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— Très-bien, dit Gilbert. Ces mots prononcés, vous ouvrirez le paquet, et vous verrez un tour... oh! mais un tour comme vous n'en avez jamais vu.
— Savoir, reprit la sceptique portière en mettant dans sa poche le paquet ficelé. Enfin, dans quatre-vingt-dix-neuf jours nous verrons voir... et je vous jure sur les cendres de feu Badureau de ne pas ouvrir auparavant le paquet.
Et la portière sortit de la chambre en répétant, pour se les remémorer, les paroles magiques : Bribri, babra, broubrou.
— Chéri, dit gaie?nent Gilberte à son mari, qui commençait à développer les rouleaux de pièces d'or, qu'est-ce donc que cctle nouvelle niche que tu fais à cette pauvre madame Badureau ? Elle est bonne femme au fond, quoiqu'elle dise toujours qu'elle connaît tes tours... Mais tu ne me réponds pns, ajouta la jeune femme, à qui son mari, debout devant la commode, tournait le dos. Gilbert!... Gilbert !...
— Regarde, louche, fuis tinter, fais briller cet or, chérie ! Et ce n'est qu'une paillette de noire inépuisable trésor! s'écria Gilbert en montrant à sa femme les quatre-vingt-dix-huit pièces d'or étalées sur le marbre de la commode.
El prenant, maniant le brillant métal avec une
sorte de frénésie joyeuse, il le fit ruisseler entre ses doigts.
— Oh! mon Dieu, que d'or! que d'or! dit Gilberte éblouie.
Et elle ajouta dans sa curiosité enfantine :
— Laisse-moi donc y toucher aussi.
Et la jeune femme, ainsi que son mari, prenant l'or à poignées, le faisait tintçr sur le marbre de la commode.
Cent louis d'or! la somme n'était pas considérable, elle n'avait aucune importance si on la comparait aux cinq millions représentes par les billets de banque renfermés dans le tiroir de la commode; mais ce papier-monnaie, terne, souvent graisseux, sordide et à demi lacéré, n'offrait dans son aspect rien qui pût approcher de ce miroitement, si réjouissant aux yeux des deux jeunes gens, qui, jusqu'à ce moment, n'avaient jamais possédé une seule pièce d'or.
0 puissance magnétique de l'étincelant métal ! A peine Gilberte, cédant d'abord h une curiosité enfantine, eut-elle plongé ses doigts délicats au milieu des louis amoncelés , que sa main, cédant à leur puissante attraction, ne put les dessaisir; et d'un mouvement précipité, fébrile, elle les maniait et les faisait tinter et tinter encore sur le marbre retentissant.
— Korrigan ! s'écria Gilbert , nous voulons
avoir à Tinstant un de nos millions en or!
— Tous nos millions! s'ccria Gilbertc d'une voix palpitante. Nous voulons les voir... tous... tous en or !
— C'est fait ! répondit avec un accent mélancolique la douce voix de l'invisible fée. C'est fait!
Aussitôt le tiroir supérieur de la petite commode de noyer, qui contenait les millions en billets de banque, glissa vivement dans ses rainures, poussé par le flot de pièces d'or dont il fut soudain rempli, et qui, commençant à déborder ses parois, ruisselèrent en une cascade étincelante, sonore, et inondèrent le plancher de la chambrettc, qui, en quelques endroits, disparut complètement sous une épaisse couche d'or.
Gilbert et Gilbertc, ivres, fous de joie, se jetèrent à genoux, et tour à tour haletants ou riant d'un rire fiévreux, se mirent à remuer, à fouiller, à brasser ce trésor, où ils enfonçaient leurs mains jusqu'aux poignets, j)rcnant pour ainsi dire un bain d'or, se roulant sur l'or, nageant dans l'or; puis, Gilbert, se relevant, saisit sa femme par la ceinture, et tous deux, riant aux éclats, commencèrent à danser une sorte de valse frénétique sur cet amoncellement d'or, valse dont le crépitement métallique de l'or marquait la cadence !
Trois ou quatre coups sourds frappés de l'étage inférieur, au-dessous du plancher de la cliambrette, par un locataire irrité du tapage qu'il entendait au-dessus de sa tête, mirent fin à la valse effrénée des deux jeunes gens. Riant encore et presque hors d'haleine, ils tombèrent assis chacun sur une chaise.
— Aurez-vous bientôt fini votre infernal sabbat, là-haut? cria le locataire, qui, penché hors de sa fenêtre ouverte, s'adressait, courroucé, à ses voisins de l'étage supérieur.
Et il ajouta, grommelant :
— Oser faire un pareil tapage!... mauvais locataires de deux liards !
Puis la fenêtre se referma.
— M'iuvais locataires de deux liards! Parole d'honneur, il me fait de la peine, dit Gilbert.
Et montrant le trésor épandu sur le plancher:
— Nous qui venons de rouler sur l'or... des locataires de deux liards ! Si ce vieux n'était pas si guincheux et si malappris, je lui aurais flanqué cent billets de mille francs à travers la figure, pour lui montrer que nous ne sommes pas des locataires de deux liards!
— Ah! chéri î mainlenant que c'est passé, reprit Gilberte, on peut le dire, mais, en voyant tout cet or, j'ai eu vraiment comme le délire... comme une fièvre ! Et pourtant la vue de ces tas
de billets de banque ne m'avait pas produit le même effet !
— Et penser, Minette, que lorsqu'il n'y en aura plus, il y en aura encore! il y en aura toujours! Quel plaisir de dépenser... d'acheter tout ce qu'on voit!
— Cela doit être si amusant! Je m'en fais une vraie fêle!...
— Alors, Minette, commençons la fête : notre voiture est en bas... partons! Journée complèle , nous allons acheter toutes sortes de choses. Notre hôtel d'abord.
— Tu en reviens toujours là, chéri, mais comment est-ce possible?...
— Tu le verras, et nos emplettes finies, nous allons retrouver nos amis à l'Opéra... et... Ah ! une bonne idée! au lieu de souj)cr avec eux au Café de Paris, nous dirons à Meunier et à sa femme : « Vous nous avez régalés du spectacle, c'est à nous de vous donner à souper ; acceptez sans façon la fortune du pot^ dans notre chanibrclte. » Ils accepteront sans se douter de rien, et nous les mènerons souper dans notre magnifique hôtel... Voilà une surprise pour nos amis! Je ris d'avance de leur cbahissemcnt.
— Toujours cet hôtel... Mais, encore une fois, est-il possible de...?
— C'est mon secret, reprit Gilbert en interrompant sa femme. Parlons. Voilà ton ccharpe et ton chapeau... Hum ! c'est bien mesquin ! fit Gilbert en examinant Ja petite écharpe et le léger chapeau de crêpe, jadis la parure de la jeune femme pour ces beaux dimanches si impatiemment attendus ; modeste parure achetée au prix de tant de travail, de tant de veilles! C'est bien mesquin, cette toilette-là, ma pauvre chérie ! Notre cocher et notre domestique vont avoir une mince opinion de nous !
Puis se frappant le front :
— Mais que je suis béte ! Ma parole d'honneur, quand on n'a pas l'habitude de pouvoir tout ce qu'on veut, on l'oublie toujours, ce pouvoir!... Korrigan ! nous voulons, Gilberte et moi, être vêtus dans le dernier genre...
— 31ais pas si richement que cette bonne Juliette 31eunier, chère petite fée, dit Gilberte. Je me souviens que, quand j'étais marquise, je mhabillais toujours très-simplement le matin. Eh... eh... l'expérience sert toujours à quelque chose... Je voudrais seulement, chère Korrigan, une toilette de très-bon goût.
— Et nloi aussi. Korrigan, car lorsque j'étais marquis, j'aurais trouvé que ce brave Meunier avait Tair d'un dentiste, avec ses chaînes d'or, ses diamants à sa chemise et ses breloques.
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— C'est fait! dit la voix, vous êtes vêtus avec autant de simplicité que de bon goût.
— C'est, ma foi, vrai! dit Gilbert en remarquant la métamorphose subitement opérée dans la toilette de Gilberte. Ah! chère Korrigan, toutes les femmes voudraient vous avoir pour couturière et marchande de modes !
— Je crois bien! on porterait chapeaux, corsages et mantelets à la Korrigan^ dit Gilberte riant et se mirant dans son petit miroir. Et comme tailleur, quelle vogue vous auriez, chère petite fée!... car mon Gilbert a tout à fait l'air d'un élégant, d'un beau^ d'un merveilleux, ainsi que je disais quand j'étais marquise.
— Gilet à la Korrigan ! redingote à la Korrigan ! reprit Gilbert en partageant la gaieté de sa femme et se mirant à son tour dans la glace.
En ce moment, quelques pièces d'or ayant brui sous ses pieds, il dit à Gilberte :
— Et nos richesses que nons laissions sur le plancher! Korrigan, nous voulons que nos millions redeviennent billets de banque et retournent dans la commode, sauf une vingtaine de mille francs en billets et une centaine de louis d'or que nous allons emporter pour nos petites emplettes. Mieux qne cela : afin de n'avoir pas l'ennui de nous chaiger de tant d'argent, nous voulons toujours trouver
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dans notre poche la somme dont nous aurons besoin, si considérable qu'elle puisse être.
— Tu as raison, Bibi, c'est une monnaie beaucoup plus commode. Vous entendez, chère Korrigan?
— Ce sera fait, dit la voix, vous serez obéis.
— Et maintenant, vivent lor et la joie! Partons, ma Gilberte !
— Partons, mon Gilbert!
— lïélas! dit la voix mélancolique de l'invisible fée, sans être entendue des deux jeunes gens, qui sortaient à ce moment, celte fois ils n'ont pas adressé de touchants adieux à cette humble demeure, asile de leur amour et de leur laborieuse pauvreté ! Cette fois ils n'ont pas évoqué le pieux souvenir de leur modeste passé, ainsi qu'ils ont fait lorsque, demandant le bonheur à une grande naissance ou à la gloire, ils allaient entrer dans la vie du marquis et de la marquise deMontlaur ou de George Hubert. Ah ' c'est que, malgré la vanité des espérances de ces deux enfants cherchant le bonheur là où il n'était pas pour eux, leur désir d'obtenir ce que l'argent ne donne, ne donnera jamais : l'antiquité de race et le génie, leur désir naissait d'un sentiment élevé. Aussi gardaient- ils pieusement la mémoire de leurs jours d'épreuve, au lieu de Toubher comme à cette heure. En proie à l'ivresse
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de l'or, ils ne ressentent maintenant que des convoitises matérielles. La richesse déprave ou altère les meilleurs naturels. Pauvres bons cœurs! échapperont - ils à la loi commune de l'humanité? Hélas! en ce qui les touche, en ce qui me touche... l'avenir m'est voilé. Irai-je un jour rejoindre mes sœurs... pauvre Korrigan que je suis?
Une voiture de remise, assez convenablement attelée, attendait Gilbert et Gilberte à la porte de leur maison ; le loueur, quoique ce ne fût pas l'usage d'adjoindre un valet de pied au cocber, avait donné l'ordre à l'un de ses gens inoccupé de monter derrière la voiture, dont il ouvrit la portière lorsque les deux jeunes gens sortirent de cbcz eux.
— Mon garçon, lui dit Gilbert lorsqu'il fut placé à côté de sa femme, dites au cocber d'aller rue de l'Université... Il s'arrêtera devant un
grand hôtel situé vers le milieu de la rue... Il y a sur la porte un ceriteau avec ces mots : Hôtel à vendre ou à louer...
— Monsieur peut être tranquille. Je trouverai bien cet hôtel, repondit le domestique en fermant la portière et donnant ses ordres au cocher.
— Ah! chéri, je comprends, dit Gilberte au moment où la voiture se mit en marche, cet hôtel est celui dont tu me parlais en me disant : C'est le nôtre.
— Justement , plusieurs fois en passant je l'avais reluqué... Or, s'il convient à Minette, nous l'achetons, et ce soir nous y pendrons la crémaillère avec notre ami Meunier. Juge de sa surprise et de celle de sa femme, eux qui croiront venir souper dans notre petite chambre!
— Ton idée est excellente... ce sera charmant!
— Dis donc, Minette, pour un remise, elle n'est pas trop mal, cette voiture! reprit Gilbert en se prélassant sur les coussins. Mais elle nous fera l'effet d'un abominable fiacre quand nous aurons nos belles voilures à nous.
— De quelle couleur seront-elles, Bibi, nos voitures?
— Choisis.
— Le bleu d'azur, c'est si joli !
— Va pour le bleu d'azur... Et les livrées de nos domestiques , voyons , quel est ton goût?
— Le rose va si bien avec le bleu f...
Mais, Minette, nous ne pouvons pas avoir des domestiques habillés en rose, que diable!
— C'est juste... Eh bien! les livrées seront bleues comme les voitures.
— Oui, car lorsque nous étions dans notre marquisat, nos livrées étaient de même couleur que les voitures, et un marquis se connaît en élégance.
— Les collets seront orange et galonnés d'argent, n'est-ce pas, chéri? Ces couleurs vont trèsbien ensemble.
— Parfaitement.
— Mon Dieu, que c'est donc amusant de s'occuper de tout cela!
— Ah !... la voiture s'arrête, dit Gilbert en mettant la tête à la portière. ^
Puis s'adressant à sa femme, il ajouta :
— Eh ! ch ! avoue, Minette, que notre hôtel ne se présente pas mal?
Et il désigna du geste une grande porte co-
chère surmontée d'un entablement soutenu par
quatre grosses colonnes de pierres de taille ; on
voyait sur l'un des panneaux de cette porte un
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écriteau portant ces mots : Hôtel meublé à vendre ou à louer.
La portière s'ouvrit et le domestique dit :
— Est-ce bien là l'hôtel où monsieur voulait être conduit?
— Oui. Frappez et demandez si l'on peut visiter la maison, répondit Gilbert.
Et s'adressant à sa femme :
— Maintenant, tu comprends : l'hôtel est à vendre tout meublé; nous pourrons y être établis ce soir même.
— C'est, ma foi, vrai. Quel plaisir d'y recevoir nos amis !
Le domestique revint bientôt annoncer aux deux jeunes gens qu'ils pouvaient descendre et visiter l'hôtel, guidés par le suisse qui les attendait.
— Peste! un suisse! entends-tu. Minette? voilà qui est un peu meilleur genre que la mère Badureau, pour nous tirer le cordon !
— Tiens! un suisse... c'est donc comme à l'église? reprit Gilbcrte. C'est ça qui est drôle !
Les deux jeunes gens descendirent de voiture et entrèrent dans une cour immense au fond de laquelle s'élevait un magnifique hôtel ressemblant assez à lliôtel de Montlaur, car les anciennes et somptueuses résidences du faubourg Saint-Germain offrent à peu près le même
caractère dans leur construction. M. le suisse, grand et gros homme poudré, vêtu d'un habit à boulons armoriés, vint à la rencontre des deux jeunes gens et leur dit :
— Monsieur et madame veulent visiter l'hôtel ?
— Oui, répondit Gilbert avec une parfaite aisance, vu que nous désirons l'acheter, cet hôtel.
— Alors, reprit le suisse, je vais conduire monsieur et madame chez M. l'intendant ; il se trouve justement ici en ce moment.
— Allons chez l'intendant ! reprit Gilbert.
— Allons chez l'intendant! répéta Gilbertc. Et elle ajouta tout bas :
— Dis donc , Bibi , c'est joliment amusant d'acheter un hôtel !
— Écoute donc, reprit Gilbert : si ça t'amuse tant, nous en achèterons un tous les jours ; nous pouvons parbleu bien nous permettre ce délassement !
Le suisse conduisit les jeunes gens chez M. Vinlendant, Ce dernier habitait un bt^timent dc'pendantdevastes communs, bâtisdansune cour sépjirée de la cour d'honneur par une muraille garnie de charmilles et ombragée de tilleuls. Le suisse ayant sonné à la porte de l'intendant , sa servante vint ouvrir, et, bientôt instruite du motif de la visite de Gilbert et de Gilbcrte, les
introduisit dans le cabinet de son maître , gros homme à figure rose, lisse et souriante, et de qui les petits yeux fins et perçants disparaissaient sous le miroitement de ses besicles d'or. Sa servante lui ayant dit : u Monsieur et madame désirent acheter l'hôtel, » M. l'intendant quitta le bureau chargé de papiers devant lequel il était assis, s'avança d'un air empressé vers Gilbert et Gilberte, s'inclina profondément, et leur indiquant des fauteuils :
— Veuillez, monsieur et madame, prendre la peine de vous asseoir, dit-il.
— Monsieur, lui dit Gilbert , à en juger par l'apparence, cet hôtel paraît devoir nous convenir, à 31inettcct à moi...
Et comme l'intendant manifesta un léger étonnement à ce mot Minette, Gilbert ajouta carrément :
— Minette... c'est ma femme, c'est madame que voici, et à qui je donne ce petit nom damitic...
L'intendant ne dit mot et s'inclina.
— Et en retour, ajouta Gilberte non moins carrément que Gilbert, moi, j'appelle souvent mon mari Bibi... Et voilà...
L'intendant s'inclina de nouveau sans pouvoir dissimuler un geste de surprise.
— Maintenant, monsieur, qne Vous connais-
scz nos petits noms, poursuivit Gilbert, parlons affaires !
L'intendant s'inclina une troisième fois, en continuant d'observer, à l'abri des verres étincelants de ses besicles, ces visiteurs de Thôtel, qui lui semblaient fort étranges.
— Primo... d'abord, poursuivit Gilbert, dans le cas où Ihôtel nous conviendrait, nous voudrions y coucher ce soir même.
L'intendant regarda Gilbert avec ébahissement.
— Il est entendu, ajouta le jeune homme, qu'avant d'y coucher , nous l'aurons payé comptant, cet hôtel...
— Payé... rubis sur l'ongle! reprit Gilberte. Ah çi\ ! combien qu'il vaut Thôtel ?
L'intendant observait les deux jeunes gens avec une attention et une surprise croissantes ; il parut hésiter un moment à leur répondre ; cependant, après réflexion, il reprit, par acquit de conscience :
— Le prix de l'hôtel non meublé est de huit cent soixante mille francs, sans compter les frais d'acquisition.
— Bon ! fit Gilbert, mettons , si vous voulez, un million avec les frais.
— Et n'en parlons plus ! ajouta Gilberte. L'intendant crut décidément parler à des fous
ou à de mauvais plaisants. Cette pense'e, se trahissant sur sa physionomie, fut devinée par Gilbert, qui reprit :
— Avant d'aller plus loin, mon brave monsieur, comment vous appelez-vous ?
— Guêpier, répondit presque machinalement l'intendant.
— Tiens! ce drôle de nom ! dit Gilbcrte en riant ; Guêpier, comme on dirait un nid de guêpes.
— Madame! s'écria l'intendant perdant patience; madame!
— Mon brave M. Guêpier, calmez votre courroux, reprit Gilbert ; Minette n'a pas eu l'intention de vous insulter, parole d'honneur!
— Ah ! par exemple ! pauvre cher homme ! répondit la jeune femme, j'ai trouvé son nom drôle; je l'ai dit, j'ai ri, et voilà tout.
— Monsieur, s'écria l'intendant en se levant, finissons !
— Diable! comme vous y allez, M. Guêpier, nous n'avons pas seulement commencé , reprit Gilbert.
Puis foiiilîant h sa pocbe et en tirant un paquet de billets de banque qu'il jetri sur le bureau de l'inlendant, le jeune bomme ajouta :
— Comptez , il doit y avoir là quelque chose comme deux cent mille francs.
Et plongeant de nouveau sa main dans ses poches devenues inépuisables par le pouvoir magique de la Korrigan, Gilbert jeta suecessivement sur le bureau de M. Guêpier cinq paquets de deux cent mille francs chacun, en disant :
— Cela doit faire un petit million. Et maintenant, causons, mon brave M. Guêpier.
L'intendant stupéfait feuilleta au hasard un des paquets de billets de banque, en examina quelques-uns, les trouva excellents et regarda les deux jeunes gens avec un nouvel ébahissement.
— Mon cher M. Guêpier, reprit Gilbert , ce petit million est une manière de cautionnement que nous vous donnons, afin de vous prouver que nous ne vous faisons pas une farce en vous parlant de l'acquisition de cet hôlel.
— Monsieur, reprit respectueusement l'intendant, fiisciné par la vue des billets, je ne me serais pas permis de supposer...
— Allons! M. Guêpier, soyez franc : vous voyez deux jeunes gens qui répondent entre eux aux noms de Minette et de Bibi, ce qui ne se fait guère dans la belle société... Ces deux jeunes gens viennent vous proposer d'acheter un hôtel d'un million.
— Alors naturellement vous pensez que c'est une farce, reprit Gilberle. Rien de plus simple. .. nous ne vous en voulons pas.
— Madame, dit l'intendant, j'avoue que j'ai été un peu surpris delà facilite avec laquelle monsieur traitait une affaire si considérable; mais...
— En deux mots voici la chose, mon cher 3f. Guêpier, dit Gilbert en interrompant l'intendant : j'étais dessinateui lithographe, ma femme fleuriste ; je m'appelle Gilbert, et elle Gilberte; nous avons fait un héritage énorme. Nous ne sommes pas de ces gens qui , parce qu'ils sont devenus du jour au lendemain millionnaires, M. Guêpier, entendez-vous? archimillionnaires...
— Monsieur, dit l'intendant en s'inclinant profondément, je ne doute pas un instant de...
— Nous ne sommes pas de ces gens, poursuivit Gilbert, qui, parce qu'ils sont devenus archimillionnaires , se gênent , se rengorgent, se boursouflent pour se donner bon genre et des airs de seigneurs...
— Merci !... nous sortons d'en prendre, ajouta Gilberte. Aussi, nous allons, ma foi, à la bonne franquette. Or donc, mon brave homme, vous ne m'en voulez plus d'avoir ri de votre nom de Guêpier?
— Ah! madame, madame, madame! fit l'intendant, comme s'il eût dit son mcâ culpâj cette aimable plaisanterie prouvait les connaissances de madame en histoire naturelle.
— Très-bien , M. Guêpier, reprit Gilbert ;
vous comprendrez qu'étant archimillionnaires, nous voulons, comme on dit, passer la vie trèsdouce; et, pour commencer, acheter cet hôtel, s'il nous convient.. .mais à la condition découcher ici ce soir, et d'amener souper, avec nous, deux de nos amis.
— Monsieur, s'écria l'intendant saisi d'une inspiration subite, je ne sais qui... répondait à je ne sais... quel grand roi...
— Ni moi non plus, fit Gilberte en riant. Et toi, Bibi, le sais-tu?
— Pas davantage, Minette. Continuez, M. Guêpier.
— J'avais donc l'honneur de dire à monsieur et à madame, qu'un des serviteurs d'un grand roi lui répondait : « Sire, si ce que Votre Majesté me commande est possible, c'est fait; si c'est impossible, ce sera fait ! »
— Absolument comme s'il avait une Korrigan à ses ordres, reprit Gilberte en souriant à son mari d'un air d'intelligence. Nest-ce pas, chéri ?
— Absolument.
M. Guêpier sourit aussi d'un air extrêmement satisfait comme s'il eût compris l'interruption, et continua :
— J'ai les pleins pouvoirs de madame la comtesse d'Orbeval pour...
— Tiens ! dit vivement Gilberte, cet hôtel appartient à madame dOrbeval?
— Oui, madame...
— Voilà une brave femme ! elle a préféré quitter le monde, et un bel hôtel comme celuici, plutôt que de tromper sournoisement son mari, comme tant d'autres, ajouta Gilberte. Ah çà ! est-elle toujours heureuse avec M. deEaudricourt?
— Comment! madame sait...?
— Eh! eh!... cela vous étonne, n'est-ce pas? M. Guêpier, que de petites gens comme nous sachent les histoires du grand monde !
— J'aurai Thonneur de répondre à madame, reprit gravement l'intendant, que si madame n'est pas de ce qu'on appelle du grand monde... elle aurait pu en cire...
— Ah, ah , ah !... fit Gilberte en riant, vous ne croyiez pas si bien dire, mon pauvre cher homme; telle que vous me voyez, j'en ai été, du grand monde... du grandissime monde; mon Dieu, oui... et Bibi aussi!
— C'est comme Minette a Thonneur de vous l'aflirmcr, ]\I. Guêpier, reprit Gilbert. Voilà qui vous surprend?
— Point du tout, monsieur, répondit intrépidement M. Gucjjicr, point du tout. Depuis trente ans que je suis intendant , je ne me suis
jamais, au grand jamais, permis de m'ëtonner de rien : c'est une des respectueuses habitudes de ma profession... J'aurai donc l'honneur de répondre à madame que, grâce à Dieu, mon excellente maîtresse , madame la comtesse dOrbeval , est aussi heureuse que possible ; et pour en revenir au désir de monsieur, qui tient absolument à prendre ce soir possession de cet hôtel, s'il l'achète , j'aurai l'honneur de lui répéter qu'ayant les pleins pouvoirs de madame la comtesse pour la vente de cet immeuble, qui est sa propriété particulière, je puis prendre sur moi, lorsque j'en aurai touché le prix, de mettre monsieur et madame en possession de l'hôtel, en attendant que l'acte d'acquisition soit passé.
— Bravo ! M. Guêpier , vous êtes un homme d'or, dit Gilbert; mais ce n'est pas tout, nous voulons donner ce soir un fin souper à deux de nos omis... nous voulons des fleurs, des bougies partout; nous voulons qu'il y ait des domestiques en livrée dans l'antichambre; nous voulons, enfin , tout le tremblement et tout ce qui s'ensuit, nom d'un petit bonhomme !
— Monsieur ! s'écria 31. Guêpier dans l'élan de son inspiration, avec de l'argent et un intendant intelligent et dévoué, tout est possible à Paris !
— L'intendant intelligent et dévoué, ce sera vous, mon brave M. Guêpier, si Minette y consent, reprit Gilbert ; et quant à l'argent, il ne vous manquera pas ; vous avez déjà un million, voilà encore deux cent mille francs.
— Etaliez donc! fit joyeusement Gilberte. En avant les millions! c'est convenu : M. Guêpier sera notre intendant ; il a une bonne figure !
— Madame, si vous m'bonorez de votre confiance, répondit M. Guêpier en s'inclinaiitdenouveau, je ferai en sorte que mes services aient la bonté que vous daignez remarquer dans ma figure ; mais je n'ose me bercer de l'espoir d'entrer au service de si bons maîtres , car enfin, dans le cas où l'bôtcl ne conviendrait pas à monsieur et à madame, ou si le prix leur paraissait trop élevé...
— Nom d'un petit bonhomme ; monsieur notre intendant, ne nous parlez jamais du prix de rien ! s'écria Gilbert. Parler du prix des choses ! Est-ce que vous croyez avoir simplement affaire à des grands seigneurs? Apprenez qu'un lithographe et une fleuriste sont au-dessus de pareilles misères et que rien n'est trop cher pour eux!
— Oh ! Bibi ! s'écria gaiement Gilberte en interrompant son mari, une idée à Minette !
— Voyons.
— Nous ne rougissons pas de notre état, nous autres.
— Parbleu !
— Les grands seigneurs se font appeler M. le marquis, M. le duc, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je veux que nos domestiques nous appellent : Madame la fleuriste et M. le lithographe, de même qu'on dit : M. le marquis et madame la marquise. Tiens ! chacun a son amour-propre, tant pis !
« Ils sont fous! pensa M. Guêpier; la joie d'héritier aura tourné la cervelle de ces étourneaux. Mais quelle que soit la durée de leur héritage, je peux faire ici une fortune... »
— Ah! chérie, reprit Gilbert avec émotion, ton idée ne me fait pas rire : elle me touche, elle part de ton bon cœur. En nous faisant appeler du nom de notre état , c'est une manière de l'honorer, de prouver que nous ne sommes pas de CCS vaniteux imbéciles qui, enrichis par hasard, rougissent du métier qui leur donnait du pain.
— Tu as raison, et tu rends Minette toute fière de son idée. Puis, vois-tu, en nous entendant toujours appeler M. le lithographe et madame la fleuriste, cela nous rappellerait ce que nous avons été, si nous devenions jamais assez bêtes pour l'oublier.
OILBERT ET GILBEATE. 5. 12
— Bons cœurs ! murmura la voix de l'invisible Korrigan, sans être entendue des deux jeunes 2;ens ni de M. Guêpier. Je les retrouve!... bons cœurs!... Ah ! puisse la richesse ne pas altérer leur excellent naturel !...
— M. notre intendant, reprit Gilbert, vous parliez du prix de Thôtel : c'est inutile; seulement répondez-moi franchement : est-ce bien meublé ici? Enfin, est-ce cossu ?
— Je puis affirmer à monsieur que...
— Comment , M. Guêpier , vous m'appelez monfiieur tout court? vous n'avez donc pas entendu ma femme? Je tiens à mon titre, moi , autant qu'un duc au sien, nom d'un petit bonhomme I
— Pardon, se hâta de répondre M. Guêpier; j'affirmerai donc à M. le lithographe...
-^Très-bien!... Hein! Minette, comme ça ronfle !
— A mon avis, ça sonne joliment mieux à mon oreille que M. le marquis...
— J'affirmerai donc à M. le lithographe et à madame... la fleuriste, reprit M. Guêpier, que l'hôtel d'Orbeval est admirablement meublé. Madame la comtesse l'avait fait complètement restaurer, repeindre et redorer, avant de se séparer de M. le comte, et ces travaux, ainsi que ceux de l'ameublement, étaient terminés à peine
depuis quinze jours , lorsque madame la comtesse a quitté subitement Paris... Le seul ameublement de l'hôtel (j'en ai ici les devis et mémoires acquittés) a coûté deux cent quatre-vingt-cinq mille francs. J'entre dans ces détails afin de constater la somptuosité des appartements. Du reste, si M. le lithographe achète cette propriété meublée, le linge, l'argenterie (elle est magnifique), les porcelaines, les verreries, les services de table, sont considérés comme faisant partie du mobilier, ainsi (|ue la cave des mieux montées... Monsieur... le lithographe et madame la fleuriste n'auraient donc, comme on dit, à apporter ici, ce soir, que leur bonnet de nuit. J'aurai cependant une réserve à faire.
— Laquelle, M. Guêpier?
— Il y a dans cet hôtel un mystère.
— Oh! oh! entends-tu, Minette? Ca devient très-amusant. Voyons le mystère!
— Cet hôtel appartenait avant la révolution au père de madame la comtesse ; il y avait fait pratiquer , lors de la terreur, une cachette trèssecrète, pour y cacher des papiers, de l'argent, et au besoin s'y cacher lui-même.
— Et cet argent et ces papiers se trouvent encore ici ?
— Non, monsieur... le lithographe; mais madame la comtesse, au moment de quitter précipi-
tamraent Paris, m*a fait dire par sa première femme de chambre, qui l'avait élevée, de lui remettre un coffret renfermé dans cette cachette, oubliant sans doute que, tout en sachant l'existence de ce réduit secret, j'ignorais en quel endroit il se trouvait. Il se pourrait donc que. d'un moment à l'autre, madame la comtesse envoyât quelqu'un chercher ce coffret, ou me fît donner par écrit les instructions nécessaires pour le trouver.
— Rien de plus simple, M. Guêpier, nous achetons l'hôtel sans ce coffret.
— Cette réserve faite, tout ici est à la disposition de monsieur et de madame, répondit l'intendant.
Puis se frappant le front :
— Hé ! mais j'y songe : il serait très-facile de satisfaire au désir de monsieur et de madame, qui veulent avoir dès ce soir leur maison montée ; madame la comtesse avait fait justement renouveler les livrées de sa maison , pour une grande fête qu'elle devait donner peu de lemj)S avant sa séparation d'avec M. le comte : ces livrées, de la plus grande richesse, n'ont jamais été portées ; elles étaient à peine confectionnées lors([uc madame la comtesse a quitté la France ; elles sont ici. M. le lithographe pourrait donc, selon son désir, avoir ce soir ses gens de livrée dans son antichambre.
— Un instant, dit Gilberte : de quelle couleur est-elle , la livrée ?
— Elle est bleu, collet et parements orange, galonnés d'argent, madame... la fleuriste.
— Entends-tu. Bibi ? justement la couleur que nous voulions. Comme ça se rencontre!
— Ma parole d'honneur, Minette, un intendant comme M. Guêpier vaut la Korrigan !
— N'est-ce pas, chéri? Alors il faut la renvoyer, cette pauvre petite...
— Nom d'un petit bonhomme, un instant !... comme tu y vas ! Qui sait si nous n'aurons pas encore besoin d'elle ?
— Je me permettrai de faire observer à madame... la fleuriste, reprit respectueusement rintendant, que je serais désolé , véritablement désolé, de fciire renvoyer de chez elle... une personne qui sans doute a été honorée de sa confiance...
Gilberte se mit à rire en regardant son mari, et répondit :
— Ah ! dame ! M. Guêpier, sans reproche et malgré voire mérite, vous n'êtes que delà Saint- Jean auprès de notre petite Korrigan!
— J'aurai l'honneur de répondre à madame... la fleuriste que , sans déprécier cette personne, je la défie de faire ce que je suis capable de faire aujourd'hui. Si M. le lithographe achète l'hôtel,
s'il me fait l'honneur de me prendre à son service, s'écria M. Guêpier piqué d'amour-propre, je me sens capable de prodiges!
— Oh! oh! M. l'intendant, reprit Gilbert, il vous faut, en effet, accomplir des prodiges pour rivaliser avec notre chèi c petite servante.
— Une servante! reprit M. Guc[)icr. Une petite servante à la tête d'une maison aussi considérable que celle-ci ! monsieur n'y songe pas! Cette petite servante pourra-t-elle, comme je prends rengagement formel et sur l'honneur de le pouvoir d'ici à ce soir, pourra-t-elle réunir le nombreux personnel de la maison de monsieur et de madame, s'ils veulent bien me charger de ce soin ?
— Voyons le personnel de notre maison , M. l'intendant?
— Monsieur et madame veulent une excellente maison ?
— Excellente, fit Gilbert.
— Excellentissime! lit Gilberte.
— Alors, reprit M. Guéj)ier, je tablerai sur la maison qui était celle de madame la comtesse... Elle dé])cnsait environ cinq cent mille francs par an... et...
— Ah çà ! M. l'intendant, dit Gilbert, est-ce (jue vous pl.iisantez, avec vos cinq cent mille francs par an?...
— Monsieur et madame ne m'ont-ils pas dit qu'ils voulaient une excellente, une excellentissime maison ? ce sont leurs propres expressions. Or, à moins de cinq cent mille francs par an... il est bien difficile de...
— Cinq cent mille francs, hein , Minette? dit Gilbert en haussant les épaules ; quelle misère!
— Ne m'en parle pas, Bibil ça fait pitié!
— Mais, M. l'intendant, c'est cinq cent raille francs par jour, au petit moins, que nous voulons dépenser... entendez-vous?
— Je comprends la plaisanterie que M. le lithographe me fait l'honneur de m'adrcsser, reprit en souriant M. Guêpier ; il veut, comme on dit, jeiei^ son argent par les fenêtres; ceci le regarde. Quant à moi, je me fais fort, avec cinq cent mille francs par an , de tenir cette maison sur le pied le plus grandiose... et cela, dès ce soir... oui , je m'y engage, et dès ce soir la maison sera ainsi qu'il suit composée sous mes ordres.
— Voyons, dit Gilbertè, c'est très-amusant.
— Comptons un peu le nombre de gens strictement nécessaire à notre service, reprit Gilbert ; nous penserons plus tard au superflu...
— Service de Vintérieiir, dit M. Guêpier en enflant ses joues : un premier maître d'hôtel, un second maître d'hôtel , deux argentiers,
six valets de chambre, dix valets de pied.
— Total : vitigt personnes pour le service de noire intérieur... Peuh!... c'est assez mesquin ! fit Gilbert. Queii dis-tu, Minetle?
— Enfin, essayons toujours ! M. Guêpier nous assure qu'ainsi nous ne serons pas trop mal servis...
— Service, 'particulier de madame la fleuriste^ reprit M. Guêpier : (\e\i\ valets de chambre...
— Comment! des valets de chambre? dit Gilhcrtc. Vous croyez donc que je vais m'habiller devant des hommes, M. Guêpier? En voilà une idée baroque!
— Je ferai observrr à madame... que ses valets de clianihn; seront destinés au service extérieur de son appartement; à introduire chez elle les visites, etc., etc. ; son service personnel sera fait par une première femme de chambre et par deux autres femmes. Je ne parle que pour mémoire du service de la lingerie, sous les ordres de la femme de charge, et j'arrive au service de la bouclie!
— Ah. ah! voyons le service de notre bouche, reprit Gilbert. Combien faudra-t-il de personnes pour nous faire manger, nous deux Minette, toujours selon le strict nécessaire?
— Un chef (les cuisines, continua M. Guêpier, un sous-chef, deux entremettiers, un saucier,
un rôtisseur, quatre aides ; maintenant pour Toffice : un officier avec deux aides ; pour la cave : un sommelier et un aide.
— Est-ce tout pour notre bouche, M. Guêpier?
— Oui, M. le lithographe.
— Total : quinze personnes pour nous la remplir, la bouche! dit Gilbert ; qu'est-ce qui croirait cela, chérie, en voyant ta petite bouche si mignonne?
— Ne m'en parle pas, Bibi ! nous aurons l'air de Gargantuas ; c'est risible ! Voilà donc une quinzaine de gaillards, employés du soir au matin h nous faire manger tous les deux ! Mais M. Guêpier dit que c'est là le strict nécessaire... Il faut en passer par là... plutôt que de mourir de faim !
— J'arrive au service des écuries, dit M. Guêpier, bêtes et gens.
— Voyons, reprit Gilbert, combien de bêtes, combien de gens pour nous fnirc marcher?
— Un piqueur, chef des écuries composées de douze chevaux, poursuivit l'intendant; le premier cocher de M. le lithographe, le premier cocher de madame la fleuriste ; deux seconds cochers; quatre grooms, pour servir de postillons dans les attelages à la Daumont, monter derrière le cabriolet de monsieur, ou le suivre à
cheval; six palefreniers. Voitures : la berline, la calèche et le coupé de madame ; le coupé, le brougham, le cabriolet, le tilbury, Taméricaine de monsieur.
— Très-bien, dit Gilbert ; total : quinze personnes, douze chevaux et huit voitures, pour remplacer nos jambes !
— Avoir tant de voitures, tant de chevaux à ses ordres, et n'être pas seulement bancroche ou impotent! quel dommage! hein, Bibi? dit Gilberte.
— Tel est le personnel nécessaire , reprit M. Guêpier, le personnel strictement nécessaire à une excellente maison. Le superflu est naturellement sans limites. Quant au personnel en question, je me fais fort de le réunir avant ce soir, et surtout de réunir la crème des serviteurs.
— Ah çà... et comment diable vous y prendrez-vous, M. notre intendant? dit Gilbert assez surpris. Il est deux heures, et nous voulons revenir souper et coucher ici à onze heures.
— Avec cela, M. le lithographe, dit M. Guêj)ier en montrant les liasses de billets de banque étalés sur le bureau ; avec cela, tout est possible. Je cours chez un de nos voisins, le duc deMcrcœur...
— Tu sais, Bibi ? le mari de cette johc du-
chessc pour qui j'ai fait cette charmante coiffure de fleurs naturelles et de diamants?
— Oui, oui, elle assistait au bal de notre marquisat, répondit Gilbert avec suffisance. Elle est, pardieu, bien venue me réclamer sa valse, et je l'ai fait valser, sans compter qu'elle était notre cousine.
« Décidément la tête a déménagé , pensa M. Guêpier; la femme dit qu'elle a fait une coiffure pour madame la duchesse de Mercœur, le mari dit qu'il a fait valser cette grande dame. . . et qu'elle était sa cousine... L'héritage leur a tourné la cervelle. Je ne m'en plains pas, s'ils me prennent pour intendant. »
— Ainsi donc, M. Guêpier, reprit Gilbert, vous courez chez notre voisin, le duc de Mercœur. Très-bien... mais quel rapport cette course a-t-elle avec nos domestiques futurs?
— Un très-grand rapport, M. le lithographe, et vous allez le comprendre : M. le duc de Mercœur a une maison parfaitement montée, tous gens du premier choix... Eh bien, moi, je les lui prends, ses gens !
— Comment, vous les lui prenez?
— Je les lui prends, répondit M. Guêpier d'un air capable, son premier cocher fût-il sur son siège ! son chef de cuisine fût-il à ses fourneaux I
— Et l'explication de ce prodige, M. Guêpier? dit Gilbert, car vous me paraissez décidément tourner au magicien.
— Le prodige est bien simple : je dis à son piqucur, à ses cochers: «Voilà cent louis de gratification pour chacun de vous, je double vos gages et je vous paye six mois d'avance... suivez-moi!...)» Le cocher saute à bas de son siège et me suit, le chef des cuisines quitte ses fourneaux et me suit.
— Ah! ah! ah! dit Gilberte en riant aux éclats, c'est pourtant possible... Je vois d'ici M. Guêpier ayant derrière lui cette queue de gens qu'il enlève à nos voisins.
— Oui, madame la fleuriste, reprit l'intendant triomphant. J'arrive ici suivi d'une véritable queue de cuisiniers, de maîtres d'hôtel, de valets de pied, de...
— Mais, nom d'un petit bonhomme! M. l'intendant, reprit Gilbert, il se trouvera bien quelques-uns de ces domestiques qui soient assez attachés à leur maître pour ne pas le laisser ainsi en plan, par cupidité?
— Ah! ah! ah! reprit en riant M. Guêpier, si un pareil phénix existe, il est introuvable. Rassurez-vous, M. le lithographe.
— Dis donc, Gilbert, reprit la jeune femme, qui ne riait plus, c'est triste, pourtant.
— Quoi, Minette?
■ — De penser que Ton fait tant de vilaines choses pour de l'argent.
— Dame! que veux-tu ? c'est triste pour ceux qui les font, ces vilaines choses ! Et encore non, car je suis sur que tous ces gaillards-là seront gais comme des pinsons en suivant tantôt M. Guêpier à la queue leu-leu.
— M. le lithographe est parfaitement dans le vrai ; il verra quelle figure respectueusement enchantée ses gens lui feront ce soir. Enfin, si je ne puis compléter mon personnel chez M. le duc de Mercœur, j'irai chez M. le marquis de Montlaur, un autre de nos voisins. L'occasion est excellente : M. le marquis a reçu un coup d'épée qui met ses jours en péril ; ses gens seront donc très-faciles à emmener si je ne complète pas mon personnel chez M. le duc de Mercœur, et, s'il le fallait, j'irais butiner ailleurs. Quant aux voitures, aux chevaux, aux harnais, les marchands ne demandent qu'à vendre, et en deux ou trois heures un piqueur intelligent peut monter son écurie, meubler ses remises et sa sellerie. Ainsi donc, si M. le lithographe achète l'hôtel et m'honore de sa confiance, à onze heures sonnant l'hôtel sera éclairé a giorno, le jardin illuminé, les deux suisses au péristyle, les gens de livrée sous le vestibule, les valets de
chambre dans les salons d'attente, et le souper servi. J'en donne ma parole d'intendant à M, le lithographe et à madame la fleuriste, ma promesse sera fidèlement accomph'e : ils conviendront peut-être alors que cette petite servante, en qui leur confiance paraît placée, n'aurait du moins pas mieux fait que moi.
— C'est ce que nous verrons ce soir, reprit Gilbert, car si Minette y consent, nous achetons l'hôtel les yeux fermés... et nous vous prenons pour intendant.
— Ça va, Bibi. Tant pis, achetons l'hôtel!
— Quoi ! dit M. Guêpier, sans même visiter la maison?
— Parbleu ! répondit Gilbert, ce sera bien plus amusant pour nous de voir ce soir l'hôtel pour la première fois, n'est-ce pas, chérie?
— Certainement; c'est une surprise que nous nous ferons... à nous-mêmes, en la faisant à nos amis.
— Ainsi donc, à ce soir, M. notre intendant, dit Gilbert en se levant avec sa femme. Que tout soit prêt, le souper servi... A [)ropos, ajouta le jeune homme en fouillant à son inépuisable poche, avez-vous assez d'argent?
— J'en ai plus que suffisamment, M- le lithographe. Je vais vous donner un reçu des douze cent mille francs que vous venez de verser en-
tre. mes mains. Je vous demande seulement la permission de visiter les billets un à un. Tout le monde est sujet à erreur, et...
— Visitez à votre aise, M. notre intendant, dit Gilbert en prenant son chapeau et sortant avec sa femme. Ce soir vous me donnerez votre reçu.
— Mais, M. le lithographe, laisser entre mes mains une somme si considérable, sans avoir de moi seulement une simple reconnaissance!
— M. Guêpier, si nous vous croyions un fripon, nous ne vous prendrions point pour intendant, dit Gilbert. A ce soir donc, et surtout que le souper soit bon.
M. Guêpier courut ouvrir la porte de son appartement aux deux jeunes gens, qu'il accompagna jusqu'à la grande porte de l'hôtel ; là, ils trouvèrent leur voiture, dans laquelle ils montèrent pour aller faire des emplettes jusqu'à l'heure d'aller rejoindre à l'Opéra Auguste 3Ieunier et sa femme.
La fin de la journée fut pour Gilbert et pour Gilberte un continuel enchantement. Se faisant conduire de magasin en magasin, achetant tout ce qui leur plaisait, diamants, bijoux, étoffes, tableaux; achetant enfin pour le plaisir d'acheter tout ce qui attirait ou flattait leurs regards ; nos jeunes gens payaient comptant sans jamais rien rabattre sur les emplettes les plus considérables. Aussi savouraient-ils les obséquieux empressements des marchands, et lorsque ceux-ci s'informaient respectueusement du nom et de la demeure de ces opulents clients, afin de faire porter chez eux tant de riches acquisitions :
— Écrivez : Madame la... fleuriste Gilberte et M. le lithographe Gilbert, demeurant en leur hôtel, rue de lUniversité, 112, répondaient nos deux jeunes gens.
Et de rire de rébahissement des marchands.
— Avoue, chéri, disait Gilberte, qu'aller ainsi acheter, furetant de boutique en boutique, choisissant ceci, cela, au milieu de mille objets, c'est bien plus amusant que rester chez nous comme tantôt, lorsque nous avons voulu être habillés à la 'dernière mode, et que n'avoir que la peine de dire : « Korrigan, nous voulons telle ou telle chose. »
— C'est vrai... Ainsi, au lieu de laisser notre intendant se déchaîner pour rassembler en quelques heures tous les gens nécessaires à notre grande maison, ce qui sera vraiment un tour de force trcs-drôlc, nous n'avions qu'à dire ; «i Korrigan, nous voulons avoir à l'instant le plus superbe hôtel de Paris, tout prêt à nous recevoir, avec des domestiques et tout ce qui s'ensuit.— C'est fait! n aurait répondu la voix de notre petite fée; et ça aurait été fait... Mais c*est trop facile, il n'y a pas d'agrément.
— Tandis que ce soir, si notre intendant a rempli sa promesse, nous aurons un plaisir de plus.
— Et il la remplira, sa promesse, ce scélérat
de Guêpier ! Il l'a dit et il a raison : avec l'argent, rien d'impossible.
— Sais-tu, chéri, pourquoi je suis ravie que nous pensions ainsi? C'est que je prévois, moi, que très-prochainement nous dirons, et cette fois pour de bon, à noire amour de petite fée : « Laissez-nous beaucoup de millions, et allez rejoindre vos sœurs, pauvre Korrigan ! »
— Un moment, Minette... un moment... ne nous pressons pas. Diantre! on ne sait ce qui peut arriver. Après tout, voilà huit jours à peine que nous l'avons près de nous, cette bonne fée!
— C'est vrai pourtant. Ah! Gilbert, que de choses se sont passées en huit jours !
— Or, pour la Korrigan, qui depuis deux mille ans attend sa délivrance, huit jours, ce n'est rien.
— Ah! Bibi, vois donc là-bas, dans cette boutique, sur le boulevard, ces jolis oiseaux de toutes couleurs ! et ces petits singes!
— Achetons les oiseaux. Minette ! achetons les singes ! achetons la boutique si tu veux !
Et nos deux jeunes gens, dont la bourse ne s'épuisait jamais , achetaient, achetaient toujours, achetaient cneorc !
— Oh ! Gilbert, vois donc cette pauvre petite fille qui suit notre voiture en nous offrant des bouquets de violettes. A- telle l'air malheureux !
il faut lui donner vingt francs, quarante francs.
— Tiens, petite, disait Gilbert en allongeant le bras hors de la portière de la voiture.
Et il donnait deux louis à l'enfant déguenillée, qui, dans sa stupeur, oubliait sa reconnaissance.
Et nos deux jeunes gens donnaient , donnaient, semant l'or sur leur passage.
Ainsi, toujours donnant, toujours achetant, et plus las d'acheter que de donner, ils atteignirent le commencement de la soirée, heure à laquelle ils devaient aller rejoindre à l'Opéra Auguste Meunier et sa femme Juliette.
— Déjà sept heures ! dit Gilbert en regardant à une magnifique montre, une de ses dernières emplettes. Comme le temps passe ! . . . As-tu faim, Minette?...
— Pas beaucoup... On oublie le dîner quand on s'amuse tant. Cependant, je l'avoue, en faisant nos dernières emplettes, j'étais écœurée; nous ne savions vraiment plus pourquoi nous achetions.
-- Eh bien, ne dînons pas... nous soupcrons comme deux ogres, et nous ferons honneur, je m'en vante, au souper que M. Guêpier nous aura fait préparer... Allons à l'Opéra.
— Quel bonheur! nous n'y sommes jamais allés! rej)rit Giiberte. Dis donc, chéri, c'est ce
brave Meunier et sa femme qui ouvriront de grands yeux quand ils entreront dans notre hôtel !
— Ne m'en parle pas ! Je ris d'avance de leur surprise et de l'histoire que je vais leur conter, afin de les décider à venir souper chez nous au lieu de venir souper au Café de Paris.
Les deux jeunes gens, descendant sous le péristyle de l'Opéra, renvoyèrent leur voiture, après avoir donné un pourboire fabuleux au domestique et au cocher.
— Nous allons donc assister à un des triomphes de cette fameuse madame de Saint-Marceau, disait Gilbert; cette belle cantatrice que tu aurais pu être si tu l'avais voulu. Minette.
— Et auprès de qui, monstre ! tu faisais le gentil quand tu étais marquis et moi marquise. Pourvu que le public ne traite pas ce soir madame de Saint -Marceau comme il t'a traité avant-hier, mon pauvre chéri, quand tu étais George Hubert.
— C'a été notre punition de vouloir bêtement entrer dans la vie des autres, au lieu de rester dans la nôtre, en la rendant délicieuse comme elle l'est maintenant.
— Heureusement nous n'avons perdu que quelques jours.
En causant ainsi, Gilbert et Gilberte se ren-
— iSO —
dirent dans la loge du rez-dc-chaussëe, loiice par leurs amis, et où ceux-ci se trouvaient déjà.
— Arrivez donc, arrivez donc! dit Meunier en se levant pour donner sa place h Gilberte, qui fut accueillie par Juliette avec un redoublement de cordialité; arrivez donc! reprit Meunier, qui ne se possédait pas de joie. On dirait, ma parole d'honneur, que c'est un fait exprès, mes amis, et que vous nous portez bonheur. C'est incroyable !
— Quoi donc? reprit Gilbert ; que vous est-il arrivé?
— Nous rentrons chez nous en vous quittant. Devinez en cent, en mille, ce qui nous attendait?
— Je donne ma langue aux chiens, répondit gravement Gilbert. Et toi, chérie?
— Moi aussi.
— Figurez-vous, mes amis, que notre héritage est doublé.
— Ah ! nom d'un petit bonhomme! qu'est-ce que vous nous apprenez là!
— Au lieu d'un million, nous en avons deux, mon cher Gilbert.
— Et comme vous le disait Auguste, ajouta Juliette, on croirait vraiment que votre présence nous porte bonheur, car le jour où nous nous sommes vus pour la première fois au Café
— iM —
de Paris, nous avons fait notre premier héritage. Nous nous rencontrons aujourd'hui pour la seconde fois, et voilà notre héritage doublé.
— Savez-vous ce que cela prouve, mes amis? reprit gaiement Gilbert : c'est que toutes les fois que nous nous voyons, notre présence, h Minette et à moi, vous vaut un million. Il ftmt nous voir souvent, on ne peut plus souvent.
— Bon Gilbert!
— Pourtant, je ne sais pas si nous devons nous féliciter de ce que vous êtes devenus encore plus gros seigneurs que ce matin, car nous avons quelque chose à vous demander.
— Vous allez peut-être nous croire fiers?
— Eh! eh!...
— Ah! Gilbeit! nous, fiers!... nous! ^
— Alors, prouvez-moi tout de suite le contraire.
— En quoi faisant?
— En acceptant sans façon à souper dans notre chambrette après le spectacle, au lieu de nous donner à souper à ce fameux Café de Paris. C'est une idée qui nous est venue après votre départ. Minette a tout de suite pris son panier à provisions, et est allée dare-dare faire ses petites emplettes ; après quoi elle a mis la main à la pâte pour nous préparer à souper pour ce
soir. Attention ! voici la carte : un morceau de veau froid, une salade confite, du fromage et un pot de confitures.
— Dame! fit Gilberte, ce ne sont pas des ortolans, mais ce que nous offrons, c'est de bon cœur.
— Et c'est accepte de même, mes amis. Je dirai même plus, reprit Meunier, nous préférons cent fois ce souper de l'amitié dans votre petite chambre à un fin souper au Café de Paris.
Pendant que les deux jeunes couples causaient ainsi, la salle de TOpéra se remplissait ; les femmes les plus élégantes venaient occuper leurs places louées à l'année ; les habitués de l'orchestre, dont était voisine la loge occupée par les nouveaux amis, nommaient quelquesunes de ces merveilleustSj à mesure qu'elles arrivaient : ce n'étaient que princesses, marquises ou duchesses. Meunier et sa femme, le cou tendu, le regard curieux, se répétaient l'un à l'autre, avec une admiration naïve, les noms aristocratiques qu'ils entendaient prononcer autour d'eux.
— Dis donc, Juliette, celte grande dame blonde, c'est la princesse de Marsan !
— Dis donc, Auguste, cette charmante brune, c'est la duchesse de Mercœur !
— Bon! dit tout bas Gilbert à sa femme, c'est justement chez le duc de Mercœur que notre intendant fait sa razzia de domestiques !... Malheureuse duchesse, va! Elle ne se doute pas qu'en rentrant elle va trouver sa maison déserte, et que peut-être, à Theure qu'il est, son cuisinier fait notre souper !..
— Et j'y ferai honneur, chéri, car je commence à sentir mes dents s'allonger...
— En voilà-t-il des grandes dames et des grands seigneurs ! disait Meunier à sa femme. On reconnaît tout de suite, à un certain je ne sais quoi, qu'ils sont du grand monde.
— Vois-tu, Auguste, reprit la jeune femme avec un léger accent de regret dont Gilbert fut frappé, on a beau être millionnaire... on est toujours au-dessous de ce beau monde-là...
— Qu'y veux-tu faire? reprit Meunier. C'est déjà si joli d'être millionnaire, qu'il y a bien de quoi se consoler de n'être pas grand seigneur!
— Voyons, mon cher Meunier, dit Gilbert en échangeant avec sa femme un regard d'intelligence, supposons qu'il y ait des fées...
— Très-bien! reprit Meunier en riant; je suppose qu'il y ait des fées... quoique l'idée soit baroque !
— Vous riez? Vous croyez peut-être qu'il n'y a pas de fées...
— Et vous?
— Moi?
— Oui, vous, mon cher Gilbert?
— Hé ! hé ! je suis assez porté à croire à Peau d'âne, et à accepter VOiseau bleu comme trèsvraisemhlable !
— Farceur de Gilbert ! reprit Auguste. L'entends-tu, Juliette?
— Ah ! s'il y avait des fées, répondit la jeune femme avec un soupir, s'il y avait des fées...
— Je parie, madame, dit Gilbert, que vous leur demanderiez d'être une de ces grandes dames que nous voyons là, aux premières?
— Et que M. Auguste, ajouta Gilbcrle, demanderait naturellement d'être un grand seigneur, pour ne pas quitter sa dame, bien entendu.
— Parbleu! fit Meunier, maintenant que nous sommes riches, s'il n'y avait qu'à dire : « Nous voulons être, par notre naissance, des gens du grand monde... '•
— Vous le diriez, hein! mon cher Auguste? reprit Gilbert en regardant sa femme. Voyezvous, l'ambitieux!
— Vous êtes encore bon là, vous ! répondit Auguste en riant. A ma place, vous n'auriez peut-être pas le même désir que moi?
— Et vous, ma chère petite madame Gilbert,
ajouta Juliette, avouez que vous demanderiez aussi a la fée d'être une grande dame.
— Oh ! pour ça oui ! répondit la jeune femme en échangeant un nouveau coup d'oeil avec son mari. Oh ! pour ça oui, nous ferions, Gilbert et moi, le même vœu que vous, au risque peutêtre de nous en repentir après.
— Vous en repentir! dit Auguste, pourquoi cela?
— Dame ! reprit Gilbert avec une ingénuité feinte, on dit que tout ce qui reluit n'est pas or, et peut-être ces personnes du grand monde qui sont à l'Opéra ce soir et qui ont l'air si heureux...
— Ne le sont qu'en apparence, n'est-ce pas? reprit Meunier en riant. Est-il philosophe, ce soir, ce diable de Gilbert !
— Oh bien ! Auguste et moi, nous ne sommes pas si philosophes que ça, reprit Juliette; et s'il y avait des fées, comme dit M. Gilbert, nous leur demanderions...
Mais s'interrompant en entendant les premiers accords de l'orchestre et ne voulant rien perdre de ce plaisir si nouveau pour elle, madame Meunier dit vivement :
— On commence... écoutons !
Et ainsi que son mari, elle se pencha vers la scène avec une avide curiosité. Gilbert et Gil-
— ise -
berte se regardaient ; ils s'étaient compris ; ils voyaient une nouvelle chance de bonheur dans leur expérience de la vie de grand seigneur, expérience dont manquaient Meunier et sa femme. Ceux-ci pouvaient donc, tôt ou tard, envier une position sociale à laquelle ils ne pourraient jamais atteindre, et éprouver alors l'amertume d'un vain désir. Gilbert et Gilberte trouvaient cnfir» l'excuse de leurs vœux passés, en entendant ce même vœu indirectement formulé par leurs nouveaux amis, gens d'un loyal et bon naturel. Ce désir de posséder ce que l'on n'a pas étant l'une des fatalités de l'humaine espèce, combien Gilbert et Gilberte se félicitaient de pouvoir, désormais, échapper à cette fatalité !
Bientôt nos jeunes gens s'intéressèrent doublement à la représentation à laquelle ils assistaient. Le spectacle commençait par deux actes de la Semiramide, un des triomphes de la belle madame de Saint-Marceau, dans la vie de qui Gilbert avait eu un moment la pensée d'entrer. Lorsque l'illustre cantatrice parut sur la scène, trois salves de bravos frénétiques retentirent, et durant le premier acte, madame de Saint-Marceau se surpassa tellement que, lorsque la toile se baissa, renlhousiasinc du public devint du délire. Des cris d'admiration rappelèrent la diva,
et elle reparut au milieu d'une pluie de bouquets.
— Quel magnifique talent! s'écria Auguste lorsque la toile fut une seconde fois baissée. Je n'entends rien à la musique, et cependant je suis transporté d'admiration.
— Elle a des notes dans la voix qui vous vont à l'âme et vous donnent le frisson ! ajouta Juliette. Je ne m'étonne pas de son succès. Quel triomphe! doit-elle êtrcfière!
— Et heureuse! reprit Gilberte en échangeant de nouveau un regard avec son mari. On dit que cette dame est mariée à un homme qu'elle adore... et dont elle est adorée. Rien ne doit manquer à son bonheur.
— Avouez, mon cher Meunier, reprit Gilbert, que s'il y avait des fées... (j'en reviens toujours là... et vous allez vous moquer de moi...)
— Pas du tout, mon brave Gilbert, continuez ! c'est toujours très-amusant, les contes de fées !
— Avouez donc que, s'il y avait des fées et que vous eussiez été déjà, par leur pouvoir, grand seigneur, et madame Meunier grande dame, vous vous diriez peut-être : »c Bah ! après tout, le talent et la gloire sont encore au-dessus de la naissance. J'aimerais mieux qu'au lieu
d'être marquise ou duchesse, ma femme, que j'aime tendrement, lut celte admirable cantatrice qui reçoit des ovations comme une reine n'en reçoit pas. »
— Oh ! moi, je suis de l'avis de M. Gilbert, dit Juliette. En regardant ces belles dames des avant-scènes, je |)ensais à part moi : Elles ont beau cire duchesses ou marquises, elles ne connaîtront jamiiis les jouissimces que madame de Saint-M;irceau doit uni(|uement à son talent. Avec cela, jeune, d'une rare beauté, adorée de son mari...
— Et presfjue millionnaire, toujours grâce à son talent; et reçue dans le grand monde à cause de la naissance de son mari, ajouta Gilbert. Avouez, mes amis, que vous voudriez bien être à la place de M. et madame de Saint- Marceau?
— Ah çà! M. le philosophe, reprit Auguste en riant, allez-vous, par hasard, nous dire que vous n'auriez pas le même désir que nous?
— Penh !... fit Gilbert, la gloire... c'est bien éphénïcre !
— Quel scélérat de Caton que votre mari, madame Gilberte!
— Je vas vous dire pourquoi Ribi fait ainsi le dégoûté à propos de la gloire. Figurez-vous qu'avant-hi(T on nous avait donné des billets
pour les Français, où nous avons assisté à la première représentation d'un nouveau drame de George... Hubert... et...
— Il a été sifflé, hué, conspué? tant mieux! reprit Augusle en interrompant Gilberte. Tenez, madame, ne me parlez pas de ce vilain homme-là.
— Ah! mon Dieu! qu'a-t-il donc fait, M. Meunier?
— Ce qu'il a fait! C'est un vrai Tartufe, écrivant de belles paroles et se conduisant comme un... comme un polisson !
— Un monstre d'homme, qui enlève des héritières pour leur argent! ajouta Juliette non moins courroucée. Un indigne, qui force de pauvres gens à se jeter à l'eau de désespoir ! C'est dans les journaux... il n'y a pas à dire le contraire !
— Heureusement aussi, on lit dans les journaux qu'il a reçu hier un grand coup d'épée, reprit Auguste. Il n'a que ce qu'il mérite, ce fameux George Hubert !
— Et pourtant, mon brave Meunier, reprit Gilbert, on vous aurait dit, il y a quatre ou cinq jours, alors que ce grand poëte était dans tout l'éclat de sa gloire : »t Voulez-vous être à la place de George Hubert?» vous auriez répondu : oui. J'en suis sûr. Et aujourd'hui vous le traitez
de polisson !... Tel est le revers delà médaille.
— Voilà pourquoi Bibi fait le dégoûté à propos de la gloire, M. Meunier.
— Après tout, reprit Auguste d'un air pensif, et frappé de la réflexion de son nouvel ami, la philosophie du seigneur Gilbert a du bon...
— Oui, c'est la bonne, croyez-moi, mes amis. Je ne suis point un grnnd docteur, ni Minette une grande doctoresse, mais notre petit jugement, notre instinct, nous guident : et bien heureux nous serions si nous vous amenions a penser comme nous, et à vous contenter de votre sort, parce que nous sommes presque certains que vous seriez heureux, dit Gilbert.
— Tiens ! s'écria soudain Juliette, voici la toile qui se lève, et l'on n'a pas frappé les trois coups, et les musiciens ne sont pas à leur place.
— Et puis, ajouta Auguste, vois donc cette agitation chez les spectateurs de l'orchestre. En voilà un qui sort en courant après avoir dit à ses voisins : « Je vais au théâtre savoir ce que c'est. »
Auguste achevait à peine de parler, lorsque le régisseur de rOjx'rn, s'avançnnt au ])or(l de la scène, nu milieu du profond silence des spectateurs qui venaient en hâte reprendre leurs places, dit au |)ublic :
— Messieurs, nous avons le profond regret
de vous annoncer que par suite d'une grave et subite indisposition, madame de Saint-Marceau se trouve malheureusement dans l'impossibilité absolue de chanter le second acte de la Seniiramide.
Ces paroles du régisseur furent couvertes par un long murmure de pénible surprise ; les spectateurs exprimaient ainsi beaucoup moins leur désappointement qu'un touchant intérêt pour madame de Saint-Marceau. Un grand nombre de voix s'écrièrent en s'adressant au régisseur avec une extrême anxiété :
— Est-ce que l'état de madame de Saint- Marceau est vraiment alarmant?
— Pauvre femme! que lui est-il donc arrivé? Le régisseur, prêtant l'oreille au milieu du
tumulte, saisit quelques-unes des questions qu'on lui adressait et fit signe qu'il voulait parler. Le silence se rétablit, et le régisseur répondit :
— Messieurs, l'état de madame de Saint- Marceau, quoique fort grave, n'inspire, jusqu'à présent du moins, aucune crainte sérieuse à MM. les médecins du théâtre, qui se sont empressés de se rendre auprès de madame de Saint-Marceau, lorsqu'elle a été saisie d'une violente crise nerveuse où elle est encore plongée.
Ces paroles, sans rassurer complètement le
public, furent cependant accueillies par lui comme étant d'un bon augure pour la santé de l'illustre cantatrice, et le régisseur ajouta au milieu de l'inattention générale :
— Mademoiselle Du val, qui s'est offerte pour remplir le rôle de madame de Saint-Marceau, a l'honneur, messieurs, de réclamer d'avance votre excessive indulgence.
Au moment où la toile se baissait, après les trois saluts du régisseur, l'habitué de l'orchestre qui avait précipitamment quitté sa place, afin d'aller au théâtre savoir des nouvelles de la grande artiste, revint, fut entouré de toutes parts et accablé de questions.
— Eh bien! qu'y a-t-il?
— C'est donc grave?
— Va-t-elle mieux?
— C'est donc un accident ?
-- Madame de Saint-Marceau, reprit l'habitué, est en proie à une attaque de nerfs épouvantable; cette crise sej)rolongc, et les médecins commencent à être fort inquiets.
— Ah! mon Dieu !... cela devient alarmant!
— Et sait-on la cause de celte crise soudaine ? L'habitué répondit à demi-voix et d'un air
mystérieux :
— Il paraît, messieurs, que c'est une affaire de ménage.
— Ah bah!
— Quelqu'un vient de m'affirmer, reprit toujours mystérieusement l'habitué, avoir vu sortir M. de Saint-Marceau de la loge de sa femme ; il semblait furieux.
— Alors, plus de doute, reprirent les spectateurs; c'est une affaire de ménage.
— George Hubert devenu pot-au-feu! madame de Saint-Marceau ayant une attaque de nerfs pour affaire de ménage! dit tout bas Gilbert à sa femme. Ah! ma pauvre chérie, combien tu as eu raison de ne pas vouloir être madame de Saint-Marceau ! Cette femme, qui excite tant d'admiration et d'envie, n'est sans doute en réalité pas plus heureuse que le grand poëte.
— C'est égal, répondit tout bas Gilberte à son mari, tandis que leurs amis prêtaient l'oreille à quelques conversations engagées à l'orchestre au sujet de madame de Saint-Marceau; c'est égal, pauvre femme, elle m'intéresse, et si tu veux, quand nous serons dans notre hôtel, nous l'inviterons à venir chanter chez nous ; elle a l'air bonne personne; ce sera un moyen de faire connaissance; et si elle n'est pas trop fière, nous pourrons nous lier avec elle.
— C'est dit.
— Mais au moins, monsieur, n'allez pas faire
le gentil auprès d'elle, comme du temps où vous étiez marquis !
— Minette, si vous avez de ces idées-là, je vous fais un noir!
La représentation terminée, les deux couples sortirent de l'Opéra pour rejoindre la voiture louée par Meunier, à qui Gilbert dit en riant :
— Ainsi, notre fortune du pot ne vous fait pas peur?
— Vous verrez, mon brave Gilbert, si Juliette et moi nous reculons devant le veau froid et la salade! Nous avons une faim d'ogre.
— Dame 1 M. Meunier, ajouta Gilberte d'un petit air sournois, c'est sans façon et de bon cœur que nous vous invitons.
Les jeunes gens rejoignirent la voiture, et pendant que les deux femmes et Auguste prenaient place dans le modeste équipage, Gilbert donna au cocher l'adresse de l'hôtel d'Orbeval, lui recommandant d'entrer dans la cour et de s'arrêter devant le perron ; puis le jeune homme s'assit à côté de ses amis. Tous quatre continuèrent de deviser gaiement. Juliette prétendait que, malgré son attaque de nerfs et ses affaires de ménage, madame de Saint-Marceau jouissait d'un sort bien enviable. Auguste soutenait au contraire, selon la philosophie du docteur Gil-
bert, que les grandeurs et la gloire pouvaient avoir souvent un déboire amer.
La chambrette des deux jeunes gens était, ainsi que le somptueux hôtel d'Orbeval, située dans le faubourg Saint-Germain. Meunier et sa femme n'eurent donc d'abord aucun soupçon de la surprise qui les attendait. Mais lorsque le cocher, arrivé rue de l'Université, devant la grande porte de l'hôtel ouverte à deux battants, s'arrêta pendant un moment afin de prendre son tournant, Auguste, avançant la tête à la portière, vit au fond d'une cour immense le vestibule de l'hôtel et les fenêtres du rez-dechaussée brillamment éclairés.
— Oh ! oh ! dit Meunier, quel superbe hôtel !... Il paraît qu'on y donne une fête; mais les invités sont diablement en relard, car l'on ne voit encore aucun équipage.
Puis s'interrompantens'apercevantquela voiture entrait rapidement dans la cour, il s'écria :
— Ah çà ! mais, notre cocher est fou ! Où va-t-il donc ?
Et il allait passer la tête à la portière pour avertir l'automédon de sa méprise, lorsque Gilbert, arrêtant par le bras son nouvel ami, lui dit:
— Rassurez-vous, mon cher Meunier, nous allons chez nous. Depuis ce matin. Minette et moi, nous avons déménagé.
GILBERT ET GILBEHTE. 3. 15
vu
La cour de Thôtel d'Orbeval était si vaste qu'avant que les chevaux eussent parcouru le circuit nécessaire pour arriver devant le perron, Meunier, interprétant à sa façon les paroles de Gilbert, qui venait de l'instruire de son déménagement du matin, eut le temps de dire :
— Vous avez donc loué une chambre dans les dépendances de ce bel hôtel, mon cher Gilbert? Je comprends la surprise que vous nous ménagez... nous allons pendre la crémaillère de votre nouveau logis?
— Justement, M. Meunier, répondit Gilberte au moment où la voiture s'arrêtait eu face du
péristyle; nous allons pendre la crémaillère dans notre mansarde.
— Comme c'est gentil à vous d'avoir eu cette pensée, ma bonne petite madame Gilberte! répondait Juliette lorsque la portière fut ouverte par M. Guêpier, de noir vêtu et cravaté de blanc.
— Eh bien, M. Guêpier, lui dit Gilbert en descendant le premier de la voiture, tout est-il prêt?
— Oui, M. le lithographe, répondit l'intendant en s'inclinant avec respect , tout est prêt.
— Aurons-nous un bon souper? ajouta Gilberte en sautant lestement à terre. Nos amis et nous, nous avons une faim de loup, je vous en préviens!
— J'ose espérer que madame la fleuriste sera satisfaite du souper, répondit l'intendant en s'inclinant de nouveau.
— Mon cher Meunier, dit Gilbert, donnez le bras à ma femme; moi, je donne le mien à la vôtre.
Et il offrait, ce disant, son bras à Juliette. Celle-ci, ainsi que son mari, restaient pétrifiés en voyant M. Guêpier se hâter de monter les degrés (lu perron, et faire un signe impératif aux valets de pied, vêtus de livrées splendides, bleues, orange et argent. Ces grands laquais
poudres à blanc, galonnés sur toutes les coutures, se rangèrent debout et en haie, tandis que deux suisses aux mêmes livrées, tricorne en tête, large baudrier en sautoir, épée en verrouil et hallebarde en main, frappaient trois coups du manche de cette arme sur les dalles de marbre du vestibule et ouvraient les deux battants de la porte vitrée de ce péristyle.
— Mon cher Gilbert, disait Meunier, béant, stupéfait, immobile, quoique Gilberte se fût emparée de son bras, est-ce un rêve?
— Cet hôtel... ces domestiques... ce gros monsieur en noir qui vous appelle M. le lithographe et madame la fleuriste, ajoutait Juliette non moins immobile, non moins ébahie, qu'estce que tout cela signifie ? Où sommes-nous, mon Dieu! où sommes-nous donc?
— Parbleu ! nous sommes chez nous, reprit gaiement Gilbert. Minette et moi, nous avons tantôt, je vous l'ai dit, déménagé ; nous pendons ce soir la crémaillère de notre nouveau logis, voilà tout. A table, madame Meunier, à table! le souper refroidit.
— A table, M. Meunier! reprit Gilberte. Venez vite, car je dévore.
Les deux jeunes gens entraînèrent pour ainsi dire Auguste et Juliette, qui, se croyant les jouets d'un songe, suivirent machinalement
leurs amis , traversant avec eux , guidés par l'intendant, le vestibule, où se tenait la livrée, puis un salon d'attente, où se trouvaient les valets de chambre vêtus de noir, portant culottes, bas de soie et boucles d'or à leurs souliers vernis. Deux de ces domestiques ouvrirent les battants de la porte d'un second salon, et l'intcndtmt, s'inclinant de nouveau , sans dépasser le seuil de cette pièce, étincelante de dorures, de lumières et de fleurs, dit respectueusement :
— Madame la fleuriste et M. le lithographe vont être servis dans un instant.
Et les battants de la porte se refermèrent.
A travers les portières de damas vert tendre, comme la tenture encadrée de bordures dorées, l'on apercevait une interminable enfilade d'autres pièces, non moins vastes, non moins brillamment éclairées, non moins somptueusement meublées et décorées que le premier salon. L'on remarquait surtout une incroyable profusion de fleurs, ici épanouies en gerbes dans des vases de la Chine de cinq pieds de hauteur et formant encoignures, là massées, comme de véritables buissons fleuris, dans des jardinières de marqueterie ou dans d'énormes potiches du Japon, aussi ventrues que des tonnes. Les bougies des lustres, des girandoles , des candélabres et des torchères de bronze doré de la taille d'un homme,
et placées dans les angles des salons, jetaient des torrents de clarté sur ces magnificences répétées à l'infini dans des glaces gigantesques.
Gilbert et Gilberte s'étonnaient d'autant moins de la surprise admirative de leurs amis, qu'ils la partageaient, et comme eux tournant les regards deci delà, ils s'écriaient :
— C'est magnifique !
— C'est éblouissant !
— On ne peut rien imaginer de plus beau, disait Gilbert. Hein, Minette, t'attendais-tu à ces merveilles?... Ma foi! nous n'avons pas fait un mauvais marché!
— Certainement, non !
Et se tournant vers Juliette :
— N'est-ce pas, ma bonne madame Meunier, que c'est superbe ici? Vraiment, c'est à n'y pas croire !
— Ah çà ! mais, vous avez l'air aussi ébaubis que nous! s'écria Auguste. Je le déclare, je deviens fou, si vous ne nous expliquez pas comment...
— Madame la fleuriste est servie, vint dire à haute voix M. le premier maître d'hôtel, tandis que deux valets de chambre ouvraient les battants de la porte d'une salle à manger qui communiquait à ce premier salon.
— Mes amis, vous entendez : « Madame la
fleuriste est servie! >» s'écria joyeusement Gilbert. A table, à table ! Et là, mon cher Auguste, en buvant une fameuse bouteille de Champagne, je vous dirai le mot de la charade.
Il est inutile de parler de la magnificence et de l'excellent goût artistique du service de la table devant laquelle s'assirent Gilhert, sa femme et leurs deux amis. Les plats et les réchauds de vermeil ciselé étincelaient au feu des bougies. Le premier et le second maître d'hôtel, chargés de découper les mels ou de les offrir, s'acquittèrent de leur emploi en circulant autour des convives, tandis que, debout derrière chacun d'eux, se tenait, prêt à les servir, un valet de chambre, ganté de blanc, la serviette sous le bras.
Ces gens, en domestiques de grandes maisons, avaient dès longtemps, ainsi que M. Guêpier, leur intendant, pris l'habilude de ne s'étonner de rien, ou du moins de ne jamais manifester leur étonnement. Impassibles dans leur respect officiel, en servant Gilbert et Gilherte, ils les ap[)elaient M. le lithographe ou madame la fleuriste, avec le même accent de profonde déférence que s'ils leur eussent donné les titres de M. le duc et de madame la duchesse.
Il faut le dire à la louange de Gilbert et de Gilherte, ils se montraient parfaitement à leur aise devant leurs gens, courage fort rare chez
ceux qu'un tour de roue de la fortune élève à une subite opulence. Inliabitués à être servis, presque confus de l'être, craignant de laisser percer cette gêne, tantôt prenant la dureté pour la dignité, ils se montrent envers leurs gens d'une hauteur grossière; tantôt, au contraire, voulant pour ainsi dire se faire pardonner leur soudaine élévation, ils traitent leur entourage avec une familiarité ridicule. Il n'en fut point ainsi de Gilbert et de Gilberte. Loin de rougir de leur ancienne condition et de la vouloir cacher, ils la glorifiaient de leur mieux en se faisant d'elle un titre. Ravis de nager en pleine richesse, et, par l'une des conséquences de leur excellent cœur, ayant le bonheur bienveillant et gai , au lieu de l'avoir insolent et rogue , comme tant de parvenus, ils possédaient cette dignité vraie qui résulte du naturel, de la franchise et du manque absolu de prétentions à paraître ce que l'on n'est point. Ces précieuses qualités se manifestèrent chez eux dès qu'ils furent assis près de leurs amis, dont l'ébahissement redoublait à l'aspect de cette table servie avec un luxe, avec une recherche dont ils n'avaient pas même l'idée.
Gilbert, prenant dans unrafraîchissoir de vermeil, admirablement ciselé comme le reste du service, une carafe remplie de vin de Cham-
pagne à demi congelé par la glace, avait dit à Meunier :
— Votre verre, mon brave ami, et, nom d'un petit bonhomme! buvons d'abord à l'amitié !
— Enfin ! ajouta gaiement Gilberle en tendant aussi son verre, coupe de cristal de forme antique, nous allons donc la boire, cette fameuse bouteille de Champagne! c'est pour de bon, ce coup-ci! et la boire avec des amis, voilà qui donne au vin son plus fin bouquet, n'est-ce pas, Bibi?
Auguste, abasourdi, regardait sa femme, et celle-ci regardait son mari, lui disant des yeux :
« Y comprends-tu quelque chose ? »
« Sommes-nous bien éveillés? » répondait Meunier dans le même langage oculaire.
Et tous deux immobiles, ne touchant pas aux mets qu'ils avaient acceptés machinalement, ne semblaient pas entendre le bachique aj)pel de Gilbert, (jui restait le bras tendu, la carafe à la main; mais frappé du silence et de l'attitude de ses hôtes, il réfléchit, replaça la carafe dans le rafraîchissoir de vermeil et dit gaiement :
— Nom d'un petit bonhomme, je suis bête comme une oie!
— Ah ! Bibi, fil Gilbcrte en riant, on ne se dit pas ces choses-là... soi-même.
— Winelle,j'ai le droitdc me parler ainsi, car
enfin nos amis sont tellement confondus de la surprise que nous leur avons ménagée, qu'ils en ont pour le quart d'heure perdu la soif et l'appétit, déplorable inconvénient lorsqu'il s'agit de souper !
— Tu as raison, disons-leur tout de suite comment, de petites gens que nous étions, nous sommes devenus millionnaires , archimillionnaires, et la soif et l'appétit leur reviendront, à ces chers amis !
— En deux mots, voici la chose, reprit Gilbert : nous avons fait comme vous un héritage, mon cher Auguste. Cette bonne nouvelle nous est parvenue hier; mais ce matin, nous vous avons caché notre jeu , et après votre départ, nous avons, grâce à nos millions, acheté cet hôtel, tout meublé ; notre intendant, toujours grâce à la baguette magique de nos millions, a trouvé moyen de réunir en quelques heures les domestiques que vous voyez , et de nous faire préparer ce fin souper auquel nous allons faire honneur. Voilà l'histoire, mon brave Meunier ; elle est fort simple... Votre surprise a maintenant cessé. Or, j'en reviens à mon commencement : buvons d'abord à l'amitié; après quoi, je l'espère, nous jouerons des dents à qui mieux mieux!
Gilbert se trompait; le fait qu'il regardait
comme fort simple ne paraissait pas tel à Auguste et à sa femme.
Ainsi va la nature humaine.
Si étranges que soient les hasards auxquels nous devons parfois des fortunes incroyahles, ils nous paraissent presque rentrer dans l'ordre naturel des choses, tandis qu'ils nous scmhlcnt exorhitants s'ils favorisent autrui.
3Ieunier ne s'étonnait pas outre mesure d'avoir hérité d'un parent inconnu ; mais l'héritage inopinément survenu à ses amis lui semblait tenir du prodige.
Ce n'est pas tout : cet héritage, à en juger d'après les dépenses déjà faites par les acquéreurs de rhôtcl, devait être colossal, et Meunier, quoique riche de deux millions, se sentait un(î manière de petit rentier en se comparant à ses amis. Puis leur grand luxe ne trahissait en rien le parvenu ; et, si étrangers que fussent Auguste et sa femme à ce sentiment d'exquise et suprême élégance, presque traditionnelle dans une aristocratie uniquement occupée de hrillcr, de paraître, et souvent très-intelligente et très-amoureuse de l'art, ils étaient instinctivement frappés de la magnificence complète et grandiose dont leurs amis s'étaient entourés, grâce à leurs millions. Gilbert cl Gilberte, s'appelant sans contrainte Minette et Bibi devant leurs domesti-
ques, et par eux se faisant superbement traiter de M. le lithographe et de madame la fleuriste; Gilbert et Gilberte, gais, simples, placides, ouverts et sans l'ombre de gène au milieu de cotte prodigieuse fortune, imposaient par leur simplicité même à Meunier et à sa femme. Ceux-ci étaient, dans la rigoureuse acception du mot, de braves gens, ainsi que le témoignaient le souvenir qu'ils avaient gardé de leurs amis et leur cordiale visite du matin, mais ils ne possédaient pas cette élévation de l'âme qui la met au-dessus des amers ressentiments d'une vulgaire envie. Ils avaient cédé à un très-louable mouvement en venant, eux, enrichis de la veille, au-devant de leurs amis d'un jour, qu'ils supposaient être pauvres conmie par le passé ; mais tel qui sera bénévolement venu à celui qu'il croyait dans une condition inférieure à la sienne éprouvera presque toujours une sorte de léger dépit, sinon de regret, d'éloigncment ou de jalousie, lorsque soudain il se verra primé par celui-là vers lequel ii condescendait naguère. En un mot, s'il est facile de se montrer bienveillant envers ceux qui nous sont relativement inférieurs, plus difficile est-il de ne montrer ni impatience ni envie à l'endroit de nos supérieurs, qu'il s'agisse de naissance, de caractère, de fortune ou de talent.
Meunier et sa femme commençaient donc à jalouser par mille côtés leurs nouveaux amis, jalousie encore sourde, qui tout d'abord ne se manifesta que par le froid malaise des deux convives et par la perte à peu près complète de leur app('tit et de leur gaieté.
Gilbert et Gilberte , incapables , dans leur bonté, dans leur franchise ingénue, de soupçonner des sentiments mauvais et si étrangers à leur âme, ne se doutèrent pas des secrètes pensées de leurs hôtes et portèrent joyeusement leur premier toast à l'amitié, trinquant, selon la bonne vieille coutume, avec Meunier et sa femme, qui, répondant enfin à l'appel de leurs amis, tendirent leurs verres, mais ne les vidèrent qu'à moitié. Déjà le vin de cette magnifique hospitalité leur semblait amer.
Gilbert tarit sa coupe de cristal jusqu'au fond, et sa femme, après avoir bu deux doigts de vin de Champagne frappé de glace, s'écria :
— Enfin... j'en ai donc goûté de ce fameux Champagne!... Hum !... fit-elle en passant le bout de sa langue rose sur ses lèvres vermeilles, c'est fièrement bon ! Seulement ça gèle les dents! Maintenant, Bibi, vcrsc-moi de l'eau dans mon verre : je n'ai pas la tête bien forte, et je ne veux pas m'exposer à mettre mon bonnet de travers. Ah ! mais non !
Au moment oii la jeune femme tendait sa coupe à son mari , pour qu'il la remplît d'eau , l'un des valets de chambre s'empressa de prendre une carafe, afin de satisfaire le désir de madame la fleuriste ; mais celle-ci lui dit gaiement :
— Merci ! j'aime mieux être servie par Bibi ; c'est mon habitude.
Le serviteur s'inclina et replaça la carafe sur la table. Le premier maître d'hôtel, après avoir servi aux convives d'autres mets exquis, présentait h Gilbert, tandis que celui-ci remplissait d'eau le verre de sa femme, un plat de vermeil aux bords décorés d'une garniture de pâte blanche et dure, découpée à jour comme de la dentelle. Au milieu de ce plat on voyait un mets, à peu près de la forme d'un pâté, mais rendu à demi transparent par des ornements cannelés en gelée de viande, gelée ici couleur de topaze, là couleur de rubis, et que rehaussaient des pistaches d'un vert tendre, et des rouelles de truffes d'un noir d'ébène, taillées à l'emportepièce, et représentant des trèfles et des losanges.
Gilbert dit au domestique qui lui offrait de ce mets :
— Monsieur notre maître d'hôtel, c'est très-joli avoir, ce plat-là... mais qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît?
— Un chaud-froid de filets de canetons, M. le lithographe.
— Comment, un chaud-froid ?
— Oui, M. le lithographe, répondit le maître d'hôtel.
Et il accentua de nouveau, de façon à rendre les deux mots compréhensibles en les scindant :
— Un chaud... froid.
— Ah! très-bien... c'est quelque chose de chaud... qui est froid?
— Un instant, Bibi ! reprit Gilberte en riant, un instant! si c'est chaud, ce n'est pjis froid... et si c'est froid, ce n'est pas chaud... n'est-ce pas, ma bonne madame Meunier?
— Naturellement, reprit la jeune femme avec un sourire forcé; car, ainsi que son mari, elle se sentait de plus en plus aigrie par l'envie.
— Je me permettrai de faire observer à madame la fleuriste, reprit respectueusement le maître d'hôtel, qu'un chaud-froid, mets ordinairement réservé pour les ambigus et les soupers, est confectionné comme s'il devait être mangé chaud ; mais on le sert froid, après l'avoir décoré de gelée.
— Ah ! oui, reprit Gilberte, c'est comme qui (liiait la gibelotte qu'on laisse refroidir.
Et s'adressantà son mari :
— Hein, friand? c'était ton régal, de manger
froid le restant de la gibelotte que je t'avais cuisinée la veille, avec un véritable lapin, quand nous avions gagné de quoi dîner en princes !
— Voyez comme je suis fat de ma femme, mon brave Meunier, dit gaiement Gilbert à son ami. Je parie que votre Juliette ne fait pas mieux la gibelotte que Minette.
— Et le miroton ! s'écria superbement Gilberte. C'est que, telle que vous me voyez, je ne crains personne pour le miroton!... ah! mais non!
Ni Meunier ni sa femme ne possédaient la rare et philosophique franchise de Gilbert et de Gilberte, assez ouverts pour parler de leur humble passé, sans crainte et sans affectation, devant leurs gens; aussi madame Meunier, rougissant jusqu'aux oreilles, répondit-elle d'un ton aigre-doux quenosdeuxjeunosgensne remarquèrent point:
— Ma chère madame Gilbert, je vous rends les armes pour la gibelotte et pour le miroton... Je ne me suis jamais occupée de cuisine, car ici, dans notre maison de commerce, nous mangions avec nos patrons, et à Lyon, Dieu merci! maman avait une bonne.
Et les deux envieux jetèrent un coup d'œil oblique sur les domestiques, au vis à-vis desquels surtout madame Meunier tenait à proclamer très-haut que sa mère avait une bonne.
Gilbert, pendant la réponse de Juliette, avait goûté le chaud-froid de filets de canetons, tandis que Gilbcrte, cédant à son ancienne habitude de manger à la même assiette que son mari , avait répondu au maître d'hôtel qui lui offrait de ce mets :
— Non, non, si ça me dit, j'en prendrai un morceau dans l'assiette à Bibi.
Ce qu'elle fît, en mettant son coude sur la table, et comuicnçant du bout de sa fourchette à picorer dans l'assiette h Bibi.
Témoins de ces façons plus que fa;inlières, Juliette et son mari, afin de se rehausser dans la considération des domestiques, levèrent visiblement les épaules, afin de prouver qu'ils possédaient assez l'usage de la belle société j)Our se sentir choqués des inconvenances de Gilberte ; mais celle-ci, ne remarquant pas plus que son mari la pantomime critique de leurs convives , continuait de picorer dans l'assiette a Bibi et disait au maître d hôtel :
— Vous prétendez, mon brave homme , que ce plat est du canard... A la bonne heure... Cependant...
— Pardon, madame la fleuriste, reprit respectueusement le premier maître d'hôtel, c'est du caneton de Rouen.
— Parbleu ! caneton est le mot poli , ma
pauvre Minette! ajouta gaiement Gilbert. Canard?... ah! fi donc! c'est canaille! qui est-ce qui oserait manger du canard?
— Caneton ! canard ! c'est toujours bonnet blanc et blanc bonnet, reprit Gilberte. Ce plat-là est très-bon; mais enfin, au goût, ça ne ressemble pas plus à du canard qu'à autre chose. N'est-ce pas, madame Meunier?
— Quant à moi, je trouve cela excellent, répondit Juliette , voulant montrer aux domestiques qu'elle était digne d'apprécier cette cuisine recherchée. Cela vous a un goût qui... un goût que... Enfin, c'est délicieux!
— J'en avais déjà mangé une fois à Lyon chez le receveur général, ajouta 3Ieunier avec suffisance (et il mentait) ; c'est un plat très-délicat, mais je le connaissais.
— Vous trouvez tous deux cela délicieux? Oh! tant mieux! reprit cordialement Gilberte. Toutes les fois que vous viendrez dîner avec nous, on vous en servira. N'oubliez pas cela , monsieur notre premier maître d'hôtel.
Et s'adressant à Juliette :
— Dites donc, ma petite madame Meunier, nous avons un premier maître dhôte! , vu que nous en avons un second... Quelle farce!
Madame Meunier, qui, pour Gilberte, se mourait de confusion, lui rappela par un signe furtif
que les gens qui servaient à tnble entendaient cet entretien. La jeune femme répondit naïvement :
— Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait donc, que nos domestiques nous entendent, ma bonne Juliette? Ces braves gens ne savent-ils pas qui nous sommes, puisqu'ils nous appellent M. le lithographe et madame la fleuriste, gros comme le bras?... Et, dame ! dans nos états, on n'en a guère de maître d'hôtel !
— Ce que je vois de plus clair là dedans, reprit joyeusement Gilbert, c'est que nos amis sont atteints et convaincus d'adorer le chaudfroid de canard... c'est-à-dire de caneton... Pardon , monsieur notre maître d'hôtel!... Je déclare donc nosdits amis condamnés à venir ici après demain remanger dudit plat, accompagné, comme aujourd'hui, de plusieurs autres.
— C'est ça, Bibi : condamnés, sans rémission, à venir dîner avec nous après-demain !
— Et comme nous sommes des gaillards trèsintéressés, ajouta Gilbert, nous leur demanderons de nous donner en retour à dîner... le lendemain (raj)rès-(leinain.
— Adopté! dit Gilbcrte en rra])paut de joie dans ses mains. Partie com[)lète ! . . . Avant dîner, nous irons vous cliercher, mes amis, dans une de nos belles voilures neuves, attelée à quatre
chevaux, pour aller nous promener au bois de Boulogne.
— Et après dîner, le spectacle ! ajouta Gilbert. Nom d'un petit bonhomme ! c'est doubler ses plaisirs que de les partager avec l'amitié!
Si nos deux jeunes gens n'eussent été aveuglés par leur bonheur et par leur confiante affection, ils auraient remarqué avec quelle gêne, avec quelle froideur était reçue leur cordiale proposition, car Meunier répondit en s'efforeant de sourire :
— Y pensez-vous! venir dîner chez nous!... Nous n'oserions pas recevoir de grands seigneurs comme vous, nous autres pauvres gens !
— Drôle de corps de Meunier, va! reprit Gilbert. Une pauvreté de deux millions... merci du peu !
— Vous sentez bien, ma chère Juliette, ajouta Gilberte, que je pense, comme Bibi , que votre mari plaisante, (piand il dit que vous n'oserez pas nous recevoir chez vous.
— Non, sérieusement, reprit Auguste. Nous craignons, ma femme et moi, que notre manière de vivre ne puisse cadrer avec la vôtre.
— Je voudrais bien savoir pourquoi, mon brave Meunier!
— Je vais vous le dire franchement : Juliette et moi, nous n'avons pas le goût du grand luxe.
Lorsque nos hëritages nous sont tombés du ciel, nous nous sommes dit : Nous allons pendant un mois bien nous en donner, satisfaire toutes nos fantaisies. Et puis, après ça, au lieu d'imiter ces étourneaux, ces fous, qui jettent bêtement leur argent par la fenêtre, en singeant les grands seigneurs , en se donnant des airs de prince, et auxquels il ne reste bientôt que les yeux pour pleurer leur sotte dissipation, Juliette et moi nous avons résolu de fonder, grâce à nos capitaux, une grande maison de commerce, peut-être une maison de banque, afin d'augmenter notre fortune.
— Ah ! mon brave Meunier, quel plaisir vous me faites en me parlant ainsi ! reprit le bon Gilbert. Ce soir, au spectacle, en vous entendant pour ainsi dire envier l'existence des grands seigneurs et des gens de génie, ma femme et moi, nous craignions...
— Que notre héritage nous eût tourné la cervelle, comme à tant d'autres? demanda Meunier ; et que nous ne fussions pas satisfaits de notre sort?... Non, non, diable! nous ne sommes point si sots!
— Oh! rassurez-vous, reprit Juliette. Auguste vous Ta dit : nous ne sommes pas de ces fous qui croient leur trésor inépuisable, et, loin de vouloir le dissiper, nous voulons le grossir
encore, grâce à de bonnes opérations et à une sévère économie. Noire seul but est de devenir deux fois plus riches que nous ne le sommes, et qui sait si un jour nous ne serons pas richissimes comme vous et votre mari... ma chère petite Gilberte?
L'accent de sourde et méchante envie dont ces paroles furent accompagnées n'attira pas plus l'attention de Gilbert et de sa femme que les allusions jalouses , malveillantes , échappées à leurs nouveaux amis depuis le commencement du souper. Non, dans l'épanouissement de leur bonheur et de leur confiante aifection, ne soupçonnant pas même la cause d'une secrète irritation qu'ils ne remarquaient point, Gilbert et Gilberte, se sachant maîtres d'un trésor inépuisable, grâce au pouvoir magique de la Korrigan, ne pouvaient supposer un instant que ces épithctes de fous, d'élourneaux, de dissipateurs réduits bientôt à la misère, etc. , etc. , s'adressaient à eux. Ils se sentaient au contraire fort aises d'entendre leurs amis formuler l'espérance de doubler, de quadrupler leur fortune par le travail et l'économie. Aussi Gilbert répondit-il à Meunier avec un redoublement de satisfaction et de cordialité qui désespéra les deux envieux :
— C'est cela, mon cher Auguste, enrichissezvous encore, enrichissez-vous toujours; et à
chaque augmentation de votre fortune, Minette et moi, nous applaudirons des deux mains. Oh ! oh ! vous êtes, votre femme et vous, des gens de bon sens, économes, laborieux; eourage! économisez, Iravaillez : le bon Dieu, comme on dit, vous bénira.
Ces dernières paroles, dans lesquelles ils voulurent voir un conseil donné avec la hauteur d'un grand seigneur fort au-dessus de ces vulgaires idées d'économie et de travail , exaspérèrent nos deux envieux, et, de crainte de se trahir davantage, ils échangèrent un regard et se levèrent de table.
— Quoi! voiis nous quittez déjà? dit Gilberte.
— Il faut nous excuser, répondit Meunier : ni Juliette ni moi nous n'avons Thabitude de veiller fort tard... nous sommes des gens rangés.
— Oh! entre nous, jamais de gcne, reprit affectueusement Gilberte. Nous devons nous voir souvent ; agissons donc toujours sans façon, comme on agit entre bons et vrais amis.
— Et à l'appui de ce que dit ma femme, voyons, mon cher Meunier, quand nous donnezvous à dîner?
— C'est qu'en vérité nous sommes, comparativement à vous, si mal logés, répondit Auguste
avec embarras... Nous avons pris un appartement garni, et...
— Encore cette plaisanterie-là? reprit gaiement Gilbert. Madame Meunier, dites donc à votre mari de trouver autre chose : ça devient rococo !. . . Mais sérieusement, voyons, mes amis, est-ce que vous ne croyiez pas venir manger ce soir dans notre mansarde la fortune du pot? Est-ce que vous vous étiez seulement souciés de savoir si le petit repas que nous vous offrions de bon cœur serait délicat ou non? Alors, pourquoi donc, nom d'un petit bonhomme! nous croyez-vous. Minette et moi, d'un autre acabit que vous?
— Nous ne vous demandons qu'une chose, ajouta gentiment Gilberte; c'est de juger de notre cœur par le vôtre... et alors ça ira tout seul.
— Eh bien, à jeudi, mes amis! reprit Meumier, craignant de démasquer ses mauvais ressentiments en se refusant plus longtemps au désir de ses amis. A jeudi... mais ne vous attendez pas à un festin de Balthazar, comme celui que vous venez de nous donner. Nous ne sommes auprès de vous que de petites gens, monseigneur Gilbert!
— Monseigneur Meunier, vous êtes un mauvais farceur! ce qui n'empêche pas ma seigueu-
rie de vous proposer, avant votre départ, de boire à l'amitié un verre de ce vin de Constance. Monsieur notre maître d'hôtel m'affirme que ce vin est excellent et se boit à la fin du repas.
Les deux couples trinquèrent une dernière fois, Gilbert et Gilbcrte avec une francîie cor.dialité, Auguste et Juliette avec une cordialité menteuse; puis l'on se sépara. Nos deux jeunes gens voulurent accompagner leurs convives jusqu'à leur voiture, et leur firent ainsi traverser (autre crève- cœur pour les envieux) la haie do valets de pied en grande livrée qui se tenaient debout au passage de leurs nouveaux maîtres; enfin, les deux suisses frappèrent par trois fois, du manche de leur hallebarde, les dalles sonores du vestibule, après avoir ouvert à deux battants la grande porte vitrée devant Meunier et sa femme.
— Je donnerais cent mille francs de ma poche pour n'avoir jiimais connu ces gens-là ! dit Meunier en s'asse} ant dans sa voiture à côté de sa femme. Nous avons l'air de gueux auprès d'eux !
— Patience, va, Auguste! re])rit Juliette; du train dont ils y vont, ils seront bientôt ruinés ! ils ne nous écraseront plus de leur luxe insolent, et rira bien qui rira le dernier!
— Braves amis! disait ingénument Gilbert
en remontant les degrés du perron de l'hôtel , après avoir vu la voiture de Meunier s'éloigner. Que de bonnes petites parties carrées nous ferons ensemble !
— Oh! oui, disait Gilberte; c'est si charmant, Tamitié !
Gilbert et Gilberte, après le départ de leurs amis, rentrèrent dans l'intérieur de l'Iiôtel et trouvèrent M. Guêpier qui, s'inclinant, leur dit :
— Madame la fleuriste et M. le lithographe veulent-ils me faire l'honneur de m'accordcr un moment d'entretien avant de se retirer dans leurs appartements?
— Certainement, monsieur notre intendant, nous vous ferons cet honneur-là, répondit Gilbert, ^lais auparavant, ajouta-t-il en se tournant vers les gens de livrée, toujours rangés en haie, je veux dire h ces braves gens, et qu'ils le redisent h leurs cainarades, que nous sommes
contents de leur service de ce soir, et qu'ils ne se repentiront pas d'être entres... chez nous.
— Et pour commencer, reprit Gilberte, nous vous accordons, nies amis, à chacun une gratification...
— De mille francs par tête , ajouta Gilbert. Mais prenez-y garde, messieurs nos serviteurs ! et retenez bien ceci : Minette et moi, nous voulons, nous exigeons et entendons que, grâce à nous, chacun de vous se dise journellement, et cela du fond du cœur : « Nom d'un petit bonhomme! est-on heureux dans cette maison-ci! Vrai! on ne peut pas trouver, sous la calotte des cieux, une condition plus heureuse que la nôtre' et, ma foi! vivent les fleuristes et les lithographes! ils valent bien les ducs et les duchesses!» Et maintenant allez souper joyeusement, dormez bien! et sur ce... serviteur... mesbieurs nos serviteurs.
Nos deux jeunes gens, laissantleursgeriscbahis de celle allocution et de la générosité (]iii l'avait précédée, rentrèrent dans un de leurs salons accompagnés de M. Guêpier. Celui-ci leur dit :
— Madame la fleuriste et M. le lithographe sont-ils satisfaits ?
— Cent mille francs de gratification pour vous, nionsieur notre intendant! Voilà notre réponse, n'est-ce pas. Minette?
— Je crois bien! ce brave M. Guêpier a fait un véritable tour de force !
— Comment... cent mille francs de., gratification? reprit l'intendant abasourdi de cette magnificence. J'ose à peine le croire...
— Ah çà î dit Gilbert en fouillant à son intarissable poche, est-ce qu'il ne vous reste rien de nos douze cent mille francs de ce matin, monsieur notre intendant ?... Parlez !
— J'en demande bien pardon à M. le lithographe, il restera quelques milliers de francs, même en dehors de cette gratification vraiment princière; que dis-je? véritablement royale !
— Dites donc lithogrnphiquc, M. Guêpier! reprit Gilberte en riant comme une folle, f)uisque Bil)i n'est ni prince ni roi, mais tout bonnement lithographe.
— Et là dessus, monsieur notre intendant, ajouta Gilbert, faites comme les autres, allez souper et vous coucher ; demain nous remplirons votre caisse. Ah! mais, j'y pense, où est notre chambre ?
— L'appartement de madame est situé à l'extrémité du grand salon rouge, le troisième après colui-ci. Les femmes de madame l'attendent chez elle pour sa toilette de nuit. L'appartement de monsieur est situé au premier étage ; ses
Valets de chambre l'attendent pour le déshabiller.
— Ah ! ah! ah ! fit Gilberte en riant et haussant les épaules, plus que ça de voisinage? Merci! Tu entends, chéri, madame au rez-dechaussée, monsieur au premier! Voilà un joli et amoureux ménage ! Non , parole d'honneur , nous sommes ainsi, Bibi et moi, logés par trop près l'un de l'autre ; ça en devient inconvenant, M. Guêpier!
— Monsieur notre intendant, reprit Gilbert, vous allez me faire le plaisir de dire aux femmes de ma femme, et à mes valets de chambre, d'aller souper comme les autres, et de nous laisser tranquilles, vu que nous avons l'habitude de nous coucher nous-mêmes ; mais auparavant nous voulons nous amuser à parcourir les beaux salons de notre hôtel, sans cire dérangés ; après quoi nous lentrerons dans l'appartement du rez-de-chaussée : nous le choisissons, parce qu'il est de plain-pied avec le jardin.
— A propos du jardin , rci)rit M. Guêpier en souriant d'un air mystérieux, s'il m'était permis de donner un conseil à mes généreux maîtres, je les engagerais à visiter le jardin... La nuit est suj)erbe, et peut-être ne regretteraient-ils pas leur promenade...
— Nous allons suivre votre conseil, répondit Gilbert, et demain malin, nous sonnerons si
nous avons besoin de quelqu'un ou de quelque chose; et là-dessus bon appétit et bon sommeil, monsieur notre intendant !
M. Guêpier s'inclina, sortit, et les deux jeunes gens restèrent seuls.
— Je parie que ce gaillard-là nous a ménagé une surprise dans le jardin, dit Gilbert. Visitons-le d'abord ; nous parcourrons ensuite nos appartements.
— Tu as raison, chéri : ce sera délicieux ! Viens vite... la soirée est belle. Mais tiens, cette porte de glace doit donner sur le jardin... Ouvrons les volets...
A peine Gilbert eut-il fait jouer l'espagnolette des volets blancs à moulures dorées, que nos deux jeunes gens virent à travers les glaces de la porte un tableau vraiment féerique.
Le jardin, presque aussi grand qu'un parc et planté d'arbres séculaires, était illuminé par des lanternes de couleurs variées : vertes, blanches, rouges, bleues, orange ; leur lumière, à demi voilée, se confondant avec celle de la lune, alors en son plein, jetait sur les arbres, les gazons et les fleurs, des reflets fantastiques ; un rideau de tilleuls et de marronniers énormes bornait l'horizon ; au milieu d'une vaste pelouse, faisant face à l'hôtel, une vasque de marbre blanc, aussi merveilleusement illuminée, déversait avec un
doux murmure, dans deux coupes inférieures, une cascatellc d'eau limpide; cette onde mobile ressemblait tantôt aune nappe d'argent, tantôt à une nappe d'or, selon qu'elle était argentée par un rayon de la lune ou dorée par les feux de l'illumination. Les abords du vaste bassin, où retombaient en cascades les eaux des vasques, offraient surtout un coup d'œil encbanteur. Un cordon de globes de cristal dépoli , intérieurement éclairés, pareils h d'énormes perles transparentes, dessinait le contour du bassin, répandant leur tranquille clarté sur une gigantesque corbeille de rosiers, dont le miroir liquide formait le centre, et qui s'abaissaient en pente douce jusqu'à la pelouse. Six mille rosiers peutêtre composaient celte corbeille, mais si rapprochés, si touffus de fleurs, qu'ils offraient l'aspect d'une montagne de roses. L'on voyait encore çà et là, au milieu des arbustes, ou à demi cachés dans le gazon, une foule de verres de couleur, points chatoyants de différentes nuances, et semblables à ces lucioles phosphorescentes qui scintillent dans l'ombre des hautes herbes durant les nuits d'été.
Gilbert et Gilbcrte, d'abord stupéfaits de cette surprise que leur avait mén;igée la féconde imagination de leur intendant, éprouvèrent une joie folle à la vue de l'illumination, et, ainsi que
des échappés de collège, ils descendirent les degrés du perron en se tenant par la main et se mirent à courir dans le jardin ; puis, se calmant peu à peu, ils ressentirent une sorte de charme mystérieux à se promener seuls et pas à pas dans ces longues avenues , et à jouir, dans leur solitude, de cette illumination charmante, qui semblait préparée pour une fête nombreuse et animée. Ils se trouvaient dans l'ombre d'une allée touffue, lorsque soudain ils entendirent non loin d'eux, et paraissant sortir d'un ét.ige souterrain de l'hôtel, de grands éclats de rire ; puis ces mots arrivèrent jusqu'à leurs oreilles :
— A la santé de M. le lithographe !
— A la santé de madame la fleuriste!
— Bravo ! bravo !
Les deux jeunes gens, d'abord interdits, se regardèrent; puis Gilbert reprit en riant :
— Ah! Minette, j'y suis ! ce sont nos domestiques qui soupent.
— Ils boivent à notre santé, les braves gens ! c'est très-gentil de leur part!
— Dis donc, chérie, si nous tâchions de les écouter pour savoir ce qu'ils pensent de nous?
— Allons vite! ce sera très-amusant. Mais comment faire? '
— Viens, suis-moi.
Les voix parlaient du côlé du perron, derrière le massif d'arbres.
Gilbert et sa femme arrivèrent en quelques instants auprès d'un des soupiraux qui donnaient du jour aux cuisines et offices de l'hôtel, situées au-dessous du rez-de-chaussée ; des châssis garnis de toile à claire-voie, remplaçant durant l'été le vitrage de ces fenêtres basses, permirent aux deux jeunes gens de s'approcher sans être vus et d'entendre cet entretien commencé :
— Moi, disait une voix que Gilbert reconnut pour être celle de Germain, son premier maître d'hôtel, je maintiens qu'ils ont eu raison.
— Parbleu! reprit une autre voix , les maîtres ont toujours raison de faire ce qui leur plaît, puisqu'ils le peuvent ; mais ça n'empêche pas que c*est ridicule au possible de se faire appeler, l'un M. le lithographe, l'autre madame la fleuriste.
— Enfin, pourquoi est-ce ridicule?
— Tiens... parce que... parce que c'est ridicule...
— Ce n'est pas répondre ! Moi je soutiens qu'il n'y a rien de ridicule là dedans. J'aime cent fois mieux servir des gens qui vous mettent à l'aise en disant franchement et tout haut : « Nous étions ceci ou cela, avant que le hasard nous eût enrichis, >• que de servir ces imbéciles
de parvenus qui prennent des airs de seigneurs à vous faire crever de rire !
— Ce qui est d'autant plus désagréable, que nous devons garder notre sérieux devant nos maîtres, reprit une autre voix. Aussi je suis de l'avis de Germain... J'approuve nos maîtres de montrer qu'ils ne sont pas fiers, tant s'en faut, et qu'ils sont bons enfants.
— Bons enfiints, soit ! reprit le contradicteur du maître d'hôtel; jusqu'à présent ils jettent l'argent par la fenêtre, nous le ramassons, nous ne pouvons nier leur générosité ; mais vous m'avouerez qu'une femme qui, assise à la meilleure table de Paris, vient dire devant ses gens qu'elle faisait très-bien la gibelotte et le miroton, c'est un peu drôle...
— Oui, c'est drôle, mais c'est franc, reprit Germain. Comment avoir le courage de se moquer de cette franchise ?
— M. Germain a raison , reprit une voix féminine (la voix d'une des femmes de chambre) ; ce qui serait risible et inspirerait Tenvie de se moquer de madame, ce serait de la voir se donner le genre d'avoir toujours mangé dans du vermeil la meilleure cuisine de Paris ; mais entendre madame avouer tout bonnement qu'elle faisait sa gibelotte et son miroton, ma foi, moi, ça me touche, ça me va au cœur.
6ILBEHT ET GILBERTE. 3. 18
— C'est vrai , c'est une preuve que madame est une bonne personne, reprirent en chœur plusieurs voix féminines et masculines. Allons, Robert, avouez cela comme nous.
— Ah, ah ! il s'appelle Robert, le scélérat qui se permet de trouver ridicule que nous nous fassions appeler M. le lithographe et madame la fleuriste, dit gaiement et à demi-voix Gilbert à sa femme. Qu'il prenne garde à lui, nom d'un petit bonhomme !
— Écoute donc, Bibi, le voilà qui répond...
— Oh, ma foi ! quant à cela, vous avez tous raison, reprit Robert. Evidemment , pour se montrer si franche, il faut que madame soit une bonne personne.
— Nous ne ^ ous en demandons pas davantage, reprit le premier maître d'hôtel. Et puis enfin, voyez-vous, mes amis, servir pour servir, j'aime mieux servir de braves gens, comme monsieur et madame, qui, après tout, ne sont pas plus que nous et le disent sans façon, que de servir, })ar exemple, le duc et la duchesse de Mercœur, que j'ai plantés là aujourd'hui; car ces beaux seigneurs nous regardent, nous autres domestiques, comme la boue de leurs souliers.
— Et madame esl-ellc jolie? denianda une des femmes de chambre. Est-elle jeune?
— Diable ! ma chère Anna, reprit une autre
voix, ne vous habituez pas à dire comme ça : madame, tout court ; sinon vous ne resterez pas dans la maison.
— C'est ce dont l'intendant m'a prévenue, répondit la femme de chambre. Il faut que je prenne l'habitude de lui donner son titre... Eh bien! messieurs, vous qui l'avez vue, madame la fleuriste, est-elle jeune et jolie?
— Eile est toute jeune et plus jolie que bien des grandes dames, même en comptant madame la duchesse de Mercœur, reprit Germain. N'estce pas votre avis, à vous autres, qui serviez aussi à table ?
La réponse fut affirmative et unanime parmi les gens.
— Ces marauds ont, palsambleu ! fort bon goût ! reprit Gilbert en se donnant des airs de marquis. Les entends-tu, Minette?
— Tais-toi donc, Dibi ; écoute... ils parlent de toi maintenant.
En effet, l'une des femmes de chambre disait à ce moment :
— Et monsieur?... ah! c'est vrai, j'oubliais; prenons l'habitude de lui donner son titre : M. le lithographe, comment est-il?
— C'est un très-joli garçon, l'air ouvert, jovial, avenant, et, ma foi ! d'une fort bonne tournure, reprit un des valets de chambre. II
paraît, et cela me confond, aussi à son arse dans ce magnifique hôtel et au milieu de nous que s'il avait toujours eu cinq cent mille livres de rente. Aussi, je ne sais pas comment diable cela se fait; mais, parole d'honneur, il m'impose davantage que 3Î. le duc de Mercœur, de chez qui je sors, comme Germain. C'est si extraordinaire de voir quelqu'un à la fois si riche et si bon enfant !
— Hein! M. Bibi, entendez -vous? dit Gilbertc en effleurant d'un baiser la joue de son Gilbert. Eh... eh... palsambleu, marquis! ils ont fort bon goût, ces marauds ! Ils vous trouvent très-joli garçon.
— Cinq cent mille livres de rente ! reprit une voix. Nos maîtres sont si riches que cela?
— L'intendant me l'a dit, reprit Germain, et il doit le savoir.
— Voilà un fameux héritage! ajouta l'une des femmes de chambre. Combien faut-il donc de millions pour faire cinq cent mille livres de rente ?
— Parbleu ! ma chère, c'est bien simple, repondit Germain. Dix millions placés à cinq pour cent vous donnent cinq cent mille livres de rente.
— Faut-il que nos maîtres aient eu du bonheur! reprit une des femmes de chambre. Un lithographe, une fleuriste, recueillir un pareil
héritage! Bah! après tout, il vaut encore mieux qu'il leur soit tombé à eux, qui étaient de petites gens comme nous, que de tomber à des personnes déjà riches. Tant mieux pour nos maîtres !
— Ce qu'il y a de certain, mes amis, c'est que je ne sais si, à leur place, nous ferions un aussi bon usage d'une grande fortune, et, ma foi, en buvant ce dernier verre d'excellent bourgogne, je dirai encore : A la santé de madame la fleuriste! à la sauté de M. le lithographe !
— Et nous buvons comme vous, Germain, à leur santé, car ce sont de bons enfants!
— Gais comme des pinsons !
— Pas fiers !
— Et généreux comme des princes...
— Comme des princes qui sont généreux, car le prince de Marsan, de chez qui je sors aujourd'bui pour entrer ici, était un vrai grigou ! un fesse-mathieu !
— A la santé de M. le lithographe et de madame la fleuriste ! répétèrent eu chœur les voix nombreuses des domestiques, en choquant joyeusement leurs verres.
Gilbert et Gilberle s'éloignèrent doucement du soupirail, et regagnèrent une des allées du jardin.
— Tiens, chéri, dit la jeune femme avec émotion , je ne te cache pas maintenant que je n'étais pas sans crainte quand nous avons voulu
entendre ce que disaient nos domestiques : s'ils avaient mal parlé de nous, cela m'aurait fait de la peine... cette belle journée était gâtée...
— C'est vrai. Aussi je suis très-content de savoir que ces braves gens ne sont pas ingrats, et qu'ils nous proclameiil bons enfants en buvant notre vin à notre santé. Cela couronne notre journée.
— Oh oui ! quelle belle journée !
— Et penser que toutes les autres lui ressembleront !
— Nous allions si loin pourtant chercher le bonheur!
— Oh ! cette fois nous le tenons el nous ne le lâcherons pas, le scélrrat! Tiens, Minette, j'ai le cœur épanoui, radieux , je ne me sens pas d'aise. J'ai, comme on dit, le ciel dans le cœur. Et toi?
— Et moi aussi. Embrasse-moi !
Gilbert et Gil!)erte , marchant tendrement enlacés, arrivcient suus un (juinconcc de\ieux tilleuls en fleur, d'où l'on découvrait les allées illuminées de mille feux , ainsi que les vasques de marbre, dont les limpides cascades réfléchissaient les lumières et jetaient une fraîche rosée sur l'immense corbeille de rosiers; enfin, au loin, la lune éclairait en plein la façade monumentale de l'hôtel, el à travers les vitres et les
rideaux de soie à demi relevés , l'on apereevait l'intérieur des vastes appartements du rez-dechaussée, étincelants de dorures et de lumières. Le silence de la nuit était profond, l'air tiède, embaumé par la senteur des fleurs ; quelques rossignols, niches dans les arbres, chantaient, se répondaient et luttaient de mélodieux accords; Gilbert et Giiberte, pleins de vie, de jeunesse, d'espérance et d'amour, éprouvaient un épanouissement, un ravissement indicibles. Leur âme se fondait dans une ineffable félicité ; tous deux s'assirent sur un large divan de jonc indien, abrité par une tente élégante.
— Ah ! chérie, dit Gilbert, qu'il est bon de s'aimer au milieu de ce luxe, de ces magnificences! quel cadre pour notre amour!
— Oh ! mon Gilbert , cette richesse , je ne la crains pas; nous nous aimerons autant dans ce palais que dans notre petite chambre. Ici, (|uand nous le voudrons, nous serons seuls comuKî nous l'étions chez nous. Nous vivrons à notre guise; nous pourrons, si nous nous ennuyons de ne rien faire, travailler, moi à mes fleurs, toi à ton dessin.
— Xous ferons, chérie, tout ce que nous voudrons. Que peut-on désirer de plus? Et puis, grâce à ce que nous avons été , grâce à notre expérience, nous n'envierons plus personne,
ainsi que nous avons envié d'être George Hubert et madame de Saint-Marceau, quand nous étions le marquis et la marquise de Montlaur... En un mot, nous voici heureux et pour toujours ! heureux, cette fois , comme jamais nous ne l'avons été.
— Oh! oui! car même avant d'avoir rencontré notre Korrigan, nous avons eu de bien bons jours dans notre petit ménage... Mais (|ue de fois nous nous disions : » Ilélas ! si le chômage vient, si l'ouvrage manque, (jue faire? que devenir?" Je sais que lorsque ces pensées-là nous attristaient, nous nous embrassions pour oublier nos craintes et reprendre courage Mais enfin, nous sentions qu'au fond nous étions comme l'oiseau sur la branche, et que la peine et la misère pouvaient nous arriver comme à tant d'autres... au lieu qu'aujourd'fnii...
— Aujourd'hui , demain , toujours , ma Gilberte adoré(;, ce sera })our nous le bonheui* ! un bonheur si grand, si certain, que je suis ébloui, quand je pense à l'avenir ! Une femme comme toi! des cœurs comme l(;s nôtres! des amis comme Auguste et Juliette, (jui, nous croyant pauvres, sont venus à nous! des domesli(jues qui, à la premicre vue, uou< aiment déjà ! Nous les avons entendus le dire, et ça été pour moi un des meilleurs moments de la journée!
— Pour moi aussi... Braves gens !
— Riches à mille millions de millions, pouvant tout ce que nous voulons, dis, chérie, que manque t-il, que pourra-t-il jamais manquer à notre bonheur?...
— Ah! Gilbert, répondit la jeune femme, qui tressaillit soudain, frappée d'une idée pénible, non, non, notre bonheur n'est pas complet!
A ces mots de Gilberle : « Noire bonheur n'est pas coiuplct, » Gilbert avait regardé sa femme avec surprise d'abord, puis avec anxiété, car elle s'attrista visiblement et dit avec un accent de profond attendrissement :
— Mon Gilbert, nous avons toujours été bons, n'est-ce pas? Jamais nous n'avons voulu de mal à personne?
— Jamais, Dieu merci! Mais qu'as-tu, chérie? te voilà toute chagrine! je vois des larmes dans tes yeux !
— Hélas ! c'est que, sans y songer, nous devenons ingrats, méchants!
— Nous, ingrats... nous, nous, méchants!...
— Oui, mon Gilbert... A chaque minute ne faisons-nouspassouffrirquclqu'iin... quelqu'un que nous devrions bcnir, adorer à genoux, puisque sa céleste bonté nous a donné le bonheur qui nous ravit aujourd'hui ? Et pourtant, ajouta la jeune femme, ne pouvant plus retenir ses larmes, et pourtant, dans l'ivresse de notre bonheur, nous nous montrons égoïstes, impitoyables!
— Tu pleures, mon Dieu ! tu pleures, chérie! Je t'en conjure, explique-loi. Ah! tu le sais, je donnerais ma vie pour t'épargncr unchngrin; maisje ne te comprends pas ; nous sommes, distu, égoïstes, impitoyables?
— Et la Korrigan ?
— La Korrigan?
— Elle qui nous a comblés de ses dons ; elle qui , toujours soumise, résignée,a obéi à tous nos désirs, à tous nos ca[)rices; la Korrigan, qui, selon nos vœux, nous a faits niar((uis et marquise, et plus tard nous a fait entrer dans la vie de George Hubert et de Louise, lorsque nous avons voulu chercher encore le bonheur là où il n'était pas pour nous.'... la Korrigan, à qui nous devons cette félicité complète dont nous jouissons à cette heure... oui, notre chère petite fée... pensons-nous à elle? Et pourtant elle n'attend qu'un mot de nous pour aller rejoindre ses sœurs ! Et
ce mot... avons-nous seulement songé à le dire, maintenant que tous nos désirs sont h jamais comblés pour le présent et pour l'avenir?. .. nous en convenons nous-mêmes.
— Pour le présent... soit, répondit le jeune liomme en hochant la tcte, mais pour l'avenir, qui sait?...
— Ah! Gilbert, c'est nous qui devons le savoir, reprit la jeune femme d'un ton de triste et tendre reproche, sinon nous serions indignes de notre bonheur. Quoi ! nous avons senti par nous-mêmes les chagrins, les soucis des grandeurs et de la gloire... nous sommes riches à liiillions... nous nous aimons... nous avons bon cœur, et nous ne pourrions pas assez répondre de l'avenir pour pouvoir dire : Va-t'en^ Korrigan !
— Chérie, je t'en prie, calme-loi, ne pleure pas. Pour rien au monde, je ne voudrais te contrarier; mais enfin raisonnons un peu : renvoyer tout de suite la Korrigan, c'est d'abord nous priver de notre pouvoir surnaturel.
— Voilà une grande perte! reprit Gilberte en haussant les épaules. De ce beau pouvoir, il est résulté que madame Badureau nous prend pour M. et madame Bosco.
~ Je ne dis pas non ; mais enfin...
— Gilbert, mon Gilbert, ce pouvoir serait-il S. 19
cent fois regrettable que, par bon cœur, par reconnaissance, nous devrions encore y renoncer. Mon Dieu ! rappelons-nous donc ce que nous étions il y a huit jours : un pauvre lithographe, une pauvre fleuriste, vivant au jour le jour, incertains de notre pain du lendemain; tandis qu'aujourd'hui... Mais regarde donc! ce palais rempli de richesses, c'est à nous! Nous pouvons encore, avant qu'elle nous quitte, demander à la Korrigan autant de millions que tu en voudras ; nous pouvons, grâce à l'argent, obtenir, comme en ce jour, des merveilles que l'on ne croirait possibles qu'à un enchanteur! et nous ne dirions pas à cette pauvre petite fée, qui depuis deux mille ans attend le moment d'aller rejoindre ses sœurs : • Va-t'en, Korrigan ! » Ah ! Gilbert, mon Gilbert, toi, toi si bon, loi qui jamais ne m'as rien refusé, tu repousserais ma prière, tu aurais le courage de faire une action ingrate et méchante?
— Chérie... je t'en supplie; réfléchis encore à cela : renvoyer la Korrigan, c'est nous priver de son appui, de ses conseils...
— Ses conseils! la pauvre petite ne nous at-elle pas dit cent fois qu'elle ne pouvait nous conseiller?
— C'est vrai... mais...
— Mais elle soulîrc! mais elle est comme je
serais si, séparée de toi depuis longtemps, j'attendais de minute en minute l'heure d'aller te retrouver ! Mon Dieu, Gilbert, tu ne songes donc pas à cela?... Si demain nous étions sépares, si notre rapprochement dépendait de quelqu'un que tu aurais comblé de bienfaits, ne dirais-tu pas ; « Il ne tient qu'à celui-là de me rapprocher de ma Gilberte, et il me laisse loin d'elle! Ah! l'ingrat! le mauvais cœur ! »
— Si, si... je le dirais... de même que je dis : Ma Gilberte est le meilleur cœur qui soit au monde! s'écria Gilbert vaincu parla généreuse persistance de sa femme, qu'il serra dans ses bras avec une tendresse passionnée. Oui, j'étais un ingrat, oui... j'étais un mauvais cœurî... Il a fallu ta voix, ta voix chérie, pour me rappeler à ce qui est juste et bien!... Oui, dussions-nous être, demain, aussi pauvres qu'autrefois, nous devons rendre sa liberté à la Korrigan! c'est à elle que nous devons le bonheur; et je le dis comme toi. de ce bonheur nous serions indignes, si nous ne pouvions répondre maintenant de notre avenir. Oui, quand tu le voudras, à l'instant même, je suis prêt à répéter après toi: Va-feriy Korrigan, va-t'en!
— Bons cœurs ! dit la douce voix de l'invisible fée. Bons cœurs ! ô prodige ! la richesse n'a pas altéré leur bonté native !
— Vous avez entendu Gilbcrte, chère petite fée, reprit le jeune homme. Vous qui savez tout, vous devez savoir qu'après avoir cédé à la méchante pensée de vous garder près de nous, je suis maintenant aussi décidé que ma femme à vous rendre la liberté?
— Oui, répondit la voix joyeuse et attendrie de la Korrigan, jesais que, grâce à vous, je vais aller enfin rejoindre mes sœurs ; je sais que tous vos vœux sont comblés; je sais que c'est du cœur et des lèvres que vous allez me dire : Vat'en, Korrigan !
— Chérie, reprit Gilbert, ion cœur vaut mieux que le mien, ta raison vaut mieux que la mienne ; fixe toi-même le chiffre des millions que nous voulons demander à la Korrigan avant qu'elle nous quitte pour toujours.
Gilbcrte réfléchit un instant et répondit :
— Quand nous avons entendu nos domestiques parler de nous, ils prétendaient qu'a^ec dix millions l'on avait cinq cent mille livres de rente. Est-ce vrai, Korrigan?
— Oui, répondit la voix, c'est vrai.
— Ne trouves-tu pas, Gilbert, que c'est assez, cinq cent mille livres de rente? Notre intendant nous a (lit, et il nous l'a prouvé, ([u'en dépensant cette somme, l'on pouvait avoir la meilleure maison de Paris.
— Va pour cinq cent mille livres de rente, Minette! A ce que tu décideras, je souscris d'avance !
— Nous demanderions à notre chère Korrigtin vingt millions, cent millions, à quoi cela nous servira t-il? Déjà aujourd'hui, après avoir acheté, acheté, acheté... d'ahord avec grand plaisir, ne commencions-nous pas à nous lasser de jeter ainsi l'argent par la fenêtre? Et puis, que vcux-lu que je te dise, mon chéri? il me semhle que ce serait de notre part comme une insolence d'oser demander davantage. Cette fortune que nous n'avons pas gagnée, qui nous tombe du ciel, est déjà si considérable ! Cinq cent mille livres de rente ! et ce bel hôtel ! n'est-ce donc point assez?
— Le fait est, Minette, que l'on peut à la rigueur vivre à moins de frais.
— Chère petite Korrigan, ajouta Gilberte, nous voulons avoir dix millions.
— Dix millions, reprit Gilbert, renfermés dans un coffre que nous trouverons tout à riieure dans notre chambre à coucher. ,
— C'est fait, répondit la voix; lors(|ue vous rentrerez chez vous, vous y trouverez les dix millions.
— Et maintenant, adieu, chère petite Korri-
gàn, reprit mélancoliquement Gilberte ; vous qui savez tout, vous devez lire dans noire cœur; ce n'est pas le pouvoir dont grâce à vous nous jouissons, que nous regrettons en ce moment... non ! ce que nous regrettons, c'est de vous quitter pour toujours, vous à qui nous devons notre bonheur.
— Oh ! ma femme a raison, jamais, oh ! jamais nous n'oublierons que vous nous avez choisis pour vos préférés, parmi tant de pauvres gens qui, plus que nous peut-être, avaient droit à votre protection !
— Celui qui me retient dans ce monde-ci m'avait dit : « Une fois par chaque siècle, luira })Our toi, un jour... un seul jour, pendant la durée duquel ta délivrance deviendra possible..., répondit la voix delà Korrigan; mais, durant ce jour-là, tu ne pourras être délivrée que par deux bons cœurs qui, après une bonne action, s'intéresseront à toi i)ar bonté, et te rendront la liberté par bonté, si chez eux la BONTÉ l'emporte sur l'insatiable avidité de désirs naturelle à l'humaine espèce ! » Vingt siècles et plus s'étaient écoulés, sans que toutes les conditions nécessaires à ma délivrance se fussent rencontrées. Le destin a voulu que ces conditions fussent remplies par toi, Gilbert, et
par toi, Gilberte,qui êtes bons, ci à votre bonté j'aurai dû de quitter ce uionde-ci pour aller ailleurs rejoindre mes sœurs.
— Korrigan, une question? reprit Gilbert: lorsque vous nous avez demandé si nous voulions rester dans la vie du marquis et de la marquise de Montlaur, ou dans la vie de George Hubert et de Louise, pourquoi avez-vous choisi des moments si critiques qu'à moins d'être fous, nous ne pouvions que vous répondre : <c Oh ! à aucun prix nous ne voulons rester dans ces vies-là! »
— Gilbert a raison, chère Korrigan : vous étiez, au contraire, presque certaine de nous entendre vousdire: «tVa-t'eu, Korrigan, nsivoiis nous aviez interrogés au moment où nous étions ravis d'être le marquis et la marquise, ou d'être George Hubert et Louise?
— Sans doute, vous m'auriez dit : «f Va- t'en. Korrigan! » maiscesmots fatidiques prononcés, il ne m'était plus permis de rester près de vous, quand même je l'aurais désiré : ainsi, tout à Iheure, lorsque vous m'aurez dit : «Va t'en, • je devrai vous quitter pour toujours... pour toujours!
— Mais en choisissant de si fâcheux instants pour nous interroger. Korrigan, vous reculiez d'autant Iheure probable de votre délivrance.
— Oui, mes amis, mais votre bonté ingénue et charmante me touchait, et je vous épargnais le malheur irréparable de fa ire un mauvais choix; il m'était défendu de vous conseiller, mais il m'était permis, an risque de prolonger mon séjour en ce monde-ci, de choisir l'instant de vous proposer d'accepter ou d'abandonner les existences dans lesquelles vous étiez entrés.
— Ainsi, bonne Korrigan, c'est par générosité, par affeclion pour nous, que vous avez ainsi retardé l'heure presque assurée de voire délivrance?
— Oui, mes amis. Les bons coeurs sont si rares !
— Entends-tu, Gilbert? Et nous hésitions à lui rendre sa liberté, à cette chère petite fée!
— Ne dis j)as no?i.s, chérie, c'était moi, moi seul, qui hésitais. Oh ! je le répète, ton cœur est cent fois meilleur que le mien !
— Ainsi, chère Korrigan, c'est un éternel adieu que nous allons vous dire?
— Oui. Dès que vous auicz i)rononcé ces mots : Va-t'en ! je ne pourrais rester dans ce monde-ci... lors même que je le voudrais.
— Et cette fois, Korrigan, i)cnsez-vous que nous ayons enfin trouvé le bonlnuir?
— Ce que je pense là-dessus, il ne m'est pas permis de vous l'apprendre. Quant à votre ave-
nir, il est voilé à mes yeux comme aux vôtres, je vous Tai déjà dit, mes amis.
— Et moi. Korrigan, je suis plus fameuse de- AÎneressequc vous. Je suis certaine que dès ce jour notre bonheur est pour toujours assuré ; rt'est-ce pas, Gilbert?
— Tout me fait croire, chérie, que tu devines juste ; je suis tes conseils les yeux fermés, certain, quoi qu'il arrive, de pouvoir médire: «( Ma Gilberlc a voulu rendre sa liberté à notre bienfaitrice ; c'était justice ; j'y ai consenti. Fais ce que dois, avicnne que pourra ! ^ Le proverbe est vieux, mais il est bon.
— Ainsi, chère Korrigan, nous ne vous reverrons jamais ?
— Jamais! répondit mélancoliquement la voix, jamais dans ce monde-ci...
— Et dans les autres, ne nous reverronsnous pas, chère Korrigan? reprit Gilbert, })uisquc Ton ne meurt point, et que Ton va toujours revivre de monde eu monde dans les étoiles... selon vous, du moins.
— Non pas selon moi, mes amis, mais selon ce qui a été, est et sera de toute éternité, répondit la voix. Ayez cette croyance, que les DuuiDES enseignaient à vos pères les Gaulois , et , comme eux, vous serez délivrés de cette vainc et ridicule peur de la mort qui en ce mondc-ci
attriste toujours; la mort, ce moment fortuné, où la vie se transforme pour se continuer dans une autre existence, remplie de mystères et de nouveautés enchanteresses! Oui.mesamis, ayez, conservez cette foi à V éternité de la vie, âme et corps, esprit et matière, et, quel que soit le sort que l'avenir vous réserve, et que comme vous j'ignore, vous ne craindrez pas de quitter cette terre-ci. Non, vous partirez pleins d'allégresse et de curiosité, puisque vous serez guéris de la peur de la mort. Adieu donc, mes amis, je vais vous attendre dans un de ces mondes nouveaux où chacun retrouve ceux-là qu'il a aimés, et où je vous retrouverai, ô mes sœurs !
— Et vos sœurs ne vous attendront pas longtemps, chère petite fée, reprit Gilberle. Adieu, adieu... nous ne vous oublierons jamais.
Et se retournant vers son mari :
— Allons, mon Gilbert, du courage... il en faut pour se décider à quitter une pareille amie, une si adorable bienfaitrice !
— Heureusement nous la retrouverons un jour, puisqu'elle nous assure que...
Mais s'interrouipanl :
— Korrigan, un dernier vœu... si vous pouvez l'exaucer.
— Parlez, mes amis.
— Vous nous dites : « Croyez que la mort
n'existe point... '» Nous ne demandons pas mieux que de vous croire... mais vous concevez, Korrigan... nous sommes, ainsi que tant d'autres bonnes gens, habitués h croire bêtement que l'on meurt; c'est stupide, m-iis c'est ainsi... Or, si vous pouvez nous la donner, cette croyance que vous nous diles avoir, dame!... donneznous-la !
— Oh ! oui, si cela se peut, chère Korrigan, faites-le; ce sera notre unique et dernier vœu.
— C'est fait, répondit la voix. Cette croyance à réternité de la vie, cette croyance, vous l'avez.
— C'est, ma foi, vrai, c'est fait! Nom d'un petit bonhomme ! voilà qui est singulier, chérie ! reprit soudain Gilbert en s'écoutant pour ainsi dire penser, ressentir et croire ; je serais sur le point de m'en aller d'ici, pour aller ailleurs, ainsi que s'exprime la Korrigan, que je te dirais gaiement : «t A tantôt, Minette, ne te presse pas, j'ai le temps, je vais t'attendre là-bas pour voir ensemble toutes les merveilles de ces mondes curieux et inconnus où nous allons revivre. »
— Et moi, chéri, je sens que je te dirais non moins gaiement : »v Un instant, M. Bibi, l'on ne s'en va pas comme ça les uns sans les autres. Je ne veux pas rester seule dans ce monde- ci, je pars avec toi. »
— Parbleu ! ou bien encore nous nous dirions: <t Ah bah ! c'est ennuyeux, ce monde-ci; allons dans un autre! » Mon Dieu! oui, pas plus de gène que ça ! Ah! tenez, chère petite fée, grâce à nos millions et surtout grâce à la foi que vous nous avez donnée, nous vous disons de tout cœur : Va-f...
— Gilbert! s'écria la jeune femme en interrompant son mari au moment où il prononçait les paroles fatidiques, avant de nous séparer de notre chère petite fée, demandons-lui de se montrer encore à nous sous sa gentille enveloppe. Oh! bonne Korrigan, faites que nous vous voyions une dernière fois, chère et généreuse bienfaitrice î
— Que vos vœux soient comblés, mes amis! répondit la douce voix.
Aussitôt, Gilbert et Gilbcrte virent poindre à peu de distance et au milieu de la transparence de cette belle nuit d'été une lueur qui, d'abord azurée, et de plus en plus vive à mesure qu'apparaissait plus distinct le petit corps rose et diaphane de la Korrigan qui rayonnait cette lumière, de^int bientôt éclatante comme de l'argent en fusion. La mignonne fée, entourée de son éblouissante auréole, allait, venait, bondissant dans l'espace, envoyant des baisers aux deux époux. Ses traits enchanteurs exprimaient
la joie, l'attendrissement, et elle répétait de sa petite voix douce et sonore :
— Bons cœurs! je vous dois le bonheur d'aller rejoindre mes sœurs ! Bons cœurs !
Les deux jeunes gens suivaient d'un œil humide et ravi les mouvements de la Korrigan, et lui renvoyaient ses baisers.
— Jamais nous n'oublierons vos bienfaits, chère petite fée, disait Gilbert. Adieu et à revoir !
— Adieu et à revoir!... tous nos souhaits sont comblés... Vous nous laissez heureux... pour toujours heureux ! reprit Gilberte.
Et la jeune femme, enlaçant son mari dans ses bras avec une sorte d'anxiété invincible, au moment de prononcer les paroles solennelles qui rendaient la petite fée à la liberté, s'écria :
— Maintenant, nous le disons du cœur et des lèvres. . . Fa-fen. . . Korrigan !
— Va-t'en, Korrigan! répéta Gilbert, partageant l'indéfinissable émotion de sa femme, et la serrant contre son sein, en attachant comme elle ses regards sur la Korrigan.
A peine les mots sacramentels eurent-ils été prononcés, que la gentille fée jeta un petit cri de joie et s'écria :
— Oh ! les bons cœurs ! Adieu, Gilbert î adieu, Gilberte ! je vais enfin rejoindre mes sœurs !
Et de même qu'un aérostat longtemps captif s'élance irrésistiblement dans les airs lorsque sont rompus les liens qui l'attachaient à la terre, la Korrigan monta vers les cieux avec une rapi dite vertigineuse... Gilbert et Gilberte, la suivant d'un œil ébloui, n'aperçurent bientôt plu^ dans l'espace qu'un point lumineux, luttant d'éclat avec les étoiles, et qui, s'élevant à une hauteur incommensurable , alla pour ainsi dii'e se fondre dans le scintillement diamanté de l'un de ces millions d'astres dont est constellé le firmament.
Six mois environ s'étaient passés depuis rétablissement de Gilbert et de Giiberte à l'hôtel d'Orbe val.
La mère Badurcau remplissait toujours les importantes fonctions de concierge dans la maison où avaient autrefois demeuré le lithographe et la fleuriste. Huit heures du matin venaient de sonner, et, fidèle à ses habitudes, madame Badureau prenait son café au lait en compagnie de la voisine qui lui servait d'aide lors de ces fastueux repas qu'elle improvisait jadis pour ses deux locataires. La portière semblait soucieuse,
distraite, préoccupée. De temps à autre elle s'interrompait de manger pour jeter un regard oblique et inquiet vers la soupente où se trouvait placé son lit; puis, étouffant un soupir, elle continuait de déjeuner. Son gros chat noir, qu'elle appelait Robinet , ne paraissait plus absorber toutes ses pensées comme autrefois , et pendant ces moments de fréquente distraction où elle semblait plongée, si le matou venait se frotter aux jambes de sa maîtresse en faisant entendre ses ronrons sonores , au lieu d'être tendrement caressé par elle sur Téchine, il recevait parfois un coup de pied dicté par l'impatience. Ces ingrates brusqueries à l'endroit des ronrons de Robinctprouvaient surabondamment les profonds changements survenus dans le caractère de madame Badureau. Donc ce matin-là, en prenant leur café, les deux vieilles s'entretenaient ainsi :
— Oui, ma chère, disait la voisine, (juoiqu'il y ait plus de six mois qu'ILS soient allés occuper ce superbe hôtel d'Orbeval, on jase autant sur eux dans le quartier Saint-Germain que le premier jour; on en jase même davantage. Car enfin, madame Badureau, il n'y a qu'un cri, ou plutôt il y en a mille cris; et l'on se dit : «i Comment un lithographe et une fleuriste sontils devenus si riches, si richissimes? » Car il
paraît qu'ils font des dépenses, mais des dépenses!... à preuve que...
Puis voyant la ])ortière jeter encore les yeux du côté de la soupente, la voisine ajouta :
— Allons, bon, madame Badureau ! voilà encore que vous ne m'écoutez pas et que vous regardez du côté de votre soupente.
— Moi?
— Pardi!
— Pas du tout... je cherchais où était Robinet.
— Vous l'avez sur vos genoux.
— Tiens, c'est vrai !
— Décidément, madame Badureau, vous avez quelque chose... Depuis deux mois vous avez l'air tout ahuri.
— C'est la suite des malheurs que j'ai zéviis. Laissez-moi tranquille.
— Moi, ce qui m'étonne toujours, c'est que vos anciens locataires, qui sont devenus assez richissimes pour faire des dépenses qui font dresser les cheveux sur la tête, ne vous aient pas assuré un sort.
— Ils m'en ont fait un, de sort! puisque, lorsqu'ils étaient prince polonais et fille d'un milord anglais, ils m'ont fait cadeau de deux mille francs qu'ils m'ont jetés la nuit par le carreau de ma loge... qu'ils ont cassé duu coup de
poing, que j'ai placés à la caisse d*épargne. Braves jeunes gens! je me serais fait hacher pour eux en chair à pâté !
A ce moment, un homme, de la figure la plus inoffensive du monde, ayant frappé à une des vitres de la porte prudemment fermée à double tour, madame Badurcau se leva, ouvrit une sorte de vasistas fermé d'un carreau mobile, et jetant un regard soupçonneux sur cet inconnu, elle lui dit brusquement :
— Qu'est-ce que vous voulez?
— M.Godard?
— Il n'y est pas.
— Mais, madame...
— Quand je vous dis qu'il n'y est pas!...
— Madame, permettez... Godard, lui-même, m'a dit hier que...
— Il n'y a pns de Godard qui fasse! il est sorti ce matin pour aller au bain.
— Voici qui est fort extraordinaire! Godard m'avait dit textuellement hier. ..
— Eh bien, il est mort... là' Vous allez peutêtre vous en aller maintcnîmt!
— Justes dieux, ma chère dnme , ne plaisantez pas ainsi... un ami de vingt ans!... Pauvre Godard î...
— Voyez-vous ce vieux gueux-là , comme il s'acharne à rester, pour rôder autour de ma
loge! dit tout bas à sa voisine madame Badureau d'un air de plus en plus méfiant. Quels yeux il ftiit! s'ils étaient des pistolets, il me tuerait pour entrer ici...
La défiance rendait madame Badureau souverainement injuste, car jamais homme ne fut doué d'une physionomie plus honnête, plus débonnaire que celle de ce visiteur; et il reprit du ton le plus candide :
— Puisque Godard est sorti, ma chère dame, je vais, s'il vous plaît , l'attendre dans votre loge... il ne peut tarder à rentrer du bain.
— Quand je vous le disais! murmura tout bas madame Badureau a sa voisine; il veut forcer ma porte ! Pour sûr c'est un voleur : il n'attend que le moment de faire son coup.
Et elle reprit tout haut , d'un ton courroucé :
— Entrer dans ma loge! Essayez un peu... jour de Dieu! et vous verrez si je ne crie pas à la garde!,..
— Pardon , ma chère dame. Alors j'attendrai Godard daiis la cour, sïl vous plaît...
— Ça ne me plaît pas non plus : il n'y a que les locataires qui aient le droit de rester dans la cour.
— Alors, ma chère dame, j'attendrai, s'il vous plait, dans la rue , répondit le visiteur dé-
bonnaire en se retirant et en fermant sur lui la porte cochère.
— Ce brigand-là va rester au guet, à espionner la maison pour manigancer son coup, reprit madame Badureau. A-t-il une mauvaise figure!
— Si celui-là a une mauvaise figure, par exemple...
— Je suis sûre qu'il ne va pas bouger de devant la porte, maintenant.
— Dame! [)uisqu'il y attend M, Godard, c'est tout simple. Vous voyez partout des voleurs; on dirait que vous craignez qu'ils vous prennent un trésor.
— Ah ! ah ! ah ! en voilà une bonne! fit madame Badureau en riant d'un air contraint; quel trésor voulez-vous que j'aie, à l'exception de mon litre de la caisse d'épargne, que je dois à mes deux anciens locataires?
— Ils ne vous ont guère donne gros, pour des gens si richissinjcs ; car, |)our en revenir à leurs dépenses, l'on dit dans le ({uarliei* qu'ils ne mangent (jue dans de l'or massif, qu'ils couchent dans des draps de velours brodés de pierreries, qu'ils prennent des bains d'eau de Cologne toute pure, et (pie chaque bain revient à plus de dix mille francs. Hein! madame Badureau, en voilà un luxe!
Cet entretien fut Je nouveau interrompu par le tintement de la sonnette du dehors. Madame Badureau tira le cordon, la porte s'ouvrit, se referma, et un homuie de noir vctu, d'une figure sévère, frappa aux carreaux de la loge avec un certain air d'autorité.
— En voilà un qui frappe ni plus ni moins que s'il était le propriétaire , dit madame Badureau en se levant.
Et s'adressant brusquement à ce nouveau venu, elle lui dit :
— Qu'est-ce que vous voulez?
— Ouvrez, répondit impérieusement Tinconnu ; ouvrez !
— Ouvrez, ouvrez ! Vous êtes encore bon là , vous !... Et pourquoi donc que je vous ouvrirais?
— Parce que je suis le commissaire de police du quiirtier.
— Le commissaire! s'écria la portière avec cet accent de crainte respectueuse que cause toujours la présence de ces fonctionnaires. Ah! mon Dieu... vous êtes le connnissaire !
— Vous le voyez bien, répondit le magistrat en montrant le bout d'une écharpe qu'il sortit de sa poche.
A l'aspect de cet insigne, la portière se hâta d'ouvrir sa porte, après avoir jeté un nouveau regard d'inquiétude sur la soupente.
Le commissaire entra dans la loge et dit à la voisine :
— Madame, veuillez nous laisser seuls.
La voisine sortit fort contrariée de ne pouvoir assister à un entretien qui piquait singulièrement sa curiosité. Le magistrat et madame Badureau restèrent seuls.
— Madame, dit le commissaire en s'asseyant, répondez, je vous prie , à quelques-unes de mes questions.
— Je vous écoute, M. le commissaire.
— Vous avez eu ici, pour locataires, un jeune homme et sa femme, qui exerçaient les métiers de lithographe et de fleuriste?
— Oui, monsieur.
— Ce litliographe s'appelait Gilbert?
— Oui, monsieur.
— Quelles étaient la conduite, les mœurs, les habitudes de ce jeune ménage?
— De vrais tourtereaux, M. le commissaire; ils faisaient, dans les premiers temps, bien gentiment leurétat, payaient leur petit terme rubis sur l'ongle, travaillaieut toute la semaine, ne recevaient jamais personne , ne sortaient que le dimancbe, ne fêtaient janiiiis le lundi, et...
— Pardon! vous avez dit qu'ils se conduisaient ainsi dans les premiers temps. Vous auriez donc postérieurement remarqué quelques
changements survenus dans la conduite de ces deux jeunes gens?
— Naturellement , M. le commissaire ; il y a eu du changement lorsque M. Gilbert est devenu un prince polonais déguisé.
— Comment, un prince polonais déguisé?
— Oui , mais ça , c'était avant qu'il ne se soit fait connaître, par ses tours de gobelets, pour le fameux M. Bosco en personne.
— Que diable me contez-vous là?
— Dame , M. le commissaire , je vous conte ce que je sais, moi...
— Voyons, si je vous comprends bien , vous dites qu'après avoir longtemps exercé son métier de lithographe, M. Gilbert vous a laissé croire, ou vous a donné à croire , qu'il était un prince polonais déguisé?
— Certainement , puisque sa femme était la fille d'un milord anglais...
— Mais qui vous autorisait à croire ces choses ?
— La générosité de M. Gilbert. Un jour , il m'a donné deux mille francs tout d'un coup, et pour un dessinateur lithographe, qui payait cinquante écus de loyer et qui déjeunait avec sa femme pour un sou de lait, comme des chats... un cadeau de deux mille francs... vous concevez...
— Mais M. Gilbert vous a-t-il dit quelque chose qui pût vous confirmer dans cette croyance qu'il était réellement un prince polonais et que sa femme était la fille d'un seigneur anglais ?
— Oui, monsieur; à preuve qu'il m'a dit qu'il craignait que le père de sa dame ne vienne la lui ravir à la tête de son clan j même que j'ai dit que, dans ce cas-là , •' ça serait une vieille canaille do milord ; » mais c'était dans le temps où je n'avais pas encore reconnu M. Gilbert pour le fameux Bosco.
— Et à quoi avez-vous reconnu que M. Gilbert était soi-disant M. Bosco?
— Je l'ai reconnu à ses tours de gobelets.
— Ah cà, M. Gilbert faisait donc aussi des tours de gobelets?
— De magnifiques! Ainsi, moi qui vous parle, je l'ai vu changer une commode en chameau , comme je vous vois, M. le commissaire; et une autre fois que M. Gilbert et sa femme avaient passé plusieurs nuits dehors...
— Un instant ! arrêtons-nous à ce fait. Vous m'avez dit que, d'abord, M. Gilbert et sa femuje menaient la conduite la plus régulière?
— Oui, monsieur.
— Mais à vous entendre , il semblerait que depuis qu'ils vous ont donné à croire qu'ils
étaient d'abord de grands personnages déguisés, puis des joueurs de gobelets, leur conduite se serait dérangée, puisqu'ils auraient passé plusieurs nuits dehors. Ces absences nocturnes étaient-elles fréquentes? A quelle heure de la nuit sortaient-ils et rentraient-ils?
— Quant à cela, monsieur, je n'en sais rien.
— Il est singulier qu'en votre qualité de portière, vous n'ayez vu, à cette époque, ni entrer ni sortir les locataires dont nous parlons, et que vous affirmiez cependant qu'ils ont passé plusieurs nuits dehors de chez eux. Étes-vous bien certaine de ce fait?
— Pardi! monsieur, j'avais leur clef... jemontais, je suppose , chez eux de grand matin , je ne les trouvais pas ; je remportais la clef, je remontais une heure après : cette fois, ils étaient dans leur chambre , et pourtant je ne les avais pas vus rentrer, quoique je n'eusse pas bougé de ma loge.
— Alors , ils avaient à leur disposition une issue autre que celle de la porte cochère ?
— Non, monsieur.
— C'est impossible. Mais, dites-moi. est-ce que la fenêtre de leur chambre donnait sur une terrasse à l'aide de laquelle il leur eut été facile de gagner les maisons voisines?
— Ah bien oui î Pour sortir de leur mansarde
par les toits , il aurait fallu être un vrai chat, et encore risquer de se casser le cou.
— Alors comment vous expliquez-vous ces excursions nocturnes? Comment surtout pouvez-vous croire que vos locataires aient pu sortir de la maison ou y rentrer sans être vus de vous?
— C'était un pur effet de la poudre à perlimpimpin, M. le commissaire.
— Parlons sérieusement, je vous prie.
— Je vous jure par les cendres de défunt Badureau, M. le commissaire , que j'ai vu mes deux locataires s'escamoter eux-mêmes, ainsi que M. Bosco l'annonçait dans ses affiches, de façon que, sans les voir, j'entendais leurs voix qui me parlaient quasi à Toreille.
— M. Gilbert et sa femme étaient donc ventriloques?
— Incomparables ventriloques , M. le commissaire.
— Vous n'avez pas eu depuis longtemps de rapports avec M. et madame Gilbert ?
— Non. monsieur; ils ont envoyé dans le temps leur intendant payer le dernier terme courant, et chercher leur petit mobilier, auquel ils tenaient beaucoup; enfiii, tout ce que je peux dire, c'est qu'ils étaient la crème des gens.
Le commissaire garda un moment le silence , réfléchit et reprit :
— La chambre autrefois habitée par M. Gilbert et par sa femme est-elle occupée?
— Non, monsieur.
— A quel étage se trouve-t-elle ?
— Au cinquième, la porte en face de l'escalier.
— Avez-vous la clef de celte chambre?
— Oui, monsieur.
— Donnez-la-moi , je veux aller visiter moimême cette mansarde.
— Voici la clef, M. le commissaire ; si je pouvais quitter ma loge, je vous conduirais.
— C'est inutile. Ainsi, cette chambre est au cinquième, la porte en face de l'escalier?
— Oui, M. le commissaire.
Le magistrat prit la clef et sortit de la loge, tandis que madame Dadureau se livrait au monologue suivant :
— A propos de quoi M. le commissaire vientil ainsi jaboter avec moi de mes anciens locataires, mes bienfaiteurs? Il est curieux comme une pie.
Puis, jetant de nouveau un regard inquiet du côté de sa soupente:
Si j'apprenais au commissaire que j'ai là, hum 1... ça serait un fier débarras pour moi ! Car j'en sèche, je n'en dors pas... Robinet ne
peut pas la nuit courir après une souris que je ne croie que c'est un voleur.
Puis , réfléchissant :
• — Non, non 5 motus! C'est embêtant, mais c'est sacré. Plutôt la mort!
Et madame Badureau, retombant dans ses réflexions, en fut tirée par le retour du commissaire, qui, lui remettant la clef, lui dit :
— C'est bien, j'ai visité la chambre. Esl-ce que le toit de la maison a subi quelques réparations depuis que M. et madame Gilbert n'occupent plus cette mansarde?
— Non, monsieur.
— Ainsi la toiture est absolument dans le même état où elle se trouvait lorsqu'ils ont quitté cette maison?
— Oui, monsieur.
— Savez-vous pour le compte de quel marchand d'cbtninpcs travaillait M. Gilbert lorsqu'il était dessinateur lilhograplu!?
— Son patron se nommait M. Maurice , boulevard Saint-Denis.
— M. Maurice, boulevard Saint-Denis, dit le comnjissairc en inscrivant cette adresse sur un feuillet de son carnet.
Et il reprit :
— Savez-vous aussi j)Our quel marchand travaillait madame Gilbcrte lorsqu'elle était fleuriste?
— Oui, monsieur : c'était madame Balton, demeurant rue de Richelieu, qui occupait madame Gilberte.
— Mcidame Batton, rue de Richelieu , écrivit encore le commissaire sur son carnet.
Puis le remettant dans sa poche , il dit à madame Badureau en se préparant à sortir :
— Vous êtes certaine que votre mémoire est fidèle quant aux renseignements que vous venez de me donner sur vos anciens locataires?
— J'en mettrais ma main au feu, M. le commissaire.
— Très-bien! Au revoir, madame, car j'aurai peut-être d'autres renseignements à vous demander.
— A votre service, M. le commissaire, répondit madame Badureau en tirant le cordon au magistrat qui sortit.
Après quoi la portière se dit d'un air méditatif :
— A qui en veut-il donc avec ses renseignements, ce bavard de commissaire?
Puis se frappant le front :
— J'y suis ! je parie que le gouvernement veut décorer M. Gilbert! Ma foi, un homme si riche, ça lui serait bien dû!... Mais avant, le gouvernement envoie aux renseignements! C'est ça!