‹ Gilbert et Gilberte (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · SAGESSE · texte numérisé non relu

SAGESSE

« L'homme ne peut arriver a la modération que par la satiété...

.1 Pour dédaigner lisbiens trompeurs, il faut les avoir possédés...

« Gilbert et Gilberte sauront -ils s'arrêter à temps dans leur recherche? Oh! je désespère de revoir mes sœurs ! pauvre Korrigan que je suis ! »

Le lendemain du jour où Gilbert et Gilberte avaient lu l'histoire de Louise, cette jeune fille si passionnément éprise de George Hubert, deux hommes entrèrent dans un café situé sur la place du Palais-Bourbon. L'un de ces deux hommes était le soi-disant général baron Poussard.

Le spadassin se fit servir deux verres d'absinthe, apéritif, dit-on, infaillible. L'ami du général se nommait Rapin ; il avait été gardemagasin des vivres durant les dernières guerres de l'empire. M. Rapin avait une physionomie

p'irticipant à la fois de celles du renard et du vautour : comme ce dernier, il avait le crâne pelé, un long cou, l'œil rond, clair, perçant, mais son nez, comme celui du renard, était mobile et pointu ; enfin, ses épais favoris gris, coupés en croissant, encadraient ses joues, comme la fourrure blanchâtre encadre le museau du trop intelligent quadrupède qui sert de prototype à la ruse.

M. Rapin paraissait accablé de lassitude, soucieux et irrité ; ses bottes poudreuses, un léger désordre dans ses vêtements, la sueur dont son front luisant était baigné, sa respiration encore quelque peu haletante, disaient assez que l'ancien garde-magasin venait de se livrer à une course longue et rapide.

Le général Poussard, invinciblement préoccupé, oubliait parfois, au milieu de nombreuses distractions, le plaisir d'avoir retrouvé un ancien camarade après une longue séparation. Les deux amis s'assirent à une table, dans un coin reculé du café, à peu près désert en ce moment, et lorsque le garçon leur eut servi les deux verres d'absinthe, ils continuèrent ainsi un entretien commencé au dehors :

— Pour en revenir à cette maudite et déplorable histoire, reprit M. Rapin en jouant machinalement avec la planchette où se trouvait,

comme d'habitude, fixé un des journaux du jour, lorsque à ma grande surprise je t'ai rencontré sur le boulevard des Invalides, à ton retour de cet enterrement... dix minutes auparavant, mon cher, j'avais aperçu ma fille... j'en ai la certitude !

— Alors, comment ne Tas-tu pas arrêtée? reprit le spadassin avec une distraction si marquée, qu'au lieu de verser dans le verre le tropplein de l'absinthe qu'on lui avait servi, et dont était remplie une petite soucoupe d'argent, il en répandit le contenu sur le marbre de la table sans s'apercevoir de sa méprise. Sacrebleu ! mon vieux camarade, ajouta-t-il, il fallait arrêter ta pécore de fille et la ramener tambour battant !

— Ah çà, Poussard, à quoi diable penses-tu ? reprit M. Rapin avec autant de surprise que d'impatience ; ne t'ai-je pas dit que j'avais couru après le fiacre en criant : Cocher, arrêtez ! Mais bah ! obéissant probablement à un ordre donné par ma fille, le coquin a fouetté ses chevaux à tour de bras. J'ai suivi ce damné fiacre tant que je l'ai pu, mais à notre âge l'on n'a plus ses jambes de quinze ans, et lorsque le hasard m'a fait te rencontrer, j'avais perdu la voiture de vue à la hauteur de la rue Plumet. Ma colère, ma lassitude étaient telles , que tu m'as trouvé

furieux et hors d'haleine, assis sur une borne. Comment viens-tu maintenant me dire : Il fallait l'arrêter, cette voiture?

— C'est vrai, reprit le général en sortant de sa rêverie, j'avais oublié cela... Et tu es certain d'avoir rencontré la fille?

— Oui, quoique je l'aie entrevue pendant un instant à peine.

— Et elle était seule dans cette voiture?

— Je n'ai aperçu Louise (je t'ai dit qu'elle s'appelait Louise) qu'au moment où elle avançait un peu la tête : aussi je n'ai pu regarder dans le fond du fiacre; mais je crois qu'elle était avec un homme.

— Mille tonnerres ! mon vieux, nous saignerons le séducteur, ni plus ni moins qu'un poulet, et c'est moi qui... c'est moi qui...

— C'est toi qui?... achève donc! reprit l'ancien garde-magasin très-étonné de voir le général brusquement s'interrompre et rouler autour de lui ses gros yeux d'un air effaré. Ah çà, Poussard, je ne te reconnais plus, tu ne dis pas quatre mots de suite sans tomber dans des distractions incroyables.

— Non ! s'écria le spadassin, non, ça ne peut pas durer, il faut qu'aujourd'hui même j'en aie le cœur net ! saprebleu !

— Le cœur net, de quoi?

— De rien! répondit brusquement le général. Tu me disais donc que ta drôlesse de fille...

— Écoute, Poussard, reprit M. Rapin d'un air piqué, quoique nous soyons d'anciens amis, je ne prétends pas te fatiguer de mes doléances ; tu les accueilles, malgré toi sans doute, avec tant de distraction , que je regrette d'avoir abordé un pareil sujet; mais que veux-tu î dans mon exaspération contre ma fille, et te retrouvant après plusieurs années d'absence , mon cœur a débordé ; pardonne-moi cette indiscrète effusion, je ne te parlerai plus de mes chagrins, causons d'autre chose!

— Comment, Rapin, tu prends la mouche pour si peu ! tu te piques, tu doutes de l'intérêt que m'inspire ta position! saprebleu, c'est absurde! Tu me connais depuis assez longtemps pour être certain de mon amitié ; j'ai eu quelques distractions en t'écoutant, je ne le nie pas, excuse-les, je n'y retomberai plus, et continue tes confidences ; au besoin je suis, tu le sais, homme de bon conseil.

— Certainement ! aussi voulais-je m'ouvrir à toi; tu connais Paris, ses allures, ses ressources, tandis que moi je suis devenu complètement étranger à cette ville, depuis quinze ans que je vis dans mes propriétés près de Bordeaux.

— Je te le répète, raon vieux, compte sur

moi en tout et pour tout ; parle, je t'ëcoute, sans distraction cette fois, je te le promets, et, afin de nous bien recorder, reprends, je te prie, les choses d'un peu loin.

— Tu sais que j'ai perdu ma femme il y a douze ans?

— Et, par parenthèse, elle a dû te laisser une jolie fortune : elle t'avait apporté plus de deux cent mille francs de dot !

— Oui, mais de cette fortune, je dois rendre compte à ma fille au jour de sa majorité, répondit M. Rapin en étouffant un soupir et en fronçant les sourcils. Donc, lors de la mort de ma femme, Louise avait huit ans, puisqu'elle en a maintenant près de dix-neuf; je l'ai mise en pension à Bordeaux, où je l'ai laissée jusqu'à sa seizième année. Je l'ai alors rappelée près de moi, afin d'avoir quelqu'un qui surveillât ma maison et empêchât mes servantes de me voler. Ma fille, pendant quelque temps, s'est tant bien que mal acquittée de sa tâche, et puis, un beau jour, il y a deux ans de cela, elle a disparu de chez moi.

— A dix-sept ans à peine ! c'était précoce. Elle se sera fait enlever par quelque amant. Et tu n'as aucun sou])çon sur le ravisseur?

— Aucun ; je ne recevais dans mon intimité que quelques voisins, gens de notre âge et ma-

ri^s. D'ailleurs, nul d'entre eux n'a quitté le pays depuis cet événement. Je ne peux donc les soupçonner.

— Ta fille n'avait aucun sujet de se plaindre de toi?

— Je ne me montrais pas, il est vrai, pour elle d'une tendresse exagérée, car tu sais qu'autrefois sa mère...

— Que veux-ln, mon vieux ! c'est un petit malheur, mais l'on n'en meurt pas; et puis deux cent mille francs de dot font passer sur bien des choses. Et,sapreblcu ! tel que tu me vois, Rapin, si je trouvais une pareille dot... hum! c'est un joli denier, deux cent mille francs! Il y a là dedans fièrement de poulardes trufi'ées, d'huîtres de Marennes et de feuillettes de chambertin ! je ferais pardieu bien , à ce prix-là , une baronne Poussard! d'autant plus que je commence à me lasser de la cuisine de restaurant. Mais pardon , mon vieux, de cette interruption culinaire et conjugale. Je t'écoute.

— Je te disais donc que le souvenir de ma femme ne me rendait pas d'une tendresse folle pour ma fille, si tant est que Louise soit ma fille, ce dont je doute fort.

— Bah! mon vieux, elle est toujours la fille de la dot de sa mère, et c'est là l'important. Quant au reste, à ta place, je m'en battrais l'œil.

— Tu parles toujours de cette dot, reprit l'ancien garde-njagasin avec impatience, et tu ignores...

— Quoi donc?

— Attends un peu, tu le sauras. Que diable! chaque chose a son heure, tu m'interromps toujours! Je te répète que ma fille n'avait point, à la rigueur, à se plaindre de moi : occupé de mes vignobles et de mes affaires, je ne la voyais guère qu'aux heures du repas. Elle était d'un caractère taciturne, concentré, aimait si peu le monde qu'il me fallait user de mon autorité pour la conduire parfois à quelques réceptions de nos voisins; elle surveillait d'ailleurs suffisamment ma maison, et employait le reste de son temps à lire, car elle avait une passion forcenée pour la lecture.

— Ah! mon vieux, j'en reviens à mon dire : quelle mauvaise blague que les livres! Ta fille aura eu la cervelle tournée par les romans. Ainsi elle t'a quitté tout d'un coup, sans que rien ait pu te faire soupçonner ses projets de fuite?

— Rien. J'étais allé passer deux jours à Bordeaux; de retour chez moi, j'apprends que, la veille au soir, Louise est sortie sous prétexte d'aller voir une voisine, et qu'elle n'a pas reparu. Je cours à sa chambre, et je trouve sur sa che-

minée une lettre de quelques lignes, à peu près conçue en ces termes :

« Monsieur,

« Vous n'avez aucune affection pour moi, je n'en ressens aucune pour vous depuis que vous m'avez parlé de ma mère en des termes que jamais je n'oublierai. Vous m'avez dit que je n'étais pas votre fille et que vous me gardiez chez vous par pitié. Le séjour de votre maison m'est devenu insupporlable, vous ne me reverrez plus. J'emporte les bijoux de ma mère, que vous m'avez remis lors de ma sortie de pension. »

— Voilà une conduite fièrement à la hussarde pour une poulette de dix-sept ans h peine! Ainsi toutes les recherches... ?

— Ont été vaines. Je me suis adressé à la police de Bordeaux, et par correspondance à celle de Paris : impossible de découvrir l'adresse de Louise ; ayant depuis deux ans renoncé à res})oir de la retrouver, j'arrive hier à Paris pour régler quelques affaires, et tantôt, je le répète, j'ai aperçu Louise en voiture, et peu de moments après, je t'ai rencontré revenant de cet enterrement...

A ce lugubre souvenir, le spadassin, jusqu'à-

lors très-attentif au récif de son aini, tressaillit et parut de nouveau profondement distrait et préoccupe, tandis que le père de la fugitive poursuivait ainsi :

— Maintenant, mon vieux camarade, tu comprends qu'après l'indigne abandon de Louise, ma médiocre affection pour elle s'est changée en aversion. Toute ma crainte est qu'elle se soit fait enlever par un aigrefin qui aura flairé sa dot, car, à sa majorité, elle aura plus de cinq cent mille francs à réclamer de moi, capital et intérêts, puisque depuis plus de onze ans sa mère est morte.

Ces mots magiques : une dot de cinq cent mille francs eurent le pouvoir d'arracher le sj)adassin à ses préoccupations. Il écarquilla ses gros yeux, se leva à demi de son siège, et saisissant son ami par le bras.

— Hein! mon vieux, que dis-tu là? Ta pécore de lille aura cinq cent mille francs de dot !

— Non pas. Je dis qu'elle aura à réclamer de moi cette somme, et c'est fort différent.

— Comment donc cela?

— Nous voici arrivés à l'histoire de cette dot dont tu parles toujours. Tu es un vieil ami; je ne dois te rien cacher, puisque je te demande de îu'aider de les conseils. Or, je te l'avoue, j'ai fait des sj)éculations; j'ai joue à la Bourse. Les

chances ont été contre moi ; presque la moitié fie la fortune de Louise se trouve compromise ou perdue dans mes affaires, et je tremble en voyant s'approcher le moment où il me faudra rendre ses comptes à ma Bile ou à l'aigrefin qui l'aura séduite ou épousée en vue de la dot. Ces inquiétudes, tu les comprends, n'est-ce pas?

— Parfaitement, répondit le spadassin en passant ses doigts dans ses moustaches d'un air pensif, car ses préoccupations avaient changé de sujet. Ainsi, ta fille, au lieu d'avoir cinq cent mille francs de dot, n'en aura plus qu'environ la moitié?

— Oui, mais comme je suis un vieux renard, prévoyant que tôt ou tard je pourrais retrouver Louise, je me suis assuré d'un en-cas.

— Que veux-tu dire, avec Ion en-cas?

— J'ai trouvé à Bordeaux un avoué, madré compère, qui consentirait, si je rattrapais Louise, à l'épouser et à approuver les yeux fcimés mes comptes de tutelle, pourvu que ma fille lui apportât deux cent mille francs comptant; or, j'estime à moins de deux cent mille francs le déficit causé dans la fortune de Louise par mes spéculations. Il lui reste environ deux cent quatre-vingt mille francs réalisables du jour au lendemain ; or, si j'en donne deux cent mille à mon futur gendre, moyennant un quitus de sa part

pour ma gestion de tuteur, tu conçois que je suis délivré de mes angoisses et qu*il me reste encore un agréable boni; hein, Poussard?

— Certainement, répondit le général déplus en plus pensif. De sorte qu'en fin de compte la fille aura une dot de deux cent mille francs net...

— Oui... si elle est encore à marier... mais toute ma crainte est que l'aigrefin, qui Taura enlevée pour sa dot, l'ait épousée...

— Diable... c'est vrai...

— D'un autre côté, je me dis : Peut-être, en homme avisé, le séducteur aura-t-il voulu attendre la majorité de Louise pour se marier, afin de ne pas acheter chat en poche, et de pouvoir, avant le conjungOj s'assurer de la quotité de la fortune de sa l'uture. Ma dernière espérance est qu'il aura agi de la sorte, car une fois ma fille en mon pouvoir, conservant tous mes droits sur elle jusqu'à sa majorité, je la coffre préalablement dans un couvent, pour la punir de son escapade ; après quoi, j'intente une action au criminel contre l'aigrefin en détournement de mineure; le reste va de soi. Lorsque j'aurai cette damnée Louise sous la main, je saurai bien l'obliger à éj)ouser mon compère l'avoué. Maintenant, tu conçois de quel intérêt serait pour moi la capture de Louise; j'ai de mon côté le

droit et la loi. Mais ce n'est pas tout, et il y aurait peut-être un moyen de...

Puis, s'intcrrompant en jouant machinalement avec le journal qu'il avait, durant le cours de cet entretien, plusieurs fois pris et replacé sur la table, M. Rapin réfléchit pendant quelques instants en laissant errer son regard distrait sur la feuille qu'il tenait entre ses mains, sans songer à la lire. Soudain, il tressaillit de surprise... ses yeux s'étaient par hasard arrêtés sur le titre du petit journal le Furet, titre imprimé en gros caractères, et qui devait d'autant plus exciter en ce moment la curiosité de l'ancien garde-magasin, que telle était la teneur de ce sommaire affriolant :

Enlèvement d'une riche héritière par un illustre écrivain.

Le père de Louise, déjà frappé de ce titre, lut, avec une curiosité croissante à chaque instant, cet article ainsi conçu :

« Le Furet furète, et par droit de naissance, et par droit de nature.

u Donc, en furetant, notre furet a fureté l'anecdote suivante ; nous donnons ce furetage à nos lecteurs sous toute réserve, quoique nous

ayons la prétention d'être, coînnie de coutume, parfaitement renseignés.

«t II était une fois... un célèbre écrivain, illustre poëte dramatique...

« Oh ! curieux lecteur, il nous semble déjà t'entendrc t'écrier impatiemment :

« — Son nom ? quel est le nom de cette célébrité?

u Son nom?

n Nous ne pousserons pas l'indiscrétion jusqu'à te le faire connaître, cher lecteur; nous ne l'iniliquerons pas même par l'initiale de rigueur... tant nous avons une sainte et légitime horreur du scandale! !!

«< Seulement, nous te dirons ceci tout bas... bien bas , cher lecteur :

«( 1" Les échos de l'Académie française retentissent encore; du récent triomphe acadéniicjue du grand poëte en question.

•( 2" L'on a dernièrement repris à la Comédie-Française l'un des drames de ce grand homme, drame joué il y a deux ans au même théâtre avec un succès étourdissant, et la reprise de cet ouvrage attire autant de foule qu'il en attirait lors de sa nouveauté.

<( 5" Cet illustre poëte, qui depin's deux ans, aux profonds logiets du public, n'avait livré à son admiration aucune œuvre nouvelle, fera

prochainement... demain peut-être, représenter pour la première l'ois un drame en cinq actes et en vers, œuvre colossale, pyramidale, sculpturale, monumentale, dont le succès mirobolant, ébouriffant, stupéfiant, abracadabrant! doit dépasser tous les succès passés, présents et futurs !

«c Prrrrrenez... prrrrrenez vos billets!

« Les simples stalles d'orchestre se négocient à la Bourse avec prime de o?ize mille neuf cent quatre-vingt' dix-)ieuf francs soixante et quinze centimes! On croit généralement que la prime atteindra le chiffre fabuleux de douze mille francs !

«i Prrrrrenez. .. prrrrrenez vos billets! Baoun ! bâoun... zin... zin... zin... prrrrrenez vos billets !

•i Maintenant, cher lecteur, si tu n'as pas deviné de quel prince de lettres il s'agit, nous nous affligerons de ton manque de pénéti-ation, lecteur; cependant, pour te venir en aide, nous ajouterons, comme dernier renseignement, que le portrait de notre héros sourit gracieusement aux passants, appendu à tous les étalages des marchands d'estampes, avec fac-similé de son écriture.

«i Ceci posé, cher lecteur, revenons à notre furetage.

« Donc, il était une fois un célèbre écrivain qui, depuis longtemps, éprouvait le besoin d'épouser une riche héritière; il voulait aux verts lauriers d'Apollon adjoindre le diadème d'or de Plutus.

«< Cette héritière (on parle de plusieurs millions de fortune), notre célèbre écrivain la rencontra.

« — Où?

« — Quand?

0 — Comment?

« Vas-tu t'écrier, cher lecteur.

« Mais le furet, en furet bien appris, sait au besoin être discret ; d'ailleurs, là n'est point le piquant de l'aventure.

«( Le piquant, le voici :

« Notre grand poëte est un et il est deux.

u Ne te récrie pas, lecteur, poursuis celte lecture véridique et tu auras le secret de cette mystérieuse dualité.

« Une ou deux fois par semaine, et pendant plusieurs heures, notre célèbre écrivain trône royalement au milieu des rayons de sa gloire, dans le domicile olTicicl qu'il occupe, rue...

« — Quelle rue?

«f Peu importe la rue, cher et trop curieux lecteur.

«t Mais bientôt le roi de la poésie moderne

dépose sa couronne, le génie quitte ses ailes diaprées, revél un humble paletot, et se rend hors de la barrière des Invalides. (Nous t'engageons à vérifier par toi-même l'exactitude topographique de ce récit, cher lecteur ; le printemps est charmant, tu feras une promenade à la fois agréable et curieuse.) Le grand poëte, disonsnous, se rend hors de la barrière des Invalides, avenue Méricourt, longe cette avenue solitaire et presque inhabitée, s'arrête devant une porte verte encadrée de charmille et surmontée du n*^ 3. La porte s'ouvre, et...

K 0 prodigieuse et subite métamorphose!

« A peine la porte est-elle refermée sur lui, que notre poëte illustre, de qui le nom retentit . d'un bout à l'autre du monde civilisé, devient en entrant dans cette humble retraite M. Du- MESNiL (n'oubliez pas le pseudonyme, cher lecteur), modeste employé de bureau, vivant très-modcstemcnt dans un très-modeste mais très-riant réduit, avec son épouse, qui, aidée d'une femme de ménage nommée Catherine (oh! le furet a bien fureté!...), suffît à tous les besoins de la maison, remplit enfin tous les devoirs ordinairement dévolus à la femme d'un employé à dix-huit cents francs.

« Or, cette active ménagère n'est autre que... la RICHE HÉRiTiÉar en question!

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« Or, le modeste employé n'est autre que... notre célèbre écrivain'

« La clironique se tait sur la cause de ce mystère, et le furet imite la chronique.

« Tout ce que le furet peut apprendre à ses lecteurs (toujours sous toute réserve), c'est que le prologue de ce drame intime aurait pu... (nous employons la forme dubitative) aurait pu

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