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Gilbert et Gilberte

M. Rapin et le général Poussard , lassés d'attendre en vain la compagne du poëte, et redoutant quelque piège, étaient venus la surprendre. A la vue de son père, elle craignit surtout qu'il menaçât Gilbert du procès criminel, car alors elle perdait le fruit de son sacrifice héroïque , elle n'était plus haïe ou méprisée du poëte : il devinait facilement que la prétendue désaffection de la jeune femme n'était qu'un faux semblant, et qu'elle n'avait eu qu'un but : celui d'épargner les suites d'un odieux scandale à l'homme qu'elle adorait, et de ne lui laisser aucuns regrets de leur séparation, en le persuadant qu'une cause cruelle-

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ment blessante pour lui amenait seule cette rupture; peut-être enfin, une fois sur la voie, pénétrerait-il aussi que même avant la rencontre imprévue de son père, et déjà convaincue de la fâcheuse influence exercée sur le génie du poëte par la vie intime dans laquelle il s'absorbait depuis deux ans, la jeune femme s'était résolue de lui rendre une liberté indispensable à l'essor de son génie.

Ces réflexions se présentèrent à l'esprit de Gilberte avec la rapidité de la pensée. Aussi, lorsque le célèbre écrivain, stupéfait de la subite entrée de deux inconnus chez lui, à une pareille heure de la nuit, s'avança vivement vers eux en s'écriant : « Qui ctes-vous? Que voulez-vous?» la jeune femme courut vers M. Rapin et lui dit tout haut :

— Mon père, je suis prête à vous suivre; je consens au mariage que vous me proposez.

Puis elle ajouta tout bas :

— Mais pas un mot du procès criminel ! sinon je me refuse l\ tout, et il faudra bien que vous me rendiez compte des biens de ma mère...

M. Rapin, certain de la résignation de sa fille à ses volontés, n'ayant dès lors plus aucun intérêt à poursuivre le procès criminel contre le poète, répondit également tout bas à la jeune femme :

— Je ne dirai mot du procès, mais suivez-moi à l'instant.

Gilbert n'avait pas d'abord cru aux paroles de sa compagne, lorsque, avant l'apparition de M. Rapin, elle lui avait parlé de sa rencontre avec lui ; mais il fut forcé de se rendre à l'évidence, lorsqu'il entendit la jeune femme s'écrier ; «c Mon père , je suis prête à vous suivre ; je consens au mariage que vous me proposez! )» Ces derniers mots jetèrent le poète dans une surprise et une anxiété inexprimables; aussi, voyant G liberté prendre le bras de M. Rapin et se préparer à sortir, il s'élança vers la porte, et en y courant, il marcha involontairement sur le pied du général Poussard , qui se trouvait sur son passage.

— Madame ne sortira pas d'ici sans m'avoir donné des explications que j'ai le droit d'attendre d'elle ! s'écria le poëte, debout au seuil de la porte, qu'il ferma.

Le spadassin, un moment stupéliiit de l'incroyable audace de Gilbert , qui s'était permis de lui marcher involontairement sur le pied , se précipita vers le poète en levant la main sur lui, et s'écria :

— Comment, pékin ! tu oses me marcher sur le pied?... Tiens!

Il allait souffleter Gilbert lorsque celui-ci,

aussi robuste qu'agile, saisit la main déjà levée du spadassin, la rabaissa violemment, et le repoussa ensuite si énergiquement en arrière, que le général alla trébucher à quelques pas. Reconnaissant avec rage qu*en se servant des armes naturelles il ne pouvait lutter contre son jeune et vigoureux adversaire, de qui le poignet de fer avait la force d'un étau, le spadassin, d'abord muet de rage, se raffermit sur ses jambes et s'écria en se mordant les poings :

— Mille tonnerres !... me bousculer! moi le général Poussard !

Et ses yeux, soudain injectés de sang, lançaient au poëte des regards furieux.

— Moi, répétait-il, moi le général Poussard!

— Pardieu ! s'écria Gilbert , la rencontre est heureuse ! Ah ! vous êtes ce fameux duelliste au sanglant renom? Je pourrai donc vous donner une leçon qui, je l'espère, sera pour vos pareils d'un profitable exemple.

— Oh! c'est loi qui la recevras, la leçon! reprit le général dune voix étranglée par la colère, mais n'osant s'approcher de Gilbert. Oh ! oui, va... je te tuerai î

A ces mots dils par le spadassin avec l'accent d'une conviction sinistre, à l'aspect de cette figure martiale, illuminée par de gros yeux sanglants comme ceux d'un bouledogue de

combat, Gilberte poussa un cri d'épouvante; mais elle fut heureusement rassurée en entendant Gilbert répondre au général :

— Vous ne tuerez personne , misérable et lâche meurtrier ! Assez longtemps vous avez abusé de votre supériorité dans les armes pour assassiner impunément vos victimes! Regardezmoi bien en face, M. Poussard , et contemplez aussi cette canne de respectable apparence, que j'ai l'honneur de vous présenter.

Gilbert, ce disant, prit sa canne, qu'en entrant il avait déposée près d'un siège , et la brandit aux yeux du général.

— Mille tonnerres ! me menacer de coups de canne, moi ! s'écria le spadassin en rugissant.

Et, aveuglé par la rage, il allait s'élancer sur lepoëte; mais M. Rapin le retint en lui disant tout bas :

— A ce jeu-là, mon vieux, tu n'es pas de force ; calme-toi.

Ces paroles atterrèrent le général, qui, se souvenant de !a vigueur du poignet de Gilbert, leva les yeux au plafond en frappant du pied dans sa rage impuissante.

— Donc, monsieur le tueur d'hommes, reprit le poëte, regardez bien cette canne, elle est à la fois solide et souple. Or si jamais, entendez-vous bien? si jamais vous aviez l'impudence de m'in-

sulter, vous recevriez à l'instant la plus rude, la plus plantureuse correction que votre large échine puisse supporter.

— Lâche!... lâche!... lâche! hurla le spadassin, tu insultes les gens, et après tu refuses de te battre!

— Je veux bien vous repondre que si j'avais le malheur d'insulter un galant homme, je lui offrirais toutes les réparations qu'il lui plairait d'exiger, dût-il m'en coûter la vie, répondit Gilbert. Mais quoi ! je ne vous connais pas, vous vous introduisez chez moi au milieu de la nuit, accompagnant un homme qui vient, dit-il, m'enlever ma femme ; courant dans mon émotion à cette porte, je vous marche involontairement sur le pied, vous avez l'audace de lever la main pour me souffleter, je vous repousse, et vous venez effrontément prétendre que je vous ai insulté ! Assez, monsieur, assez! je possède une force physique parfaitement suffisante à corriger vertement ceux qui m'outragent ; après quoi, s'ils m'outragent de nouveau, sous prétexte que je refuse de me battre, je les corrige de nouveau ; vous m'entendez , monsieur le tueur d'hommes? Donc, tenez-vous ceci pour dit, et comptez sur ma promesse autant que sur ma canne, dans le cas où vous auriez l'insolence do m'insulter encore ! Ah ! vous ne jetteriez pas

répouvante et le deuil dans les familles si l'on vous traitait comme je vous traite et comme vous méritez de l'être.

Pendant que le général rongeait son frein avec une sourde et sombre fureur , Gilbert , s'adressant à M. Rapin, lui dit :

— Il a fallu, monsieur, un incident aussi déplorable que celui dont vous venez d'être témoin pour me distraire malgré moi des explications que j'ai le droit, je le répète, d'attendre de vous et de celle... qui est ma femme, entendez-vous, monsieur? ma femme, dans l'acception la plus sacrée de ce mot !

— Comment, monsieur! s'écria l'ancien gardemagasin en se posant de nouveau en père outragé, vous avez séduit ma fille, déshonoré mes cheveux blancs, et vous osez...

— Monsieur, sans entrer dans aucun détail sur le passé, sans vous faire un récit qui vous mettrait certainement à même d'apprécier ma conduite autrement que vous ne l'appréciez, je ne vous répondrai qu'un mot, il vous prouvera quelle est mon affection pour mademoiselle votre fille : je lui avais offert ma main, elle l'a refusée... je la lui offre encore... ce mariage ne sera pas, croyez-le, une réparation, mais la consécration d'une affection à laquelle j'ai voué ma vie.

— Monsieur...

— Je puis le dire sans orgueil, je suis un honnête homme ; je ne vous parlerai pas de ma renommée, elle a reçu ce soir un rude ëchec : quoi qu'il en soit, l'honorabilité de mon nom demeurera toujours intacte ; ma fortune, complètement indépendante, est plus que suffisante pour ma femme et pour moi, et de ce que j'avance, mon notaire vous donnera les preuves.

— Monsieur... ces offres...

— Un dernier mot, ajouta Gilbert, se souvenant d'avoir lu dans le récit de la vie de sa compagne que son père se montrait à son égard d'une sordide avarice ; ni moi ni ma femme, et je crois pouvoir parler pour elle, nous ne prétendons, nous ne prétendrons jamais à la moindre partie de vos biens. Et maintenant, monsieur, vous ne douterez pas, je crois, que je sois un homme d'honneur?

La jeune femme connaissait la cupidité de son père ; elle craignit de lui voir ncccptcr la généreuse proposition du poëtc qui offrait de renoncer à toute espèce de dol. Aussi, avant que M. Rapin, qui semblait se consulter , eût eu le temps de répondre, Gilberte dit d'une voix ferme :

- Mon père, si reconnaissante, si touchée que je sois de la proposition qui m'est faite de-

vant vous, je suis obligée de la refuser : je préfère m'unir, selon vos projets, à la personne dont vous m'avez parlé.

— Ah! c'en est trop! s'écria Gilbert avec un douloureux accablement , car malgré tout ce qu'il croyait avoir à reprocher à sa compagne, il l'aimait encore passionnément. C'est du mépris, c'est de la cruauté !

«: Enfin! pensa Gilberte, il me hait! »

— Ma fille, réfléchissez, reprit M. Rapin fort affriandé par cette pensée que le poëte renonçait d'avance à l'héritage maternel que sa future femme avait à réclamer, réfléchissez bien avant de vous décider. La personne de qui je vous ai parlé peut sans doute vous donner un titre, une belle position sociale...

Il Un titre ! pensait le poëte avec déchirement, une position sociale!... Serait-ce donc à un misérable orgueil qu'elle me sacrifierait ?... Elle... elle!... Non, c'est impossible! Ces projets de mariage si soudains sont une fable ! »

— Mais, ma fille, je dois vous le déclarer, poursuivit M. Rapin, le prétendu que je vous destinais ne sera jamais pour vous qu'un père, d'abord à cause de son âge, puis parce qu'en consentant à vous épouser malgré votre inconduite, généreux sacrifice qu'il veut bien faire à sa vieille amitié pour moi, la première condition

- iO —

qu'en homme d'honneur il met à ce mariage, est que, vous et lui, vous vivrez complètement et à jamais séparés , comme si vous n'étiez pas mariés, bien que vous deviez habiter la même demeure. A ce prix seulement il consent à jeter un voile sur le passé età vous réhabiliter aux yeux du monde en vous donnant son nom, attendant de vous, en échange de la noblesse de ses procédés , une affection filiale et une conduite désormais exemplaire. Tel est le mariage dont je vous ai parlé, ma fille ; une dernière fois réfléchissez avant de vous décider.

Un grand silence se fit après ces dernières paroles de M. Rapin. Gilbcrte parut profondément pensive ; le pocte, croyant qu'elle hésitait dans sa résolution, conservant une lueur d'espérance , attendait son arrêt dans un muet accablement.

Le général Poussard, car c'était lui que M. Rapin avait d'abord voulu proposer à sa fille pour mari ; le général^ remarquant l'expression douloureuse des traits du poëte, éprouvait une joie cruelle; il n'en pouvait douter, quoique cette conviction l'exaspérât : s'il insultait de nouveau son robuste adversaire, il s'exposait à recevoir un rude châtiment. Aussi éprouvait-il une sorte de consolation en songeant que si la jeune femme persistait dans sa résolution, elle portait

au poète un coup affreux. Le spadassin, fort courroucé d'ailleurs contre M. Rapin, dont il devinait la cupide arrière-pensée à l'endroit de ce mariage sans dot inopinément propose par le poëte , attendait donc avec anxiété la réponse de Gilberte toujours pensive. Elle avait d'abord été presque heureuse en entendant M. Rapin lui proposer un mariage qui ne serait pas vn mariage^ puisque son époux ne devait être pour elle qu'un père. Vivant ainsi séparée de lui, quoique habitant sous le même toil, elle pourrait, dans sa solitude et s'appartenant tout entière, continuer d'adorer en secret l'homme qui lui inspirait un dévouement héroïque... Cependant, elle sentit durant un instant son courage défaillir... Elle pouvait, grâce à la cupidité de M. Rapin, épouser le poëte et lui consacrer ses jours, comme par le passé ! Cette tentation fut d'abord puissante, presque irrésistible ; mais convaincue, et par instinct du vrai et par la triste expérience de cette soirée, que la vie intime , monotone et casanière du foyer domestique, déjà funeste au génie du poëte, Tétcindrait complètement, la jeune femme surmonta ses hésitations et se promit d'accomplir le sacrifice tout entier. Les souvenirs cruels, odieux, qu'elle laisserait à Gilbert , seraient bientôt oubliés par lui ; il chercherait et trouverait des distractions dans

ses travaux, dans de nouveaux succès. En vain il disait que l'échec de la soirée brisait sa plume... A cette résolution peut-être serait-il resté fidèle, en continuant de vivre dans la douce intimité de la jeune femme; mais séparé d'elle à jamais par l'abîme infranchissable du mariage qu'elle allait contracter; mais cruellement humilié, irrité d'un abandon si blessant pour lui, l'oisiveté lui semblerait bientôt insupi)ortabIe, et son génie, désormais délivré de toute entrave, enfanterait de nouveaux chefs-d'œuvre.

t( Ces chefs-d'œuvre, pensait la jeune femme, seront la récompense, la glorification du sacrifice que je m'impose. Ils seront ma consolation, ma joie dans ma retraite, et en y lisant avec amour, avec orgueil, ces vers écrits par mon poète adoré, je me dirai : Sans mon dévouement, la postérité serait peut-être privée de ces sublimes œuvres! »

Exaltée par ces dernières pensées, Gilberle, après un silence assez prolongé, fit cette réponse, attendue avec une égale anxiété par le poëte, par le général Poussard et par M. Rapin :

— Mon père, je viens encore de mûrement réfléchir à voire proposition ; je comprends rétendue des devoirs cpuî m'impose la générosité de l'homme rjui consentirait à me réliabililer aux yeux du monde, en nie donnant son nom.

S'il tient sa promesse, s'il est pour moi un père, croyez-en ma parole, je serai pour lui une fille respectueuse et reconnaissante.

— La baronne Poussard n'aura, foi de soldat, qu'à se louer de moi ! s'écria le spadassin ému malgré lui de la dignité des paroles de Gilberte et triomphant du coup qu'il portait au poète.

S'approchant alors de la jeune femme, il ajouta en lui offrant son bras :

— Venez, baronne ! venez, ma fille !

— Quoi ! c'est vous ! s'écria involontairement Gilberte en se reculant et ne pouvant retenir une exclamation de surprise et d'aversion. C'est vous !

A ce cri, un doute traversa l'esprit de Gilbert, et s'élançant vers la jeune femme, il lui dit avec un accent de joie ineffable :

— Ah ! tu me trompais !

— Moi ! reprit Gilberte sentant (mais trop tard) qu'elle s'était trahie, je vous trompais? Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Si ! oh si ! tu le sais, ma bicn-aiméc! Ton embarras me le prouve. Ce changement inexplicable, impossible, survenu ce soir dans tes pnroles, dans ton esprit, dans ton cœur ; ces brusques projets de mariage ; enfin , ce cri que IVtonnemcnt et l'effroi viennent de t'arracher, oui, tout me prouve que ta conduite cache un

mystère ; tout me dit que tu es encore, que tu as toujours été digne de mon amour, car je t'aime, oh ! je t'aime plus tendrement que jamais !

« Oh ! mon courage ! » pensa Gilberte en entendant la voix palpitante du poète , et voyant ses beaux traits un moment éclairés par une dernière et radieuse espérance ; mais détournant la vue, de peur de céder à l'attendrissement qui la gagnait, elle fit un effort surhumain. Sans répondre à Gilbert, elle reprit, Teignant d'être encore en proie à la surprise qui avait failli trahir le secret de son dévouement:

— Quoi!... mon père... c'est monsieur que vous me proposiez pour mari?

— Oui, ma fille.

— Monsieur, qui tout à l'heure ne parlait que de duels, que de meurtres?

— Ohî rassurez-vous, ma chère demoiselle, reprit le spadassin ; pour vous je serai plus doux qu'un agneau , et mon épée vous protégera comme elle protégerait ma fille !

— Mon père , reprit Gilberte, mon mariage avec monsieur est impossible!

— Ah! je savais bien, moi, que tu me trompais! s'écria Gilbert avec une ivresse croissante, je savais bien que tu étais digne de toi-même.

— Je n'ai jamais, je le crois, démérité de

votre estime , mon ami , répondit la jeune femme d'une voix calme, mais il me semble indispensable pour vous, pour moi, pour mon père et pour monsieur, qui m'offre son nom par un sentiment de générosité que je ne saurais méconnaître, il me semble indispensable d'expliquer ma conduite, en apparence trèsétrange, très-mystérieuse, et cependant fort naturelle.

S'adressant alors avec une mélancolie profonde à Gilbert, qui sentait défaillir son espoir renaissant :

— Mon ami, en vous j'ai passionnément aimé riiomme de génie ; malgré vos instances si honorables pour nous deux, j'ai dû refuser votre main ; en voici la raison : je pressentais, et je vous l'ai avoué tout à l'heure, que si cette gloire qui m'avait enivrée pâlissait, mon affection pour vous pâlirait aussi ; à aucun prix je n'aurais donc voulu vous lier éternellement à moi , sachant qu'un jour pouvait venir où je vous aimerais moins. Malheureusement ce jour est venu.

— Madame, s'écria Gilbert, qui retombait douloureusement de toute la hauteur de sa dernière illusion, vous deviez m'épargner un pareil aveu devant des étrangers !

— Votre insuccès de ce soir, je vous l'ai dit, m'a frappée au cœur, poursuivit Gilbertc. Par-

donnez à ma lâcheté, mais, malgré moi, je me suis sentie douloureusement humiliée en entendant insulter votre nom. jusqu'alors glorieux et dont j'étais si fière.

— Madame, encore une fois, devant des étrangers, de pareils aveux me blessent!...

— Qu'ont-ils de blessant ? Est-ce à dire que ma tendresse pour vous ait soudain fait place à l'indifférence? Non, vous ne le croyez pas; mais j'ai honte de le dire, j'ai senti qu'en conservant à la noblesse de votre caractère la profonde estime que j'aurai toujours pour lui, je vous aimais moins! Hélas! contre cette misérable faiblesse en vain j'ai lutté. Dès lors, ma résolution a été prise, j'ai songé à vous rendre votre liberté 5 le hasard a voulu qu'en rentrant ici ce soir j'aie trouvé mon père ; il m'a offert mon pardon si je consentais à un mariage dont vous avez entendu les conditions. Elles seules pouvaient me décider à cette union qui sans cela eût élé la honte et pour moi et pour l'homme qui m'offre sa main; mais enfin, en accomplissant loyalement mes devoirs, je trouvais dans cette nouvelle vie l'oubli du passé, le calme pour le présent, la sécurité pour l'avenir, nvanlages inespérés pour moi dans la pénible position où, par ma faute, uniquement par ma faute, je me suis placée. Enfin, tout à l'heure, vous

m*avez de nouveau, mon ami, proposé votre main; je l'ai refusée i! y a deux ans, dans la seule crainte d'un refroidissement que j'osais à peine prévoir. Il s'est réalise. Est-il possible que maintenant je vous épouse? Non, non! Aussi, je m'étais, selon les vœux de mon père, résignée à un lien qui ne devait être qu'un échange de sollicitude paternelle et de respect filial. Ma conduite, vous le reconnaîtrez maintenant, je l'espère, ne cache aucun mystère, elle est fort naturelle.

— Oh ! murmura Gilbert avec désespoir, oh ! quelle sécheresse de cœur, quel égoïsme, quelle déce})tion, mon Dieu!

— Malheureusement, reprit la jeune femme, cette uniou, à laquelle, par déférence pour mon père et par raison, je m'étais décidée, n'est plus possible.

— Et pourquoi ? demanda le général avec un pénible désappointement, pourquoi donc ce mariage esl-il impossible, mademoiselle?

— Vous me le demandez, monsieur? Puis-je vous épouser, vous qui, dans remportenient de votre impétueux caractère, avez gravement outragé l'homme à qui j'ai voué une estime qui ne finira qu'avec ma vie?

— Madame, dit Gilbert avec un amer ressentiment, faites-moi grâce de votre intérêt.

— Vous êtes cruel, mon ami, mais je ne saurais oublier l'outrage <3ont vous avez été l'objet, et si M. le général voulait au moins reconnaître qu'après avoir été involontairement heurté par vous, il a eu tort de voir là une insulte de votre part, s'il voulait regretter son emportement, je pourrais peut-être consentir à...

— Eh bien ! s'écria le spadassin, chez qui le désir de triompher de son rival et d'épouser une femme richement dotée l'emportèrent sur sa crâneric farouche, si monsieur consent à répéter que c'est involontairement qu'il m'a marché sur le pied, je regretterai d'avoir levé la main sur lui.

— Mon ami> dit Gilberte au poëte, il me semble que vous ne pouvez rien exiger de plus de M. le général ; quant à moi, je lui sais gré de se montrer si conciliant...

— Ah ! madame ! s'écria Gilbert avec désespoir, ce n'est plus de la pitié que vous m'inspirez, c'est de l'aversion î Laissez-moi... votre vue me fait mal !

u Enfin!... se dit Gilbcilc, il me hait... il me méprise... il ne me regrettera pas !... » Et s'adressant à M. Rapin :

— Mon père... partons! cette scène est pour moi trop pénible.

Puis se tournant vers le spadassin :

— M. le général, vous vous êtes rendu à mon désir... vous avez ma parole... je consens à cette union aux conditions que vous avez posées.

Faisant enfin un pas vers le poëte, elle lui dit tristement :

— Ah! mon ami... vous vous montrez pour moi d'une injuste sévérité...

— Laissez-moi, madame! s'écria Gilbert. Ah! maudit soit le jour où je vous ai connue ! Puisse votre souvenir s'effacer à jamais de ma vie !

— Venez, mon père, venez! dit la jeune fille à M. Rapin en l'entraînant, je ne saurais rester un instant de plus dans cette maison.

Gilberte sortit précipitamment avec son père. Le spadassin les suivait, lorsque se ravisant, et cédant à son caractère matamore et au désir de jouir de l'humiliation de son rival, qu'il voyait brisé de douleur, il lui dit :

— Et vous, croyez-moi, ne venez jamais regarder la baronne Poussard entre les deux yeux !

Gilbert souffrait si cruellement en ce moment, et de l'abandon de sa compagne, et du remords que lui causait la mort d'Auguste Clément, que, dans l'exaspération de sa douleur, il sentit le désir d'en finir avec la vie. Aussi, regardant le spadassin avec une joie farouche, il s'écria :

— Vous êtes un vieux drôle, un insolent

coquin, un lâche meurtrier, M. l'cpouseur de ma fcnmie ! et malgré le mépris que vous m'inspirez, je veux me battre avec vous !

— Vrai! s'écria le spadassin, haletant d'une espérance sanguinaire. Oh! si tu voulais te battre, jeté pardonnerais tes injures!

— L'avenue qui conduit à cette maison est déserte. Le jour va bientôt paraître ; allez chercher des cpées; vos témoins seront les miens, répondit Gilbert d'une voix sourde. Vous me tuerez ou je vous tuerai ! car je vous hais à la mort!

— Enfin ! s'écria le spadassin, il se bat!

— Poussard ! que diable fais-tu ? dit la voix de M. Rapin, qui, pendant les quelques paroles échangées entre le poëte et le spadassin, avait déjà descendu l'escalier. Tu ne viens donc pas?

— Me voilà, mon vieux, me voilà! répondit le général. Pour complaire à ma future, je réitérais à monsieur mes excuses afin de nous quitter en bons termes. Me voilà!

El se retournant vers le poëte :

— Dans une heure je reviens. Oh ! je te saignerai, mauvais rimailleur!

Le général Poussard, durant la dernière partic delà soirée si accidentée, avait complètement oublié la terrible et mystérieuse prédiction du marquis de Montîaur presque à l'agonie :

— Tu auras une colique atroce toutes les fois que tu mettras l'épée à la main pour te battre en duel.

Cependant, après la provocation du poëte, cette pensée revint soudain à l'esprit du si)adassin; mais, après un moment de frayeur, il fit ce raisonnement :

— Cette prédiction est, comme me l'a dit

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Rapin (et j'incline de plus en plus à le croire), une hallucination de mon cerveau, ou bien, si inexplicable qu'elle soit, cette prédiction est réelle et se réalisera. S'il en arrive ainsi, si par malheur je dois avoir la colique lorsque, dans deux heures, je mettrai l'cpée à la main contre ce rimailleur, je suis un homme perdu, déshonoré ; en ce cas, je coupe mes moustaches, je prends un autre nom, et, me donnant pour un notaire retiré, ou un autre métier de pékin, je vais planter mes choux avec la baronne dans quelque trou de province, où le vin soit bon, la volaille, le gibier abondants, et je mène une vie de coq en pâte, ne demandant à ma femme rien autre chose que de surveiller la cuisinière; enfin, si le honteux souvenir de ma colique me pince par trop fort, je boirai, pour m'étourdir, quelques bouteilles de vin vieux de plus à mon dîner. Mais si, au contraire, j'ai été dupe d'une liallucination, et je le crois, car, tonnerre du diable ! un homme qui jouit de six pouces de fer dans le ventre et qui a l'œil à l'envers, le bout du nez blanc et les lèvres violettes, ne parle pas ; si enfin je me retrouve, sur le terrain, le vieux Poussard ! le brave Poussard ! le vrai Poussard ! je saignerai le rimailleur, et jamais je n'aurai saigné personne avec plus de jubilation : j'aimerais beaucoup que le premier mari

de la baronne ait six pieds de terre sur la carcasse; ça me mettrait tout à fait à l'aise au vis-à-vis de moi même; car enfin, quoique je sois décidé à n'être qu'un père pour la baronne et que je préfère la table au cotillon, cependant il me serait désobligeant de penser que celui qui a été le mari de ma femme sans l'épouser est vivant, ainsi que moi, qui l'ai épousée et ne suis point son mari. Donc, il faut que je tue le rimailleur, et je le tuerai! Oui, oui, décidément la colique est une blague !

En ruminant ainsi ses sinistres espérances, le spadassin, se séparant de M. Rnpin et de sa fille, qui n'avaient pas le moindre soupçon de ce nouveau duel, se rendit en hâte chez lui pour y chercher ses épées culottéeSj monta en voiture peu de temps avant le lever du soleil, se fit conduire chez deux de ses anciens compagnons d'armes qui, ayant toujours ignoré la malversation en suite de laquelle le commandant Poussard avait été cassé de son grade en 1814, conservaient avec lui des relations et l'acceptaient connue ex-général au service de Bolivar. L'un de ces officiers retraités était le commandant Dupont, l'autre le capita'nie Robin ; le spadassin les prit, comme on dit, au saut du lit et leur proposa d'être ses témoins dans une affaire grave et inarrangeablc. Ces militaires ne

partageaient pas la innnic sanguinaire de leur ancien camarade ; néanmoins, ils ne pouvaient lui refuser d'être ses seconds, au nom de leur ancienne confraternité d'armes. Afin de régulariser le duel, on convint de prendre en passant, à riiôtcl des Invalides, voisin du lieu du rendez-vous, deux vieux soldats, destinés à servir de témoins à l'adversaire du général ; le hasard voulut que l'un de ces invalides eût jadis fait partie du régiment dont le spadassin avait longtemps commandé un des bataillons. La reconnaissance fut des plus touchantes, et les deux soldats, montant dans un second fiacre, suivirent celui qui contenait le général et ses amis. Le jour connnençait de poindre lorsque les voitures entrèrent dans l'avenue Méricourt, à l'extrémilé de laquelle se trouvait la maison du poëte.

— Qui de vous deux va descendre pour aller me chercher et m'amener le poulet? dit le spadassin à ses témoins ; je vois ici })rcs, et à gauche de la route, un \)cill laillis; s'il s'y trouve une clairière, nous serons là comme des amours pour nous peigner.

— Diable de Poussard, dit le commandant l)ii])ont, toujours le même... crâne connue à vingt ans!

— Tu trouves donc cela très-amusant de tuer

lesgeiis?reprit le capitaine Robin; moi je trouve ça bcte au possible, sans compter que c'est toujours la même chose.

— Mon vieux, reprit le spadassin en caressant le pommeau de ses épées, tu ne trouverais pas ça bête du tout, si, comme moi, tu étais à ton douzième, car le rimailleur va être mon douzième. *

— Prends garde, reprit le commandant Dupont, un beau jour tu te feras pincer...

— Oh! ob ! celui qui pincera le papa Poussard est encore à naître, repondit en riant le spadassin. Tonnerre du diable! vous allez me voir sous les armes; j'ai de l'œil, de la main et du jarret comme dans mon beau temps.

— Ce serait un peu curieux, si ce diable de vieux Poussard allait tuer ce fameux écrivain, dit le commandant. Ce que c'est que de nous pourtant !

— ^\o\, reprit le capitaine Dupont, je trouverais cela triste; il n'y a déjà pas trop d'hommes de génie, et puis ce serait peu flatteur pour toi, Poussard, car un homme de plume n'a guère riiabitude de l'épée, tu devrais le ménager un peu... Voyons, n'abuse pas de la supériorité; blesse -le, et que ce soit fini.

— Le ménager! répondit le spadassin avec un éclat de rire féroce. Aussi vrai que je m'ap-

pelle Poussard, avant un quart d'heure le rimailleur aura le ventre rouge... et l'œil blanc!

La voiture s'étant en ce moment arrêtée non loin de la demeure du poëtc, le commandant Dupont dit au spadassin :

— Je vais descendre pour avertir ton adversaire que nous sommes là avec ses témoins.

— Oui ; et si, flairant trop tard la mort que je lui apporte, il voulait fouiner, amène-moi ce pékin-là... par les deux oreilles, comme un veau à l'abattoir ! Nous allons aller avec Robin jusqu'au petit taillis que j'ai remarqué en passant; nous examinerons le terrain, et, j'en suis certain, nous trouverons là juste la place qu'il nous faut. Tu nous rejoindras; nous t'attendrons.

Pendant que le commandant Dupont sonnait à la porte du jardin de la maison du poëte, le spadassin, le capitaine Robin et les deux invalides se dirigèrent vers le taillis,

— Te voilà donc, mon vieux grognard, disait en cheminant le général Poussnrd à l'ancien soldat de son régiment, vieillard à moustaches blanches et manchot; sais-tu que nous ne nous sommes pas vus depuis la bataille de Tarragone ?

— C'est vrai, mon commandant.

— Combien es-lu resté dans le 72« ?

— J'y suis entré à Burgos, mon commandant, quand vous étiez sous-lieutenant, et j'ai quitté le régiment quand vous avez été nommé chef de bataillon.

— Tu as bonne mémoire.

— Dame ! c'est que je suis diablement bien payé pour me rapj)eler la date de vos grades.

— Comment cela, vieux loustic ?

— C'est tout simple, mon commandant : à l'affaire où vous avez été nommé lieutenant, j'ai reçu une balle dans les reins. Bon, et d'une. A la défense de Marraora, qui vous a valu le grade de capitaine, j'ai reçu un coup de baïonnette dans le ventre... Bon, et de deux. Enfin, à la bataille de Buytrago, j'ai eu le bras emporté par un boulet. Bon, et de trois, que je me suis dit. De ce coup-là mon capitaine va être fait chef de bataillon. Ça n'a pas manqué.

— Tu n'es qu'une vieille bcte! Et au régiment je t'aurais flanqué un mois de cachot pour des réflexions pareilles. Ah çà ! grognard, est-ce que tu n'étais pas maître d'armes au 72«?

— Non, mon commandant, j'étais seulement prévôt.

— Eh bien, tu vas voir que le père Poussard n'est pas manchot.

r— Je crois bien! c'est moi qui le suis, mon commandant...

— Silence dans les rangs, grognard ! je dis que tu vas me voir en découdre contre le pëkin dont tu es témoin. Tiens, le voilà.

Ce disant, le spadassin montra du geste le poëte qui s'avançait dans l'avenue, causant avec le conmiandant Dupont; celui-ci, en homme bien élevé, se montrait l'ort courtois. Après avoir salué poliment Gilbert, il rejoignit le général Poussard et le capitaine Robin, puis il dit aux deux invalides :

— Mes braves, allez rejoindre ce monsieur, à qui vous servirez de témoins.

— Et habit bas! s'écria le spadassin en remettant au colonel ses deux c\)é(is culottées . (Jetant alors son chapeau à terre, il commença d'ôter sa cravate, sa redingote et son gilet.) Enfin, nous allons donc saigner le rimailleur!... (Et ses gros yeux à fleur de tête, de plus en plus injectés de sang, paraissaient sortir de leur orbite.) Je vais donc mettre mon douzième sous terre!... D'abord je vous en préviens, mes vieux camarades, s'il veut caner, je lui casse la figure h coups de pommeau d'épée...

— Allons, Poussard, pas d'injures, dit le connnandant Dupont en haussant les épaules. El d'ailleurs, ne t'abuse pas : lu n'as point affaire

à un... poltron! Je me connais en hommes, ton adversaire ne reculera pas d'une semelle, e'est moi qui te le dis.

— Lui!... le pékin! Eh bien! examine un peu sa frimousse lorsqu'il verra la pointe de mon épée à la hauteur de ses yeux !

En devisant ainsi, le spadassin, se dépouillant d'une partie de ses vêtements, n'avait eonservé que son pantalon et sa chemise, qui, à demi entrouverte, laissait voir son cou de taureau et sa poitrine velue; de sa main gauche, il relevait la manche droite de sa chemise, qu'il enroulait au-dessus de l'avant-bras. En proie à une sorte d'ércthisme sanguinaire, ses cheveux blancs, coupes en brosse, semblaient se hérisser sur sa tête, et, dans sa farouche ini])atience, il mâchonnait l'extrémité des longues moustaches grises qui cachaient ses lèvres.

Le poëte, après avoir cordialement remercié les deux vieux soldats d'avoir consenti à lui servir de témoins, commença aussi de se dévêtir. Sur sa noble figure, paie et impassible comme un masque de marbre, on lisait le mépris de la vie. Se croyant victime d'une horrible déception, ne pouvant plus croire à rien, maudissant Gilberte, et lui-même, et l'humanité, son unique espoir était de mourir sous l'épée du spadassin, ou bien, grâce à une chance plus

que douteuse, de tuer cet homme, devenu pour lui un rival abhorré.

Lorsque Gilbert eut ôtc son gilet, il se rapprocha du général Poussard. Cette rencontre se passait au milieu d'une clairière entourée de trois côtés d'un taillis assez épais et aboutissant à l'avenue par un chemin gazonné. Une dizaine de pas séparaient encore le poëte du spadassin, lorsque celui-ci, malgré les remontrances de ses témoins, cria grossièrement à son adversaire :

— Avance donc! avance donc!... Ça pue la mort, hein ? et tu renâcles?...

Gilbert ne répondit rien, fit quelques pas de plus; les deux invalides, ses témoins, s'écartèrent, et le capitaine Robin, tenant à sa main et placées en croix les deux épées culottées, qu'il avait d'abord loyalement mesurées, afin de s'assurer qu'elles étaient de longueur égale, les présenta au poëte. 11 en prit une ; l'autre fut remise par le commandant au spadassin, qui la saisit avec une joie sauvage en s'écriant :

— Avance ici... que je te saigne !

Le commandant Dupont, afin de mettre un terme aux brutales invectives de son partenaire, dit à voix haute :

— Allons, messieurs, en garde.

Gilbert, toujours pâle et impassible, se mit

-Sien garde avec aisance : il n'était pas étranger à la science de l'escrime ; le général Poussard s'apprêtait à se développer dans toute la redoutable puissance de sa pose... déjà il se hanchait, s'arc-boutant sur une jambe, et avançant l'autre... lorsque soudain ses traits se crispèrent d'une façon étrange ; son bras gauche , qu'il levait lentement pour se mettre en garde, tandis que de sa main droite il serrait son épée, s'arrêta... comme s'il eût été paralysé... puis tressaillant, le spadassin se pinça les lèvres sous ses épaisses moustaches; sa large face enluminée commença de pâlir, de grosses gouttes de sueur coulèrent de son front ; sa figure , de plus en plus contractée, grimaça, et la main dont il tenait son épée trembla convulsivement.

Le commandant Dupont, le capitaine Robin et les deux invalides s'entre-regardaient avec une surprise muette et croissante, tant les symptômes qui se manifestaient chez le forcené duelliste ressemblaient à ceux de la frayeur. Ces symptômes, le poëte ne les remarquait pas : son esprit était ailleurs; mais dans son ardeur fiévreuse d'en finir avec la vie ou de satisfaire la haine que lui inspirait le futur époux de Gilberte, il dit à son adversaire avec une sombre impatience :

— Allons donc, monsieur, en garde !

— Poiissard , dit le commandant Dupont à demi-voix, que diable as-tu donc? Te voilà tout pale, ta main tremble, tes jambes flageolent !

— Poussard,je te connais, ce n'est sa prebleu pas de la peur que tu éprouves, ajouta aussi à demi-voix le capitaine Robin. Tu es donc indispose ?

— Blanchard, dit à son tour et tout bas à son camarade le soldat qui avait servi sous les ordres du duelliste , regarde donc le commandant. J'étais aussi pâle que lui la première fois que j'ai été au feu ! Mais un vieux troupier comme lui pâlir devant une cpée ! c'est tout de même drôle.

Pendant ces observations à son endroit, faites tout liaut ou tout bas, par les témoins du duel, les traits du si)adassin, s'altéranldcplus en plus, exprimèrent bientôt un mélange de rage, de bonté et d'épouvante impossible à décrire; la prédiction oubliée par lui dans le paroxysme de sa fureur meurtrière se réalisait ponctuellement. A peine avait-il eu mis l'épéc à la main qu'il ressentit soudain les épreintes croissantes d'une colique atroce. S'il eût été possible d'oublier les victimes de la forfanterie stupide et féroce de ce misérable, plus bideux encore dans sa cruauté qu'une bête carnassière qui, du moins, poussée

par la faim, vit de ses tueries; si ce meurtrier, depuis longtemps impuni, n'avait pas laissé sur son passage tant de larmes, tant de sang et tant de deuil, il aurait excite de la compassion. Il se voyait perdu, déshonoré aux yeux de ces officiers, de ces soldats autrefois témoins de sa bravoure; son nom, hier encore terrible, n'inspirerait bientôt plus que le mépris et la raillerie ! Ce que ce spadassin employa d'énergie pour lutter contre cette colique vengeresse est incroyable ; mais dans cette lutte de la volonté contre la douleur physique, il fut vaincu. Cependant, conservant un dernier espoir, il remit brusquement son épée au capitaine Robin, lui disant d'une voix palpitante et d'un air presque égaré :

— C'est... c'est l'effet d'une ancienne blessure. . . une crampe d'estomac ... ce ne sera rien . . . un peu d'air... un peu d'exercice... et je reviens au postc! î

Le duelliste, en prononçant ces mots, se promenait à grands pas, laissant ses témoins consternés, comme on dit, pour llionnexir du corps. Aussi le commandant Dupont , extrêmement embarrassé, dit-il à Gilbert :

— Monsieur... je suis vraiment confus... de ce qui arriv(\ mais le général est saisi d'une indisposition subite...

— Soit... monsieur, répondit Gilbert en s'inclinant, j'attendrai.

Et il retomba dans ses douloureuses réflexions.

— Hum ! fit soudain l'un des invalides , s'adressant tout bas à son camarade, dis donc, Blanchard... le général appelle ça prendre l'air!

— Oui, l'air de fouiner devant le bourgeois!...

— Et on l'appelait au régiment le bourreau des crânes! ce que c'est que l'âge, mon vieux Blanchard !

Cependant le général Poussard se rapprocha bientôt d'un pas ferme et dégagé. Le souvenir de sa honte et de tout ce qu'il avait souffert en songeant aux conséquences de cette honte, qui le déshonorait aux yeux de ses anciens compagnons d'armes, redoublait sa rage sanguinaire. Il la ressentait aussi furieuse qu'il l'avait ressentie quelques minutes auparavant, à l'instant de mettre l'épée à la main. Aussi se croyait-il certain de se réhabiliter aux yeux de ses témoins.

« La prédiction, une fois déjà réalisée, ne se réalisera pas de nouveau, » pensait le spadassin; et d'ailleurs cette prédiction {hallucination de sa cervelle échauffée, plus (|uc jamais il persistait à le croire) s'était probablement accomplie en vertu de cette étrange réaction du moral

sur le physique, grâce à laquelle on est parfois réellement afflige des maux dont la crainte chimérique a longtemps frappé, absorbé notre esprit.

Ces raisons devaient paraître d'autant plus victorieuses au duelliste, qu'il avait besoin d'y croire. Une seconde mésaventure le déshonorait a jamais, puisque, comme la première, elle ne pourrait être attribuée à une indisposition subite.

Le général accourut donc alerte, dispos, se sentant plein de vigueur et d'énergie. S'adressant alors au poëte, qui, les bras croisés, quoiqu'il tînt toujours son épée à la main, attendait, sombre et rêveur, le moment du combat, l'incorrigible spadassin s'écria :

— Sans la crampe d'estomac que m'a causée une ancienne blessure... (tu ne connais pas cela... toi... les anciennes blessures!) ton affaire serait déjà faite! Mais sois tranquille ! avant cinq minutes tu seras saigné !

— Saprebleu ! Poussard, dit à demi-voix le capitaine Robin, ne sois pas ainsi grossier... sinon Dupont et moi nous nous retirons à l'instant !

— Mon épée! s'écria le spadassin, peu soucieux de ces reproches, mon épée, fichtre !

— Tiens, dit le commandant Dupont d'un air

péniblement inquiet, et cetle fois, du moins... sers-t'en, de ton épéeî sinon lu nous mettrais dans une position déshonorante!

— Mille millions de tonnerres! s'éeria le spadassin en écumant et atfachant ses yeux sanglants sur son ancien frère d'armes. Oserais- tu douter de mon courage, loi... toi, qui m'as vu au feu?... Si je le croyais... pendant que je suis en train, je te...

— Prends ton épcc, répondit le commandant Dupont en haussant les épaules , et finis-en d'abord avec ton adversaire... nous verrons ensuite...

Et il remit l'arme au duelliste, qui s'en saisit. Tombant alors en garde, il s'écria, voyant Gil bert toujours immobile et rêveur :

— Allons, dépéehons-nous ! Si tu as oid)lié quelque chose sur ton testament... tant pis pour tes héritiers, il est trop tard ! Et vous autres, ajouta-l-il en s'adressantaux quatre témoins du duel, voyez bien ce coup-là... je parie que je vas lui flnnfiuer six pouces de lame au-dessous du telon droit! Si je le manque, si le poulet n'est pas saigné dans cinq minutes, vous me cracherez à la ligure conmie au dernier des lâches.

Le poëte se remit en garde, mais à l'instant oi'i le commandant Dupont prononçait les i)aroles sacramentelles... « AlkZj rncsaicurs! » il

vit, avec autant de chagrin que de colère, les mêmes apparences de frayeur se manifester de nouveau sur les traits pâlissants et contractés du spadassin. De nouveau sa main trembla convulsivement, de nouveau son front se trempa de sueur, et ses jambes semblèrent se dérober sous lui. Puis au bout d'un moment son épée tomba de sa main, et des larmes, oui... de grosses larmes coulèrent de ses yeux ! Cachant alors sa figure sous ses poings crispés, il s'écria d'un ton déchirant, désespéré :

— Perdu... déshonoré!... Oh! je...

Mais le spadassin n'eut pas le loisir d'ajouter un mot, il se hâta de quitter le champ clos, et disparut pour ne plus revenir, laissant Gilbert son épée à la main, et fort surpris de cette seconde et brusque retraite.

— Hein ! Blanchard , dit l'invalide à son camarade, nous en rirons longtemps, de ce duel-là !

— Sapredieu ! s'écria le capitaine Robin exaspéré, je donnerais dix années de solde pour être ailleurs qu'ici !

— C'est incompréhensible, répondit le commandant Dupont. Comment! Poussard... lui!

lui!...

— C'est incompréhensible! mais cela est! nous ne pouvons pas ainsi, mort-Dieu, laisser

déshonorer l'épaulette ! reprit le capitaine Robin. Nous sommes tous solidaires de l'honneur militaire... il faut que toi ou moi nous prenions la place de Poussard; ce duel ne peut pas se terminer ainsi...

— Comment, tu veux...? Mais c'est absurde!...

— Il ne sera pas dit qu'un officier ait par deux fois tourné les talons devant un bourgeois, sans que, pour l'honneur de l'épaulette, un militaire se soit du moins présenté à la place de l'absent et ait pris fait et cause pour lui.

— Mais, encore une fois, c'est insensé !

Le capitaine Robin , sans vouloir entendre davantage son compagnon , s'avança vivement vers Gilbert, qui, retombé dans ses réflexions désolantes, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui.

— Monsieur, lui dit brusquement le capitaine, que la disparition du spadassin mettait de fort méchante humeur, en ma qualité de témoin de M. Poussard, il est de mon devoir et de mon droit de vous demander h l'instant une explication.

Gilbert, rendu de son côté (rcs-irritable par le désespoir, et choqué par l'accent rude et jTresque hostile du capitaine, lui répondit sèchement :

— Quelle explication avez-vous à me demander, monsieur?

— Je désire, monsieur, que vous me déclariez sur l'honneur que vous n'attribuez pas à la lâcheté la conduite de M. Poussard dans cette circonstance, sinon...

— Sinon... quoi, monsieur?

— Comme je n'admets pas qu'un officier puisse être seulement soupçonné de lâcheté en ma présence, je prendrais pour une insulte personnelle votre refus d'accéder à la déclaration que je vous demande.... et je serais obligé, monsieur, de vous demander à l'instant satisfaction.

— Monsieur, puisqu'il vous faut absolument une déclaration...

— Oui... monsieur... il m'en faut une absolument.

— Je vous ferai donc celle-ci : Je considère M. Poussard comme le plus lâche des hommes!

— Monsieur...

— Pour le plus lâche des hommes! répéta Gilbert en appuyant sur ces mots. Je ne sais rien de plus honteux, de plus exécrable que les duels nombreux et meurtriers dans lesquels, abusant de la supériorité de son escrime , ce misérable spadassin assassinait ses victimes presque à coup sûr...

— Monsieur, permettez, dit le commandant Dupont, qui forcement dut se mêler k cet entretien ; notre camarade Poussard s'est souvent battu avec des adversaires de sa force...

— Vraiment, monsieur? ce duelliste, quand il ne joue pas à coup sûr, comme joue un escroc avec des dés pipés, a l'honnêteté de jouer à chance égale? Vraiment! il sait au besoin risquer sa peau, pour se donner le sanglant plaisir de tuer un autre homme? Voilà qui est pardieu fort honorable !

- Monsieur... si ce n'est point un honneur, ce n'est pas du moins une lâcheté, reprit le commandant Dupont, qui semblait porté à la conciliation. Aussi, je ne doute pas que vous regrettiez l'exi)rrssion de lâche... adressée à l'olTicicr qui nous avait pris pour témoins.

— Monsieur, je ne regrette nullement l'expression dont je me suis servi : l'on peut audacieusement jouer sa vie dans un duel ou à la guerre, et commettre des lâchetés, des indignités sans nombre, ainsi qu'en a commis M. Poussard.

— Vous oubliez, monsieur, que nous portons répaulette, rei)rit le commandant Dupont, et qu'entre soldats nous sommes forcément solidaires... de rhonneur militaire !

— Messieurs, reprit Gilbert, je vous tiens

pour des gens d'Iionncur, et comme tels, vous ne pouvez réclamer ia moindre solidarité avec ce spadassin.

— Et moi, je la réclame a tort ou à raison, monsieur : cela me regarde! s'écria le capitaine Robin. Et si vous ne rétractez pas tout ce que vous avez dit à propos de notre camarade Poussard... je saurai bien vous forcer à mettre l'épée à la main.

— Vous n'aurez à faire pour cela, monsieur, aucun elTort, répondit Gilbert, impatient d'en finir avec la vie.

Et il se dit avec une amertume sardonique :

— 0 vanité de la résolution des bommes! j'ai toujours regardé le duel comme un préjugé sauvage et stupide... et voilà que, par dégoût de la vie, je demande la mort à un duel !

Contre son espérance, le poëte ne trouva pas la mort dans ce duel ; le capitaine Robin ne se battait que pour un faux point d'Iionncur, il le sentait : aussi, le combat engagé, ne cbcrcbat-il qu'à blesser légcresncnt le poëte, et il réussit au gré de ses désirs : Gilbert reçut au bras droit un coup d'épée peu dangereux.

Le lendemain on lisait dans les journaux : «i Hier, une rencontre a eu lieu entre M. le « capitaine Robin et M. George Hubert. Ce « dernier a été blessé, etc., etc. »

Gilberte, maigre son inébranlable résolution d'accomplir jusqu'à la fin le sacrifice qu'elle s'était imposé, fut saisie d'une angoisse mortelle en apprenant l'issue de ce duel par la voix publique ; ignorant le degré de gravité de la blessure du poêle, elle ne put résister au besoin d'aller elle-même s'informer de ses nouvelles, et se fit conduire avenue Méricourt. Elle trouva la porte du jardinet entr 'ouverte , monta le perron, croyant rencontrer madame Catherine dans l'une des pièces du rez-de-chaussée , mais elle ne vit personne , la femme de ménage s'étant absentée pendant un instant. Cette solitude , l'apparence d'abandon, et le silence qui régnait dans ce logis, redoublèrent les inquiétudes de Gilberte ; elle monta rapidement les degrés conduisant à la porte de la chambre à coucher, prêta l'oreille... et n'entendit rien. De sinistres appréhensions assiégèrent son esprit. Elle s'imagina que madame Catherine, la seule qui pût donner des soins à Gilbert, le voyant dans un état désespéré, avait couru au dehors chercher du secours; cédant alors à son anxiété croissante, la jeune femme ouvrit douccuient la porte de la chambre à coucher... Là... elle vit le poète étendu sur son lit et en proie au délire de la fièvre. De temps à autre, il murmurait des paroles entrecoupées :

— Maudite... soit-elle! disait-il; avant... ma vie... paisible... glorieuse... Oh! chère solitude... d'autrefois!... étude... poésie... consolation... vous... me... vengerez de... l'abandon... Ah!... maudite... maudite!...

Ces mots presque sans suite et interrompus par de longs silences peignaient l'agitation de l'âme du grand écrivain. Ses ressentiments se faisaient jour à travers l'égarement de son esprit. Giberte le contemplait dans un pieux recueillement. L'instinct de son cœur lui disait que, malgré l'ardeur de sa fièvre, le poëte ne courait aucun danger sérieux. Plusieurs fois en parlant il avait agité son bras, enveloppé d'un appareil ensanglanté. La blessure ne devait donc pas être grave. Bientôt les paroles sans suite qu'il prononçait furent coupées par des silences de plus en plus prolongés; ses yeux jusqu'alors demiclos se fermèrent complètement; sa respiration devint de moins en moins saccadée ; un sommeil bienfaisant commençait évidemment à succéder h l'ardeur de la fièvre ; les mots qu'il essayait encore de prononcer expirèrent sur ses lèvres, à peine agitées par un souffle doux et régulier. Gilbert cédait peu à peu à l'un de ces sommeils profonds où l'âme et le corps, après de cruelles agitations, trouvent enfin un calme réparateur.

— 0 mon pocte, tii vivras ! murmura la jeune femme, les yeux baignés de larmes et contemplant Gilbert avec une tendresse passionnée. Tu vas renaître pour l'admiration de la France! pour l'honneur de l'esprit humain ! Moi, pauvre créature ignorée, je me serai élevée presque à ta hauteur par le sacrifice! Dans l'amertume de ta déception, tu songes encore à moi, pour me maudire. Mais bientôt, fuyant mon souvenir détesté, tu m'auras complètement oubliée, grâce aux maternelles douceurs de l'étude et à l'enivrement de tes nouveaux succès ! Peut-être , pourtant... te les rappclleras-tu, comme on se rappelle un songe lointain, ces deux années de paisible et tendre intimité, qui auront été, qui seront toute ma vie, à moi. 0 mon pocte! pour toi-même, ne les regrette jamais, ces jours fortunés ! Ton génie, non pas éteint, mais assoupi, mais reposé dans leur douce uniformité, va, plus puissant encore qu'autrefois, s'élancer dans les glorieuses régions où il planait naguère en souverain. Du fond de mon obscur oubli, je te suivrai des yeux jusqu'à l'heure où la mort aura clos ma paupière! A ce moment suprême, tu auras ma dernière pensée, 6 mon })oëte ! et je me dirai : « Meurs heureuse... Jamais femme n'a aimé... comme tu as aimé! »

Essuyant alors les pleurs qui baignaient son

visage, elle se pencha vers Gilbert endormi et murmura d'une voix affaiblie :

— Maintenant, adieu... pour toujours adieu.., âme de ma vie!... Un dernier baiser sur ton front!...

Gilberte effleurait de ses lèvres tremblantes le front du poëte, lorsque la douce voix de l'invisible fce se fit entendre à l'orcilIc des deux jeunes gens et leur dit :

— Gilbert et Gilberte, voulez-vous continuer d'ÉTRE George Hubert et Louise?... Leur vie, si enviée par vous, comble-telle vos désirs?

A la voix de la Korrigan, Gilbert et Gilberte, redevenus soudainement eux-mêmes, et reprenant possession de leur moi, tout en conservant le souvenir du passé, s'écrièrent :

— Ah! Korrigan! nous ne voulons plus être George Hubert et Louise ! Nous voulons à l'instant retourner dans notre petite chambre.

— C'est fait! répondit la voix.

Gilbert et Gilberte éprouvèrent un moment de vertige pendant lequel ils perdirent la conscience de leur être, et ils se retrouvèrent dans leur modeste chajubrc de la rue de Lille.

Gilbert et Gilberte, se retrouvant en face l'un de l'autre dans leur modeste demeure, éprouvèrent ce même ressentiment de joie déjà éprouvé par eux lorsque, après leur première métamorphose, ils étaient sortis de la vie du marquis et de la marquise de Montlaur.

Nos deux jeunes gens s'embrassèrent, les yeux humides de douces larmes.

— Ah! mon pauvre chéri, disait Gilberte, qu'il est bon de nous retrouver noiis-méines dans notre petite chambre !

— Ah! Minette, il en est de la gloire...

comme du marquisat ! j'en ai par-dessus les oreilles! Quelle gairre! Non, vois-lu, jamais je n'oublierai mes angoisses avant cette maudite première représentation !... Et je ne savais pas encore si mon drame réussirait... Quelles tortures ! un accuse attendant son arrêt ne doit pas éprouver de pires tourments! J'étais littéralement sur le gril!! Ma pièce eût réussi, qu'avant d'être bien certain du succès, je n'en aurais pas moins souffert comme un damné, n cause de mille appréhensions plus poignantes les unes que les autres. Aussi... juge un peu de ma position lorsque, pour bouquet, j'ai entendu le public siffler comme un merle... Qu'est-ce que je dis?... siffler comme cinq cents merles! Et les huées... et les cris... et les injures! sans compter l'horrible coup que m'a porté la mort de ce pauvre Auguste Clément qui va se jeter à la rivière, au lieu de rester tout bonnement garçon é[)icier! Enfin, espérant me consoler près de foi, je rentre à la maison, et je te trouve méconnaissable pour le cœur , pour le caractère ! Tu m'abandonnes! quand jamais je n'avais eu plus besoin de ton affection! ïu refuses de te marier avec moi pour épouser... qui? cet affreux général Poussard... pour devenir la barontie Poussardk ! Ah! Minette! Minette! ce n'élait guère gentil de ta part !

— Mais, chéri, je t'aimais au contraire plus passionnément que jamais...

— Ah bnh !

— Certainement.

— Et tu voulais en épouser un autre?

— Justeujent ! fii^ure-toi que, pendant cette maudite représentation, j'avais entendu dire autour de moi : «' George Hubert est fini, coulé, depuis qu'il s'est acoquiné avec une femme, depuis qu'il est devenu pot-au-feu... »

— Pot-au-feu ! hein , Minette! comme on traite le génie ! ma parole d'honneur, c'est dégoûtant!

— Ne m'en parle pas, Bibi, j'étais outrée! cependant, j'ai tout de suite compris que, malgré mon amour, mon influence sur toi nuisait à ta gloire. Alors je me suis dit : u H paraîtrait que décidément j'abrutis celui que j'adore; il faut nous séparer! >» Cela, tu le sens bien, me brisait le cœur, mais je t'aimais tant pour toi, pour ton génie , qu'afin de ne pas même te laisser un regret de notre rupture, j'ai fait tout mon possible pour que tu me haïsses ! Enfin, j'ai promis d'épouser ce gros vilain Poussard pour ne te laisser aucune espérance de nous revoir jamais.

— Nom d'un petit bonhomme! figure-toi, Minette, qu'un moment je me suis douté de la

chose ! Ta conduite me semblait si extraordinaire que je pensais qu'il y avait quelque manigance là-dessous.

— Oh ! j'ai bien vu que tu étais sur le point de me deviner ; mais en redoublant d'adresse, j'ai dérouté tes soupçons...

— Pauvre Minette! combien tu m'aimes! Et ce pauvre George Hubert, qui, à l'heure qu'il est, te regarde comme une pas grand'chose. J'aurais presque envie d'aller lui dire : « Rassurez-vous, Louise vous adore, je sais ça par ma femme, qui a été Louise comme j'ai été vous-même, M. George Hubert. »

— Au fait, nous devrions les prévenir tous deux. Après cela, peut-être ne nous croiraientils pas.

— C'est probable; mais quel courage tuas eu! Et je te maudissais, je t'exécrais! Ah! si j'avais su !

— Tu le sais maintenant. Veux-tu rentrer avec Gilberte dans la vie de Lom'se et de George Hubert? dit la douce voix de l'invisible Korrigan. Emettez ce vœu, mes amis, et vous redevenez George Hubert et Louise.

— Merci, Korrigan, répondit Gilbert. Ah! vous étiez là? Eh bien, vous nous avez entendus : nous voici revenus de la gloire comme du marquisat.

— Oh ! oui, répondit Gilberte, nous en voilà revenus, et pour toujours, chère petite fée.

— Je vous répéterai, mes amis, ce que je vous disais lorsque vous renonciez à continuer d*étre le marquis et la marquise de Montlaur : George Hubert n'est pas le seul poëte illustre de ce temps-ci, il en est d'autres, et des plus glorieux, dans la vie desquels vous pouvez entrer.

— Et sans reproche, Korrigan, nous vous répéterons: «Merci, nous sortons d'en prendre ! l'échantillon nous suffit.» N'est-ce pas, Gilberte?

— Certainement, car enfin, avouez-le, bonne petite fée, tant qu'à vouloir être un grand poëte et sa maîtresse, pouvions -nous mieux choisir? Quels généreux caractères que ceux de George et de Louise! En est-il beaucoup de semblables, Korrigan ?

— Non, mes amis.

— Et puis, tenez, Korrigan, reprit Gilbert d'un air réfléchi, faisons en deux mots le compte du grand poëte, comme nous avons fait le compte du grand seigneur, parce que « l'on apprend, comme on dit, beaucoup en voyageant, » et quoiqu'ils n'aient pas été positivement couleur de rose, nos deux voyages à travers le marquisat et la gloire...

— 11 nous ont toujours donne un peu d'expérience, n'est-ce pas, Bibi? ajouta la jeune

femme d'un air capable et le plus charmant du monde. Nous savons déjà que (pour notre goût du moins) le bonheur n'est pas là où nous l'avons cherché jusqu'ici.

— Et si nous nous sommes trompés de route, ce n'est pas notre faute, n'est-ce pas, Korrigan? reprit Gilbert. Nous voyons un grand seigneur et sa femme, tous deux jeunes et beaux, habitant un hôtel superbe, recevant la plus grande société de Paris... dame ! nous autres, pauvres gens, nous disons naturellement : « Ah ! nom d'un petit bonhomme ! nous voudrions bien être à la place de ce grand seigneur et de cette grande dame. » Mais bientôt nous savons par nous-mêmes (car tout est là), nous savons par nous-mêmes de {|uoi il retourne pour ce grand seigneur et pour son épouse. Alors, bon, suflit!

— C'est ça, Bibi, tu as raison de dire qu'il faut savoir par soi-même de quoi il retourne, qu'il faut enfin avoir eu l'expérience de certaines choses pour les connaître au fond et au vrai. Ainsi, par exemple, notre chère petite Korrigan, qui sait tout, en sa qualité de fée, nous aurait dit (s'il ne lui avait pas été défendu de nous guider de ses conseils) : « Mes amis, croyez-moi, n'entrez ni dans la vie du marcjuis et de la marquise, ni dans la vie de George Hubert et de Louise ; vous vous en re[)cntiricz. »

Qu'est-ce que nous lui aurions répondu?

— - Je vais te le dire, chérie ; nous aurions repondu : «Comment! Korrigan, le bonheur ne consiste pas à avoir un grand nom, une grande fortune , ou bien à être un des plus fameux génies de son temps? Allons donc, Korrigan, vous voulez, sans reproche, abuser de notre innocence. Mais Minette et moi nous sommes comme saint Thomas, nous voulons voir et toucher pour croire ! i»

— Et maintenant que nous avons vu et touche, reprit Gilberte, maintenant que nous savons les choses par nous-mêmes, puisque nous avons été ceux-là que nous désirions d'être, nous sommes très-certains, je le répète, que pour nous, du moins, le bonheur n'est pas là où nous l'avons cherché jusqu'ici. Or, cette certitude, qui nous Ta donnée? lié! hé! notre petite expérience ; mais, dame, oui !

— Bons cœurs ! murmura la voix de la fée avec un accent de douce satisfaction. Enlin, cela commence.

— Quoi, Korrigan ? reprit Gilbert, qu'est-ce qui commence?

— ^ Rien, mes amis.

— Comment! rien, Korrigan?

— Non, mes amis, rien ne commence, puisque rien ne finit. L'éternité sans fin est sans

commencement. Mais ne cherchez pas le sens de mes paroles, je me parlais à moi-même.

— Le fait est, chère Korrigan, que pour comprendre que rien ne commence parce que rien ne finit, il faut être d'autres gaillards que de pauvres et simples mortels comme nous deux Minette!

— Ainsi, mes amis, vous avez assez vu, assez senti par vous-mêmes, pour ne plus vouloir rentrer dans la vie de George Hubert et de Louise... C'est décidé?

— Archidécidé , Korrigan ; car, tenez : en deux mots, faisons, comme je le disais, le compte de la gloire.

— Les avantages, d'abord, Bibi.

— D'accord ; voyons : j'ai eu un admirable talent; quand j'entrais quelque part, l'on me regardait jusque dans le bl.mc des yeux, on se poussait du coude, en disant : « C'est lui... le voilà ! le grand poëtc, le fameux George Hubert! » Les plus jolies femmes du grand monde me faisaient des mamours ; des princesses royales me disaient les choses les plus gentilles; les princes, les ducs, les marquis, les ambassadeurs et tout le tremblement me répétaient en chœur cl à satiété : •( Ah ! nom dun petit bonhomme, M. George Hubert, quel talent vous avez! Ah! mais! un talent! un talent! Dieu de

Dieu ! quel talent ! Non , c'est bête, vous en avez trop ! Il n'est pas permis d'avoir tant de talent que ça ! » Bon ! j'ai éprouvé, le matin de la première représentation de mon drame, un très-grand plaisir, lorsque j'ai comme entrevu une superbe idée, qui devait être le sujet d'un nouveau drame, ce qui, par parenthèse, m'a engagé pendant un moment à t'envoyer au diable, ma pauvre Minetle, parce que tu m'avais fait perdre le fil de mon idée.

— Ah ! Bibi, c'est très-mal.

— Il est vrai de dire que je me suis repenti tout de suite, en m'avouant à moi-même que j'étais un animal!

— A la bonne heure ! je te reconnais là, mon chéri !

— Continuons le compte de mon bonheur.

Voyons? Ah! j'oubliais : tout en ne prodiguant pas mes œuvres, je gagnais douze ou quinze mille francs par an, ce qui, joint à mon patrimoine, me permettait de très-bien vivre et me donnait l'agrément de pouvoir ouvrir ma bourse àceuxquis'adressaient à moi. Très-bien. Voyons, qu'y a-t-il encore à mettre au compte de mon bonheur?

— Et l'amour si dévoué, si tendre, si résigné de cette pauvre Louise, est-ce que tu l'oublies, Gilbert?

— Non, non, au contraire, je le gardais pour la bonne bouche. Pauvre chère créature, comme elle m'adorait! Et cet amour-là, je le devais absolument à mon i^énie, puisque mes ouvrages avaient tourné la tête de celte brave et excellente fille. Voyons, Korrigan, en fait de bonheur, je n'omets rien?

— Et ton nom populaire en Europe ! dans les deux mondes ! reprit la douce voix ; Ion nom illustre en tous pays, et connu des plus humbles et des plus grands !

— Soit, Korrigan. Si j'avais compris toutes les langues de l'Europe et des deux mondes, et que j'y eusse voyagé. . . dans les deux mondes, j'aurais entendu là, comme en France, répéter en chœur :

« Quel talent!

« Quel talent ! !

« Quel talent ! ! ! »

Et Gilbert chantonna sur l'air des Lampions celte triple répélilion adniiralive, de sorte que Gilbcrle se mit à rire de tout son cœur.

— D'accord, chère Korrigan, repril Gilbert, mettons encore cela au compte de mon bonheur. Et maintenant, voyons le revers de la médaille.

— Ah oui ! il est gentil, le revers, pauvre chéri !

— El il n'y a pas à dire mon bel ami, pour-

suivit Gilbert. Je parle de ce que j'ai vu, senti par moi-même. Et notez on passant, Korrigan, que je n'avais pas pour un liard d'amour-propre. Si j'en avais eu, ça aurait été bien pis! Donc, je trouve bon de me dérober à des empressements très-flatteurs, sans doute, mais qui ne me laissent pas un moment pour travailler et goûter le charme de l'inlimité de ma maîtresse; je me retire avec elle dans une maisonnette isolée; mais comme on se dispute les moindres lignes do mon écrilure, comme la curiosité publique s'nttache à toutes mes actions, comme je ne peux pas éternuer sans que l'on se dise : « Vous ne savez pas ? George Hubert a éternué hier, à onze heures moins sept minutes. — Ah bah ! — Parole d'honneur. — Merci , je vais informer de tout ceci mon correspondant littéraire du Monomotapa, )> il suit de cette curiosité acharnée après moi qu'un diable de journal découvre ma retraite et régale ses abonnés d'une histoire moitié vraie , moitié fausse, dans laquelle ma vie privée et celle de Louise sont données en pâture au public, y compris l'adresse de ma demeure.

«( Alors commence la procession. Elle est ououverte par cet enragé Marseillais, qui enfonce ma porte sous prétexte que je la ferme à son admiration, et il me traite comme un nègre,

toujours en m'admirant. Arrive ensuite cet autre enragé : l'amateur d'autographes, qui veut placer mon écriture à côté de celle de la reine Pomaré ou de l'empereur Nicolas, et il me traite environ comme m'a traité le 3Iarseillais. Puis ce sont ces satanées Anglaises, marchant à la mécanique, qui viennent me lorgner, ni plus ni inoins qu'une hête curieuse, et voir le dedans de moâ. Et puis enfin ce pauvre garçon qui va se jeter à la rivière parce que je lui dis tout honnement qu'il fera mieux de rester garçon épicier que d'écrire de mauvais vers! Mais bah! tout cela n'est rien, comparé au reste. La calonmie m'empoigne et me déchire à belles dents! Je suis un avaricicux qui enlève les héritières pour les beaux yeux de leurs millions ! un brutal, un envieux, qui, par la dureté de ses critiques, pousse à la rivière les garçons épiciers qui s'imaginent de faire des vers!

«t Altendcz, Korrigan, nous ne sommes pasau bout ; nous voici au moment de celte première représentation. Je suis d'abord sur le gril, et ensuite, pour varier la chose, en plein dans la j)oéle M frire. Mon nom est sifïlé, hué, moqué, consj)ué; on me traite (devant ma maîtresse) (le défunt, d'enterré, d'bomme fini. Enfin c'est elle, la malheureuse, qui, dit-on, a noyé mon génie dans le pot-au-feu! Tant et si bien, que

pour me rendre à la gloire, Louise me quitte. Alors, dans mon désespoir, je veux, pour me débarrasser de la vie, me faire tuer en duel par le général Poussard. ;>

Et partant d'un grand éclat de rire, Gilbert ajouta :

— Ah! Minette... si tu l'avais vu, ce vieux spadassin, d'abord bravache, insolent et féroce comme d'habitude, en arrivant sur le terrain; mais une fois qu'il a mis l'épée à la main, serviteur de tout mon cœur! mon homme est pris d'une colique atroce.

— Il n'a eu que ce qu'il méritait, cet affreux Poussard! reprit Gilbertc en partageant l'hilarité de son mari. Quelle bonne idée tu avais eue de le vouer à la colique, toutes les fois qu'il voudrait se battre contre quelqu'un , ce méchant homme! Sans cela... juge donc! il tuait peut-être aujourd'hui ce pauvre George Hubert î et quand je [)ense, chéri, que je t'aimais assez pour vouloir épouser ce vieux monstre de Poussard !

— Enfin, Korrigan, et voilà le pis, car je n'ai rien oublié des plus secrètes pensées qui me sont venues pendant que j'étais George Hubert : je me rapj)clle parfaitement qu'après avoir été blessé par le capitaine qui remplaçait le Poussard, je me disais avant d'être pris de la

fièvre et du délire : « Je me consolerai de l'indignité de la conduite de Louise à mon égard, en songeant qu'elle avait une funeste influence sur mon talent, ainsi que le prouve la chute de mon drame; la monotonie de celte vie intime m'engourdissait; et en rompant nos liens, que j'aurais toujours respectés si elle fût restée pour moi ce qu'elle était jadis, Louise me rend à la liberté, à l'étude, qui sera désormais ma seule consolation ! »

— Ah ! chéri, quelle leçon ! les femmes qui s'amourachent des hommes de génie sont cruellement à plaindre! Pauvre Louise ! Pauvre martyre!

— Et maintenant, voyons, franchement, chère Korrigan, reprit Gilhert, avouez que, un peu plus, un peu moins, l'existence de tous les hommes comme George Hubert se ressemble?

— Oui, reprit la fée, sauf qucbiiies événements particuliers à George Hubert, la vie de presque tous les hommes de génie a ses amertumes, ses dégoûts, ses déceptions, ses douleurs cachées; oui, pour eux les succès passés s'effacent dcNant l'appréhension ou la certitude d'une défaite; oui, rassasiés de louani^es, la critic^ue leur est doublement [)oignantc ; oui, ils usent leur intelligence, leur vie, leur àme, h élaborer dans la retraite ces belles œuvres qui

charment et enseignent l'humanité; oui, souvent ils sacrifient à la gloire, à l'étude, leurs goûts, leurs sentiments les plus chers; oui, la calomnie, l'injustice, l'ingratitude, succèdent souvent pour eux à l'enthousiasme qu'ils inspiraient ; mais ils vivent dans la mémoire des honimes, et, malgré ses chagrins, leur vie glorieuse fait l'admiration et l'envie de tous.

— De tous ceux qui ne l'ont pas connue par eux-mêmes, cette glorieuse vie, chère Korrigim ; car je me rappelle qu'étant George Hubert el sur le gril, avant cette maudite première représentation, je me disais ceci, qui me paraît fort juste : «< Ah ! combien sont plus heureux que moi ceux-là qui, doués d'une intelligence suffisante pour apprécier les productions de l'esprit, jouissent d'elles sans aucun souci, tandis que pour créer ces jouissances du public l'écrivain s'épuise en labeurs incessants ! »

— Le fait est, chéri, qu'en lisant l'autre soir ici, au coin de notre feu, ce beau drame d'Octave, nous deux qui sommes pourtant des gens simples et sans instruction, nous avons certainement éprouvé au moins autant de bonheur à lire cet ouvrage, que George Hubert en a eu à l'écrire, et nous sommes restés étrangers au travail, aux angoisses que cette œuvre lui a coûté.

— Ainsi, mes amis, reprit la douce voix,

vous renoncez à rentrer dans la vie de George Hubert ou de tout autre illustre génie, et à chercher là le bonheur?

— Vous comprenez, Korrigan, que s'il nous fallait absoiumentchoisir entre notre condition de lithographe et de fleuriste et celle de George Hubert et de Louise... peut-être nous rentrerions dans leur vie... Et encore non, non, mille fois non, car enfin George Hubert aura sans doute la gloire pour se consoler, mais cette pauvre Louise !...

— Ah ! mon Dieu! Korrigan, dit Gilbert, j'y pense, est-ce que cette brave fille, si aimante, si dévouée, épousera vraiment cet affreux Poussa rd ?

— Votre résolution de ne plus vouloir être George Hubert et sa maîtresse étant, je le sais, très-arrètéc, mes amis...

— Oh! oui, très arrêtée, Korrigan.

— Je peux vous répondre au sujet de l'avenir de Louise. Oui, fidèle à son vœu de ne laisser à George Hubert ni un regret ni une espérance, Louise épousera leg('néral Poussard.

— Ah! la malheureuse!... Entends-tu, chéri?... Elle épousera ce vilain homme!

A ce moment, les deux jeunes gens entendirent ouvrir leur porte au dehors, et die donna passage à madame Badurcau.

Madame Badurciiii Tut d'abord très -surprise de trouver ses locataires dans leur chambre, dont elle avait la ciel"; elle se fit ensuite à ellemême un sourire de reproche en disant :

— Ce que c'est que de nous pourtant!... Jeune ventriloque , il faut que les malheurs que j'ai zévus me fassent perdre la mémoire : j'oublie toujours que vous êtes M. Bosco en personne.

— M. Bosco? reprit Gilbert abasourdi; où diable prenez-vous iM. Bosco?

Gilbert en ce moment ne se souvenait plus que la surveille, au moment de sa nouvelle métamorphose, et voulant faire une iiiclie à madame Badureau, il avait demandé à la Korrigan de demeurer invisible, ainsi que sa femme, aux yeux de la portière, pendant qu'ils lui parleraient.

Et le prodige s'était accompli.

— Vous êtes un fameux ventriloque et un fier escamoteur, vu que vous vous escamotez vousmême , ainsi que vous l'aniionccz dans vos affiches, M. Bosco ! avait, son premier étonnemcut passé, répondu madame Badureau, s'expliquaut ainsi l'invisibilité surnaturelle des deux jeunes gens, et la rabaissant au niveau d'une scène de ventriloquie et d'un subtil escamotage.

Persistant donc à voir dans Gilbert, non plus

un prince polonais déguisé, mais un célèbre prestidigitateur, elle reprit :

— M. Bosco, vous comprenez que si je ne vous savais pas très-fort sur le sac à In malice et la poudre de prrlimpimpin, j'aurais le droit de m'étonner de bien des cboses.

— De quelles choses, madame Badureau?

reprit Gilbert se rappelant alors quel personnage il était aux yeux de la portière ; que s'est il donc passé ici d'extraordinaire?

— Je vas vous le dire : je suis, pour ma porte et dans ir.a loge, comme un vrai cerfebère... Personne n'entre ni ne sort que je ne le dévisage des yeux. Or, depuis trois jours, je ne vous ai pas vu sortir, ni madame non plus , qui est votre compère. Je suis montée chez vous une douzaine do fois; j'ai ouvert votre porte... dont j'ai seule la clef... je n'ai trouvé personne, et pourtant, je le jurerais sur les cendres de feu Badureau, vous n'avez pas mis le pied hors de la maison ! Encore un tour tiré de votre sac h la malice, M. Bosco! Et j)uis, pendant ces trois jours, vous n'avez certes |)as vécu de l'air du temps, vous et madame Bosco , puisque je ne vous ai pas fait pour un liard de cuisine... Elle non i)lus, (pioiqu'ellc la fît très-gcnliment, surtout le miroton et la gibelotte, avant que je laie prise pour la fille d'un milord.

— La gibelotte*?*... fille d'un milord? madame Badureau !

— Mais non, M. Bosco, votre épouse! Enfin, il y a une demi-heure, je monte ici... je ne trouve personne ; je redescends et je m'assois sous la porte cochère, afin de tricoter au frais. Si vous aviez été sorti, il vous aurait fallu, pour rentrer chez vous avec votre dame, me passer sur le corps, et pourtant vous voilà... Toujours le sac à la malice, M. Bosco !

— Madame Badureau, ne racontez surtout ce tour à personne : il est nouveau.

— Motus ! d'autant plus que je crois qu'il y a en bas une de vos pratiques.

— Une de mes pratiques?

— Oh ! dans le grand genre ! Ils sont en voiture. Ce monsieur et cette dame m'ont dit : t< Nous voulons parler tout de suite à M. Gilbert, ouvrier lithographe, et à son épouse. » (Bon ! que j'ai pensé à part moi, ils savent le faux nom de mon ventriloque de locataire, et ils veulent lui proposer de venir faire des tours devant leur société.) Mais, motus, je ne trahis pas votre secret, M. Bosco, et je réponds : u M. Gilbert n'y est pas, ni son épouse non plus. Je descends de chez eux, et il n'est pas rentré. — Betournez-y, ma chère dame , peut-être y est-il, me répondent vos pratiques, et ferme-

t-il sa porte. Remontez tout de suite, voilà quarante sous pour votre peine. Frappez encore, et dites à M. Gilbert que c'est un meunier à barbe d'or, qu'il a rencontré au Café de Paris. »

— Que diable nous contez-vous là, madame Badureau? Un meunier à barbe d'or?

— M. Bosco, il est vrai qu'un pareil meunier doit être aussi rare qu'un merle blanc; mais je me suis dit : « Ça doit être un tour de votre sac à la malice, et... >»

— Ah! chéri, je comprends! reprit Gilberte en interrompant la portière , c'est ce jeune homme qui, lors de ce fameux dimanche, dînait en même temps que nous au Café de Paris.., et à qui nous avons fait la surprise du million... tu sais?

— La surprise du million? Encore un tour de i^obelet! dit madame liadureau en hochant la tête. En ont-ils dans leur sac! Dieu de Dieu ! en ont-ils de ces tours !

— C'est ça, Minette, reprit Gilbert, M. Meunier, commis à la Baj^be d'or.

— A pro|)os, chère petile Korritçan, dit la jeune femme, sans songer à la présence de la portière, la surprise de l'autre million, Toiit-ils eue, ces bons jeunes gens?

— Pas encore, ré|)ondit la voix de l'invisible fée. Ordonnez, j'obéirai.

— Hum... hum! Minette, s'écrie Gilbert en faisant à sa femme un signe d'intelligence pour lui reprocher d'avoir inconsidérément parlé, et d'avoir ainsi provoque une réponse de l'invisible fée devant madame Badureau.

Mais celle-ci , un moment stupéfaite en entendant cette voix d'un timbre si doux , si sonore, qui semblait venir de l'un des angles du plafond, leva la tête dans cette direction, puis, se frappant le front:

— Ah! M. Bosco... quel superbe ventriloque vous faites ! et moi qui oublie toujours que vous l'êtes !

— Vous croyez , madame Badureau ? reprit Gilbert dépité, presque courroucé de voir ses relations supcrnaturelles avec une fée produire si peu d'impression sur la portière. Ah ! vous croyez que ce que vous venez d'entendre n'est qu'un jeu de ventriloquie?

— Oui, M. Bosco, et sans vouloir rabaisser votre talent, que j'adore, je vous dirai que j"ai assisté, avec délunt mon époux, à une séance où un ventriloque a fait miauler trois chats dans la tabatière de feu Badureau. Vous n'en ê(es pas encore là, jeune homme, mais ça viendra...

Pendant queGilbertc riait aux larmes de cette réponse, Gilbert, mis hors de lui-même par

l'incrédulité de la portière , qui se posait en esprit fort, s'écria pour la confondre :

— Korrigan! Minette et moi, nous voulons que la commode auprès de laquelle se trouve madame Badureau devienne... voyons... devienne quoi? ah! un chameau; oui, un vrai chameau de dix pieds de haut, et qu'il s'agenouille devant madame Badureau...

— Oui , dit Gilberte en redoublant ses éclats de rire, va pour le chameau!

— C'est fait ! dit la voix de la fée, c'est fait !

— C'est fait... c'est fait... jeune ventriloque... c'est bientôt dit! reprit la portière en s'adressanl à Gilbert, nous allons voir ça.

Et après avoir lentement savouré une prise de tabac, elle se baissa quelque peu, appuya ses deux mains sur ses genoux, et contempla la commode d'un œil calme et attentif en répétant:

— Voyons un peu ce tour-là 1

La Korrigan avait à princ dit : «t C'est fait! » que la petite commode de noyer avait soudain grandi, grandi sur ses ])icds, devenus les jambes cagneuses de l'aninial du désert, puis s'allongeant, s'arrondissant, se bossuant, se couvrant d'un pelage rare cl jaunâtre, elle donnait à l'une de ses extrémités passage à un long cou terminé par une Iclc bus(|uée ; en un mot. la petite commode de noyer s'était, à vue d'œil ,

transfigurée en un véritable chameau de la plus belle taille, dont la bosse rugueuse touchait presque le plafond.

Au moment où le docile animal s'agenouilla devant madame Badureau , on balançant cà et là son long cou et sa tête difforme où brillait son grand œil intelligent et doux, Gilberte, regrettant cette évocation magique, et effrayée de cette métamorphose, se rapprocha vivement de son mari , en lui disant avec chagrin et frayeur :

— Oh ! maintenant j'ai peur.. . Et puis notre pauvre petite commode... j'y tenais tant! nous Tavions achetée ensemble, le jour de nos noces... et notre linge que j'avais si bien rangé dans les tiroirs en le parsemant de feuilles de rose, pour qu'il sente bon... il va être dans un joli état... s'il est dans le ventre de cette vilaine bête ! Korrigan, renvoyez-la tout de suite. Nous voulons revoir notre petite commode a^ ec notre linge bien rangé et sentant bon, n'est-ce pas , chéri?

— Minette, rassure-toi, reprit Gilbert en jetant un regard triomphant et superbe sur la portière ; je voulais seulement savoir si madame Badureau croirait ce tour-là sorti de mon sac d la 'inalice y comme elle dit!!! Maintenant, Korrigan , nous voulons que le chameau disparaisse !

— C'est fait ! dit la voix.

Et le charncaiK se rapetissant à vue d'oeil, sembla, pour ainsi dire, rentrer dans l'intérieur de la commode, à mesure qu'elle reprit sa forme primitive qui lui demeura.

Pendant que Gilbertc, non sans crainte, s'approchait du meuble, afin d'examiner, en bonne ménagère, s'il renfermait le linge qu'elle y avait si soigneusement mis en ordre, madame Badureau, qui, l'œil écarquillé, avait attentivement suivi les phases de ce prodige sans manifester d'autre sentiment que celui d'une curiosité à peu près satisfaite, se redressa en hochant la tête.

— Eh bien ! reprit Gilbert déjà fort choque de n'avoir pas causé la moindre frayeur h la portière par cette évocation magique, eh bien! que dites-vous de cela, madame Badureau?

— Je dis que j'ai vu mieux que ce tour-là, répondit la portière avec suffisance, en aspirant une nouvelle prise de tabac; j'ai vu beaucoup mieux que cela, M. Bosco!

— Hein? reprit Gilbert suffoqué; vous avez vu mieux que ça?

— Oui, avant-hier encore, sur le boulevard du Temple.

— Madame Badureau!

— Il n'y a pas de madame Badureau qui

tienne! M. Bosco, voici la chose : j'allais chez le propriétaire; je vois du inonde rassemblé autour d'une boutique en plein vent, je me faufile comme une petite souris, et qu'est-ce que j'aperçois? Un brave homme qui vendait des boîtes, i;randes comme la main, épaisses d'un doigt: on ouvrait la boite, et crac! il en sortait, comme s'il allait vous sauter aux yeux, un grand coquin de diable noir, qui vous tirait sa langue rouge avec des cornes et une queue en trompette! Et notez qu'il avait un pied de haut, le scélérat ! et qu'il tenait dans une petite boite de rien du tout ! Allons donc, M. Bosco, il n'y a pas de comparaison entre ce tour-là et le vôtre! Il est gentil, le vôtre, c'est vrai; mais vous ne me ferez pas accroire iju'il est plus difficile de faire entrer un chameau dans une commode, que de faire entrer un grand coquin de diable d'un pied de haut dans une boîte aussi petite que ma tabatière! Allons donc, M. Bosco ! allons donci

— Parole d'honneur, c'est désolant ! s'écria Gilbert profondément humilié dans sa puissance surnaturelle par l'invincible incrédulité de madame Badureau; pouvoir tout ce qu'on veut, et n'être regardé que comme un simple ventriloque ou M. Bosco!

Deux ou trois coups frappés extérieurement

à la porte mirent terme nux doléances de Gilbert, et s;i femme, rns^nrée ])nr son attentive inspection du contenu de la commode, dit à haute voix :

— Entrez !

La porte s'ouvrit , et nos jeunes gens virent venir à eux leurs voisins de table du Café de Paris, Auguste Meunier et sa femme Juliette, tous deux vêtus avec autant de magnificence que de mauvais goût. Meunier portait à sa chemise des boutons de diamants et des boutons de rubis à son gilet de velours noir broché de soie orange; sur cette riche étoffe serpentait une grosse chaîne d'or, à laquelle pendait un binocle rehaussé de pierreries. Juliette Meunier ne le cédait en rien à son mari pour le luxe des vêtements. Chaj>eau de satin surmonté d'un oiseau de paradis, voile de dentelle d'Angleterre, long chale de cachemire do- l'Inde, robe de velours garnie de martre zibeline (quoique l'été fût sur le point de succéder au printemps) , tel était l'accoutrement de la jeune femme. De plus, elle portait à chacun d(î ses bras une demi-douzaine de bracelets, et des bagues énormes par-dessus ses gants : sa clidlclaine étincclante de pierreries tombait jus(|u'à ses genoux; la ]);«uvre Juliette étouffait sous son velours, son châle de cachemire et ses fourrures, par cette belle et tiède

journée printanière. Cependant, malgré cette exhibition d'un luxe prétentieux et de mauvais goût, les traits de Juliette et ceux de son mari ne révélaient en rien l'insolente et sotte infatuation généralement familière aux enrichis; tout au plus lisnit-on sur la physionomie rayonnante des deux jeunes gens le désir d'étonner un peu, par leurs éblouissants atours, le lithographe et la fleuriste, qu'ils avaient rencontrés une fois au Café de Paris; rencontre dont les deux couples ne pouvaient conserver qu'un bon souvenir.

A l'aspect des nouveaux venus , madame Badureau s'était discrètement éclipsée en disant à demi-voix h Gilbert :

— M. Bosco, vous pouvez faire payer les yeux de la tète à ces pratiques-là votre tour de la commode et du chameau, qui sont venues en équipage, quoique j'aie vu mieux que cela ; mais motus!

— M. Gilbert, dit cordialement Meunier après la disparition de In portière, vous allez nous trouver très sans façon, Juliette et moi , qui venons ainsi vous relancer chez vous; mais ne voyant pas la portière redescendre , et ennuyés d'attendre, nous avons, ma foi, risquél'ascension. Oh ! nous soiimies habitués à grimper ; nous logions comme vous au cinquième, avant d'avoir

fait un énorme héritage. Car vous ne savez pas, depuis que nous nous sommes rencontrés au Café de Paris.., nous sommes devenus millionnaires...

— Ah bah! fit Gilbert en feignant la surprise, millionnaires !

— Mon Dieu, oui, reprit Juliette, et c'est ce qui nous amène ici, ma bonne petite madame Gilbert, nous ne sommes pas oublieux.

— Non, non, la fortune ne nous a pas tourné la tête, à nous autres, ajouta Meunier en tendant de nouveau la main à Gilbert, nous ne sommes pas ingrats.

— Ah çà, M. Mevinicr, reprit Gilbert en souriant et échangeant i\\\ regard d'intelligence avec sa femme, est-ce que par hasard vous vous imaginez que nous sommes i)our quelque chose dans votre héritage?

— Nous le voudrions de tout notre cœur, reprit (iilbertc en souriant aussi. Mais, vous le voyez, ajouta-l-elle en indiquant du geste le modeste mobilier de la (thainbiellc, nous sommes (le petites gens, et nous aurions nousmêmes fièrement besoin d'un héritage. Mais connue vous voilà belle, madame Meumer!

quels bi (»ux magnificjues!

— VA vous donc, M. Meunier, dit Gill^crt, vous avez l'air d'un milord !

— Ma foi, Juliette et moi, nous nous sommes lances, nous a\ ons acheté tout ce qu'il y a de plus cher, répondit Meunier, nous avons loué une voiture, et nous nous sommes dit : «i II faut aller faire une petite visite à M. et madame Gilbert. )♦ Car enfin , quoique vous ne soyez, bien entendu, pour rien du tout dans notre héritage, j'en reviens là : nous ne sommes pas ingrats...

— M. Meunier , reprit gaiement Gilbert , nous demandons le mot de la charade.

— Oui , reprit Gilberte, dites-nous donc ce que nous avons pu faire pour vous.

— Et cette fameuse bouteille de Champagne, reprit madame Meunier en regardant Gilberte ; cette bouteille de Champagne que vous vous faisiez une fcte de boire au Café de Paris, et que vous n'avez pas bue , de crainte de nous humilier, Auguste et moi?

— Comment, madame, répondit Gilbert en souriant et rougissant, vous supposez que...

— Non, non, ce n'est pas un soupçon, reprit Meunier, c'est une certitude... Figurez-vous que ce jour-là, au Café de Paris, en vous entendant demander du Champagne, j'ai été humilié, attristé par celte pensée que je ne pouvais pas offrir ce pelit régal à Juliette. Aussi, quand vous avez tout à coup décommandé votre

vin, madame Gilbertc, ça m'a ôté un poids de dessus le cœur.

— Et vous avez été assez obligeant pour m'offrir de partager votre bourse avec moi, re[)rit Gilbert. Vous parlez de reconnaissance : c'est nous qui vous en devons.

— Attendez donc, mon brave M. Gilbert, laissez-moi acbever. reprit Meunier; je vous offre ma bourse, vous me refusez, en m'assurant que vous avez de quoi payer votre écot...

— ... Mais une fois sortis du café, ajouta Juliette, je dis à Auguste, en me rappelant plusieurs circonstances : « Nos voisins de table n'avaient pas l'air de gens qui s'aventurent à demander quelque chose sans pouvoir payer ; je parie que cette jolie petite dame qui a tout à coup renvoyé ce vin a cédé à la bonne j)ensée de ne pas nous humilier. — C'est évident, m'a répondu Auguste , car je me souviens maintenant que notre voisin semblait abasourdi en entendant sa femme dire au garçon qu'elle ne voulait |)lus de Champagne. '>

— Ma foi , madame Meunier, je ne ferai pas de modestie aux dépens de Minette, reprit Gilbert : oui, ma petite femme a mieux aimé ne j)as boire cette fameuse bouteille de vin de Cham])agnc , (pie de vous causer une sorte de chagrin.

— Aussi, reprit Juliette, nous souvenant de celte action si délicate et si gentille, dès que nous avons été riches, une de nos premières pensées a été de nous dire : «c Nous voilà millionnaires; les faux ann's ne nous manqueront pas ; mais si nous pouvions avoir de vrais amis, notre bonheur serait complet. »

— Et naturellement, nous avons songé h vous, M. Gilbert, et à votre charmante petite dame, reprit Meunier. Nous sommes de Lyon, venus depuis peu de temps à Paris, où nous ne connaissons presque personne, car nous n'avions ni le goût ni le temps de faire des connaissances. J'étais premier commis à la Barbe d'or, ma femme tenait le comptoir, et, sauf notre dimanche, nous n'avions pas un instant à nous; notre patron était très-exigeant.

— Être heureux tout seuls, c'est ennuyeux, reprit Juliette; avoir des amis qui vous aiment seulement pour votre fortune, c'est odieux, nous disions-nous. Or, comme un petit échantillon, pour juger de la beauté d'une étoffe, suffit, nous avons pu juger de l'excellent cœur de nos aimables voisins de l'autre jour. Allons donc bravement leur offrir notre amitié...

— Et s'ils l'acceptaient, ajouta Meunier, rien ne manquerait à notre bonheur.

— M. Meunier, rcpiit Gilbert pensif depuis quelques moments, vous êles doue lieureux... bien heureux... très-heureux?...

— Ah çii, mou cher ex-voisin de table (j'aime mieux vous appeler ainsi , c'est plus long que monsieur, mais monsieur me ])araît froid en diable), répondit gaiement Meunier, vous me demandez si...

— lié, mon Dieu ! appelez-nous sans façon Gilbert et Gilberte; entre bonnes gens, pas de cérémonies ! nous vous appellerons Auguste et Juliette.

— C'est dit, reprit Meunier, et j'use tout de suite de l'autorisation en vous répondant, mon cher Gilbert. Comment ! vous me demandez si nous sommes heureux, très-heureux? Pouvezvous nous faire une pareille question lorsque nous sommes millionnaires?

— Ma foi, mon cher Meunier, c'est curiosité pure. Et puis... vous savez, on dit que l'or ne fait pas le bonheur...

— C'est possible que Ton dise cela, mais ce dont je suis certain , c'est que depuis que Juliette et moi, au lieu de vivre dans la dépendance des autres, nous somn)es maîtres d'une grande fortune, nous nous trouvons les gens les plus heureux du monde...

— C'est vrai, reprit Juliette, et si nous avions pour amis Gilbert et Gilberte, rien ne manquerait à ce bonheur, déjà si grand.

— Votre offre d'amitié nous fait grand plaisir, mon cher Meunier, reprit Gilbert, et nous l'acceplons de tout cœur !

— Oh ! oui , reprit Gilberte , de tout cœur.

— Eh bien, nos bons amis, reprit Meunier, il faut commencer par nous faire une promesse.

— Laquelle, mon cher Meunier?

— Nous promettre de venir ce soir avec madame Gilbert pendre la crémaillère de notre héritage ; nous ferons une partie complète : nous irons d'abord à l'Opéra.

— Nom d'un petit bonhomme ! fit Gilbert, rien que ça... à l'Opéra !

— L'on y donne une première représentation à bénéfice, ajouta Meunier ; ce sera su[)erbe. La célèbre madame de Saint-3ïarceau, artiste du théâtre des Italiens , chantera deux actes de la Semiramide. Nous avons loué une loge de quatre places ; voici vos deux coupons.

— Merci, mon cher Meunier, dit Gilbert en prenant les billets d'un air pensif; nous acceptons sans façon.

— Et en sortant de l'Opéja, reprit Juliette, nous irons souper au Café de Paris, en souvenir de notre première rencontre.

— Quelle bonne idée, chère Juliette! dit Gilberte ; nous ferons rapprocher les deux tables que l'autre dimanche nous occupions chacun de notre côté. Nous n'en ferons qu'une ; et cette fois nous la boirons ensemble, cette fameuse bouteille de Champagne !

— Ainsi, mes amis, dit Meunier en se disposant à quitter la chambre avec Juliette, nous nous retrouverons à l'Opéra ?

— C'est convenu, répondit Gilbert qui semblait de plus en plus préoccupé; à ce soir.

A peine les deux nouveaux amis de Gilbert et Gilberte les eurent-ils laissés seuls, que Gilbert s'écria en marchant avec agitation et en gesticulant :

— Korrigan, je suis une oie! un àne! une buse! un butor! Je suis, en un mot, tout ce qu'il y a de plus bcte, de plus crétin, de plus stupideau monde ! Minette, ma pauvre Minette, ton époux devrait manger du foin à un râtelier, ou brouter de l'herbe à quatre pattes, le triple animal !

— Ah! mon Dieu! chère petite fée! s'écria Gilberte toute tremblante, mon pauvre Gilbert devient fou ! Korrigan, ayez pitié de moi!

L'inquiétude de Gilberte, en voyant l'agitation de son mari et en entendant ses paroles étranges, était concevable; il allait deci delà, haussant les épaules , se frappant le iront , riant aux éclats, s'adressant les reproches les plus saugrenus; puis venant embrasser sa femme , il lui demandait pardon et se remettait à marcher, à gesticuler en prononçant des mots sans suite.

— Ah! plus de doute, il est fou! murmura Gilberte de qui lesyeux se remplirent de larmes. Oh! mon Gilbert... Bonne Korrigan, ayez pitié de nous!...

— Ne crains rien, dit la douce voix, ne 3. 8

crains rien. Non, ton Gilbert n'est pas fou.

— Quoi! chérie, tu pleures? s'écria le jeune hoinme avec une douloureuse surprise à la vue des larmes de sa femme; tu pleures?...

Puis s'agenouillant devant elle et baisant ses mains avec tendresse :

— Et c'est moi qui te fais pleurer !

— Dame! répondit Gilberte en tâchant en vain de retenir ses larmes, tu vas, tu viens comme un ahuri; tu fais les grands bras; tu dis... tu dis...

Et la pauvre enfant suffoquait.

— Tu dis.... que... que... tu dois marcher... à... quatre pattes... et... brou... brouter de l'herbe!

— Mais, mon adorée, c'est une image, une figure, reprit Gilbert, toujours agenouillé aux pieds de sa femme, qu'il enlaçait tendrement de ses bras; c'était une manière de dire, ma pauvre chérie, que jusqu'ici j'avais été... bcte comme une oie... voilà tout.

— Bien vrai ? répondit Gilberte en essuyant ses beaux grands yeux remplis de pleurs.

Puis prenant entre ses deux mains la figure attendrie de son Gilbert, qu'elle contemplait avec une figure passionnée :

— Bien vrai?... Tu as (a raison? Tu me reconnais?...

— Si je te reconnais! s'écria le jeune homme en se relevant. Tiens, sens mon cœur, comme il bat à la seule pensée de t'a voir un instant, sans le vouloir, affligée !

— Oh! c'est vrai, reprit la jeune femme avec une douce émotion et de plus en plus rassurée ; ton cœur bat ! Je retrouve ton bon regard, mon Gilbert! Non, tu n'es pas fou! C'est moi qui étais folle de m'effrayer... Mais aussi, vilain I3ibi (et elle souriait dans ses larmes à demi taries) tu viens me dire que tu devrais marcher ix quatre pattes...

— Pauvre Minette ! je comprends qu'au premier abord cette posture, que je revendiquais comme devant être la mienne, en punition de ma sottise, t'ait semblé bizarre ; mais, vois-tu, j'étais si courroucé contre moi-même, que je ne me ménageais pas les duretés les plus désagréables.

— Je le crois bien. Tu t'appelais : âne, buse, oison, butor, bcte à foin! enfin, est-ce que je sais, moi?

— Et quand on pense que je ne m'en suis pas encore dit assez !

— Mais qu'est-ce que tu as donc à te rei)rocher ?

— Ce que j'ai à me reprocher?* Je dirais à nous reprocher, si, en ma qualité de chef du

ménage, je ne devais pas prendre toute la responsabilité sur moi !

— Mais, encore une fois , qu'est-ce que tu as à prendre sur toi ?

— Une bévue énorme! une sottise monstrueuse ! une ânerie pyramidale !

— Allons, tu vas recommencer !

— Voyons, raisonnons un peu.

— A la bonne heure, je t'écoute.

— Te hasard nous envoie une Korrigan, un amour de petite fée, qui nous dit tout bonnement ceci : « Mes amis, j'accomplirai vos souhaits jusqu'à ce que vous vous trouviez assez complètement heureux pour me dire : Va-t'en^ Korrigan. » C'est simple comme bonjour, n'estce pas?

— Certainement.

— Il s'agissait donc pour nous de demander à la Korrigan d'accomplir les souhaits qui pouvaient nous rendre à jamais heureux, et de lui dire cnsmte très-poliment : «< Merci, chère Korrigan, vous pouvez aller rejoindre vos sœurs. >•

— Sans doute.

— Il s'îlgissait donc pour nous de trouver le bonheur?

— Pas davantage.

— Et ce bonheur, m qui l'avons-nous demandé? Où l'avonsnous cherché? Ah! ma pauvre Mi-

nette, nous l'avons cherché bien loin... et il était à nos pieds I Nous l'avons demandé à d'autres, en entrant dans leur vie, tandis que le bonheur... était en nous-mêmes!

— Quoi... déjà? murmura la voix de l'invisible fée, avec un accent de joyeuse surprise et se parlant à elle-même. Quoi, l'expérience du passé suffirait à douer de la sagesse ces deux bons cœurs, et je pourrais aller rejoindre mes sœurs?... Oh ! je n'ose encore me bercer d'un si doux espoir.

Gilbert etGilberle, causant ensemble, n'avaient pas entendu les paroles delà Korrigan, murmurées d'une voix si faible qu'elle ne parvint pas à leur oreille .

— Voyons, Gilbert, explique-toi, reprenait la jeune femme. Tu dis, n'est-ce pas, que nous avons eu tort de chercher le bonheur ailleurs qu'en nous-mêmes?

— Eh, sans doute, chérie. Au lieu de rester nous-mêmes... et, nom d'un petit bonhomme! nous nous connaissons depuis assez longtemps pour savoir qui nous sommes, nous avons été assez buses, assez oisons, assez...

— Comment, M. Bibi, nous avons été buses. . oisons?... Vous êtes poli !

— Je parle pour moi , Minette, mais je dis nous, comme M. le préfet de police : » Nous,

préfet de police , consid('rant que les chiens errants sans feu ui lieu, etc. » Tu n'as qu'à lire les affiches.

— Amour de chéri, va! As-tu de l'esprit quand tu t'y mets ! reprit en riant Gilberte. Je te passe le nous, à cause de l'explication.

— Donc, je continue : sachant ce que nous étions l'un et l'autre, nous avons été... assez., assez... simples pour vouloir devenir et être d'autres que nous-mêmes. Vraiment, ça n'avait pas le sens commun!

— Tu as raison.

— Je ne prétends pas mécaniser le marquis et la marquise de Moiillaur, quoique enfin, à la grande rigueur...

— Et puis, il suffit qu'on ait été quelqu'un , n'est-ce pas, chéri? pour ne point en dire pis que pendre, de cette personne-là.

— Je reconnais 3Iinette à ces procédés! Quant à George Hubert et à Louise, pour ce qui est de la grandeur, de la générosité de l'àme, nous ne leur allons pas à la clicville, c'est vrai ; mais que veux-tu ! la noblesse de cœur, le génie de George Hubert, le sublime dévouement de cette pauvre Louise, ne les ont pas empêchés de souffrir l'un et l'autre comme des damnés. Nous ne le savons que trop, puisque nous avons été euxmêmes.

— Oh ! oui, quelles souffranees , mon Dieu !

— Et les souffrances, est-ce à nous-mêmes que nous les avons dues ? Non , mais à ceux-là dans la vie desquels nous avons été nous fourrer comme des étourneaux.

— Ou comme de pauvres papillons qui , attirés par la lumière de la chandelle , vont s'y brûler.

— C'est cela. Aussi, vois : tant que nous sommes restés nous-mêmes, nous n'avons jamais connu le chagrin. D'où je conclus que , pour trouver le bonheur, nous devons désormais rester Gilbert et Giiberte.

— Et ainsi nous serons certains de ne faire que ce que nous voudrons.

— Bon, voilà déjà la moitié de notre bonheur trouvée...

— Mais l'autre moitié?

— C'est surtout à propos de cette autre moitié que nous avons été bêtes à manger du foin. (Je dis toujours nous, comme M. le préfet de police.) Où avons-nous jusqu'ici cherché le bonheur? D'abord, dans la vie d'un grand seigneur et d'une grande dame. Ensuite dans la vie d'un homme de génie et de sa maîtresse...

— Et Dieu sait si nous avons trouvé ce que nous cherchions !

— Or, ce qu'il y a de plus curieux, chérie,

c'est que... et je ne m'en repens pns , nous avons procuré à autrui ce que nous cherchions en vain.

— Comment cela?

— Est-ce que tu n'as pas entendu tout à l'heure ce brave Meunier et sa femme nous dire qu'à l'exception de notre amitié, rien ne manquait à leur bonheur depuis qu'ils étaient millionnaires?

— C'est vrai, ils nous l'ont dit.

— Et nous qui les avons faits millionnaires, nous qui pouvons être dix fois, cent fois, mille millions de fois millionnaires, nom d'un petit bonhomme ! nous ne nous procurons pas à nousmêmes le bonheur que nous avons donné à notre ami Meunier!

— Hélas!... murmura d'un ton plaintif la douce voix de la Korrigan, sans être entendue de Gilbert et de Gilberte, un moment j'avais cru à la sagesse de ces deux bons cœurs! Hélas !.. je ne reverrai pas encore mes sœurs !

Gilberte, nu lien de répondre à son mari, resta un moment pensive et reprit :

— Tti as peut-être raison, chéri; cependant...

— Cependant ?

— Te rappelles tu (|ne lorscpie la Korrif;an , après nous avoir donné ces deux millions qui se

sont trouves dans ta boîte à crayons et dans mon carton à fleurs, nous a dit : « Voulez-vous encore des millions? En voulez-vous dix? En voulez-vous cent?» tu as répondu, il me semble t'entendre : « Peub ! c'estbien commun, des millions : il doit y avoir mieux que cela à demander ! »

— Parbleu! certainement, parce qu'alors nous croyions que la richesse avait besoin de l'assaisonnement d'une grande naissance; et puis l'expérience nous a démontré les tracas, les ennuis de Texistence d'un grand seigneur, réduit luimême h envier le sort d'un homme de génie ; alors nous avons demandé le bonheur au génie, à la gloire. »: Connais pas ! )> a répondu la gloire. « Adressez-vous ailleurs! »

— Au fait, en y réfléchissant, je suis assez de ton avis, et voilà le petit raisonnement que je me fais.

— Voyons le petit raisonnement de Minette!

— Avant d'avoir éprouvé par nous-mêmes ce qu'il y a au fond de la vie des grands seigneurs et des hommes de génie , cela ne nous suffisait pas d'être millionnaires, parce que, quoique riches, richissimes, nous nous serions dit, en voyant passer un marquis ou un grand poète : « Nous avons beau avoir des millions, ils ne no.is donnent ni la naissance ni la gloire ! '>

— Parfait, le petit raisonnement de Minette, parfait! car mainlenaul le bonheur que nous aurons à être millionnaires ne sera })Ius gâté par de méchantes envies, et nous dirons : u Passez, marquis ! passez, poëte illustre ! nous avons été grands seigneurs! nous avons été grand poëte! merci, nous savons ce qu'en vaut l'aune! »

— Oui, et, ma foi, nous resterons tout bonnement simples millionnaires.

— Simples millionnaires! allons doue ! s*écria Gilbert en haussant les épaules; c'est encore à cet endroit-là que nous avons été de véritables oisons. (Je dis nous, toujours pour m'exprimer comme M. le préfet de police.)

— Voyons, Bibi, entendons-nous. Nous sommes à jamais revenus de la gloire cl des grandeurs, n'est-ce pas?

— Oh ! oui. Dieu merci !

— Alors, comment veux-tu que nous soyons autre chose que de simples millionnaires?

— Pauvre Minette ! ma parole d'honneur, lu me fais de la peine !

— Explique-toi.

— Et le chameau?

— Comment, le chameau?

— Et la colique...

— La colique ?

— Nous! de simples millionnaires! nous qui

pouvons changer une commode en chameau ! et donner la colique a n'importe qui, aux bergers comme aux rois! s'écria Gilbert avec exaltation. Et tiens ! parbleu ! une idée! quand j'étais grand poëte, cet enragé amateur d'aulographes voulait me faire mettre ma signature à côté de celle de l'empereur Nicolas... J'ai toujours eu une dent contre cet autocrate-là, moi, depuis sa tyrannie contre les Polonais.

— Comme ça se trouve, Bibi : justement madame Badurcau, avant de voir en toi M. Bosco, t'avait élevé au rang de prince polonais, reprit Gilbcrte en riant. Ah çà, est-ce que tu voudrais...?

— Donner la colique à Nicolas?... Avec ça que je m'en priverai... Tu vas voir... Korrigan?

— Je suis là, répondit la voix; qu'ordonnezvous?

— Je veux qu'à l'instant Sa Majesté l'empereur de toutes les Ru'^sies ait une colique atroce.

— Oui, Korrigan, dit Gilberte, à cause de ces pauvres Polonais qu'il a tant tourmentés!

— C'est fait, dit la voix. Le czar était sur le point de signer l'arrêt de transportation d'une famille en Sibérie; il jette sa plume, se lève précipitamment de la table autour de laquelle siègent ses ministres et disparaît.

— Hein! Minette, quelle belle chose que la

colique, quand on sait s'en servir! Nom d'un petit bonhomme ! pour la rapidité c'est aussi beau que le télégraphe électrique! Et tu dis, ma pauvre chérie, que nous sommes de simples millionnaires, lorsque nous pouvons donner la colique à Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies ! la donner même à toutes les Russies ! Voyons, ça va-t-il ? Pendant que nous y sommes, donnons-nous la colique à toutes les Russies, hein ?

— Y penses-tu! il y a là tant de gens qui n'ont fyit de mal à personne!

— Allons, soit. Minette le veut , aucune des Russies n'aura la colique. Et pourtant je me suis laissédire qu'il existcdans ce payscertainsboyards qui ressemblent fort à nos seigneurs d'autrefois. Enfin, qu'ils j)rennent garde à eux, les boyards! C'est comme l'armée russe, autrichienne et prus- « sienne ; si jamais elle passait nos frontières ! Tiens, j| encore une idée, et une fameuse... Korrigan?

— Parlez, dit la douce voix, qu'exigez-vous? j

— Nous voulons que toute armée étrangère qui. sans avoir été attaquée, mettra le pied sur nos frontières pour vilipender la France, ait une colique atroce, depuis les empereurs et les généraux en chef, jusqu'au dernier pioupiou russe, autrichien ou prussien! Oui, nous voulons

qu'au moment où on leur commandera jOîie... feu!... pioupious, officiers^ généraux et empereurs soientmisà l'instant hors de combatcomme le général Poussard !

— Ma foi, oui, reprit Gilbertc en riant aux éclats; car, après tout, la colique ne tue personne, la guerre tue tant de pauvre monde !

— Vous serez obéis, répondit la voix, vous serez obéis comme vous l'avez été à propos du généra! Poussard.

Et la voix ajouta sans être entendue de Gilbert et de Gilberte :

— Ah! pourquoi leur vœu n'atteint -il pas tous ceux qui dans ce monde-ci sont sujets à cette folie furieuse qu'on appelle la guerre ! Le vœu de ces deux bons cœurs ferait à jamais régner la paix sur cette terre ; la paix fraternelle, féconde et libératrice !

— De simples millionnaires! répétait Gilbert dans son exaltation croissante ; nous qui venons d'assurer désormais l'indépendance de la France, en donnant une colique atroce à l'étranger, toutes les fois qu'il osera mettre le pied sur nos frontières sans avoir été attaqué ! Mais, Minette ! plus on l'approfondit, la colique, quand elle est bien appliquée, plus l'on reconnaît que la colique pourrait à la rigueur remplacer la Providence, si par malheur la Providence était défunte.

ClLBERT ET CILBERTE. 3. B

— Ah! Gilbert!

— Comment ! voilà , je suppose, un scélérat qui va voler, assassiner! v'ian ! il est saisi d'une colique atroce au moment de commettre son crime !

— C'est vrai, pourtant !

— Voilà un beau muguet, qui fait le gentil, le gracieux, le troubadour pour séduire la femme d'un honnête homme ; la malheureuse va oublier ses devoirs ; l'heure du berger a sonné ; mais v'Ian! mon troubadour est pincé par une colique atroce au moment où il fait la bouche en cour en disant : « Ame de ma vie ! volupté des cieux... » et autres fadeurs...

— Ah, ah, ah! fit Gilberte en riant de tout son cœur, je le vois d'ici !... quelle mine piteuse !

— Hélas! murmura la voix de la Korrigan sans être entendue des deux jeunes gens, ces vœux... ils ne songent pas à les formuler! Ils pourraient faire régner à jamais la vertu sur cette terre-ci !

— Je te dis. Minette, reprenait Gilbert , je te dis que la puissance de la colique est énorme ! Et ce n'est qu'un des mille moyens dont nous pouvons disposer. Mais, que veux -tu! d'abord éblouis , ahuris par notre merveilleuse aventure...

— Et il y avait bien de quoi !

— Nous avons pataugé , nous n'avons pas su nous servir de notre pouvoir, afin d'y trouver le bonheur; mais l'expérience nous vient, et cette fois nous le tenons, ce scélérat de bonheur !

— Voyons, qu'allons-nous faire?

— D'abord , penser au solide. Chère Korrigan, nous voulons dépenser... voyons, combien? Bah!... cinquante mille francs par quart d'heure.

— Ah ! mon Dieu ! Gilbert , qu'est-ce que tu dis là?...

— Je dis cela , parce que cinquante mille francs par quart d'heure font deux cent mille francs par heure, ou quatre millions huit cent mille francs par jour; mettons cinq millions, la pièce ronde.. . Si ça ne nous suffit pas, nous verrons ensuite... Voilà mon caractère!

— Mais tu es fou !

— Et vous, chère petite Korrigan, vous allez nous payer un jour d'avance, et désormais, tous les matins, à midi sonnant, nous voulons toucher notre paye du lendemain.

— Deux cent mille francs par heure ! dit Gilberte en joignant les mains, c'est à n'y pas croire ! Non, ajouta-t-elle naïvement, il n'y a pas dans le monde assez d'argent pour que la Korrigan puisse seulement nous faire la paye d'un jour!

— Ah ! tu crois cela, ma pauvre Minette? Eh bien, dis comme moi : « Korrigan, nous voulons avoir tout de suite nos cinq millions d'aujourd'hui. >»

— Ah ! par exemple, nous allons bien voir, reprit la jeune femme d'un air de doute. Et elle ajouta : «c Korrigan, nous voulons avoir tout de suite nos cinq millions d'aujourd'hui. i>

— C'est fait! repondit mélancoliquement la voix de l'invisible fée. Vous trouverez les cinq millions dans le premier tiroir de votre commode... et chaque jour, selon vos désirs, à midi, vous recevrez pareille somme, et davantage si vous le voulez.

Gilbert et Gilberte avaient couru vers la commode, lis virent le premier tiroir rempli de liasses de billets de banque. Gilbert en prit une au hasard, et en éparpilla le contenu sur la tablette de la commode en disant à sa femme :

— Eh bien! chéiie, qu'en penses-tu?

— Dame, je pense que de voir de si grosses sommes ça écœure... Qu'est-ce que nous allons faire de tant d'argent? mon Dieu!

— Le dépenser donc, et joyeusement! avoir un liôtel à nous, des cbevaux à nous, des diamants à toi. Car enfin, jusqu'ici, nous n'avions que la défroque de ceux dans la vie de qui nous entrions!

— C'est vrai, en étant le marquis et la marquise de Wontînur, c'est leur hôtel que nous avions et pas le nôtre.

— Evidemment. Aussi, avant une heure nous aurons, nom d'un petit bonhomme! l'hôtel Gilbert.

— Oh! avant une heure?...

— Tu verras, j'ai mon idée.

Puis réfléchissant et tressaillant :

— Ail! diable! mais j'y pense...

— Qu'as- tu donc ?

^ — Est ce que lu n'as pas lu dans les contes de fées que parfois les génies faisaient la farce, histoire de rire, de donner à leurs protégés des pièces d'or qui se changeaient en feuilles d'arbres ?

— Comment! tu crois notre chère petite Korrigan cipable de...?

— Non, non, mais enfin... qu'est-ce que ça lui ferait — et cela ne vous fâchera pas, n'est-ce pas, ma bonne pelile fée, — que nous envoyions madame IJadureau changer un ou deux de ces billets de mille francs... seulement pour avoir de la monnaie?

— Fais ce que tu voudras , répondit la voix, cet argent t'appartient.

Aussitôt Gilbert courut à la croisée, qu'il ouvrit, et se penchant au dehors, il appela :

— Madame Badurcau !... madame Badureau !...

— Mais, Gilbert, disait la jeune femme, tu oublies donc que les deux billets de mille francs que par plaisanterie tu as donnés à la portière étaient bons, puisqu'elle ne s'en est pas plainte? Et puis le million que nous avons fait avoir à Meunier et à sa femme était bien réel aussi.

— C'est vrai, je ne songeais pas à cela ; mais changeons toujours ces billets, puisque notre chère petite fée ne se formalise point. N'est-ce pas. Korrigan?

— Non, mes amis, reprit la voix, disposez à votre gré de votre argent.

— A propos de notre ami Meunier, reprit Gilberte, nous lui devons un million ; n'oublions pas cela, chéri?

— Quel million?

— Celui que nous devions lui donner plus tard, pour que leur joie soit double.

— C'est juste, Minette, il faut payer ses dettes ; c'est sacré. Korrigan, nous voulons qu'Auguste Meunier et sa femme aient aujourd'hui même leur second million.

— Oh! oui, rei)rit Gilberte; ils ont été aujourd'hui si gentils i)Our nous! 11 faut qu'ils aient leur second million avant l'heure à laquelle nous

devons les rencontrer à l'Opéra ; nous jouirons ainsi delà première fleur de leur joie.

— C'est fait! dit la voix. On apprend à l'instant à Auguste Meunier qu'une créance jusqu'alors inconnue, et se montant à un million, a été recouvrée au nom de la succession qui lui appartient.

— Vont-ils être contents ! dit Gilberte. Mais j'y pense, pourquoi ne leur donner que deux millions, à ces jeunes gens?

— Peste ! comme tu y vas !

— Dame... pour ce que cela nous coûte...

— C'est égal : deux millions font un fort joli denier. Et puis, vois-tu, si tout le monde était archimillionnaire , il n'y aurait plus de plaisir à l'être.

— Tu crois, chéri ?

— Certainement.

— Hélas ! déjà l'égoïsme ! murmura la voix de la Korrigan, sans être entendue de Gilbert et de Gilberte. Pauvres bons cœurs !... la richesse va-t-elle altérer leur pureté native?...

Madame Badureau s'était empressée d'accourir à l'appel de son locataire, et tout essoufflée, elle entra dans la chambre en disant :

— Ah! M. Bosco! vous devriez bien, vous qui êtes un fameux escamoteur, escamoter les cinq étages de l'escalier : ça serait fièrement

plus agrc.iblc pour moi, qui les grimpe, que votre tour de clmmcau!

— Prenez gnrde, madnme Badureau : si je voulais, je ferais disparaître les cinq étages, et celte chambre où nous sommes deviendrait à l'instant un rcz-de-chaussce... ah ! ah !

— Pardi ! c'est bien malin !...

— Vous allez peut-cire me dire que...

— ... Que j'ai vu ce tour-là, M. Bosco? reprit imperturbablement la portière en interrompant Gilbert. Oui, j'ai vu ce tour-là dans la féerie des PiluJes du Diable.., Les élages de la maison de Pierrot descendaient et se renfonçuient Vun dans l'autre comme une lorgnette de sjjcclacle... Connu, M. Bosco, connu!

— Ah ! ah ! ah ! fit Gilberte en riant aux éclats de la ligure dépitée de son mari, qui ne j)OUvail paivcuir à étonner madame Badureau. Bibi est vexé!

— Le fait est que c'est un peu vexant, reprit Gilbert, qui finit cependant par rire comme sa fcninie.

Puis remettant deux billets de mille francs à la portière, il lui dit :

— Voici deux billets de mille francs; voulezvous aller me les changer tout de suite?

— Bon! reprit madame Badureau d'un air méditatif ea tenant les deux billets et restant

immobile ; bon ! je prends les deux billets dans une main, je suis censée aller les changer... et puis après ?

— Comment? et puis après ?

— Et le tour, M. Bosco?

— Quel tour?

— Le tour des deux billets que je suis censée aller changer. Parions que je le devine ; je tiens bien serrés les deux billets de mille francs dans m.\ main, n'esl ce pas?

Et madame Badureau ferma en effet ses deux mains, dans chacune desquelles se trouvait un billet de mille francs.

— Je gage, M. Bosco, que vous allez me dire: « Par ma puissance magique, je veux que les deux billets que tient dans ses mains madame Badureau se changent en moîgneaux, ou en lézards, ou bien encore qu'ils se retrouvent dans son estomac. » Eh bien! connu ! M. Bosco : j'ai vu fiiirc ce tour-là par M. Comte, avec défunt Badureau, le jour où l'on a fait miauler trois chats dans sa tabatière!

— iMais il ne s'agit pas de tour! s'écria Gilbert impatienté, tandis que Gilberte riait de tout son cœur. J'ai besoin de monnaie, je vous dis d'aller m'en chcrclicr, rien de plus!

— Ah! très-bien; c'est différent, répondit la portière en se dirigeant vers la porte. Pardon,

M. Bosco. C'est qu'avec vous je vois partout le sac à la malice et la poudre de perlimpimpin... Je vas chez le changeur, et je vous rapporte la monnaie. En argent ou en or?

— En or ! en or ! dit vivement Gilbert ; nous voulons de l'or !

Et il ajouta :

— Ah ! j'oubliais... il y a ici près un loueur de voilures, rue Saint-Dominique ?

— Je ne sais pas, M. Bosco.

— Je le sais, moi, se dit Gilbert : c'est là que ma femme, quand elle était marquise de Montlaur, a envoyé chercher un remise pour se rendre le matin chez le duc de Saligny.

Et il reprit tout haut :

— Allez chez ce loueur de voitures, madame Badurcau, et ramenez-nous tout ce qu'il y a de plus beau en équipage. II nous faut, en outre du cocher, un domestique pour monter derrière la voiture; et surtout, madame Badurcau, n'allez pas croire qu'il s'agit encore d'un tour...

— Vous en seriez bien capable, M. Bosco. J'ai autrefois vu, avec défunt Badurcau, une féerie dans laquelle une voiture et des chevaux se changeaient en...

— Allez au diable, madame Badureau! C'est par trop fort! s'écria Gilbert; vous abusez de notre patience...

— Suffit... motus ! M. Bosco, je cours chercher votre or et votre voiture.

Et la portière disparut.

— Votre voiture ! votre or ! comme ca sonne

joyeusement à l'oreille! hein, Minette? reprit Gilbert, et quand tout à l'heure nous dirons : «t Notre hôtel, nos domestiques... »

— Comment! tout à l'heure ?

— Tu verras, j'ai mon idée! oui, tout h l'heure nous dirons : « Notre hôtel, nos gens, nos chevaux ! » car j'en reviens toujours là, nous n'avons pas joui de la richesse par nous-mêmes, quand nous étions le marquis et la marquise de Montlaur.

— C'est peut-être pour cela que nos richesses nous étaient indifférentes; nous y étions habitues.

— Aussi, maintenant, nous en jouirons d'autant plus, de nos richesses, que nous n'y avons par nous-mêmes jamais été habitués, car enfin, excepté durant la nuit de notre marquisat et le temps que nous avons passé dans la vie de George Hubert et de Louise, nous avons toujours vécu comme des gueux, ma pauvre Minette! Aussi étions -nous simples de vouloir nous fourrer dans la vie des autres, au lieu de rester dans la nôtre, en la rendant par notre pouvoir si belle, si heureuse, que nous n'ayons

plus rien à désirer. Dis, Minette? étions-nous simples !

— Eh! eh! pas tant simples, Bibi, car nous avons du moins acquis par expérience la certitude que le bonheur n'était ni dans les grandeurs ni dans la i-loire, deux choses que nous n'aurons plus à envier... C'est toujours cela de gagné !

— M. Bosco, accourut dire madame Badureau, votre voiture est en bas, et voici votre or, avec un domesiique pour monter derrière.

— Pour monter derrière notre or, madame Badurcau ?

— Mais non, M. Bosco, pour monter derrière votre voiture. Elle est attelée de deux chevaux gris superbes, tout ce que le loueur avait de mieux; je l'ai payé d'avance; c'est quarante francs que vous trouverez de moins dans les rouleaux, y compris le domesti(jue pour monter derrière. A propos, M. Bosco, vous ne voulez j)as déjeuner avant de partir? il est plus de midi.

— Minette, dit Gilbert, est-ce que tu as faim, toi?

— Oli ! mon Dieu, non, pas du tout; nous avons parié ce malin de tant de choses que j'ai oublié mon appétit.

— Sans reproche, dit madame Badurcau, ce

n'est pas comme le jour du quart d'oie où je prenais pour un prince polonais déguisé ce pauvre M. Bosco ; même que vous n'avez laissé que sa carcasse î Et là-dessus, je retourne à ma loge, où la bonne du propriétaire m'attend.

— Madame Badureau, un instant! reprit gravement Gilbert, qui, sans être vu de la portière, avait confectionné et ficelé un paquet où il introduisit entre autres ingrédients un morceau de pierre lithographique brisée. Madame Badureau, vous aimez beaucoup, n'est-ce pas, les tours de gobelet?

— Je les adore, M. Bosco.

— Eh bien! dit Gilbert en se retournant, prenez ce paquet de poudre à perlin)pimpin ; ouvrez-le dans:., dans... voyons : dans quatrevingt-dix-neuf jours, ni plus ni moins ; sans cela, le tour serait manqué.

— Soyez tranquille : j'attendrai les quatrevingt-dix-neuf jours.

— Prononcez alors ces mots magiques : Broubrou,

— Broiibrou^ fit madame Badureau; c'est très-facile, broubrou.

— Babra, babra, reprit imperturbablement Gilbert. Bribri.,.

— Babra, babra, fit madame Badureau. Bri' bri, bribri.

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