge dans la mort?

— Je serais du moins innocent de ce meurtre! Oh ! ce sera pour moi un remords éternel !

Et Gilbert cacha son visage entre ses mains en murmurant d'une voix suffoquée par les larmes :

— Laisse-moi pleurer, cela me soulagera. Ah! pauvre enfcint! pauvre victime!

Le poëte, ainsi abîmé dans sa douleur, et à demi couché sur un canapé aux coussins duquel il appuyait son front, laissa Gilberte debout, à quelque distance de lui.

La jeune femme, étouffant un soupir et puisant une résolution héroïque dans son dévouement qu'elle devait pousser jusqu'au sacrifice, jusqu'au martyre! la jeune femme contempla Gilbert avec un attendrissement ineffable et passionné.

u Adieu, mon poêle adoré! se disait-elle, adieu..» àme de mon âme! adieu, ma vie! Oh! béni soit le jour où j'ai eu le courage de résister à l'orgueil d'être ta femme et d'enchaîner à jamais ta destinée à la mienne ! Quel serait en ce moment mon désespoir ! Cette liberté, qui faisait ta force et ta gloire; cette liberté, je ne pourrais te la rendre aujourd'hui, et lu aurais d'ailleurs été trop généreux pour l'accepter! Ah! je le reconnais, l'influence de mon amour a été fatale à ton génie! Ce soir on le disait autour de moi, et Ton disait vrai. Oui, ton dernier drame, celte œuvje que tant de fois dans notre

retraite nous avons lue et relue avec tendresse, caressée avec un doux orgueil comme l'enfant de notre amour; cette œuvre, ce soir, au redoutable éclat de la scène, m'a paru à moi-même pâle et monotone... pâle comme mon front... monotone comme l'éternité de mon dévouement \)OUT toi ! Un mot surtout a été dit, mot brutal, cynique , mais profondément juste : George Hubert devenu pot-au-feu. Oh ! je le savais bien, lorsque je refusais de t'attachera moi par les liens indissolubles du mariage : ton génie, pour conserver sa puissance, doit rester dégagé de toute entrave! sinon... c'est l'aigle en cage! Va, mon poëte, sois libre! Partout où je serai, du fond de mon obscurité, mon œil ravi suivra de loin ton vol glorieux, qui bientôt reprendra un nouvel essor. Oh ! il me semble que, couchée dans la tombe, mon regard te chercherait encore ! Adieu... et pour toujours adieu... mon poëte adoré ! Notre séparation ne te coûtera pas une larme, pas même un regret! je vais mettre eutre nous une barrière infranchissable, et tu vas me haïr... Oui, ta haine... il me la faut!... ta gloire est à ce prix ! >»

Gilbert, pendant CCS muets adieux de sa compagfic, adieux rapides comme la pcnsi'e, élait resté brisé, anéanti par la douleur (jue lui causait la mort d'Auguste Clénjcnt. La jeune femme

so rapprocha lentement du poëte, et lui dit d'un ton de doux reproche :

— Pauvre ami... toujours ce souvenir sinistre !

— Toujours!...

— Je t'en conjure, chasse ces idées cruelles... Cet infortuné est mort, c'est un malheur sans doute; mais enfin... que peux-tu faire à cela?

Ces derniers mots furent accentués à dessein par la jeune femme, avec une nuance de sécheresse, insaisissable pour tout autre que pour le poëte, qui connaissait l'exquise délicatesse du cœur de sa compagne; aussi, levant brusquement vers elle sou visage encore baigné de pleurs, et la regardant avec une surprise pénible :

— Quoi! c'est toi... loi qui essayes de me consoler avec cette banalité : «( Ce malheureux est mort; que |)eut-on faire à cela?... »

— Cependant il me semble que ce qui serait une banalité, une odieuse banalité... si tu étais pour quelque chose dans ce fatal événement, devient un moyen de consolation sensée, lorsque tu t'es montré d'une bonté paternelle envers ce jeune homme.

— Mon Dieu, que veux-tu ! j'ai la conscience d'avoir agi en honnête homme! et malgré moi je suis bourrelé de remords, répondit Gilbert

oubliant bientôt la pénible impression qu'il avait ressentie aux premières paroles de la jeune femme. Oh! tiens, ajouta-t-il avec accablement en prenant les mains de Gilberte et les posant sur son front, tiens... ma tête brûle... assiedstoi là... près de moi... il me semble que je souffrirni moins... laisse-moi appuyer ma tête sur ton épaule...

Gilberte se plaça sur un divan au côté du poëte, qui reposa son front brûlant sur l'épaule de sa compagne.

«t Oh! mon courage! murmura-t-elle en parlant à elle-m5me; me faire haïr de lui en un pareil moment! Mais il le faut! Je connais la délicatesse de son cœur, la noblesse de son caractère... je sais où je dois frapper... '>

Et de sa voix douce et caressante elle reprit :

— Es-tu bien ainsi?

— Ah I sans l'horrible souvenir de la mort de cet enfant, je ne me plaindrais pas... Mon Dieu! à quoi sert donc la conscience si elle ne vous absout pas d'un crime involontaire?

— Pauvre ami ! il se pourrait aussi qu'à ton insu... les tristes résultats delà représentation d(* ce soir, cl j'ose à peine t'en parler, de peur de redoubler ta |)cinc; il se pourrait, dis-je, que les tristes résultats de la représentation de ce soir t'eussent rendu plus impressionnable

encore, et que la mort de ce jeune homme ne soit pas la seule cause du violent chagrin que tu...

Gilberte fut interrompue par le poëte, qui, d'abord penché sur elle, se releva lentement, et, à mesure qu'elle parlait, la regarda avec un nouvel et pénible étonnement, car pour la seconde fois depuis quelques instants les pensées de la jeune femme sonnaient faux^ si cela se peut dire, à l'âme délicate de l'écrivain. Mais craignant de mal interpréter les paroles dont il se sentait blessé.

— Pardon, amie..., reprit-il doucement, je ne te comprends pas. Quels rapports trouves-tu donc entre la chute de mon drame de ce soir et ce funeste événement dont le souvenir m'obsède?

— Je voulais dire que peut-être à ton insu, pauvre ami, tu confondais le chagrin que te causait l'insuccès de ton drame avec...

— Avec le chagrin que me cause la mort de ce malheureux enfant?

— C'est cela.

— De sorle que le misérable ressentiment de mon amour-propre blessé prendrait le masque d'une autre douleur ! De sorte que pour pleurer sans crainte mon drame sifflé, je feindrais de m'apitoyer sur le sort d'Auguste Clément!

GILBERT ET SILBERTE. 2. 23

Et le poëtc ajouta douloureusement :

— Un pareil soupçon venir de toi... de toi! Mais non, non ! c'est impossible, tu n'as pas réfléchi à tes paroles.

— Mon Dieu ! peux-tu me croire capable de...?

— Je n'accuse pas ton cœur ; lu as parlé sans réflexion, mais je ne peux cacher qu'une pareille pensée, venant de loi, me confond.

— Excuse-moi, mon ami ; en supposant que chez toi deux chagrins violents se pouvaient confondre en un seul, je jugeais d'après moi...

— Comment cela?

— Je te l'avoue, le résultat de cette soirée m'a causé le plus affreux chagrin que j'aie jamais ressenti.

— Je m'attendais, amie, à trouver en toi plus de courage.

— Si tu savais, mon Dieu ! ce que j'ai souffert! entendre autour de moi profaner ton nom, ton glorieux nom ! que l'on ne prononçait jusqu'ici qu'avec respect cl enthousiasme! Ah ! cela m'a frappée au coeur !

— Au cœur?

— Oh ! oui, répondit la jeune femme, en insistant d'autant plus sur ce mot, qu'elle devinait la pénible pensée qu'il éveillait dans l'esprit du poëtc. Oh ! oui ! au cœur !

— Au cœur ? reprit Gilbert avec une croissante et pénible surprise, car une fois de plus, il se sentait blessé des réponses de sa compagne. Et qu'a de commun le cœur avec le succès ou l'insuccès d'une œuvre éphémère?...

— Cette œuvre, tu me l'as souvent dit, mon ami, a été pensée, écrite, sous l'influence de notre amour.

— Oui, et je m'en glorifie... L'œuvre était bonne ou mauvaise ; si elle était bonne, le public a été injuste ; si elle était mauvaise, c'est que mes facultés s'épuisent. Mais l'inspiration sous laquelle j'ai écrit était noble et élevée; je n'ai pu atteindre à sa hauteur, voilà tout 5 aussi je m'étonne de l'entendre dire que cette chute, qui prouve l'injustice du public ou la défaillance de mon esprit, t'a frappée au cœur ! Je croyais, je crois encore... amie, ton cœur au-dessus de pareilles atteintes... sinon, ajouta le poëte avec une légère amertume, si le succès ou l'insuccès devaient si puissamment agir sur ton cœur... il ne connaîtrait plus du moins ni joies ni angoisses de cette sorte, car je n'écrirai plus un mot!

— Que dis-tu ?

— Si le public a été injuste, il n'est pas de ma dignité d'affronter de nouveau ses caprices ; si mes facultés sont épuisées, il n'est pas non

plus de ma dignité de m'exposer à de justes dédains.

— Quoi, tu renoncerais à la gloire !...

— Ah! sans l'éternel regret que me laissera la mort de ce malheureux Auguste Clément, ma vie, partagée avec toi, amie, serait belle encore... pins belle peut-être encore que par le passé ! ajouta-t-il avec un triste sourire. Ce calme, cette obscurité que nous recherchions si avidement, nous en jouirons désormais pour toujours! Va, pauvre amie, je serai bientôt oublié ! je n'aurai plus à me dérober à d'importuns empressements ! Ce que tu appelles ma gloire aura eu le fugitif éclat d'un brillant météore... Sous peu de jours, nous aurons quitté Paris.

— Quitter Paris?

— Je t'ai souvent parlé de cette propriété dans le Jura où est née ma mère. Nous irons nous retirer là... ce sera notre Thcbaïde. Ah ! je te le répète, sans le cruel souvenir dont je suis bourrelé, jamais l'avenir ne m'aurait paru plus calme et plus riant !

«( Oh ! pensa Gilberte avec un désespoir contenu, si je ne l'aimais pas pour lui, pour sa gloire, qui est sa vie, avec quel bonheur je lui répondrais : « Partons!... » Allons, pas de faiblesse, () mon courage ! »

Et elle reprit tout haut, après un moment de silence :

— Mon ami, je t'en conjure, ne cède pas trop précipitamment, et par une sorte de dépit, à une résolution que plus tard tu regretteras sans doute ..

Gilbert fit un mouvement d'impatience, réfléchit un moment et répondit avec une nouvelle expression de surprise et de chagrin :

— Jamais, depuis deux ans, je ne t'ai caché une seule de mes pensées. Je ne sais, non plus que toi, dissimuler, mentir à mes impressions. Je t'avouerai donc, pauvre amie, et cet aveu me coûte, qu'en vérité ce soir je ne te reconnais pas.

— Mon Dieu, qu'ai-je donc fait?

~ Voilà plusieurs fois que tu me blesses au cœur.

— Moi?

— Il y a un instant encore...

— Que veux-tu dire ?

— Je te confie mon projet mûrement arrêté de quitter Paris, d'aller avec toi chercher ail leurs le calme, la retraite et l'oubli. Je m'attendais à te voir accueillir ce projet avec empressement; il n'en est rien : ta réponse me donne même à penser que tu me crois sous l'impression du dépit... dépit sans doute causé, selon toi, par la chute de mon drame, et que demain peut-être,

par une honteuse versatilité d'esprit, je regretterai ma résolution.

— Mon ami, quoique l'aveu me eoûte beaucoup aussi, je ne te peux cacher que ce soir je ne te reconnais pas non plus, reprit la jeune femme avec une légère apparence de sécheresse et de froideur. Tu interprètes à mon désavantage toutes mes paroles. Je comprends la juste irritation que te cause l'injustice du public; mais, en vérité, je ne mérite pas d'en souffrir, moi qui m'efforce de te consoler !

— Encore ! s'écria le poëte avec douleur. Voilà maintenant que tu m'accuses de te rendre victime de ma colère, de mon orgueil blessé !... Mais, tu n'y songes pas ! mais ce reproche... est cruel !

— Mon Dieu 1 mon Dieu ! je ne peux pas dire un mot ce soir sans te choquer! ajouta Gilberte, voyant avec une joie amcre rimi)rcssion de plus en plus pénétrante que chacune de ses paroles, profondément calculées, causait au poëte.

Puis elle ajouta prescjue durement :

— Est-ce ma faute, à moi, si ton drame a été sifflé?

Gilbert écoutait etcontenqdait la jeune fcnmie avec stupeur. Soudain, une horrible idée traversa son esprit, et il cacha sa figure entre ses mains.

«t Elle m'a aimé pour mou renom ! pour ma gloire! pensait-il; gloire et renom vont s'éteindre! elle ne m'aime plus... son amour s'est évanoui devant l'humiliation dont ce soir mon nom a été l'objet... Ce nom dont elle était fière a été sifflé, a été hué! Maintenant de ce nom... elle a honte... Pauvre enfant! je conçois sa désaflection, je la lui pardonne... Tout pardonner... c'est tout comprendre! Et cependant... je l'avoue, je ne m'attendais pas à ce dernier coup!... il me tue ! »

Et Gilbert baissa la tête avec accablement.

Gilberte devina la secrète pensée du poète ; cette pensée était pour elle si outrageante, et pour lui si affreuse, que, pendant un instant, la vaillance de la jeune femme chancela. Elle fut au moment de se jeter au cou de Gilbert, de lui révéler le martyre qu'elle s'imposait dans l'héroïsme de son dévouement, et de lui dire avec bonheur: «Oh! viens, viens dans la retraite que tu as choisie ! mon amour te consolera de cette gloire que maintenant tu dédaignes...» Mais soudain se rappelant les menaces de son père et sa présence dans cette maison, la jeune femme recula devant l'éclat scandaleux du procès criminel que M. Rapin voulait et pouvait intenter au poëte, déjà si bourrelé par ses remords de la mort d'Auguste Clément. Exposer cet homme

illustre, qu'elle vénérait autant qu'elle l'adorait, à s'asseoir au banc des criminels, dût-il être acquitté de l'accusation portée contre lui... c'eût été aux yeux de Gilberte un crime, un sacrilège...

« Non, non ! pensait-elle, pas de faiblesse ! Plus il ressentira pour moi de mépris et de haine, plus il m'aura oubliée. Oh ! quoi qu'il dise, c'est à son génie qu'il demandera des consolations, et ce génie, délivré de ma funeste influence, reprendra bientôt son brillant essor. Courage donc ! courage... et ftiisons-nous haïr ! >

Gilbert, après être resté longtemps silencieux et accablé, se pénétrant de plus en plus, et non sans vraisemblance , de la désaffection de la jeune femme, et voulant ne conserver aucun doute sur cette horrible déception, reprit d'une voix altérée, lente et solennelle :

— Écoutez-moi, mon enfant; ce moment doit être décisif dans notre destinée. Une franchise absolue... impitoyable.. . peut seule nous écbiirer sur l'avenir, quel qu'il soit. De cette impitoyable franchise , je vais vous donner l'exemple. Tout à l'heure une affreuse pensée m'est venue... Celte pensée, la voici dans sa crudité : l'humiliante chute de mon drame vous a frappée au cœur. Vous l'avez dit : an cœur,.. En moi vous aimiez l'homme d'une éclatante

renommée ^ l'échec de ce soir a brisé le piédestal où vous m'aviez élevé. Vous m'aimez moins qu'hier !...

— Mon Dieu... je...

— Je vous en conjure, ne voyez pas dans mes paroles l'ombre d'un reproche. Cette désaffection, si légère qu'elle soit, je la comprends, je l'excuse : elle est dans la nature des choses; cette désaffection est si involontaire, ma pauvre amie, qu'à votre insu elle a déjà percé dans plusieurs de vos paroles qui m'ont blessé... Hier vous n'auriez ni pensé ni parlé ainsi...

— Je le crois comme vous.

— Bien, bien, mon enfant! que votre courageuse franchise ne vous lasse pas défaut , et quoique changé... l'avenir qui nous reste peut encore être honorablement accepté par nous... Avouez aussi que notre retraite, hier encore si chère à votre cœur, parce que j'y cachais auprès de vous ce que vous appeliez ma gloire... vous serait moins chère aujourd'hui que j'ai à cacher ma défaite?

— C'est vrai.

Puis voyant Gilbert tressaillir douloureusement, la jeune femme ajouta :

— Vous me demandez la vérité... je vous la dis... Hélas! que voulez-vous! je ne me reconnais plus... et j'ai honte de moi-même.

— Pourquoi de la honte, rûon amie? C'est ma gloire que vous aimiez en moi; elle a disparu... votre amour doit disparaître avec elle. Il me restera du moins votre estime, votre amitic. Ces sentiments , croyez-moi , je vous les conserve aussi. Notre vie ne sera donc, en apparence du moins, aucunement changée... Vous êtes ma femme, entendez-vous bien : ma femme ; je n'ai pas besoin de vous en dire davantage... S'il ne vous convient pas d'aller habiter notre propriété du Jura, nous resterons à Paris ; vos désirs seront les miens. Allons, mon enfant, du courage!... nous aurons goûté deux années de bonheur idéal : remercions Dieu!.,. Remercions-le encore de ce qu'une estime et une affection mutuelles survivront en nous à un sentiment plus vif... Grâce à elles, l'avenir, je vous le répète, peut être honorablement accepté par nous !

— Écoutez-moi à votre tour, mon ami. Vous l'avez dit, notre franchise doit être impitoyable...

— Oui.

— V^ous vous souvenez de nies refus opiniâtres lorsque vous vouliez enchaîner à jamais votre destinée à la mienne?

— Ces refus... je n'ai malheureusement pu a les vaincre...

— Je pressentais vnguenient ce qui arrive aujourd'hui...

— Expliquez -vous, de grâce!

— Mon ami. je ne me suis jamais illusionnée sur moi-même; cela est pénible à avouer, mais souvent je me disais résolument : <t Aimerais-je moins le poëte que j'adore, si un jour son génie s'éclipsait?... » Je me répondais : «( Il me semble que je l'aimerais moins... et si je devais sentir un refroidissement, si léger qu'il fût, altérer mon amour, jusqu'alors passionné, par respect pour lui, par respect pour moi, je m'éloignerais. » Voilà, mon ami, pourquoi j'ai refusé votre main... Ce que j'osais à peine prévoir... s'est réalisé... J'interroge mon cœur... et je le sens... je vous aime moins... Ce ressentiment involontaire s'est trahi à mon insu, vous l'avez dit, par des paroles dont vous avez été blessé... Nous devons donc nous séparer...

— Nous séparer!

— Il me serait impossible de vivre désormais près de vous... la honte me tuerait , car, croyezmoi... je sens combien ma désalTcclion est misérable et lâche !

— Vous ai-je bien enlendue? Vous croyez que je consentirai jamais à vous abandonner?

— Rassurez-vous, mon ami, je ne resterai pas dans l'abandon : mon père esta Paris...

— Votre père î . . .

— Je l'ai vu... Il pardonne à ma faute et consent à me reprendre chez lui.

— Votre père!... c'est impossible !,.. Vous voulez me tromper, malheureuse enfant ! Vous craignez de m'être à charge, et vous voulez me quitter... Misère de moi! vous abandonner... vous... ma femme!... Oh ! je vous l'ai juré par ma mère, notre union est aussi sainte que si la loi l'eût consacrée! Non, non! vous êtes à moi!... Je saurai renoncer à votre amour; mais au nom du passé, j'ai le droit de veiller sur vous, sur votre avenir!... N'espérez pas me tromper... la présence de votre père à Paris est une fable, et...

— Grand Dieu! le voilà! s'écria la jeune femme, en proie à une terrible angoisse, en voyant entrer M. Rapin et le général Poussard.

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