‹ Gilbert et GilberteChapitre 8 sur 8 · AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

AUX LECTEURS

Notre conte fantastique est terminé.

Nous sera-t-il permis de faire ressortir de ce récit la pensée morale et philosophique qui l'a inspiré?

Peut-être, résumée ainsi, et dégagée des incidents et des fictions de la fable, cette pensée, selon notre espoir, paraitra-t-elle o£Frir quelque utilité pratique.

Les sages, les penseurs de tous les temps ont diversement formulé, mais unanimement reconnu cette vérité :

Le bonheur est dans la médiocrité.

Seulement il était arrivé, il devait arriver ceci :

Cet axiome, glorification de la médiocrité,

axiome radicalement vrai, profondément moral, répété par tout le monde jusqu'à la vulgarité, n'est pratiqué par personne, ou du moins ne l'est volontairement, sciemment, que par un petit nombre de gens placés dans des conditions spéciales et fort rares.

Expliquons-nous :

Nous avons connu des hommes qui, après avoir joui, usé, abusé de toutes les supcrfluités d'une extrême opulence, finissaient par lui préférer une vie des plus simples, et, autant par satiété que par une saine appréciation des choses, trouvaient un grand charme dans la médiocrité.

Nous avons connu des hommes d'un génie illustre. Parmi ceux-là, cruellement éprouvés par ces angoisses, par ces déceptions, par ces chagrins, par ces calomnies, par ces capricieux revirements de l'opinion publique, par ces curiosités indiscrètes jusqu'à la tyrannie, par ces fiévreux et épuisants labeurs, inséparables de la gloire des arts ou des lettres; parmi ceux-là, disons-nous, les uns nous avouaient, avec l'indubitable sincérité d'un cœur honnête, qu'ils ne trouvaient jamais dans un succès éclatant, si au-dessus qu'il fût de leur mérite, la compensation de leurs soucis, au moment de l'éclosion de chaque œuvre ; et ils déploraient la fatalité qui

les poussait à poursuivre une carrière à la fois douloureuse et chère. D'autres, plus logiques, plus absolus, arrivés au comble d'une renommée européenne, renonçaient complètement à l'art, préférant désormais passer leurs jours dans la quiétude et le repos.

Vers la fin de la Restauration, alors qu'il existait encore ce qu'on appelait des gens de cour, nous avons connu de très-grands seigneurs qui, fatigués, dégoûtés de leur brillante existence de courtisans, allaient terminer leurs jours dans quelque terre isolée, au fond d'une province, et là vivaient avec bonheur de la vie simple et agreste d'un fermier dans l'aisance.

Nous avons connu des hommes politiques, admirables intelligences, nobles cœurs, toutpuissants orateurs, pleins de foi, de dévouement à leur cause, ennoblis par la persécution, jouissant d'une immense et légitime popularité, honorés même de leurs adversaires, et nous les avons vus renoncer avec une satisfaction profonde, avec un allégement inexprimable, au fardeau des affaires publiques, et retourner avce délices dans leur retraite.

Mais ces gens opulents, mais ces grands seigneurs, mais ces hommes illustres par le génie, mais ces politiques célèbres, n'étaient arrivés, ne pouvaient, ne devaient arriver à ce sage et

philosophique détachement des vanités humaines, qu'à cette condition primordiale : d'avoir expérimenté par eux-mêmes le néant de ces vanités si enviées de la foule.

Oui, ce sage et heureux détachement de la gloire, des grandeurs ou des richesses, ne pouvait s'accomplir qu'en raison des déceptions, de l'ennui, de la satiété dont elles sont presque toujours suivies.

Or, est-il concevable, est-il possible que le vulgaire, voyant, du fond de sa misère ou de son obscurité, miroiter, à ses yeux éblouis, tant de brillantes existences au faîte de l'édifice social, ne les envie point?

Est-il concevable, est-il possible que le vulgaire croie les sages sur parole, et qu'il ne désire pas ardemment d'être ceux-là de qui la condition lui semble représenter la somme de toutes les félicités imaginables?

Non, non, répétons-le : il faut absolument avoir vécu de la vie de ceux de qui l'on ambitionne le sort, pour savoir ainsi par soi-même si ce sort est réellement désirable, et s'il ne nous trompe point par son séduisant mirage.

Ces! cette moralité : la sagesse acquise par Vexpérience persounellcj que nous avons tenté de mettre en action, et si un tel vœu nous eût été permis, nous aurions espéré que, entrant,

avec Gilbert et Gilberte, dans la vie de certains personnages dont la condition semble généralement très-enviable, le lecteur, expérimentant tour à tour, et si cela se peut dire, par luimême, les richesses, les grandeurs et la gloire, ces trois points culminants de l'ambition humaine, arriverait, ainsi que nos héros par la pratique, par la sensation, par le ressentiment de ces existences diverses, à cette heureuse et inébranlable conviction :

Que le vrai bonheur consiste dans une modeste aisance sanctifiée par le travail, Embellie par l'amour et par l'amitié, Poétisée par le bon goût.

Charmée par Tintelligenee des arts, Rehaussée parles nobles jouissances de l'esprit, Purifiée par la conscience du juste et du bien, Et, par-dessus tout, guérie du mal de la mort par une foi divine à la perpétuité de la vie.

En un mot : cette existence paisible, souriante, laborieuse, élégante, où, après tant d'orages, Gilbert et Gilberte ont trouvé le bonheur ; cette existence doit être, selon nous, le moyen terme, le nécessaire, auquel doit tendre la saine et légitime ambition de chacun. Nous sommes persuadé que la solution pacifique des grands problèmes sociaux qui agitent le monde réalisera souverainement un jour, pour le plus

grand nombre, cet idéal du nécessaire, en cela qu'il satisfait à toutes les nécessités de l'âme, de l'esprit et du corps.

N'est-il pas vrai que, dans un état social basé sur ces divins principes : la justice et l'humanité, toujours la législation et les institutions économiques tendront à ceci : u Que d'abord le nécessaire, c'est-à-dire la vie du corps, de l'âme et de l'intelligence, soit assuré à chacun, moyennant éducation, travail et probité, parce qu'ensuite le superflu naîtra forcement d'un état de choses où chacun, jouissant du nécessaire, tendra virtuellement, en raison delà loi du progrès infini de l'humanité, à rechercher les superfluités. »

Mais si le corps social procure à l'universalité de ses membres les moyens de s'assurer le nécessaire par leur travail, là s'arrête sa mission collective; c'est à l'individu, c'est à celui qui désire le superflu, de s'ingénier à le gagner par des expédients honnêtes, par sa valeur personnelle, sans léser en quoi que ce soit l'intérêt général ou particulier ; de la sorte le superflu acquis par lui, et dont il dispose à son gré, devient une possession aussi légitime que le nécessaire.

Quant à cette question si controversée :

A quelles limites s'arrête le nécessaire?

A quelles limites commence le superflu?

Nous ne prétendons point la résoudre d'une

manière absolue ; nous dirons seulement, comme terme de comparaison :

Le superflu, pour Gilbert et pour Gilberte, e*était cette opulence première où ils ne trouvaient que dégoûts, déceptions et mépris de l'humanité.

Le nécessaire, pour Gilbert et pour Gilberte, c'était ce point milieu où ils ont trouvé le bonheur, après avoir expérimenté l'extrême opulence et l'extrême misère.

Et à ce sujet un mot encore.

L'on a beaucoup blâmé, dans un certain temps, la surexcitation imprimée, dit-on, aux appétits matériels et immodérés des masses. Plus que personne, nous blâmerions aussi une pareille surexcitation, contre laquelle nous protesterions au besoin par ce livre.

Certes, rien de plus détestable pour un peuple que de tout sacrifier à l'immodération de ses appétits matériels. Dans ce honteux commerce, il perdrait sa dignité, sa conscience, son indépendance ; il vendrait son droit d'aînesse pour un plat de lentilles.

Mais autant nous nous indignerions contre un peuple avide de superflu, autant nous accepterions comme juste et sacrée son aspiration au nécessaire. Et pour en revenir à notre point de comparaison, nous pensons que le nécessaire légitime, possible, auquel tout homme labo-

rieux, honnête, moralisé, développé par l'éducation, devrait pouvoir prétendre, serait cette modeste aisance, dont nous avons peint le tableau. Or, au moment où il la désire, si cet homme a faim, s'il a froid, s'il est épuisé par un travail écrasant et ingrat, s'il est dégradé par l'ignorance, subjugué par la misère, ne manque-t-il point alors véritablement du nécessaire? ses appétits en le désirant ne sont-ils pas légitimes? et n'est-ce pas au législateur d'aviser, dans sa sagesse, à les satisfaire selon les limites du juste et du possible?

Ah! ceux-là qui, selon nous, feraient réellement preuve, et honteuse preuve d'appétits immodérés, seraient ces gens insatiables qui, n'ayant jamais connu les douleurs de la pauvreté, dédaigneraient l'existence modeste et assurée dont ils pourraient jouir grâce à leur patrimoine ou ;\ leur travail, et ne rêveraient que luxe, fausse grandeur, oripeaux, fainéantise salariéeou agiotages aventureux, et, pour arriver à leur but, feraient litière de leur dignité, de leur honneur.

Depuis bientôt trente ans, et sous tous les régimes, les honnêtes gens (jui n'attendent rien de l'Etat se sont élevés contre le chiffre exorbitant et constamment accru du budget; nous pensons (et nous ne parlons ici (pie de 1815 à 1848),

nous pensons que rien n'a plus puissamment contribué au développement de ces basses et sordides convoitises à l'endroit du superflu obtenu par l'intrigue ou par l'avilissement, que la création de ces sinécures, véritables prébendes d'oisiveté, où les chanoines du budget de ces temps-là se prélassaient dans l'impudeur de leur paresse, dans l'effronterie de leur inutilité! C'était, ce nous semble, aux gouvernements d'alors de donner eux-mêmes l'exemple de la modération dans les appétits, en refrénant premièrement la voracité des fonctionnaires. Leur influence, leur autorité, devaient s'assurer, se manifester, s'exercer en raison de leur mérite, de leurs services, et non point du tout en raison du chiffre de leurs gages. Mais loin de là, un haut fonctionnaire de cette époque eût rougi de la modeste existence de Gilbert et de Gilberte ; il fallait à monsieur le haut fonctionnaire et à madame sa femme un hôtel, des laquais, des voitures, une table ouverte à des subordonnés ou à des créatures, à seule fin que monsieur le haut fonctionnaire et madame sa femme fussent incessamment flagornés par une parasite séquelle.

En surexcitant continuellement ainsi l'appétit de ces fanatiques du droit au budget, qui n'était point le droit au travail, tant s'en faut! les gous. 20

yernements d'alors favorisaient les plus mauvais instincts, et leur satisfaction entraînait de funestes conséquences.

Donc, nous le répétons en terminant : à défaut d'une éducation morale et rationaliste donnée à tous, l'expérience seule (chez les natures saines et bonnes, comme celles de Gilbert et de Gilberte) peut amener le détachement ou le désabusement raisonné, réfléchi, des vanités. Aussi, nous nous féliciterons du plus pur et du plus doux des succès, si, par impossible, après avoir vaguement souhaité quelqu'une de ces positions brillantes, exceptionnelles, point de mire de tous les regards, en cela qu'elles semblent résumer la somme de toutes les félicités de l'esprit ou de la matière, l'un de nos lecteurs, un seul désormais, initié aux secrètes amertumes de ces existences enviées, instruit, expérimenté, en compagnie de Gilbert et de Gilberte, bornait sa légitime ambition à désirer leur modeste et laborieuse aisance, s'il ne la possédait point; en appréciait le charme, s'il la possédait; et surtout demeurait, comme nos deux héros, à jamais guéri du mal de la mort.

Aiiuccy-Jc- Vieux (^^Savoic), 17 juillet 185^.

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